Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 / Histoire Ancienne Tome 1

Chapitre II.

 

DES PRÊTRES ET DE LA RELIGION DES ÉGYPTIENS.

 

Les prêtres, en Égypte, tenaient le premier rang après les rois. Ils avaient de grands priviléges et de grands revenus; leurs terres étaient exemptes de toute imposition.

 

Genes. 47. On voit ici des traces, de ce qui est dit dans la Genèse, que, du temps de Joseph, les terres des prêtres ne furent point chargées d'une redevance perpétuelle au prince comme celles de tous les autres Égyptiens.

 

Le prince, pour l'ordinaire, leur donnait beaucoup de part dans sa confiance et dans le gouvernement, parce que, de tous les sujets de l'empire, c'étaient eux qui avaient été le mieux élevés, qui avaient le plus de lumières, et qui étaient le plus dévoués à la personne du roi et au bien public. Ils étaient en même temps les dépositaires de la religion et des sciences; et c'est ce qui leur attirait un si grand respect de la part des habitants du pays et des étrangers, qui s'adressaient également à eux pour les consulter sur ce qu'il y avait de plus sacré dans les mystères et de plus profond dans les sciences.

 

Herod. l. 2, cap. 60. Les Égyptiens prétendent être les premiers qui ont établi des fêtes et des processions pour honorer les dieux. Il s'en faisait une dans la ville de Bubaste où l'on se rendait de toute l'Égypte, et où il se trouvait plus de soixante et dix mille personnes

92, sans compter les enfants. Il y avait une autre fête, surnommée

des lumières 93, qui se célébrait à Saïs. Ceux qui ne s'y trouvaient pas étaient obligés, dans toute l'étendue de l'Égypte, de tenir des lampes allumées aux fenêtres de leurs maisons.

 

Note 92: (retour) Il y a dans Hérodote 700,000 personnes, ἑßδοµήκοντα µυριάδας. Cette faute de Rollin, copiée par Dupuis, a été relevée par Larcher (tom. II, pag. 296).--L.

 

Note 93: (retour) Dans le grec, Λυχνοκαΐη qui signifie (fête) des lampes allumées.--L.

 

Cap. 39. On immolait différents animaux, selon les différents pays; mais c'était une cérémonie commune, et généralement observée dans tous les sacrifices, d'imposer les mains sur la tête de la victime, de la charger d'imprécations, et de prier les dieux de détourner sur elle tous les malheurs dont les Égyptiens pouvaient être menacés.

 

Diod. lib. 1, pag. 88. C'est de l'Égypte que Pythagore avait emprunté son dogme favori de la métempsycose. Les Égyptiens croyaient qu'à la mort des hommes leurs ames passaient dans d'autres corps humains, et que, si elles avaient été vicieuses, elles étaient enfermées dans des corps de bêtes immondes ou malheureuses pour y expier leurs crimes, et qu'après quelques siècles elles venaient de nouveau animer d'autres corps humains.

 

Les prêtres avaient entre les mains les livres sacrés, qui renfermaient dans un grand détail et les principes du gouvernement et les mystères du culte divin. Plut. de Is. et Osir. pag. 354. Les uns et les autres étaient ordinairement enveloppés de symboles et d'énigmes, qui, en voilant la vérité, la rendaient plus respectable, et piquaient plus vivement la curiosité. La figure d'Harpocrate, qu'on voyait dans les sanctuaires égyptiens avec le doigt sur la bouche, semblait avertir qu'on y renfermait des mystères qu'il n'était pas permis à tout le monde de pénétrer. Les sphinx, qui étaient toujours à l'entrée des temples, donnaient le même avertissement. Tout le monde sait que les pyramides, les obélisques, les colonnes, les statues, en un mot tous les monuments publics, étaient pour l'ordinaire ornés d'hiéroglyphes, c'est-à-dire d'écritures symboliques, soit que ce fussent des caractères inconnus au vulgaire, soit que ce fussent des figures d'animaux, qui avaient un sens caché et parabolique. Plut. Sympos. lib. 4, p. 670. Ainsi le lièvre signifiait une attention vive et pénétrante, parce que cet animal a Plut. de Isid. pag. 355.le sens de l'ouïe fort délicat. Une statue de juge sans mains, et les yeux baissés en terre, marquait les devoirs de ceux qui exerçaient la judicature.

 

Il y aurait beaucoup de choses à dire si l'on voulait traiter à fond ce qui regarde la religion des Égyptiens; mais je me borne à deux articles qui en font la principale partie: le culte de différentes divinités, et les cérémonies des funérailles.

 

§ I. Culte de différentes divinités.

 

Jamais nation ne fut plus superstitieuse que celle des Égyptiens. Elle avait un grand nombre de dieux de différents ordres et de différents étages, dont je ne parle point ici, parce que cette matière appartient plus à la fable qu'à l'histoire. Entre les autres, il y en avait deux qui étaient généralement honorés dans l'Égypte, Osiris et Isis, qu'on a prétendu être le soleil et la lune: en effet, c'est par le culte de ces astres qu'a commencé l'idolâtrie.

 

Outre ces dieux, l'Égypte adorait un grand nombre de bêtes, le bœuf, le chien, le loup, l'épervier, le crocodile, l'ibis, le chat, etc. Plusieurs de ces bêtes n'étaient l'objet de la superstition que de quelques villes particulières; et, pendant qu'un peuple élevait une espèce d'animaux sur ses autels, ses voisins les avaient en abomination. De là les guerres continuelles d'une ville contre une autre, effet de la fausse politique d'un de leurs rois qui chercha à les amuser par des guerres de religion, pour leur ôter le temps et les moyens de conspirer contre l'état. J'appelle cette politique fausse et mal entendue, parce qu'elle est directement contraire au véritable esprit du gouvernement, qui tend à unir tous les membres de l'état par les liens les plus étroits, et qui fait consister sa force dans la parfaite harmonie de toutes ses parties.

 

Lib. 1, de Nat. deor. n. 82. Lib. 5, Tuscul. Quæst. n. 78. Herod. l. 2, cap. 65. Diod. Lib. 1, p. 74 et 75. Chaque peuple avait un grand zèle pour ses dieux. Parmi nous, dit Cicéron, il n'est pas rare de voir des temples dépouillés et des statues enlevées; mais, chez les Égyptiens, il est inouï qu'aucun ait jamais maltraité un crocodile, un ibis, un chat; et ils auraient souffert les derniers tourments, plutôt que de commettre un tel sacrilége. Il y avait peine de mort contre quiconque aurait tué volontairement aucun de ces animaux, et même peine contre celui qui aurait tué un ibis ou un chat, de quelque manière que ce fût, volontairement ou non. Diodore rapporte un fait dont il avait été témoin pendant son séjour en Égypte. Un Romain ayant tué un chat par mégarde et sans dessein, la populace en fureur courut à sa maison; et ni l'autorité du roi, qui sur-le-champ envoya ses gardes, ni la crainte du nom romain, ne purent le sauver. Leur respect pour ces animaux les porta, dans le temps d'une famine extrême, à aimer mieux se manger les uns les autres que de toucher à leurs prétendues divinités.

 

Herod. l. 3, cap. 27, etc. Diod. lib. 1, pag. 76. Plin. lib. 8, cap, 46. De tous ces animaux, le bœuf Apis, nommé par les Grecs Epaphus, était le plus célèbre. On lui avait bâti des temples magnifiques. On lui rendait des honneurs extraordinaires pendant sa vie, et de plus grands encore après sa mort. L'Égypte alors entrait dans un deuil général. On célébrait ses funérailles avec une magnificence qu'on a de la peine à croire. Sous Ptolémée Lagus, le bœuf Apis étant mort de vieillesse, la dépense de son convoi, outre les frais ordinaires, monta à plus de cinquante mille écus. Après qu'on avait rendu les derniers honneurs au mort, il s'agissait de lui trouver un successeur, et on le cherchait dans toute l'Égypte. On le reconnaissait à certains signes qui le distinguaient de tout autre: sur le front, une tache blanche en forme de croissant; sur le dos, la figure d'un aigle; sur la langue, celle d'un escarbot. Quand on l'avait trouvé, le deuil faisait place à la joie, et ce n'était plus dans toute l'Égypte que festins et réjouissances. On amenait le nouveau dieu à Memphis pour y prendre possession de sa nouvelle qualité, et il y était installé avec beaucoup de cérémonies. On verra dans la suite que Cambyse, au retour de sa malheureuse expédition contre l'Éthiopie, trouvant toute l'Égypte en joie à cause qu'on avait trouvé le dieu Apis, et croyant qu'on insultait à son malheur, tua, dans les transports de sa colère, ce jeune bœuf, qui ne jouit pas long-temps de sa divinité.

 

On voit aisément que le veau d'or érigé près de la montagne de Sinaï par les Israélites était un fruit de leur séjour dans l'Égypte, et une imitation du dieu Apis, aussi-bien que ceux qui dans la suite furent érigés aux deux extrémités du royaume d'Israël par le roi Jéroboam, qui lui-même avait fait un assez long séjour en Égypte.

 

Les Égyptiens ne se contentaient pas d'offrir de l'encens aux animaux: ils portaient la folie jusqu'à attribuer la divinité aux légumes

de leurs jardins 94. C'est ce que leur reproche si ingénieusement le poète satirique.

 

Note 94: (retour) Il y a sur cette superstition, une dissertation curieuse de Schmidt (de cepis et alliis apud Ægyptios cultis), dans ses Opuscula, p, 71-122.--L.

 

Juv. satir. 15. [init.]

Qui nescit, Volusi Bithynice, qualia demens Ægyptus portenta colat? Crocodilon adorat Pars hæc: illa pavet saturam serpentibus

ibiu.

Effigies sacri nitet aurea cercopitheci,

Dimidio magicæ resonant ubi Memnone

chordæ,

Atque vetus Thebe centum jacet obruta

portis.

Illic cæruleos, hîc piscem fluminis, illic

Oppida tota canem venerantur, nemo

Dianam.

Porrum et cepe nefas violare ac frangere

morsu.

O sanctas gentes quibus hæc nascuntur in

hortis

Numina!

 

On doit être bien étonné de voir la nation du monde qui se piquait le plus de sagesse et de lumières s'abandonner si follement aux superstitions les plus grossières et les plus ridicules. En effet, rendre à des animaux et à de vils insectes un culte religieux, les placer au milieu des temples, les nourrir avec soin et à grands Lib. 1, p. 76. frais,

95 punir de mort ceux qui leur ôtaient la vie, les embaumer et leur destiner des tombeaux publics, aller jusqu'à reconnaître pour dieux des poireaux et des ognons, invoquer de pareilles divinités dans ses besoins, en attendre du secours et de la protection, ce sont des excès qui nous paraissent à peine croyables; et qui sont néanmoins attestés par toute l'antiquité. Lucian. Imag. [§11.] On entre dans un temple magnifique, dit Lucien, où brillent de toutes parts l'or et l'argent. Les yeux avides y cherchent un dieu, et n'y trouvent qu'une cicogne, un singe, un chat [et un bouc]: belle image, ajoute-t-il, de beaucoup de palais, dont les maîtres ne sont pas le plus bel ornement.

 

Note 95: (retour) Diodore assure que de son temps même ces dépenses n'allaient pas à moins de cent mille écus. = Dans le texte, 100 talents, ou 550,000 fr. Cette somme est donnée par Diodore comme le montant des frais d'embaumement et de sépulture des animaux sacrés (I. § 84.)--L.

 

Diod. lib. 1, p. 77, etc. On rapporte différentes raisons du culte que les Égyptiens rendaient aux animaux.

 

Cf. Ovid. Metamorph. v. 527; Hyg. astron. II, 28; Porphyr. abstin. III, 16.La première se tire de la fable. On prétend que les dieux, dans une conspiration que firent contre eux les hommes, se réfugièrent en Égypte, et s'y cachèrent sous différentes formes d'animaux; et de là le culte divin qui depuis leur a été rendu.

 

La seconde est tirée 96 de l'utilité que chacun de ces animaux procurait aux hommes: les bœufs, pour le labourage; les brebis, par leur laine et leur lait; les chiens, pour la chasse et pour la garde des maisons, d'où vient que le dieu Anubis est représenté avec une tête de chien; l'ibis, qui est une espèce de cicogne, parce qu'il donne la chasse à des serpents ailés, qui sans cela infesteraient l'Égypte; Herod. l. 2, cap. 68. le crocodile, qui est un animal amphibie, c'est-à-dire

qui vit également dans l'eau et sur la terre, d'une grandeur 97 et d'une force surprenantes, parce qu'il défend le pays contre

l'incursion des voleurs arabes 98; et l'ichneumon, parce qu'il empêche la race des crocodiles de se trop multiplier, ce qui deviendrait funeste à l'Égypte. Or cette petite bête rend ce service au pays en deux manières: premièrement elle observe le temps que le crocodile est absent, et elle brise ses œufs sans les manger; en second lieu, lorsque le crocodile dort sur le rivage du Nil, et il dort toujours la gueule ouverte, ce petit animal, qui s'était tenu caché dans le limon, saute tout d'un coup dans sa gueule, pénètre jusque dans ses entrailles, qu'il ronge, puis se fait une ouverture en lui perçant le ventre, dont la peau est fort tendre, et sort impunément vainqueur, par sa finesse, de la force d'un si terrible animal.

 

Note 96: (retour) Ipsi, qui irridentur, Ægyptii nullam belluam, nisi ob aliquam utilitatem quam ex eâ caperent, consecraverunt. (Cic. lib. 1 de Nat. deor. n. 101).

 

Note 97: (retour) Cette grandeur va jusqu'à plus de 17 coudées.

 

= 17 Coudées valent 8 mètres, 953. Selon Élien (Hist. Anim. XVII, c. 6), on en avait vu un de 25 coudées (13 mètres 175), au temps de Psammitichus; et un autre de 26 coudées, 4 palmes (14 mètres 053), sous Amasis. Norden en a vu de 50 pieds (16 mètres).--L.

 

Note 98: (retour) Cela est fort douteux. Cicéron dit: Possem, de ichneumone utilitate, de crocodilorum, de felium dicere (de Nat. Deor. 1, § 36); mais il aurait été vraisemblablement assez

embarrassé pour dire quelle pouvait être l'utilité des crocodiles. On a prétendu que les hommages des Égyptiens s'adressaient particulièrement à une espèce de crocodiles d'un naturel fort doux: malheureusement pour cette explication, on lit dans Élien (Hist. Anim. X, c. 21), et dans Maxime de Tyr (Dissert. XXXVIII), que les crocodiles sacrés dévoraient les enfants de leurs adorateurs.--L.

 

Les philosophes, peu contents de raisons si faibles pour couvrir de si étranges absurdités qui déshonoraient le paganisme, et dont ils rougissaient en secret, ont imaginé, surtout depuis l'établissement du christianisme, une troisième raison du culte que les Égyptiens rendaient aux animaux, et on dit que ce n'était pas à ces animaux, mais aux dieux, dont ils étaient les symboles, que se terminait ce culte. Pag. 382. «Les philosophes,» dit Plutarque dans le traité même où il examine ce qui regarde les deux divinités les plus célèbres de l'Égypte, Isis et Osiris, «les philosophes honorent l'image de Dieu, quelque part qu'elle se montre, même dans les êtres qui sont sans vie, bien plus encore par conséquent dans ceux qui sont animés. On doit donc approuver, non ceux qui adorent ces créatures, mais ceux qui, par elles, remontent jusqu'à la Divinité. On les doit regarder comme autant de miroirs que nous fournit la nature, dans lesquels la Divinité se peint d'une manière éclatante; ou comme autant d'instruments dont elle se sert pour faire éclore au-dehors son incompréhensible sagesse. Quand donc, pour embellir des statues, on entasserait dans un même endroit tout l'or et toutes les pierreries du monde, ce n'est point à ces statues qu'il faudrait rapporter son culte; car la Divinité n'existe point dans des couleurs artistement dispensées, ni dans une matière fragile, destituée Pag. 377 et 378. de mouvement et de sentiment.» Plutarque dit, dans le même traité, que «comme le soleil, la lune, le ciel, la terre, la mer, sont communs à tous les hommes, mais ont des noms différents, selon la différence des nations et des langages, ainsi, quoiqu'il n'y ait qu'une divinité unique et une providence unique qui gouverne l'univers, et qui a sous elle différents ministres subalternes, on donne à cette divinité, qui est la même, différents noms, et on lui rend différents honneurs, selon les lois et les coutumes de chaque pays.»

Ces réflexions, qui présentent ce qu'on peut dire de plus raisonnable pour justifier le culte idolâtre, étaient-elles bien propres à en couvrir le ridicule? Était-ce relever dignement les attributs divins, que de les vouloir faire admirer et d'en chercher l'image dans les bêtes les plus viles et les plus méprisables, dans un crocodile, dans un serpent, dans un chat? N'était-ce pas plutôt dégrader et avilir la Divinité, dont les plus stupides ont ordinairement une idée tout autrement grande et auguste?

 

Encore ces philosophes n'étaient-ils pas toujours si fidèles à remonter des êtres sensibles à leur auteur invisible. Rom. cap. 1, v. 21-25. L'Écriture nous apprend que ces prétendus sages ont mérité, par leur orgueil et par leur ingratitude, «d'être livrés à un sens réprouvé, et de devenir plus fous que le peuple, pour avoir changé la gloire du Dieu incorruptible en l'image de bêtes à quatre pieds, d'oiseaux et de reptiles, et pour avoir adoré la créature à la place du Créateur.»

 

Pour faire voir ce qu'était l'homme par lui-même, Dieu a permis que le pays de toute la terre, où la sagesse humaine avait été portée au plus haut degré, fût aussi le théâtre de l'idolâtrie la plus grossière et la plus ridicule; et, d'un autre côté, pour faire voir ce que peut la force toute-puissante de sa grâce, il a converti les affreux déserts d'Égypte en un paradis terrestre, en les peuplant, dans le temps marqué par sa providence, d'une troupe innombrable d'illustres solitaires, qui, par la ferveur de leur piété et l'austérité de leur pénitence, ont fait tant d'honneur au christianisme. Je ne puis m'empêcher d'en rapporter un célèbre exemple, et j'espère que le lecteur me pardonnera cette espèce de digression.

 

Tom. 5, p. 23 et 26. La grande merveille de la basse Thébaïde, dit M. l'abbé Fleury dans son Histoire ecclésiastique, était la ville

d'Oxirinque 99. Elle était peuplée de moines dedans et dehors, en sorte qu'il y en avait plus que d'autres habitants. Les bâtiments publics et les temples d'idoles avaient été convertis en monastères; et on en voyait par toute la ville plus que de maisons particulières. Les moines logeaient jusque sur les portes et dans les tours. Il y avait douze églises pour les assemblées du peuple, sans compter les oratoires des monastères. Cette ville avait vingt mille vierges et dix mille moines: on y entendait jour et nuit retentir de tous côtés les louanges de Dieu. Il y avait, par ordre des magistrats, des sentinelles aux portes pour découvrir les étrangers et les pauvres; et c'était à qui les retiendrait le premier pour exercer envers eux l'hospitalité.

 

Note 99: (retour) À-présent Behnécé.--L.

 

§ II. Cérémonies des funérailles.

 

Il me reste à rapporter en abrégé les cérémonies des funérailles.

 

Le respect que tous les peuples ont eu dans tous les temps pour les corps morts, et les soins religieux qu'ils ont toujours pris des tombeaux, semblent insinuer la persuasion où l'on était que ces corps n'y étaient mis qu'en dépôt.

 

Nous avons déjà observé, en parlant des pyramides, avec quelle magnificence étaient construits les sépulcres de l'Égypte. C'est qu'outre qu'on les érigeait comme des monuments sacrés, pour porter aux siècles futurs la mémoire des grands princes, on les regardait encore comme des demeures où les corps devaient Diod. lib. 1, pag. 47. séjourner pendant le cours d'une longue suite de siècles; au lieu que les maisons étaient appelées des hôtelleries, où l'on n'était qu'en passant, et pendant une vie trop courte pour s'y attacher.

 

Quand quelqu'un était mort dans une famille, tous les parents et tous les amis quittaient leurs habits ordinaires pour en prendre de lugubres, et s'abstenaient du bain, du vin, et de tout mets exquis. Le deuil durait quarante ou soixante et dix jours, apparemment selon la qualité des personnes.

 

Herod. l. 2, cap. 85, etc. Diod. lib. 1, pag. 81. Il y avait trois manières d'embaumer les corps. La plus magnifique était pour les personnes les plus considérables; et la dépense[A]: 5500 f.--L. montait à un talent d'argent, c'est-à-dire à trois mille écus.[A]

Plusieurs ministres étaient employés à cette cérémonie. Les uns vidaient la cervelle par les narines, avec un ferrement fait exprès pour cela; d'autres vidaient les entrailles et les intestins, en faisant au côté une ouverture avec une pierre d'Éthiopie tranchante comme un rasoir; puis ils remplissaient ces vides de parfums et de diverses drogues odoriférantes. Comme cette évacuation, accompagnée nécessairement de quelques dissections, semblait avoir quelque chose de violent et d'inhumain, ceux qui y avaient travaillé prenaient la fuite quand l'opération était achevée, et étaient poursuivis à coups de pierres par les assistants. On traitait fort honorablement ceux qui étaient chargés d'embaumer le corps. Ils le remplissaient de myrrhe, de cannelle, et de toutes sortes d'aromates. Après un certain temps

ils l'enveloppaient de bandelettes de lin très-fines 100, qu'ils collaient ensemble avec une espèce de gomme fort déliée, et qu'ils enduisaient encore des parfums les plus exquis. Par ce moyen on prétend que la figure entière du corps, les traits même du visage, et jusqu'aux poils des paupières et des sourcils, se conservaient parfaitement. Quand le corps avait été ainsi embaumé, on le rendait aux parents, qui l'enfermaient dans une espèce d'armoire ouverte, faite sur la mesure du mort; puis ils le plaçaient debout et droit contre la muraille, soit dans leurs tombeaux, s'ils en avaient, soit dans leurs maisons. C'est ce qu'on appelle momies. Il en vient encore tous les jours d'Égypte, et plusieurs curieux en conservent dans leurs cabinets. On voit par là quel soin les Égyptiens prenaient des corps morts. Leur reconnaissance envers leurs parents était immortelle. Les enfants, en voyant les corps de leurs ancêtres, se souvenaient de leurs vertus, que le public avait reconnues, et s'excitaient à aimer les lois qu'ils leur avaient laissées. On reconnaît dans les funérailles de Joseph en Égypte une partie des cérémonies dont je viens de parler.

 

Note 100: (retour) Ou plutôt de coton, qui est le byssus dont parle Hérodote (LARCHER, tom. II, pag. 357).--L.

 

J'ai dit que le public avait reconnu les vertus des morts, parce qu'avant que d'être admis dans l'asyle sacré des tombeaux, il fallait qu'ils subissent un jugement solennel. Et cette circonstance des funérailles chez les Égyptiens est une des choses les plus remarquables qui se trouvent dans l'histoire ancienne.

 

C'était, chez les païens, une consolation en mourant de laisser son nom en estime parmi les hommes; et ils croyaient que de tous les biens humains c'est le seul que la mort ne peut nous ravir. Mais il n'était pas permis en Égypte de louer indifféremment tous les morts; il fallait avoir cet honneur par un jugement public. L'assemblée des juges se tenait au-delà d'un lac, qu'ils passaient dans une barque. Celui qui la conduisait s'appelait en langue égyptienne Charon; et c'est sur cela que les Grecs, instruits par Orphée, qui avait été en Égypte, ont inventé leur fable de la barque de Charon. Aussitôt qu'un homme était mort, on l'amenait en jugement. L'accusateur

public était écouté 101. S'il prouvait que la conduite du mort eût été mauvaise, on en condamnait la mémoire, et il était privé de la sépulture. Le peuple admirait le pouvoir des lois, qui s'étendait jusqu'après la mort; et chacun, touché de l'exemple, craignait de déshonorer sa mémoire et sa famille. Que si le mort n'était convaincu d'aucune faute, on l'ensevelissait honorablement.

 

Note 101: (retour) Diodore de Sicile (I, § 92), d'où ceci est tiré, ne parle point d'accusateur public; il dit: La loi permettait à qui le voulait de venir l'accuser.--L.

 

Ce qu'il y avait de plus étonnant dans cette enquête publique établie contre les morts, c'est que le trône même n'en mettait pas à couvert. Les rois étaient épargnés pendant leur vie, le repos public le voulait ainsi; mais ils n'étaient pas exempts du jugement qu'il fallait subir après la mort, et quelques-uns ont été privés de la sépulture. Il se passait quelque chose de semblable chez les Israélites. Nous voyons dans l'Écriture que les méchants rois n'étaient point ensevelis dans les tombeaux de leurs ancêtres. Par là ils apprenaient que, si leur majesté les met pendant leur vie au-dessus des jugements humains, ils y reviennent enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes.

 

Lors donc que le jugement qui avait été prononcé se trouvait favorable au mort, on procédait aux cérémonies de l'inhumation. On faisait son panégyrique, mais sans y rien mêler de sa naissance; toute l'Égypte était censée noble. On ne comptait pour louanges solides et véritables, que celles qui étaient rendues au mérite personnel du mort. On le louait de ce que, dans sa jeunesse, il avait eu une excellente éducation, et de ce que, dans un âge plus avancé, il avait cultivé la piété à l'égard des dieux, la justice envers les hommes, la douceur, la modestie, la retenue, et toutes les autres vertus qui font l'homme de bien. Alors tout le peuple applaudissait, et donnait aussi des louanges magnifiques au mort, comme devant être associé pour toujours à la compagnie des hommes vertueux dans le royaume de Pluton.

 

En finissant l'article qui regarde les cérémonies des funérailles, il n'est pas hors de propos de faire remarquer aux jeunes gens les manières différentes dont en usaient les anciens à l'égard des corps morts. Les uns, comme nous l'avons déjà dit des Égyptiens, après les avoir embaumés, les exposaient en vue, et en conservaient le spectacle. D'autres les brûlaient sur un bûcher; et cette coutume était en usage chez les Romains. D'autres enfin les déposaient dans la terre.

 

Le soin de conserver les corps sans les cacher dans les tombeaux paraît injurieux à l'humanité en général, et aux personnes en particulier que l'on prétend ainsi respecter; parce qu'il rend leur humiliation et leur difformité visibles, et, quelque soin qu'on en puisse prendre, n'offre aux spectateurs que de tristes et d'affreux restes de leurs visages. La coutume de brûler les morts a quelque chose de cruel et de barbare, en se hâtant de détruire ce qui reste des personnes les plus chères. Celle d'enterrer les morts est certainement la plus ancienne et la plus religieuse. Elle remet à la terre ce qui en a été tiré, et nous prépare à croire que le corps, qui en a été formé une première fois, pourra bien en être tiré une seconde.