Montana 1948

Larry Watson · Chapitre 5 sur 5

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Montana 1948

Épilogue

 

 

Nous quittâmes Bentrock au début du mois de décembre 1948, par un jour enneigé guère fait pour voyager. En ville, les rues croulaient sous la neige ; dans la campagne où le vent pouvait déferler librement, nombre de routes et d’autoroutes avaient certainement été interdites à la circulation. Nous avions déjà chargé la voiture ; la veille, le camion de déménagement était parti avec nos meubles. Nous avions fait nos adieux à ceux qui avaient accepté de les recevoir. Les portes avaient été scellées ; le sort en était jeté.

C’était une décision de longue date, en réalité. Elle remontait à plusieurs mois. Peu de temps après le suicide de Frank, ma mère avait brusquement déclaré à mon père :

— Je ne peux pas continuer à vivre ici.

Je savais que par “ici” elle entendait non seulement la maison mais Bentrock.

Le sinistre désagrément d’avoir à vivre dans un lieu où deux personnes avaient trouvé la mort n’y était, je le savais aussi, pour rien. Non, ce n’était pas cela qui lui rendait la vie impossible. Sa foi était assez forte pour qu’elle le surmontât.

Il lui manquait le courage suffisant pour vivre avec les mensonges fabriqués après la mort de Frank.

Il avait été décidé – j’emploie à dessein une forme passive car jamais je n’ai pu établir avec certitude qui avait pris une pareille résolution : mes parents, sans doute, mais d’autres aussi ; à coup sûr mon grand-père ; Len ? Gloria ? –, il avait donc été décidé de faire croire à une mort accidentelle, de raconter qu’alors qu’il aidait son frère à construire des étagères au sous-sol, Frank était tombé d’une échelle. Sa tête avait heurté le sol en ciment et il avait trouvé la mort instantanément. Le seul étranger à la famille qui avait vu le corps de Frank, la seule personne qui aurait pu contredire cette version était Clarence Undset, le propriétaire de la Société de pompes funèbres. Je ne sus jamais quelle prébende lui avait été offerte, quel marché avait été conclu pour s’assurer de son silence ; chacun avait l’intime conviction toutefois qu’il ne révélerait jamais ce qu’il avait vu quand il avait fait enlever le corps de Frank, qu’il se tairait sur les entailles profondes à ses poignets.

Parallèlement, on avait décidé de ne rien révéler des crimes de Frank. À quoi bon ? Désormais, il ne ferait plus de mal à personne. Les Indiennes de Mercer County en étaient débarrassées. De plus, selon mon père qui suivait le Code à la lettre, Oncle Frank n’ayant pas été officiellement inculpé, il eût été malvenu d’empoisonner l’atmosphère par de vaines incriminations.

Grâce à ce camouflage post mortem, Frank Hayden put être inhumé sans scandale et fut gratifié d’un éloge de circonstance. Ancien combattant, décoré de surcroît, serviteur du bien public, médecin dévoué, fils exemplaire, mari modèle, un homme encore jeune, vigoureux, plein d’élan… Le pasteur avait même été jusqu’à confesser que la fin brutale et inexplicable de Frank le déconcertait. Qui pouvait donc interpréter les desseins que Dieu s’est fixés pour chacun d’entre nous ? Oui, en effet, qui le pouvait ?

Aucune de ces précautions pour sauvegarder la mémoire de Frank ne fut toutefois suffisante pour rétablir d’harmonieuses relations au sein de la famille Hayden. Aux obsèques, nous nous assîmes tous sur le même banc, grand-père, grand-mère, Tante Gloria, mon père, ma mère et moi. Nous formions une compagnie ténue, eu égard à l’influence de notre clan dans le pays. Ni ma tante ni mes grands-parents ne nous adressèrent la parole. Au cimetière, ils se placèrent ostensiblement de l’autre côté de la fosse, en face de nous. C’était là tout un symbole que même moi je compris : la mort de Frank représentait un abîme infranchissable entre nous. Mes parents avaient beau sembler à peine blessés par la rebuffade – ils s’éclipsèrent immédiatement du cimetière, se dérobant ainsi au repas qui avait lieu dans la crypte de l’église –, j’étais pour ma part en colère. Si le suicide de Frank avait un sens, s’il y avait une seule raison pour laquelle il s’était donné la mort, c’était pour que tous ces gens – sa femme, ses parents, son frère, sa belle-sœur se retrouvent après son décès. Mais il y avait cette tombe béante et nul d’entre nous n’aurait songé à l’enjamber.

Aussi, lorsque ma mère avait annoncé qu’elle ne pouvait plus vivre à Bentrock, mon père comprit-il parfaitement ses sentiments. Il acquiesça simplement, d’un signe de tête, comme s’il le savait depuis longtemps et qu’il attendait juste un mot de sa part. Il ne manifesta nullement son opposition. Il ne dit pas : “C’est ici chez nous”. Il ne lui reprocha rien. Il ne lui déclara pas : “Tu n’as jamais aimé cette ville, mais c’est ici chez moi !”

Il se révéla du même avis qu’elle et commença sans tarder à défaire, pièce après pièce, notre existence à Bentrock.

Avant toute chose, il s’arrangea pour ne pas se représenter aux élections prétextant “une offre de travail qui lui permettrait de mettre à profit les connaissances en droit qu’il avait acquises à l’université”. Cela avant même qu’on lui eût offert un poste dans un cabinet de juristes à Fargo, dans le Dakota du Nord. Le nom de Len McAuley avait remplacé celui de mon père sur la liste. Len était sûr d’être élu, il n’avait pas d’adversaire.

Puis mon père mit en vente notre maison et ma mère demanda à ses parents de nous recevoir dans leur ferme, le temps que nous trouvions un autre logement.

Ma mère me retira de l’école et reçut dans une enveloppe en papier kraft les certificats à transmettre au futur établissement dans lequel je serais inscrit.

Mes parents firent leurs adieux à Len et à Daisy, aux Hutchinson. À Ollie Young Bear. Le peu de personnes concernées semblait raccourcir le nombre d’années passées par mes parents à Bentrock, comme si le temps écoulé n’avait pas vraiment compté. Moi aussi je limitai mes adieux au minimum, et afin de nous épargner trop de sensiblerie, peut-être aussi pour m’illusionner moi-même et faciliter mon départ, je dis à la plupart de mes camarades que nous reviendrions probablement l’été suivant.

 

Arriva donc le moment de partir. Lorsque mon père enclencha la marche arrière, notre voiture parut si chargée que nous nous demandâmes si elle n’allait pas toucher terre. Alors que nous allions démarrer pour de bon, je me mis à crier :

— Attendez !

J’ouvris la porte arrière et je sautai de la voiture.

Je courus vers la maison et grimpai sur un tas de neige pour jeter un œil par la fenêtre sur notre salle de séjour. Je voulais avoir une dernière impression, avoir une idée de ce à quoi ressemblait notre maison sans nous. J’avais une réponse toute prête, au cas où mes parents m’auraient demandé ce que je regardais : “Des fantômes !”

Le givre sur la vitre ne me permettait pas de voir grand-chose.

Non, ce n’était pas ça.

C’était le vide, à l’intérieur, qui ne facilitait pas les choses. La pièce nue offrait encore moins de relief que la vitre verglacée. Le tapis d’un gris fade, les murs blancs essayant de virer au jaune, là et nulle part ailleurs la neige aurait dû tomber, tout recouvrir.

Dieu merci, mes parents ne klaxonnèrent ni ne crièrent pour que je revienne à la voiture. Ils m’attendirent. Comme je me dirigeais vers eux et les observais à travers le rideau de neige, encore une fois, je me demandai comment tout cela avait pu arriver, comment ces deux êtres qui avaient simplement voulu bien faire, dont l’unique faute avait été d’essayer de rester loyaux tant à l’égard de leur famille que de la justice, se retrouvaient dépossédés de tout, seuls contraints de quitter Bentrock et à se bâtir une vie nouvelle. Pendant un instant j’eus presque envie de leur dire au revoir d’un signe de la main, de leur signifier de partir, de s’en aller sans moi. Non pas que je souhaitais demeurer dans le Montana, mais je voulais me détourner de ces deux infortunés, de ces deux malheureux. Que serait la vie à pérégriner en leur compagnie ?

En fait, cette vie n’eut rien de désagréable. Après avoir passé l’hiver dans la ferme des parents de ma mère, nous nous installâmes à Fargo au printemps suivant. Là-bas mon père trouva du travail dans un petit cabinet de juristes et en moins de cinq ans son nom figurait sur la liste des associés : Line, Gustafson et Hayden, Avocats. Ma mère vit son rêve exaucé : mon père était devenu avocat. Il avait enfin un travail digne de la sacoche qu’elle lui avait offerte.

Pendant un temps, elle nourrit l’espoir que je marche sur les traces de mon père et entreprenne une carrière de juriste.

— Ça présenterait bien, me dit-elle un jour, alors que j’étais adolescent, “Hayden et fils, Avocats associés” !

— Ça ne serait pas mieux, répondis-je, si je devenais shérif de Mercer County, Montana, et perpétuais la tradition Hayden ?

Depuis ce jour-là, elle ne parla plus jamais de mon avenir. Ma remarque était cruelle, mais moins encore que la vérité : après ce que j’avais vu étant enfant, je ne pouvais plus croire à l’exercice de la justice. Mon père, certes, avait poursuivi dans ce domaine ; j’attribuais cela à sa capacité à cloisonner sa vie en compartiments parfaitement séparés les uns des autres.

Pour ma part, je devins finalement professeur d’histoire, dans un lycée de Rochester, dans le Minnesota. Je ne croyais pas – et je ne crois toujours pas – que l’histoire soit une science plus pure, plus exacte que le droit. Absolument pas. Il y va même du contraire. Je trouve l’histoire infiniment réjouissante quand l’on connaît comme moi la propension de toute communauté humaine à omettre la chronique des abus sexuels, des crimes, des suicides commis en son sein… Qui sait – se pourrait-il qu’ici ou là, les événements les plus tragiques, les plus extraordinaires ne se soient pas déroulés au grand jour mais fussent confinés à de piètres lieux privés ? Un cabinet de médecin, par exemple. Ou une maison à bardeaux blancs dans une rue tranquille. Peu importe ce que disent les documents historiques, je m’octroie le droit d’y ajouter tout ce que mon imagination peut concocter de fables sanglantes ou comiques. Je ne crois pas pour autant trop m’éloigner de la vérité. Ces chimères, je les garde bien sûr pour moi. Face à mes étudiants, je reste on ne peut plus sérieux et soutiens que le texte auquel je me réfère dit la vérité, l’entière et brute vérité.

 

Ma grand-mère Hayden demeura notre seul lien avec le Montana. Elle nous écrivit régulièrement et nous rendit visite plusieurs fois avant d’être trop malade pour continuer à voyager.

Autant que je sache, elle ne fit jamais allusion aux événements de 1948 ; elle nous tint pourtant informés sur quelques-uns des personnages principaux de cette tragédie.

Tante Gloria quitta le Montana un an après nous. Elle partit pour Spokane, où vivait sa sœur, et finit par se remarier.

Len McAuley ne put mener à terme son mandat. Il eut une attaque qui le laissa à moitié paralysé et dut céder sa place à son adjoint, Johnny Packwood, qui avait appartenu à la police militaire. Ainsi s’acheva la mainmise du tandem Hayden-McAuley sur le bureau du shérif.

Len survécut à cette attaque. Curieusement, moins d’un an après, mon grand-père fut à son tour victime d’une congestion cérébrale. Mais lui en périt. Il passa en trois jours de vie à trépas.

Deux attaques. Je n’ai pu m’empêcher de penser, mon goût pour les symboles et les métaphores dépassant largement mes connaissances médicales, qu’ils étaient morts d’avoir gardé le secret enveloppant Oncle Frank. Ils l’avaient enseveli au fond d’eux-mêmes, mais la pression montait, comme à trop retenir son souffle, et tôt ou tard quelque chose devait lâcher. Dans leur cas, les vaisseaux du cerveau. En ce qui concerne mon père, ce ne fut pas seulement le secret à tenir mais aussi l’amertume qui finit par provoquer son cancer. Me voilà donc à incriminer un drame qui est arrivé il y a plus de quarante ans, alors que les vraies raisons de ces morts brutales furent sûrement les verres de whisky de Len McAuley, les cigares de mon grand-père et le régime alimentaire de mon père.

 

Le souvenir le plus heureux que je garde de Marie, celui qui s’est peu à peu détaché d’un enchevêtrement de moments enchanteurs et fervents, se situe à l’automne qui précéda sa mort.

Souffrant de mon peu de réussite dans les sports d’équipe, j’avais décidé de réagir. Je m’étais dit qu’à force de pratique régulière et de discipline, je finirais par vaincre ma maladresse naturelle et par m’affirmer dans un sport ou un autre. Mon choix s’était porté sur le football américain et j’avais limité mes ambitions à la maîtrise d’une compétence particulière. Je voulais devenir le roi du drop. Le drop a certes disparu aujourd’hui, mais en 1947, les joueurs pouvaient encore marquer de cette façon ; ils laissaient tomber le ballon et à peine avait-il touché le sol qu’ils donnaient un coup de pied dedans en essayant de l’envoyer entre les poteaux. Cet automne-là, je consacrai ainsi des heures dans notre jardin à essayer de faire passer des drops au-dessus d’une branche de notre chêne, je tirais dans un sens, je courais après le ballon, je shootais dans l’autre sens et ainsi de suite…

Un après-midi, comme je pratiquais mon sport favori après l’école, Ronnie Tall Bear surgit de la porte arrière de la maison, Marie le suivait de près. À l’évidence Marie le pourchassait, ils éclatèrent de rire.

Ronnie traversa notre jardin en courant. Quand le ballon arriva devant lui, il s’aplatit sur lui, roula avec dans les feuilles mortes, se releva et se mit à courir, exactement comme il avait dû le faire de nombreuses fois à l’entraînement ou en compétition.

Pendant qu’il ramassait mon ballon, Marie avait regagné un peu de terrain. Mais Ronnie reprit très vite le dessus en champion qu’il était, glissant le ballon sous son bras, rusant, filant, s’arrêtant, repartant, changeant de direction. Il fit demi-tour quand il atteignit la voie ferrée et se dirigea vers moi. Arrivé suffisamment près, il me lança la balle à mi-hauteur. Marie qui continuait à le poursuivre, mais commençait à peiner et à ralentir, essaya alors de m’attraper.

Pendant la demi-heure qui suivit, nous courûmes dans le jardin en long, en large et en travers, nous faisant des passes et nous poursuivant. C’était un jeu mais dépourvu d’objet, n’ayant de limite ni dans le temps ni dans l’espace, sans règles établies. C’était un jeu parfaitement libre où nous déployions pourtant tous nos talents – des passes précises en spirale, de superbes sauts pour se saisir du ballon, des courses à perdre haleine après l’autre ou pour lui échapper. Ce à quoi nous jouions – ou plutôt la manière dont nous jouions – semblait provenir tout droit des origines indiennes de Ronnie et de Marie, mais sans que je puisse l’établir en certitude. La seule chose sûre était que, quel que fût le jeu, je n’avais jamais éprouvé autant de plaisir à jouer au ballon de toute ma vie.

Quand nous fumes trop fatigués, nous rentrâmes dans la maison en passant par le garage. Ma mère y entreposait un gallon de cidre. Fut-ce une idée de Marie ? Peu importe. Nous fîmes circuler la lourde cruche, y buvant chacun à notre tour. Ce cidre, frais et doux à la fois, constituait la réponse idéale à la question de savoir comment il sied d’achever un après-midi passé à courir sous un chaud soleil d’automne.

Je crois avoir tant goûté le souvenir de cet épisode non seulement parce que j’étais avec Marie et Ronnie, que j’aimais tous deux à ma façon, mais aussi parce que, durant tout ce moment, je m’étais senti faisant vraiment partie d’une famille. Une famille qui m’acceptait pour ce que j’étais et non pour mon sang ou mon rang.

 

Ma femme, Betsy, a vécu dans sept villes différentes avant d’obtenir son diplôme d’études secondaires et toutes se situent dans le Minnesota, le Wisconsin et le nord de l’Illinois. Un été, nous avons accompli ce périple en voiture afin de photographier les maisons de son enfance. Ma femme elle aussi est professeur, et ce sont là des vacances typiques pour un couple d’enseignants qui dispose de beaucoup de temps et de peu d’argent.

Puisque Betsy s’abandonnait à la nostalgie, il était naturel qu’elle me suggère de pousser jusqu’au Montana pour y voir la maison de mon enfance. Je lui avais répondu que non et qu’il en allait mieux ainsi. Je n’avais aucune envie de revoir ces lieux. Comme elle se butait, je dus finalement lui expliquer pourquoi je ne voulais pas, comme mes parents d’ailleurs, retourner à Bentrock. Je lui racontai tout ce qui était arrivé cet été de 1948.

Cette histoire la stupéfia autant qu’elle la fascina. Elle était impatiente de revoir mes parents afin de recueillir leurs souvenirs d’alors. J’aurais pu la mettre en garde, lui expliquer que c’était un sujet que nous n’abordions jamais dans la famille. Nous savions tous ce qui était arrivé – il était là présent ce passé que nous partagions tous, que nous ne reniions pas mais dont nous ne parlions pas, comme si ce silence était une question de bonnes manières. Mais je n’ai rien dit de tel à ma femme. Je crois que j’étais curieux de savoir ce qu’il adviendrait si quelqu’un d’extérieur revenait sur un sujet dont on avait tu chaque détail en ma présence.

Quelques mois plus tard, nous étions tous réunis dans la maison de mes parents pour le dîner de Thanksgiving. Ça ne faisait pas deux minutes que nous étions assis que Betsy lança :

— David m’a raconté tout ce qui s’est passé dans le Montana. C’était vraiment le Far West !

À cette époque-là le cancer de mon père s’était déjà déclaré, et il n’était pas très vaillant, mais à la question de Betsy, il frappa si fort sur la table que les assiettes et les couverts en tremblèrent.

— Ne dites jamais du mal du Montana ! répliqua-t-il. Jamais !

Il se leva de table et quitta la pièce. Il ne revint pas au dîner.

 

Plus tard dans la nuit, quand tout le monde fut couché, je retournai dans

la salle à manger. Je m’assis sur la chaise de mon père et posai doucement mes mains sur la table. Un bref instant, je crus que le bois vibrait encore du coup que mon père avait assené.

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