Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 / Histoire Ancienne Tome 1

Avertissement de L'auteur

 

POUR LE TOME CINQUIÈME.

 

Quoique le public n'attende pas de moi une apologie sur la promptitude avec laquelle je le sers, je me crois néanmoins obligé de lui rendre compte de mon travail, et de lui expliquer comment, au lieu d'un seul volume de mon Histoire, qui est le tribut annuel que j'avais coutume de lui payer, je me prépare cette année à lui en fournir deux. En voici déjà un qui paraît; et j'espère que, vers le mois d'août, il sera suivi d'un autre. Il peut y avoir quelque lieu d'en être surpris, et de douter si c'est assez respecter le public que de se hâter ainsi de lui donner livre sur livre, sans paraître avoir pris tout le temps nécessaire pour les travailler et les polir comme il convient.

 

Je serais fâché qu'on me soupçonnât d'une pareille négligence, que je regarde comme directement contraire au devoir d'un écrivain. Je ne le serais guère moins qu'on attribuât cette promptitude à une heureuse fécondité de génie, à une grande facilité de composition, à un fonds de connaissances amassé de longue main. Je ne me reconnais point, ou peu, à tous ces traits.

 

Il est vrai, et le public ne me saura pas mauvais gré de cet aveu, que, pour répondre à son estime et à son attente, je me livre tout entier à mon ouvrage, que j'en fais mon unique affaire, que j'y donne tout mon temps et tous mes soins, et que j'écarte sévèrement toute autre occupation, parce que celle-ci me paraît dans l'ordre de la Providence, et que j'ai lieu de croire, par le succès que Dieu y a donné jusqu'ici, que c'est à quoi il m'appelle, et le travail qu'il m'impose.

Mais ce qui a avancé cette année mon ouvrage au-delà de la mesure ordinaire, sont les secours considérables que j'ai tirés de plusieurs livres, sur les principales matières dont traitent les deux volumes qui suivent le quatrième. A ce prix, il est aisé de devenir auteur, et l'on gagne bien du temps quand on trouve une partie de la besogne faite par d'excellents ouvriers, et qu'il ne reste qu'à l'adopter, et à en faire usage comme de son bien propre. C'est la possession où je me suis mis dès le commencement, et dont il semble que le public m'a passé titre.

 

Outre ces secours, j'en trouve d'autres qui ne sont pas moins importants, dont le public souffrira que je lui rende ici compte, parce que ma reconnaissance ne peut pas demeurer muette plus longtemps. J'ai l'avantage de passer près de quatre mois de suite au voisinage de Paris, dans une agréable campagne, qui me fournit tout ce que je puis désirer et pour le travail, et pour le délassement: la bonne compagnie, la conversation, le bon air, la promenade, des prairies enchantées, un bord de rivière toujours amusant, une vue douce et qui se présente toujours avec un nouveau plaisir; et, ce qui fait l'assaisonnement de tout le reste, une pleine et entière liberté.

 

Deux frères (M. l'abbé et M. le marquis d'Asfeld), qui se sont tous deux également distingués, chacun dans leur profession, par un mérite rare et solide, me sont aussi tous deux d'un secours infini pour mon ouvrage. L'un, qui a fait et soutenu des siéges, et qui s'est trouvé à plusieurs actions (le public sait avec quel succès), veut bien que je lui lise les principales batailles dont je fais mention dans mon Histoire, et par là m'épargne beaucoup de fautes et de bévues grossières, telles que Polybe en relève un Polyb. l. 12, p. 662-666. grand nombre dans les écrits du philosophe Callisthène, qui avait accompagné Alexandre-le-Grand dans ses glorieuses campagnes, et qui s'était mal à propos ingéré de décrire les expéditions guerrières de ce conquérant, où il n'entendait rien, sans avoir pris la précaution de consulter les gens du métier.

 

L'autre frère, l'un de mes plus anciens et de mes plus intimes amis, qui, outre la science profonde de la théologie, et la connaissance des Écritures, où il excelle, possède nos historiens grecs et latins, aussi bien qu'aucune personne que je connaisse, et qui paraît n'avoir rien oublié de tout ce qu'il a lu, a la patience de lire et de relire tous mes Ouvrages avant qu'ils paraissent en public, et ne refuse pas de me donner ses remarques, de me faire part de ses vues, de me communiquer ses réflexions; et il m'en fournit d'excellentes. Je sens bien que la tendre amitié dont il m'honore depuis long-temps entre pour beaucoup dans toutes les peines qu'il veut bien se donner pour perfectionner mon Ouvrage; mais je lui dois ce témoignage, que l'amour du bien public, qui fait l'un des principaux caractères de ces deux frères, y a encore plus de part; et ce sentiment, loin de rien diminuer de ma reconnaissance, la rend encore plus vive, et j'ose dire plus religieuse.