Oberman

Etienne Pivert de Senancour · Chapitre 1 sur 48 · partie 4/4

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Oberman

Indications

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Je ne veux pas vous en dire plus. Si j’allais vous mener trop loin dans la disposition à plaisanter certaines choses, vous pourriez rire aussi de la manière bizarre dont je vis dans ma forêt: car il y a bien quelque puérilité à se faire un désert auprès d’une capitale. Il faut que vous conveniez pourtant qu’il reste encore de la distance entre mes bois près de Paris, et un tonneau dans Athènes: et je vous accorderai de mon côté que les Grecs, policés comme nous, pouvaient faire plus que nous des choses singulières, parce qu’ils étaient plus près des anciens teins. Le tonneau fut choisi pour y mener publiquement, et dans la maturité de l’âge, la vie d’un sage. Cela est bien extraordinaire; mais l’extraordinaire ne choquait pas excessivement les Grecs. L’usage, les choses reçues ne formaient point leur code suprême. Tout chez eux pouvait avoir son caractère particulier: et ce qu’il était rare d’y rencontrer, c’était une chose qui leur fût ordinaire et universelle. Comme un peuple qui fait, ou qui continue l’essai de la vie sociale, ils semblaient chercher l’expérience des institutions et des usages, et ignorer encore qu’elles étaient les habitudes exclusivement bonnes. Mais nous à qui il ne reste plus aucun doute là-dessus, nous qui avons, en tout, adopté le mieux possible, nous faisons bien de consacrer nos moindres manières, et de punir de mépris l’homme assez stupide pour sortir d’une trace si bien connue. Au reste, ce qui m’excuse sérieusement, moi qui n’ai nulle envie d’imiter les cyniques, c’est que je ne prétends point me faire honneur d’un caprice de jeune homme; ni, au milieu des hommes, opposer directement ma manière à la leur, dans des choses que le devoir ne me prescrit point. Je me permets une singularité indifférente par elle-même, et que je juge m’être bonne à certains égards. Elle choquerait leur manière de penser: il me semble que c’est le seul inconvénient qu’elle puisse avoir, et je la leur cache afin de l’éviter.

 

LETTRE XXI.

DATX Fontainebleau, 1 septembre, II.

 

Il fait de bien beaux jours et je suis dans une paix profonde. Autrefois j’aurais joui davantage dans cette liberté entière, dans cet abandon de toute affaire, de tout projet, dans cette indifférence sur tout ce qui peut arriver.

Je commence à sentir que j’avance dans la vie. Ces impressions délicieuses, ces émotions subites qui m’agitaient autrefois et m’entraînaient si loin d’un monde de tristesse, je ne les retrouve plus qu’altérées et affaiblies. Ce désir ineffable que réveillait dans moi chaque sentiment de quelque beauté dans les choses naturelles, cette espérance pleine d’incertitudes et de charme, ce feu céleste qui éblouit et consume un coeur jeune, cette volupté expansive dont il éclaire devant lui le fantôme immense, tout cela n’est déjà plus. Je commence à voir ce qui est utile, ce qui est commode, et non plus ce qui est beau.

Vous qui connaissez mes besoins sans bornes, dites moi ce que je ferai de la vie, quand j’aurai perdu ces moments d’illusions qui brillaient dans ses ténèbres comme les lueurs orageuses dans une nuit sinistre? Ils la rendaient plus sombre, je l’avouerai, mais ils montraient qu’elle pouvait changer, et que la lumière subsistait encore. Maintenant que deviendrai-je s’il faut que je me borne à ce qui est; et que je reste contenu dans ma manière de vivre, dans mes intérêts personnels, dans le soin de me lever, de m’occuper, de me coucher?

J’étais bien différent dans ces temps où il était possible que j’aimasse. J’avais été romanesque dans mon enfance, et alors encore j’imaginai une retraite selon mes goûts. J’avais faussement réuni dans un point du Dauphiné, l’idée des formes alpestres à celles d’un climat d’oliviers, de citronniers; mais enfin le mot de Chartreuse m’avait frappé: et c’était là, près de Grenoble, que je rêvais ma demeure. Je croyais alors que des lieux heureux faisaient beaucoup pour une vie heureuse; et que là, avec une femme aimée, je posséderais cette félicité inaltérable dont le besoin remplissait mon coeur trompé.

Mais voici une chose bien étrange, dont je ne puis rien conclure, et dont je n’affirmerai rien sinon que le fait est tel. Je n’avais jamais rien vu, ni rien lu, que je sache, qui m’eût donné quelque connaissance du local de la Grande Chartreuse. Je savais uniquement que cette solitude était dans les montagnes du Dauphiné. Mon imagination composa d’après cette notion confuse et d’après ses propres penchants, le site où devait être le monastère, et, près de lui, ma demeure. Elle approcha singulièrement de la vérité; car, voyant longtemps après une gravure qui représentait ces mêmes lieux, je me dis avant d’avoir lu: voilà la Grande Chartreuse, tant elle me rappela ce que j’avais imaginé. Et quand il se trouva que c’était elle effectivement, cela me fit frémir de surprise et de regret: et il me sembla que j’avais perdu une chose qui m’était comme destinée. Depuis ce projet de ma première jeunesse, je n’entends point sans une émotion pleine d’amertume, ce mot Chartreuse.

Plus je rétrograde dans ma jeunesse, plus je trouve les impressions profondes. Si je passe l’âge où les idées ont déjà de l’étendue; si je cherche dans mon enfance, ces premières fantaisies d’un coeur mélancolique qui n’a jamais eu de véritable enfance, et qui s’attachait aux émotions fortes et aux choses extraordinaires avant qu’il fût seulement décidé s’il aimerait, ou n’aimerait pas les jeux; si, dis-je, je cherche ce que j’éprouvais à sept ans, à six ans, à cinq ans, je trouve des impressions aussi ineffaçables, plus confiantes, plus douces et formées par ces illusions entières dont aucun autre âge n’a possédé le bonheur.

Je ne me trompe point d’époque: je sais, avec certitude, quel âge j’avais lorsque j’ai pensé à telles choses, lorsque j’ai lu tel livre. J’ai lu l’histoire du Japon de Koempfer, dans ma place ordinaire, auprès d’une certaine fenêtre, dans cette maison près du Rhône, que mon père a quittée un peu avant sa mort. L’été suivant, j’ai lu Robinson-Crusoé. C’est alors que je perdis cette exactitude que l’on avait remarquée en moi: il me devint impossible de l’aire sans plume, des calculs moins compliqués que celui que j’avais fait à quatre ans et demi, sans rien écrire et sans savoir aucune règle d’arithmétique, si ce n’est l’addition; calcul qui avait tant surpris toutes les personnes rassemblées chez Mad. Belp. dans cette soirée dont vous savez l’histoire.

La faculté de percevoir les rapports indéterminés l’emporta alors sur celle de combiner des rapports mathématiques. Les relations morales devenaient sensibles: le sentiment du beau commençait à naître………

DATX 3 septembre.

J’ai vu qu’insensiblement j’allais raisonner. Je me suis arrêté. Lorsqu’il ne s’agit que du sentiment on peut ne consulter que soi, mais dans les choses qui doivent être discutées, il y a toujours beaucoup à gagner quand on peut savoir ce qu’en ont pensé d’autres hommes. J’ai précisément ici un volume qui contient Les pensées philosophiques de Diderot, son Traité du beau, etc. Je l’ai pris, et je suis sorti.

Si je suis de l’avis de Diderot, peut-être il paraîtra que c’est parce qu’il parle le dernier, et je conviens que cela fait ordinairement beaucoup: mais je modifie sa pensée à ma manière, car je parle encore après lui.

Laissant Wolf, Crouzas, et le sixième sens d’Hutcheson, je pense à-peu-près comme tous les autres: et c’est pour cela que je ne pense point que la définition du beau puisse être exprimée d’une manière si simple, et si brève, que l’a fait Diderot. Je crois, comme lui, que le sentiment de la beauté ne peut exister hors de la perception des rapports; mais de quels rapports? S’il arrive que l’on songe au beau quand on voit des rapports quel conques, ce n’est pas qu’on en ait alors la perception, l’on ne fait que l’imaginer. Parce qu’on voit des rapports, on suppose un centre, on pense à des analogies, on s’attend à une extension nouvelle de l’âme et des idées; mais ce qui est beau ne fait pas seulement penser à tout cela comme par réminiscence ou par occasion, il le contient et le montre. C’est un avantage sans doute quand une définition peut être exprimée par un seul mot: mais il ne faut pas que cette concision la rende trop générale et dès-lors fausse.

Je dirais donc: Le beau est ce qui excite en nous l’idée de rapports disposés vers une même fin, selon des convenances analogues à notre nature. Cette définition, renferme les notions d’ordre, de proportions, d’unité, et même d’utilité.

Ces rapports sont ordonnés vers un centre, ou un but; ce qui fait l’ordre et l’unité. Ils suivent des convenances qui ne sont autre chose que la proportion, la régularité, la symétrie, la simplicité selon que l’une ou l’autre de ces convenances se trouve plus ou moins essentielles à la nature du tout que ces rapports composent. Ce tout est l’unité sans laquelle il n’y a pas de résultat, ni d’ouvrage qui puisse être beau, parce qu’alors il n’y a pas même d’ouvrage. Tout produit doit être un: ou n’a rien fait ai on n’a pas mis d’ensemble à ce qu’on a fait. Une chose n’est pas belle sans ensemble; elle n’est pas une chose, mais un assemblage de choses qui pourront produire l’unité et la beauté, lorsque unies à ce qui leur manque encore, elles formeront un tout. Jusques-là ce sont des matériaux: leur réunion n’opère point de beauté, quoiqu’ils puissent être beaux en particulier, comme ces composés individuels, entiers et complets peut-être, mais dont l’assemblage encore informe, n’est pas un ouvrage: ainsi une compilation des plus belles pensées morales éparses et sans liaison, ne forme point un traité de morale.

Dès-lors que cet ensemble plus ou moins composé, mais pourtant un et complet, a des analogies sensibles avec la nature de l’homme, il lui est utile directement ou indirectement. Il peut servir à ses besoins, ou du moins étendre ses connaissances; il peut être pour lui un moyen nouveau, ou l’occasion d’une industrie nouvelle; il peut ajouter à son être, et plaire à son espoir inquiet, à son avidité.

La chose est plus belle, il y a vraiment unité, lorsque les rapports perçus sont exacts, lorsqu’ils concourent à un centre commun: et s’il n’y a précisément que ce qu’il faut pour coopérer à ce résultat, la beauté est plus grande, il y a simplicité. Toute qualité est altérée par le mélange d’une qualité étrangère: lorsqu’il n’y a point de mélange, la chose est plus exacte, plus symétrique, plus simple, plus une, plus belle; elle est parfaite.

La notion d’utilité entre principalement de deux manières dans celles de la beauté. D’abord l’utilité de chaque partie pour leur fin commune; puis l’utilité du tout pour nous qui avons des analogies avec ce tout.

On lit dans Philosophie de la nature: Il me semble que le philosophe peut définir la beauté l’accord expressif d’un tout avec ses parties.

J’ai trouvé dans une note, que vous l’aviez ainsi définie autrefois: La convenance des diverses parties d’une chose avec leur destination commune, selon les moyens les plus féconds à-la-fois et les plus simples. Ce qui se rapproche du sentiment de Crouzas, à l’assaisonnement près. Car il compte cinq caractères du beau; et il définit ainsi la proportion qui en est un, l’unité assaisonnée de variété, de régularité et d’ordre dans chaque partie.

Si la chose bien ordonnée, analogue à nous et dans laquelle nous trouvons de la beauté, nous paraît supérieure ou égale à ce que nous contenons en nous, nous la disons belle. Si elle nous paraît inférieure, nous la disons jolie. Si ses analogies avec nous sont relatives à des choses de peu d’importance; mais qui servent directement à nos habitudes et à nos désirs présents, nous la disons agréable. Quand elle suit les convenances de notre âme, en animant, en étendant notre pensée, en généralisant, en exaltant nos affections, en nous montrant dans les choses extérieures des analogies grandes ou nouvelles, qui nous donnent, une extension inespérée et le sentiment d’un ordre immense, universel, d’une fin commune à beaucoup d’êtres, nous la disons sublime.

La perception des rapports ordonnés, produit l’idée de la beauté: et l’extension de l’âme, occasionnée par leur analogie avec notre nature, en est le sentiment.

Quand les rapports indiqués ont quelque chose de vague et d’immense; quand l’on sent bien mieux qu’on ne voit, leur convenances avec nous et avec une partie de la nature, il en résulte un sentiment délicieux, plein d’espoir et d’illusions, une jouissance indéfinie qui promet des jouissances sans bornes. Voilà le genre de beauté qui charme, qui entraîne. Le joli amuse la pensée, le beau soutient l’âme, le sublime l’étonne ou l’exalte; mais ce qui séduit et passionne les coeurs, ce sont des beautés plus vagues et plus étendues encore, peu connues, jamais expliquées, mystérieuses et ineffables.

Ainsi dans les coeurs faits pour aimer, l’amour embellit toutes choses, et rend délicieux le sentiment de la nature entière. Comme il établit en nous le rapport le plus grand qu’on puisse connaître hors de soi, il nous rend habiles un sentiment de tous les rapports, de toutes les harmonies; il découvre à nos affections un monde nouveau. Emportés par ce mouvement rapide, séduits par cette énergie qui promet tout, et dont rien encore n’a pu nous désabuser, nous cherchons, nous sentons, nous aimons, nous voulons tout ce que la nature contient pour l’homme.

Mais les dégoûts de la vie viennent nous comprimer et nous forcer de nous replier en nous-mêmes. Dans notre marche rétrograde, nous nous attachons à abandonner les choses extérieures, et à nous contenir dans nos besoins positifs; centre de tristesse, où l’amertume et le silence de tant de choses, n’attendent pas la mort, pour creuser à nos coeurs ce vide du tombeau où se consument et s’éteignent tout ce qu’ils pouvaient avoir de candeur, de grâces, de désirs et de bonté primitive.

 

LETTRE XXII.

DATX Fontainebleau, 12 octobre, II.

 

Il fallait bien revoir une fois tous les sites que j’aimais à fréquenter. Je parcours les plus éloignés, avant que les nuits soient froides, que les arbres se dépouillent, que les oiseaux s’éloignent.

Hier je me mis en chemin avant le jour; la lune éclairait encore, et malgré l’aurore on pouvait discerner les ombres. Le vallon de Changy restait dans la nuit; déjà j’étais sur les sommités d’Avon. Je descendis aux Basses-loges, et j’arrivais à Valvin, lorsque le soleil, s’élevant derrière Samoreau, colora les rochers de Samois.

Valvin n’est point un village, et n’a pas de terres labourées. L’auberge est isolée, au pied d’une éminence, sur une petite plage facile, entre la rivière et les bois. Il faudrait supporter l’ennui du coche, voiture très-désagréable, et arriver a Valvin ou à Thomery par eau, le soir, quand la côte est sombre et que les cerfs brament dans la forêt. Ou bien, au lever du soleil, quand tout repose encore, quand le cri du batelier fait fuir les biches, quand il retentit sous les hauts peupliers et dans les collines de bruyère toutes fumantes sous les premiers feux du jour.

C’est beaucoup si l’on peut, dans un pays plat, rencontrer ces faibles effets, qui du moins sont intéressants à certaines heures. Mais le moindre changement les détruit: dépeuplez de bêtes fauves les bois voisins, ou coupez ceux qui couvrent le coteau, Valvin ne sera plus rien. Tel qu’il est même, je ne me soucierais pas de m’y arrêter: dans le jour, c’est un lieu très-ordinaire; de plus l’auberge n’est pas logeable.

En quittant Valvin je montai vers le nord; je passai près d’un amas de grès dont la situation, dans une terre unie et découverte, entourée de bois et inclinée vers le couchant d’été, donne un sentiment d’abandon mêlé de quelque tristesse. En m’éloignant, je comparais ce lieu à un autre qui m’avait fait une impression opposée près de Bouvron. Trouvant ces deux lieux fort semblables, excepté sous le rapport de l’exposition, j’entrevis enfin la raison de ces effets contraires que j’avais éprouvé, vers les Alpes, dans des lieux en apparence les mêmes. Ainsi m’ont attristé Bulle et Planfayon, quoique leurs pâturages, sur les limites de la Gruyère, en portent le caractère, et qu’on reconnaisse aussitôt dans la manière de leurs sites, les habitudes et le ton de la montagne. Ainsi j’ai regretté, jadis, de ne pouvoir rester dans une gorge perdue et stérile de la dent du Midi. Ainsi je trouvai l’ennui à Iverdun; et, sur le même lac de Neuchâtel, un bien-être remarquable: ainsi s’expliqueront la douceur de Vevay, la mélancolie de l’Underwalden; et par des raisons semblables peut-être, les divers caractères de tous les peuples. Ils sont modifiés par les différences des expositions, des climats, des vapeurs, autant et plus encore que par celles des lois et des habitudes[20]. En effet, ces dernières oppositions ont eu elles-mêmes, dans le principe, de semblables causes physiques.

Ensuite je tournai vers le couchant, et je cherchai la fontaine du Mont-Chauvet. On a pratiqué, avec les grès dont tout cet endroit est couvert, un abri qui protège sa source contre le soleil et l’éboulement du sable, ainsi qu’un banc circulaire où l’on vient déjeuner en puisant de son eau. L’on y rencontre quelquefois des chasseurs, des promeneurs, des ouvriers; mais quelquefois aussi, une triste société de valets de Paris et de marchandes du quartier St.-Martin ou de la rue St.-Jacques, retirés dans une ville où le roi fait des voyages. Ils sont attirés, de ce côté, par l’eau qu’il est commode de trouver quand on veut manger entre voisins un pâté froid: et par un certain grès creusé naturellement, qu’on rencontre sur le chemin, et qu’ils s’amusent beaucoup à voir. Ils le vénèrent, ils le nomment confessionnal; ils y reconnaissent avec attendrissement ces jeux de la nature qui imitent les choses saintes, et qui attestent que la religion de Jésus crucifié est la fin de toutes choses.

Pour moi je descendis dans le vallon retiré où cette eau trop faible se perd sans former de ruisseau. En tournant vers la croix du Grand-Veneur, je trouvai une solitude austère comme l’abandon que je cherche. Je passai derrière les rochers de Cuvier; j’étais plein de tristesse: je m’arrêtai longtemps dans les gorges d’Aspremont. Vers le soir, je m’approchai des solitudes du Grand-Franchart, ancien monastère isolé dans les collines et les sables; ruines abandonnées que même loin des hommes, les vanités humaines consacrèrent au fanatisme de l’humilité, à la passion d’étonner le peuple. Depuis ce temps, des brigands y remplacèrent, dit-on, les moines; ils y ramenèrent des principes de liberté, mais pour le malheur de ce qui n’était pas libre avec eux. La nuit approchait; je me choisis une retraite dans une sorte de parloir dont j’enfonçai la porte antique, et où je rassemblai quelques débris de bois avec de la fougère et d’autres herbes, afin de ne point passer la nuit sur la pierre. Alors je m’éloignai pour quelques heures encore, car la lune devait éclairer.

Elle éclaira en effet, et faiblement, comme pour ajouter à la solitude de ce monument désert. Pas un cri, pas un oiseau, pas un mouvement n’interrompit le silence durant la nuit entière. Mais quand tout ce qui nous opprime est suspendu, quand tout dort et nous laisse au repos, les fantômes veillent dans notre propre coeur.

Le lendemain, je pris au midi: pendant que j’étais entre les hauteurs, il fit un orage que je vis se former avec beaucoup de plaisir. Je trouvai facilement un abri dans ces rocs presque partout creusés ou suspendus les uns sur les autres. J’aimais à voir, du fond de mon antre, les genévriers et les bouleaux résister à l’effort des vents, quoique privés d’une terre féconde et d’un sol commode; et conserver leur existence libre et pauvre, quoiqu’ils n’eussent d’autre soutien que les parois des roches entrouvertes entre lesquelles ils se balançaient, ni d’autre nourriture qu’une humidité terreuse amassée dans les fentes où leurs racines s’étaient introduites.

Dès que la pluie diminua, je m’enfonçai dans les bois humides et embellis. Je suivis les bords de la forêt vers Reclose, la Vignette et Bouvron. Me rapprochant ensuite du petit Mont-Chauvet jusqu’à la croix Hérant, je me dirigeai entre Malmontagne et la Route aux nymphes. Je rentrai vers le soir avec quelque regret, et content de ma course; si toute fois quelque chose peut me donner précisément du plaisir ou du regret.

Il y a dans moi un dérangement, une sorte de délire, qui n’est pas celui des passions, qui n’est pas non plus de la folie: c’est le désordre des ennuis; c’est la discordance qu’ils ont commencée entre moi et les choses; c’est l’inquiétude que des besoins longtemps comprimés ont mis à la place des désirs.

Je ne veux plus de désirs, ils ne me trompent point. Je ne veux pas qu’ils s’éteignent, ce silence absolu serait plus sinistre encore. Cependant c’est la vaine beauté d’une rose devant l’oeil qui ne s’ouvre plus; ils montrent ce que je ne saurais posséder, ce que je puis à peine voir. Si l’espérance semble encore jeter une lueur dans la nuit qui m’environne, elle n’annonce rien que l’amertume qu’elle exhale en s’éclipsant; elle n’éclaire que l’étendue de ce vide où je cherchais, et où je n’ai rien trouvé.

De doux climats, de beaux lieux, le ciel des nuits, des sons ineffables, d’anciens souvenirs; les temps, l’occasion; une nature belle, expressive, des affections sublimes, tout a passé devant moi; tout m’appelle, et tout m’abandonne. Je suis seul; les forces de mon coeur ne sont point communiquées, elles réagissent dans lui, elles attendent: me voilà dans le monde, errant, solitaire au milieu de la foule qui ne m’est rien; comme l’homme frappé dès longtemps d’une surdité accidentelle, dont l’oeil avide se fixe sur tous ces êtres muets qui passent et s’agitent devant lui. Il voit tout, et tout lui est refusé: il devine les sons qu’il aime, il les cherche, et ne les entend pas: il souffre le silence de toutes choses au milieu du bruit du monde. Tout se montre à lui, il ne saurait rien saisir: l’harmonie universelle est dans les choses extérieures, elle est dans son imagination, elle n’est plus dans son coeur: il est séparé de l’ensemble des êtres, il n’y a plus de contact; tout existe en vain devant lui, il vit seul, il est absent dans le monde vivant.

 

LETTRE XXIII.

DATX Fontainebleau, 18 octobre, II.

 

L’homme connaîtrait-il aussi la longue paix de l’automne, après l’inquiétude de ses fortes années? Comme le feu, après s’être hâté de consumer, dure en s’éteignant.

Longtemps avant l’équinoxe, les feuilles tombaient en quantité; cependant la forêt conserve encore beaucoup de sa verdure, et toute sa beauté. Il y a plus de quarante jours, tout paraissait devoir finir avant le temps: et voici que tout subsiste par-delà le terme prévu; recevant aux limites de la destruction, une durée prolongée, qui, sur le penchant de sa ruine, s’arrête avec beaucoup de grâce et de sécurité, et qui s’affaiblissant dans une douce lenteur, semble tenir à-la-fois et du repos de la mort qui s’offre, et du charme de la vie perdue.

 

LETTRE XXIV.

DATX Fontainebleau, 28 octobre, II.

 

Lorsque les frimas s’éloignent, je m’en aperçois à peine: le printemps passe, et ne m’a pas attaché; l’été passe, je ne le regrette point. Mais je me plais à marcher sur les feuilles tombées, aux derniers, beaux jours, dans la forêt dépouillée.

D’où vient à l’homme la plus durable des jouissances de son coeur, cette volupté de la mélancolie, ce charme plein de secrets, qui le fait vivre de ses douleurs et s’aimer encore dans le sentiment de sa ruine? Je m’attache à la saison heureuse qui bientôt ne sera plus: un intérêt tardif, un plaisir qui paraît contradictoire m’amène à elle alors qu’elle va finir. Une même loi morale me rend pénible l’idée de la destruction, et m’en fait aimer ici le sentiment dans ce qui doit cesser avant moi. Il est naturel que nous jouissions mieux de l’existence périssable, lorsqu’avertis de toute sa fragilité, nous la sentons néanmoins durer en nous. Quand la mort nous sépare de tout, tout reste pourtant; tout subsiste sans nous. Mais, à la chute des feuilles, la végétation s’arrête, elle meurt; nous, nous restons pour des générations nouvelles: et l’automne est délicieuse parce que le printemps doit venir encore pour nous.

Le printemps est plus beau dans la nature; mais l’homme a tellement fait que l’automne est plus douce. La verdure qui naît, l’oiseau qui chante, la fleur qui s’ouvre; et ce feu qui revient affermir la vie, ces ombrages qui protègent d’obscurs asiles; et ces herbes fécondes, ces fruits sans culture, ces nuits faciles qui permettent l’indépendance! Saison du bonheur! je vous redoute trop dans mon ardente inquiétude. Je trouve plus de repos vers le soir de l’année: et la saison où tout paraît finir, est la seule où je dorme en paix sur la terre de l’homme.

 

LETTRE XXV.

DATX Fontainebleau, 6 novembre, II.

 

Je quitte mes bois. J’avais eu quelque intention d’y rester pendant l’hiver: mais si je veux me délivrer enfin des affaires qui m’ont rapproché de Paris, je ne puis les négliger plus longtemps. On me rappelle, on me presse, on me fait entendre que puisque je reste tranquillement à la campagne, apparemment je puis me passer que tout cela finisse. Ils no se doutent guères de la manière dont j’y vis; car s’ils le savaient, ils diraient plutôt le contraire, ils croiraient bonnement que c’est par économie.

Je crois encore que même sans cela, je me serais décidé à quitter la forêt. C’est avec beaucoup de bonheur que je suis parvenu à être ignoré jusqu’à présent. La fumée me trahirait; je ne saurais échapper aux bûcherons, aux charbonniers, aux chasseurs: je n’oublie pas que je suis dans un pays très-policé. D’ailleurs je n’ai pu prendre les arrangements qu’il faudrait pour vivre ainsi en toute saison; il pourrait m’arriver de ne savoir trop que devenir pendant les neiges molles, pendant les dégels et les pluies froides.

Je vais donc laisser la forêt, le mouvement, l’habitude rêveuse, et la faible mais paisible image d’une terre libre.

 

*

 

Vous me demandez ce que je pense de Fontainebleau, indépendamment et des souvenirs qui pouvaient me le rendre plus intéressant, et de la manière dont j’y ai passé ces moments-ci.

Cette terre-là est peu de chose en général, et il faut aussi fort peu de chose pour en gâter les meilleurs recoins. Les sensations que peuvent donner les lieux auxquels la nature n’a point imprimé un grand caractère, sont nécessairement variables et en quelque sorte précaires. Il faut vingt siècles pour changer une Alpe. Un vent de nord, quelques arbres abattus, une plantation nouvelle, la comparaison avec d’autres lieux suffisent pour rendre des sites ordinaires très-différents d’eux-mêmes. Une forêt remplie de bêtes fauves perdra beaucoup si elle n’en contient plus; et un endroit qui n’est qu’agréable perdra plus encore si on le voit avec les yeux d’un autre âge.

J’aime ici l’étendue de la forêt, la majesté des bois dans quelques parties, la solitude des petites vallées, la liberté des landes sablonneuses; beaucoup de hêtres et de bouleaux; une sorte de propreté et d’aisance extérieure dans la ville; l’avantage assez grand de n’avoir jamais de boues, et celui non moins rare de voir peu de misère; de belles routes, une grande diversité de chemins; et une multitude d’accidents, quoique à la vérité trop petits et trop semblables. Mais ce séjour ne saurait convenir réellement qu’à celui qui ne connaît et n’imagine rien de plus. Il n’est pas un site d’un grand caractère auquel on puisse sérieusement comparer ces terres basses qui n’ont ni vagues, ni torrents, rien qui étonne ou qui attache; surface monotone à qui il ne resterait plus aucune beauté si l’on en coupait les bois; assemblage trivial et muet de petites plaines de bruyère, de petits ravins, et de rochers mesquins uniformément amassés; terre des plaines dans laquelle on peut trouver beaucoup d’hommes avides du sort qu’ils se promettent, et pas un satisfait de celui qu’il a.

La paix d’un lieu semblable n’est que le silence d’un abandon momentané; sa solitude n’est point assez sauvage. Il faut à cet abandon un ciel pur du soir, un ciel incertain mais calme d’automne, le soleil de dix heures entre les brouillards. Il faut des bêtes fauves errantes dans ces solitudes: elles sont intéressantes et pittoresques, quand on entend des cerfs bramer la nuit à des distances inégales, quand l’écureuil saute de branches en branches dans les beaux bois de Tillas avec son petit cri d’alarme. Sons isolés de l’être vivant! vous ne peuplez point les solitudes, comme le dit mal l’expression vulgaire, vous les rendez plus profondes, plus mystérieuses; c’est par vous qu’elles sont romantiques.

 

LETTRE XXVI.

DATX Paris, 9 février, troisième année.

 

Il faut que je vous dise toutes mes faiblesses, afin que vous me souteniez; car je suis bien incertain: quelquefois j’ai pitié de moi-même, et quelquefois aussi je sens autrement.

Quand je rencontre un cabriolet mené par une femme telle à-peu-près que j’en imagine, je vais droit le long du cheval jusqu’à ce que la roue me touche presque; alors je ne regarde plus, je serre le bras en me courbant un peu, et la roue passe.

Une fois j’étais ainsi dans l’imaginaire, les yeux occupés sans être précisément fixes. Aussi fut-elle obligée d’arrêter, j’avais oublié la roue; elle avait et de la jeunesse et de la maturité; elle était presque belle, et extrêmement aimable. Elle retint son cheval, sourit à-peu-près, et parut ne pas vouloir sourire. Je la regardais encore, et sans voir ni le cheval ni la roue, je me trouvai lui répondre…. Je suis sûr que mon oeil était déjà rempli de douleur. Le cheval fut détourné, elle se penchait pour voir si la roue ne me toucherait point. Je restai dans mon songe; mais un peu plus loin, je heurtai du pied ces fagots que les fruitiers font pour vendre à des pauvres: alors je ne vis plus rien.—Ne serait-il pas temps de prendre de la fermeté, d’entrer dans l’oubli? Je veux dire, de ne s’occuper que de … ce qui convient à l’homme. Ne faut-il pas laisser toutes ces puérilités qui me fatiguent et m’affaiblissent?

Je les voudrais bien ôter de moi: mais, je ne sais que mettre à la place; et quand je me dis, il faut être homme enfin, je ne trouve que de l’incertitude. Dans votre première lettre, dites-moi ce que c’est qu’être homme.

 

LETTRE XXVII.

DATX Paris, 11 février, III.

 

Je ne conçois pas du tout ce qu’ils entendent par amour-propre. Ils le blâment, et ils disent qu’il faut en avoir: j’aurais conclu de-là que cet amour de soi et des convenances est bon et nécessaire, qu’il est inséparable du sentiment de l’honneur, et que ses excès seuls étant funestes comme le doivent être tous les excès, il faut considérer si les choses qu’on fait par amour-propre sont bonnes ou mauvaises, et non les critiquer uniquement, parce que c’est l’amour-propre qui paraît les faire faire.

Ce n’est pas cela pourtant. Il faut avoir de l’amour-propre; quiconque n’en a pas est un pied-plat: et il ne faut rien faire par amour-propre; ce qui est bon pour soi-même, ou au moins indifférent, devient mauvais quand c’est l’amour-propre qui nous y porte. Vous qui connaissez mieux la société, expliquez-moi, je vous prie, ses secrets. J’imagine qu’il vous sera plus facile de répondre à cette question-ci qu’à celle de ma dernière lettre. Au reste, comme vous êtes brouillé avec l’idéal, voici un exemple, afin que le problème qu’il faut résoudre en soit un de science-pratique.

Un étranger demeure depuis peu à la campagne chez des amis opulents: il croit devoir à ses amis et à lui-même de ne pas s’avilir dans l’opinion des gens de la maison, et il suppose que les apparences sont tout pour cette classe d’hommes. Il ne recevait point chez lui, il ne voyait personne de la ville: un seul individu, un parent qui vient par hasard, se trouve être un homme original et d’ailleurs peu aisé, dont la manière bizarre et l’extérieur assez commun, doivent donner à des domestiques l’idée d’une condition basse. On ne parle pas à ces gens-là; on ne peut pas les mettre au fait par un mot, on ne s’explique pas avec eux, ils ne savent pas qui vous êtes; ils ne vous voient d’autre connaissance qu’un homme qui est loin, de leur en imposer et dont ils se permettent de rire. Aussi la personne dont je parle fut très-contrariée; on l’en blâme d’autant plus, que c’est à l’occasion d’un parent, voilà une réputation d’amour-propre établie; et cependant je trouve qu’elle l’est bien mal-à-propos.

 

LETTRE XXVIII.

DATX Paris, 27 février, III.

 

Vous ne pouviez me demander plus à propos d’où vient l’expression de pied-plat. Ce matin, je ne le savais pas davantage que vous; je crains bien de ne le pas savoir mieux ce soir, quoiqu’on m’ait dit ce que je vais vous rendre.

Puisque les Gaulois ont été soumis aux Romains, c’est qu’ils étaient faits pour servir; puisque les Francs ont envahi les Gaules, c’est qu’ils étaient nés pour vaincre: conclusions frappantes. Or, les Galles ou Welches avaient les pieds fort plats, et les Francs les avaient fort élevés. Les Francs méprisèrent tous ces pieds-plats, ces vaincus, ces serfs, ses cultivateurs: et maintenant que les descendants des Francs sont très-exposés à obéir aux enfants des Gaulois; un pied-plat est encore un homme fait pour servir. Je ne me rappelle point où je lisais dernièrement, qu’il n’y a pas en France une famille qui puisse prétendre, avec quelque fondement, descendre de cette horde du Nord qui prit un pays déjà pris que ses maîtres ne savaient comment garder. Mais ces origines qui échappent à l’art par excellence, à la science héraldique se trouvent prouvées par le fait: dans la foule la plus confuse on distinguera facilement les petits neveux des Scythes[21], et tous les pieds-plats reconnaîtront leurs maîtres. Je ne me ressouviens point des formes plus ou moins nobles de votre pied; mais je vous avertis que le mien est celui des conquérants: c’est à vous de voir si vous pouvez conserver avec moi le ton familier.

 

LETTRE XXIX.

DATX Paris, 7 mars, III.

 

Je n’aime point un pays où le pauvre est réduit à demander au nom de Dieu. Quel peuple que celui chez qui l’homme n’est rien par lui-même!

Quand ce malheureux me dit: que le bon Jésus! que la Vierge….! Quand il m’exprime ainsi sa triste reconnaissance, je ne me sens point porté à m’applaudir dans un secret orgueil, parce que je suis libre de chaînes ridicules ou adorées, et de ces préjugés contraires qui mènent aussi le monde. Mais plutôt ma tête se baisse sans que j’y songe, mes yeux se fixent vers la terre: je me sens affligé, humilié, en voyant l’esprit de l’homme si vaste et si stupide.

Lorsque c’est un homme infirme qui mendie tout un jour, avec le cri des longues douleurs, au milieu d’une ville populeuse, je m’indigne, et je heurterais volontiers ces gens qui font un détour en passant auprès de lui, qui le voient et ne l’entendent pas. Je me trouve avec humeur au milieu de cette tourbe de plats tyrans: j’imagine un plaisir juste et mâle à voir l’incendie vengeur anéantir ces villes et tout leur ouvrage, ces arts de caprice, ces livres inutiles, ces ateliers, ces forges, ces chantiers. Cependant, sais-je ce qu’il faudrait, ce que l’on peut l’aire? Je ne voudrais rien.

Je regarde les choses positives: je rentre dans le doute; je vois une obscurité profonde. J’abandonnerai l’idée même d’un monde meilleur! Las et rebuté, je plains seulement une existence stérile et des besoins fortuits. Ne sachant où je suis, j’attends le jour qui doit tout terminer, et ne rien éclaircir.

A la porte d’un spectacle, à l’entrée pour les premières loges, l’infortuné n’a pas trouvé un seul individu qui lui donnât: ils n’avaient rien; et la sentinelle qui veillait pour les gens comme il faut, le repoussa rudement. Il alla vers le bureau du parterre, où la sentinelle chargée d’un ministère moins auguste tâcha de ne pas l’apercevoir. Je l’avais suivi des yeux. Enfin, un homme qui me parut un garçon de boutique et qui tenait déjà la pièce qu’il fallait pour son billet, le refusa doucement, hésita, chercha dans sa poche et n’en tira rien; il finit par lui donner la pièce d’argent, et s’en retourna. Le pauvre sentit le sacrifice; il le regardait s’en aller et fit quelques pas selon ses forces, il était entraîné à le suivre: je vis qu’il le sentait bien.

 

LETTRE XXX.

DATX Paris, 7 mars, III.

 

Il faisait sombre et un peu froid; j’étais abattu, je marchais parce que je ne pouvais rien faire. Je passai auprès de quelques fleurs posées sur un mur à hauteur d’appui. Une jonquille était fleurie. C’est la plus forte expression du désir: c’était le premier parfum de l’année. Je sentis tout le bonheur destiné à l’homme. Cette indicible harmonie des êtres, le fantôme du monde idéal fut tout entier dans moi: jamais je n’éprouvai quelque chose de plus grand, et de si instantané. Je ne saurais trouver quelle forme, quelle analogie, quel rapport secret a pu me faire voir dans cette fleur une beauté illimitée, l’expression, l’élégance, l’attitude d’une femme heureuse et simple dans toute la grâce et la splendeur de la saison d’aimer. Je ne concevrai point cette puissance, cette immensité que rien n’exprimera, cette forme que rien ne contiendra, cette idée d’un monde meilleur, que l’on sent et que la nature n’aurait pas fait; cette lueur céleste que nous croyons saisir, qui nous passionne, qui nous entraîne, et qui n’est qu’une ombre indiscernable, errante, égarée dans le ténébreux abîme.

Mais cette ombre, cette image élyséenne, embellie dans le vague, puissante de tout le prestige de l’inconnu, devenue nécessaire dans nos misères, devenue naturelle à nos coeurs opprimés, quel homme a pu l’entrevoir une fois seulement et l’oublier jamais?

Quand la résistance, quand l’inertie d’une puissance morte, brute, immonde nous entrave, nous enveloppe, nous comprime, nous retient plongés dans les incertitudes, les dégoûts, les puérilités, les folies imbéciles ou cruelles; quand on ne sait rien; quand on ne possède rien; quand tout passe devant nous comme les figures bizarres d’un songe odieux et ridicule; qui réprimera dans nos coeurs le besoin d’un autre ordre, d’un autre nature?

Cette lumière ne serait-elle qu’une lueur fantastique? Elle séduit, elle subjugue dans la nuit universelle. On s’y attache, on la suit: si elle nous égare, elle nous éclaire et nous embrasse. Nous imaginons, nous voyons une terre de paix, d’ordre, d’union, de justice; où tous sentent, veulent et jouissent avec la délicatesse qui fait les plaisirs, avec la simplicité qui les multiplie. Quand on a eu la perception des délices inaltérables et permanentes; quand on a imaginé la candeur de la volupté; combien les soins, les voeux, les plaisirs du monde visible sont vains et misérables! Tout est froid, tout est vide: on végète dans un lieu d’exil; et, du sein des dégoûts, on fixe dans sa patrie imaginaire ce coeur chargé d’ennuis. Tout ce qui l’occupe ici, tout ce qui l’arrête n’est plus qu’une chaîne avilissante: on rirait de pitié, si l’on n’était accablé de douleurs. Et lorsque l’imagination reportée vers ces lieux meilleurs, compare un monde raisonnable au monde où tout fatigue et tout ennuie, l’on ne sait plus si cette grande conception n’est qu’une idée heureuse et qui peut distraire des choses réelles, ou si la vie sociale n’est pas elle-même une longue distraction.

 

LETTRE XXXI.

DATX Paris, 30 mars, III.

 

J’ai beaucoup de soin dans les petites choses; je songe alors à mes intérêts. Je ne néglige rien dans les détails, dans ces minuties qui feraient sourire de pitié des hommes raisonnables: et si les choses sérieuses me semblent petites, les petites ont pour moi de la valeur. Il faudra que je me rende raison de ces bizarreries; que je voie si je suis, par caractère, étroit et minutieux? S’il s’agissait de choses vraiment importantes, si j’étais chargé de la félicité d’un peuple, je sens que je trouverais une énergie égale à ma destinée sous ce poids difficile et beau. Mais j’ai honte des affaires de la vie civile: tous ces soins d’hommes ne sont, à mes tristes yeux, que des soucis d’enfants. Beaucoup de grandes choses ne me paraissent que des embarras misérables, où l’on s’engage avec plus de légèreté que d’énergie; et dans lesquels l’homme ne chercherait pas sa grandeur, s’il n’était affaibli et troublé dans une perfection trompeuse.