Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 / Histoire Ancienne Tome 1
Préface.
PARAGRAPHE PREMIER.
Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport
à la Religion.
Observer dans l'Histoire, outre les faits et la chronologie: L'étude de l'Histoire profane ne mériterait point qu'on y donnât une attention sérieuse et un temps considérable, si elle se bornait à la stérile connaissance des faits de l'antiquité, et à la sombre recherche des dates et des années où chaque événement s'est passé. Il nous importe peu de savoir qu'il y a eu dans le monde un Alexandre, un César, un Aristide, un Caton, et qu'ils ont vécu en tel ou tel temps; que l'empire des Assyriens a fait place à celui des Babyloniens, et ce dernier à l'empire des Mèdes et des Perses, qui ont été ensuite subjugués eux-mêmes par les Macédoniens, et ceux-ci par les Romains.
1. La cause de l'élévation et de la chute des empires. Mais il est d'une grande importance de connaître comment ces empires se sont établis, par quels degrés et par quels moyens ils sont arrivés à ce point de grandeur que nous admirons, ce qui a fait leur solide gloire et leur véritable bonheur, et quelles ont été les causes de leur décadence et de leur chute.
Le génie et le caractère des peuples et des grands hommes: Il n'est pas moins important d'étudier avec soin les mœurs des peuples, leur génie, leurs lois, leurs usages, leurs coutumes; et sur-tout de bien remarquer le caractère, les talents, les vertus, les vices même de ceux qui les ont gouvernés, et qui, par leurs bonnes ou mauvaises qualités, ont contribué à l'élévation ou à l'abaissement des États qui les ont eus pour conducteurs et pour maîtres.
Voilà les grands objets que nous présente l'Histoire Ancienne, en faisant passer comme en revue devant nous tous les royaumes et tous les empires de l'univers, et en même temps tous les grands hommes qui s'y sont distingués de quelque manière que ce soit, et en nous instruisant, moins par des leçons que par des exemples, sur tout ce qui regarde l'art de régner, la science de la guerre, les principes du gouvernement, les règles de la politique, les maximes de la société civile et de la conduite de la vie pour tous les âges et pour toutes les conditions.
3. L'origine et le progrès des arts et des sciences. On y apprend aussi, et ce ne doit point être une chose indifférente pour quiconque a du goût et de la disposition pour les belles connaissances; on y apprend comment les sciences et les arts ont été inventés, cultivés, perfectionnés; on y reconnaît, et l'on y suit comme de l'œil, leur origine et leurs progrès; et l'on voit avec admiration que plus on s'approche des lieux où les enfants de Noé ont vécu, plus on y trouve les sciences et les arts dans leur perfection: au lieu qu'ils paraissent oubliés ou négligés à proportion que les peuples en ont été dans un plus grand éloignement; de sorte que quand on a voulu les rétablir, il a fallu remonter à l'origine d'où ils étaient partis.
Je ne fais que montrer légèrement tous ces objets, quelque
importants qu'ils soient, parce que je les ai traités ailleurs 3 avec étendue.
Note 3: (retour) Second volume de la Manière d'étudier.
4. Observer principalement ce qui a rapport à la religion. Mais un autre objet, infiniment plus intéressant, doit attirer notre attention. Car quoique l'histoire profane ne nous parle que de peuples abandonnés à toutes les folies d'un culte superstitieux, et livrés à tous les déréglements dont la nature humaine, depuis la chute du premier homme, est devenue capable, elle annonce par-tout la grandeur de Dieu, sa puissance, sa justice, et sur-tout la sagesse admirable avec laquelle sa providence conduit tout l'univers.
Si 4 l'intime conviction de cette dernière vérité élevait, selon la remarque de Cicéron, le peuple romain au-dessus de tous les peuples de la terre, on peut assurer de même que rien ne relève plus l'Histoire au-dessus de beaucoup d'autres connaissances, que d'y trouver empreintes presque à chaque page des traces précieuses et des preuves éclatantes de cette grande vérité, que Dieu dispose de tout en maître souverain; que c'est lui qui fixe et le
sort des princes, et la durée des empires; et 5 qu'il transporte les royaumes d'un peuple à un autre pour punir les injustices et les violences qui s'y commettent.
Note 4: (retour) «Pietate ac religione, atque hàc uni sapientiâ quòd Deorum immortalium numine omnia regi gubernarique perspeximus, omnes gentes nationesque superavimus.» (Orat. de Arusp. respons. n. 19.)
Note 5: (retour) «Regnum a gente in gentem transfertur propter injustitias, et injurias, et contumelias, et diversos dolos.» (Eccl. 10, 8.)
Dieu a pris un soin plus particulier de son peuple. Il faut avouer qu'en comparant la manière attentive, bienfaisante, sensible dont il gouvernait autrefois son peuple, et celle dont il conduisit toutes les autres nations de la terre, on dirait que celles-ci lui ont été indifférentes et étrangères. Dieu regardait la nation sainte comme son domaine propre, et comme son héritage. Il y demeurait comme un maître dans sa maison, et comme un père dans sa famille. Israël était son fils, et son fils premier-né. Il avait pris plaisir à le former dès son enfance, et à l'instruire par lui-même. Il se communiquait à lui par ses oracles; il le gouvernait par des hommes miraculeux; il le protégeait par les merveilles les plus étonnantes. A la vue de tant de glorieux priviléges, qui ne s'écrierait avec le Prophète: Isaï. 33, 21. «Ce n'est que dans Israël que Dieu fait éclater sa grandeur et sa magnificence!» Solummodò ibi magnificus est Dominus noster.
Mais il veille sur tous les peuples de la terre.]
Cependant ce même Dieu, quoique oublié par les nations, et quoiqu'il parût les avoir oubliées, exerçait toujours sur elles un empire souverain, qui, pour être caché sous le voile des événements ordinaires et d'une conduite purement humaine, n'en était ni moins réel, ni moins divin. Ps. 23, 1. Toute la terre est au Seigneur, dit le Prophète, et tous les hommes qui la remplissent sont également son ouvrage; et il n'a garde de le négliger. Ce serait une erreur bien injurieuse à Dieu, que de penser qu'il n'est le maître que d'une seule famille, et non le maître de toutes les nations.
Il a présidé à la dispersion des hommes après le déluge. On reconnaît cette importante vérité en remontant jusqu'à l'antiquité la plus reculée, et jusqu'à l'origine primitive de l'histoire profane, je veux dire jusqu'à la dispersion des descendants de Noé dans les différentes contrées de la terre où ils s'établirent. La liberté, le hasard, les vues d'intérêt, le goût pour certains pays, et d'autres motifs pareils, furent, ce semble, les seules causes des choix différents que firent les hommes. Mais l'Écriture nous apprend qu'au milieu de la confusion et du trouble qui suivirent le changement subit qui se fit dans le langage des descendants de Noé, Dieu présida invisiblement à tous leurs conseils et à toutes leurs délibérations, que rien ne se fit que par son
ordre, et que ce fut lui qui conduisit 6 et plaça tous les hommes selon les Genes. 11, 8 et 9. règles de sa miséricorde et de sa justice: Dispersit et divisit eos Dominus in universas terras.
Note 6: (retour) Les Anciens même, au rapport de Pindare (Olymp. Od. 7), avaient retenu quelque idée que la dispersion des hommes ne s'était point faite au hasard, et qu'ils avaient été placés par les ordres de la Providence.
Il est vrai que dès lors Dieu eut une attention particulière sur le peuple qu'il devait un jour s'attacher. Il marqua la place qu'il lui destinait. Il la fit garder par un autre peuple laborieux, qui s'appliqua à la cultiver et à l'embellir, et à faire valoir l'héritage futur des Israélites. Il mesura le nombre des familles qu'il en mit alors en possession, sur le nombre des familles d'Israël quand il serait temps de le lui rendre; et il ne permit à aucune des nations qui n'étaient pas sujettes à l'anathème prononcé par Noé contre Chanaan, d'entrer dans un héritage qui devait être restitué tout entier aux Israélites. [Deuteron. xxxii. 8.] Quando dividebat Altissimus gentes, quando
separabat filios Adam, constituit terminos populorum juxta numerum
filiorum Israel. 7 Mais cette attention particulière de Dieu sur son peuple futur n'est point contraire à celle qu'il eut sur tous les autres peuples, attestée clairement par les deux passages de l'Écriture que j'ai cités, qui nous apprennent que toute la suite des siècles lui est présente, qu'il n'arrive rien dans le monde que par son ordre, et que d'âge en âge il en règle tous les événements. [Eccles. 39, 19, 22, 25.] Tu es Deus conspector seculorum... A seculo usque in seculum respicis.
Note 7: (retour) «Quand le Très-Haut a fait la division des peuples, quand il a séparé les enfants d'Adam, il a marqué les limites des peuples selon le nombre des enfants d'Israël (qu'il avait en vue).» C'est un des sens qu'on donne à ce passage, et qui paraît fort naturel.
Dieu seul a réglé le sort de tous les empires, soit par rapport à son peuple, soit par rapport au règne de son Fils. Il faut donc regarder comme un principe incontestable, et qui doit servir de base et de fondement à l'étude de l'histoire profane, que c'est la Providence divine qui, de toute éternité, a réglé et ordonné l'établissement, la durée, la destruction des royaumes et des empires, soit par rapport au plan général de tout l'univers, connu de Dieu seul, qui met un ordre et une harmonie merveilleuse dans toutes les parties qui le composent; soit en particulier par rapport au peuple d'Israël, et encorevue: plus par rapport au Messie, et à l'établissement de l'Église, qui est sa grande œuvre, et le but de tous Act. 15, 18. ses autres ouvrages, toujours présent à sa Notum a seculo est Domino opus suum.
Il a plu à Dieu de nous découvrir dans ses Écritures une partie des liaisons que plusieurs peuples de la terre ont eues avec le sien; et le peu qu'il nous en a découvert répand une grande lumière sur l'histoire de ces peuples, dont on ne connaît que la surface et l'écorce, si l'on ne pénètre plus avant par le secours de la révélation. C'est elle qui expose au grand jour les pensées secrètes des princes, leurs projets insensés, leur fol orgueil, leur impie et cruelle ambition; qui manifeste les véritables causes, et les ressorts cachés des victoires et des défaites des armées, de l'agrandissement et de la décadence des peuples, de l'élévation et de la ruine des États; et, ce qui est le principal fruit de l'Histoire, c'est elle qui nous apprend le jugement que Dieu porte et des Princes et des Empires, et qui fixe par conséquent l'idée que nous devons nous en former.
Rois puissants, employés pour punir ou pour protéger Israël. Pour ne point parler de l'Égypte, qui d'abord servit comme de berceau à la nation
sainte; qui se changea ensuite pour elle 8 en une dure prison et en une fournaise ardente, et qui devint enfin le théâtre des plus étonnantes merveilles que Dieu ait opérées en faveur d'Israël: les grands empires de Ninive et de Babylone nous fournissent mille preuves de la vérité que j'établis ici.
Note 8: (retour) «Educam vos de ergastulo Ægyptiorum (Exod., 6, 6). De fornace ferrea Ægypti.» (Deuteronom. 4, 20.)
Leurs plus puissants rois, Théglathphalasar, Salmanasar, Sennachérib, Nabuchodonosor, et plusieurs autres, étaient entre les mains de Dieu comme autant d'instruments dont il se servait pour punir les prévarications de son peuple. Isaï. 5, 25-30, 10, 28-34, 13, 4 et 5. Il les appelait, selon Isaïe, d'un coup de sifflet des extrémités de la terre pour venir prendre ses ordres; il leur mettait lui-même l'épée en main; il réglait leur marche jour par jour; il remplissait leurs soldats de courage et d'ardeur, rendait leurs troupes infatigables et invincibles, répandait à leur approche la terreur et l'effroi.
La rapidité de leurs conquêtes aurait dû leur faire entrevoir la main invisible qui les conduisait; mais, Sennacherib dit l'un d'entre eux au nom de tous les autres: «C'est par la force de mon bras que j'ai fait ces grandes choses, et c'est ma propre sagesse qui m'a éclairé.
J'ai enlevé les anciennes bornes des peuples, j'ai pillé les trésors des princes, et, comme un conquérant, j'ai arraché les rois de leurs trônes. Les peuples les plus redoutables ont été pour moi comme un nid de petits oiseaux qui s'est trouvé sous ma main. J'ai réuni sous ma puissance tous les peuples de la terre, comme on ramasse quelques œufs (que la mère a abandonnés); et il ne s'est trouvé personne qui osât seulement remuer l'aile, ni ouvrir la bouche, ni faire le moindre son.»
Mais ce prince si grand et si sage à ses propres yeux, qu'était-il à ceux de Dieu? Un ministre subalterne, un serviteur mandé par son maître, une verge et un bâton dans sa main: Isaï. 10, 5. Virga furoris mei et baculus ipse est. Le dessein de Dieu était de corriger ses enfants, et non de les exterminer. Mais Sennachérib avait résolu de tout perdre et de tout détruire: Isaï. 10, 7. Ipse autem non sic arbitrabitur, sed ad conterendum erit cor ejus. Que deviendra donc cette espèce de combat entre les desseins de Dieu et ceux de ce prince? Lorsqu'il se croyait déjà maître Isaï. 10, 12. de Jérusalem, le Seigneur d'un souffle seul dissipe toutes ses pensées fastueuses, fait périr en une nuit cent quatre-vingt-cinq mille hommes de son
armée, 9 et, lui mettant un cercle au nez et un mors à la bouche, comme à une bête féroce, le ramène dans ses États, couvert d'opprobre, à travers ces mêmes peuples, qui l'avaient vu, un peu auparavant, plein d'orgueil et de fierté.
Note 9: (retour) «Insanisti in me, et superbia tua ascendit in aures meas: ponam itaque circulum in naribus tuis, et camum in labiis tuis, et reducam te in viam per quam venisti.» (4 Reg. 19, 28.)
Nabuchodonosor. Nabuchodonosor, roi de Babylone, paraît encore plus visiblement régi par une Providence qu'il ignore, mais qui préside à ses délibérations, et qui détermine toutes ses démarches.
Ezech. 21. 19-23. Arrivé avec son armée à la tête de deux chemins, dont l'un conduit à Jérusalem, l'autre à Rabbath, capitale des Ammonites, ce prince, incertain et flottant, délibère lequel il prendra, et jette le sort: Dieu le fait tomber sur Jérusalem, pour accomplir les menaces qu'il avait faites à cette ville de la détruire, de brûler le temple, et d'emmener son peuple en captivité.
Ezech. cap. 26, 27 et 28. Des raisons seules de politique semblaient déterminer ce conquérant au siége de Tyr, pour ne pas laisser derrière soi une ville si puissante et si bien fortifiée. Mais le siége de cette place était ordonné par une volonté supérieure. Dieu voulait d'un côté humilier l'orgueil d'Ithobal son roi, qui, se croyant plus éclairé que Daniel dont la réputation était répandue dans tout l'Orient, n'attribuant qu'à sa rare prudence l'étendue de son domaine et la grandeur de ses richesses, se considérait en lui-même comme un dieu; de l'autre, il voulait aussi punir le luxe, les délices, l'arrogance de ces fiers négociants, qui se regardaient comme les princes de la mer et les maîtres des rois mêmes; et sur-tout cette joie inhumaine de Tyr qui lui faisait trouver son agrandissement dans les ruines de Jérusalem sa rivale. C'est par ces motifs que Dieu lui-même conduisit Nabuchodonosor à Tyr, lui faisant exécuter ses ordres sans qu'il les connût: IDCIRCO ecce EGO ADDUCAM ad Tyrum Nabuchodonosor.
Ezech. 29, 18-10. Pour récompenser ce prince, qu'il tenait à sa solde, du service qu'il vient de lui rendre à la prise de Tyr (c'est Dieu lui-même qui s'exprime ainsi), et pour dédommager les troupes babyloniennes, épuisées par un siége de treize ans, il leur donne toutes les contrées de l'Égypte, comme des quartiers de rafraîchissement, et leur en abandonne les richesses et les
dépouilles 10.
Note 10: (retour) Ce fait est plus détaillé dans l'histoire des Égyptiens sous le règne d'Amasis. [p. 133.]
Dan. c. 4, vers. 1-34. Le même Nabuchodonosor, plein du desir d'immortaliser son nom par toutes sortes de voies, voulut ajouter à la gloire des conquêtes celle de la magnificence, en embellissant la capitale de son empire par de superbes bâtiments, et par les ornements les plus somptueux; mais pendant qu'une cour flatteuse, qu'il comblait de richesses et d'honneurs, fait retentir par-tout ses
louanges 11, il se forme un sénat auguste des esprits surveillants, qui pèse dans la balance de la vérité les actions des Princes, et prononce sur leur sort des arrêts sans appel. Le roi de Babylone est cité à ce tribunal, où préside le Juge souverain, qui réunit une vigilance à qui rien n'échappe, et une sainteté qui ne peut rien souffrir contre l'ordre: vigil et sanctus. Toutes ses actions, qui faisaient l'objet de l'admiration publique, y sont examinées à la rigueur; et l'on fouille jusqu'au fond de son cœur pour en découvrir les pensées les plus cachées. Où se terminera ce redoutable appareil? Dans le moment même où Nabuchodonosor, se promenant dans son palais, et repassant avec une secrète complaisance ses exploits, sa grandeur, sa magnificence, se disait à lui-même: N'est-ce pas là cette grande Babylone dont j'ai fait le siége de mon royaume, que j'ai bâtie dans la grandeur de ma puissance et dans l'éclat de ma gloire? c'est dans ce moment précis, où, se flattant de ne tenir que de lui seul sa puissance et son royaume, il usurpait la place de Dieu, qu'une voix du ciel lui signifie sa sentence, et lui déclare que son royaume va lui être enlevé, qu'il sera chassé de la compagnie des hommes, et réduit à la condition des bêtes, jusqu'à ce qu'il reconnaisse que le Très-Haut a un pouvoir absolu sur les royaumes des hommes, et qu'il les donne à qui il lui plaît.
Note 11: (retour) «In sententia vigilum decretum est, et sermo sanctorum et petitio, etc.» (DAN. 4, 14.)
Ce tribunal, toujours subsistant quoique invisible, a prononcé le même jugement sur ces fameux conquérants, sur ces héros du paganisme, qui se regardaient, aussi-bien que Nabuchodonosor, comme les seuls artisans de leur haute fortune, comme indépendants de toute autre autorité, et comme ne relevant que d'eux-mêmes.
Cyrus. Si Dieu faisait servir des Princes à l'exécution de ses vengeances, il en a rendu d'autres les ministres de sa bonté. Il destine Cyrus à être le libérateur de son peuple, et, pour le mettre en état de soutenir dignement un si noble ministère, il le remplit de toutes les qualités qui forment les grands capitaines et les grands princes, et lui fait donner cette excellente éducation que les païens ont tant admirée, mais dont ils ne connaissaient point l'auteur ni la véritable cause.
On voit dans les historiens profanes l'étendue et la rapidité de ses conquêtes, l'intrépidité de son courage, la sagesse de ses vues et de ses desseins, sa grandeur d'ame, sa noble générosité, son affection véritablement paternelle pour les peuples, et, du côté des peuples, un retour d'amour et de tendresse qui le leur faisait regarder moins comme leur maître que comme leur protecteur et leur père. On voit tout cela dans les historiens profanes; mais on n'y voit point le principe secret de toutes ces grandes qualités, ni le ressort caché qui les mettait en mouvement.
Isaïe nous le montre, et s'explique en des termes dignes de la
grandeur et de la majesté du Dieu qui le faisait parler 12. Il le représente, ce Dieu des armées tout-puissant, qui prend Cyrus par la main, qui marche devant lui, qui le conduit de ville en ville et de province en province, qui lui assujettit les nations, qui humilie en sa présence les grands de la terre, qui brise pour lui les portes d'airain, qui fait tomber les murs et les remparts des villes, et lui en abandonne toutes les richesses et tous les trésors.
Note 12: (retour) «Hæc dicit Dominus christo meo Cyro, cujus apprehendi dexteram, ut subjiciam ante faciem ejus gentes, et dorsa regum vertam, et aperiam coram eo januas, et portæ non claudentur. Ego ante te ibo, et gloriosos terræ humiliabo: portas æreas conteram, et vectes ferreos confringam. Et dabo tibi thesauros absconditos, et arcana secretorum; ut scias quia ego Dominus, qui voco nomen tuum, Deus Israël.» (ISAÏ. 45, 1-3.)
Isaï. 45, 13 et 4. Le Prophète ne nous laisse pas même ignorer les motifs de toutes ces merveilles. C'est pour punir Babylone et pour affranchir Juda que Dieu conduit Cyrus pas à pas, et qu'il fait réussir toutes ses entreprises: Ego suscitavi eum ad justitiam, et omnes vias ejus dirigam.......propter servum meum Jacob, et Israel electum meum. Mais ce prince aveugle et ingrat ne connaît point son maître, et oublie son bienfaiteur. Isaï. 45, 4, 5. Vocavi te nomine tuo, et non cognovisti me: accinxi te, et non cognovisti me.
Belle image de la royauté. Il est rare qu'on juge sainement de la vraie gloire et des devoirs essentiels de la royauté. Il n'appartient qu'à l'Écriture de nous en donner une juste idée; et elle le fait d'une manière admirable dans Dan. 4, 7-9. un arbre grand et fort, dont la hauteur monte jusqu'au ciel, et qui paraît s'étendre jusqu'aux extrémités de la terre. Couvert de feuilles et chargé de fruits, il fait l'ornement et le bonheur de la campagne. Il fournit une ombre agréable et une retraite assurée à tous les animaux; les bêtes privées et les bêtes sauvages demeurent dessous, les oiseaux du ciel habitent sur ses branches, et tout ce qui a vie trouve de quoi s'y nourrir.
Est-il une idée plus juste et plus instructive de la royauté, dont la véritable grandeur et la solide gloire ne consistent point dans cet éclat, cette pompe, cette magnificence qui l'environnent, ni dans ces respects et ces hommages extérieurs qui lui sont rendus par les sujets, et qui lui sont dus, mais dans les services réels et les avantages effectifs qu'elle procure aux peuples, dont elle est, par sa nature et par son institution, le soutien, la défense, la sûreté, l'asyle; en un mot, source féconde de toutes sortes de biens, sur-tout par rapport aux petits et aux faibles, qui doivent trouver sous son ombre et sous sa protection une paix et une tranquillité que rien ne puisse troubler, pendant que le prince lui-même sacrifie son repos et essuie seul les orages et les tempêtes dont il met les autres à l'abri?
Il me semble voir, à la religion près, la réalité de cette noble image et l'exécution de ce beau plan dans le gouvernement de Cyrus, dont Xénophon nous trace le portrait dans sa belle préface de l'histoire de ce prince. Il y a fait le dénombrement d'un grand nombre de peuples, séparés les uns des autres par de vastes espaces, et encore plus par la diversité des mœurs, des coutumes, du langage, mais réunis tous ensemble par les mêmes sentiments d'estime, de respect et
d'amour pour un prince 13 dont ils auraient souhaité que le gouvernement eût pu durer toujours, tant ils se trouvaient heureux et tranquilles sous son empire.
Note 13: (retour) Ἐδυνήθη [δέ] έπιθυµίαν έµßαλεἴν τοσαύτην τοῦ πάντας αủτῳ χαρίζεσθαι ὤστε άεί τᾕ αủτοῦ γνώµῃ ἀξιοῦν κυßερνᾶσθαι. [Cyrop. I. 5]
Juste idée des anciens conquérants. A ce gouvernement si aimable et si salutaire opposons l'idée que la même Écriture nous donne de ces empires et de ces conquérants si vantés dans l'antiquité, qui, au lieu de ne se proposer pour fin que le bien public, n'ont suivi que les vues particulières de leur intérêt et de leur ambition. Dan. cap. 7. Le Saint-Esprit les représente sous les symboles de monstres nés de l'agitation de la mer, du trouble, de la confusion, du choc des vagues; et sous l'image de bêtes cruelles et féroces, qui répandent partout la terreur et la désolation, et qui ne se nourrissent que de meurtres et de carnage; ours, lions, tigres, léopards. Quel tableau! Quelle peinture!
C'est néanmoins de ces modèles funestes que l'on emprunte souvent les règles de l'éducation qu'on donne aux enfants des grands; c'est à ces ravageurs de provinces, à ces fléaux du genre humain, qu'on se propose de les faire ressembler. En excitant en eux des sentiments d'une ambition démesurée et l'amour d'une fausse gloire, on en forme, selon l'expression de l'Écriture, de jeunes lionceaux, que l'on accoutume de bonne heure et que l'on dresse de Ezech. 19, 2-7. loin à piller, à dévorer les hommes, à faire des veuves et des malheureux, à dépeupler les villes. MATER LEÆNA in medio leunculorum ENUTRIVIT catulos suos..... DIDICIT prædam capere, et homines devorare.... DIDICIT viduas facere, et civitates in desertum adducere. Et quand avec l'âge ce lionceau est devenu lion, Dieu nous avertit que le bruit de ses exploits et la renommée de ses victoires n'est qu'un affreux rugissement qui porte partout l'effroi et la désolation. Et leo factus est, et desolata est terra et plenitudo ejus a voce rugitûs illius.
Les exemples dont j'ai fait mention jusqu'ici, tirés de l'histoire des Égyptiens, des Assyriens, des Babyloniens, des Perses, prouvent suffisamment le souverain domaine que Dieu exerce sur tous les empires, et le rapport qu'il lui a plu de mettre entre les autres peuples de la terre et celui qu'il s'est attaché en particulier. La même vérité paraît encore aussi clairement sous les rois de Syrie et d'Égypte, successeurs d'Alexandre-le-Grand, avec l'histoire desquels on sait que celle du peuple de Dieu a une liaison particulière sous les Machabées.
A tous ces faits je ne puis m'empêcher d'en ajouter encore un, connu de tout le monde, mais qui n'en est pas moins remarquable; c'est la prise de Jérusalem par Tite. Joseph. I. 3, cap. 46. [Bell. Jud. vi, cap. 9, § 1.] Quand il fut entré dans la ville, et qu'il en eut considéré les fortifications, ce prince, tout païen qu'il était, reconnut le bras tout-puissant du Dieu d'Israël, et plein d'admiration il s'écria: «Il paraît bien que Dieu a combattu pour nous, et a chassé les Juifs de ces tours, puisqu'il n'y avait point de forces humaines ni de machines qui fussent capables de les y forcer.»
Dieu a toujours réglé les événements humains par rapport au règne du Messie. Outre ce rapport de l'Histoire profane avec l'Histoire sacrée, qui est visible, et qui se montre sensiblement, il y en a un autre plus secret et plus éloigné, qui regarde le Messie, à l'avénement duquel Dieu, qui a toujours eu son œuvre devant les yeux, a préparé les hommes de loin par l'état même d'ignorance et de déréglement où il a permis que le genre humain demeurât pendant quatre mille ans. C'est pour nous faire sentir la nécessité d'un Médiateur, que Dieu a laissé si long-temps les nations marcher dans leurs voies, sans que les lumières de la raison, ni les instructions de la philosophie, aient pu ou dissiper leurs ténèbres, ou corriger leurs inclinations.
Quand on envisage la grandeur des empires, la majesté des princes, les belles actions des grands hommes, l'ordre des sociétés policées et l'harmonie des différents membres qui les composent, la sagesse des législateurs, les lumières des philosophes, la terre semble n'offrir rien aux yeux des hommes que de grand et d'éclatant; mais aux yeux de Dieu elle était stérile et inculte, comme au premier instant de sa création, Gen. 1, 2. inanis et vacua; c'est peut dire, elle était tout entière souillée et impure (il faut se souvenir que je parle ici des païens), et n'était devant Gen. 6, 11. lui qu'une retraite d'hommes ingrats et perfides, comme au temps du déluge: Corrupta est terra coram Deo, et repleta est iniquitate.
Cependant, l'arbitre souverain du monde, qui dispense, selon les règles de sa sagesse, la lumière et les ténèbres, et qui sait mettre des bornes au torrent des passions, n'a pas permis que la nature humaine, livrée à toute sa corruption, dégénérât en une barbarie absolue, et s'abrutît entièrement par l'obscurcissement des premiers principes de la loi naturelle, comme nous le remarquons dans plusieurs nations sauvages. Cet obstacle aurait trop retardé le cours rapide qu'il avait promis aux premiers prédicateurs de la doctrine de son Fils.
Il a jeté de loin dans l'esprit des hommes des semences de plusieurs grandes vérités, pour les disposer à en recevoir d'autres plus importantes. Il les a préparés aux instructions de l'Évangile par celles des philosophes; et c'est dans cette vue que Dieu a permis que dans leurs écoles ils examinassent plusieurs questions, et établissent plusieurs principes, qui ont un grand rapport à la religion, et qu'ils y rendissent les peuples attentifs par l'éclat de leurs disputes. On sait que les philosophes enseignent partout dans leurs livres l'existence d'un Dieu, la nécessité d'une Providence qui préside au gouvernement du monde, l'immortalité de l'ame, la dernière fin de l'homme, la récompense des bons et la punition des méchants, la nature des devoirs qui sont le lien de la société, le caractère des vertus qui font la base de la morale, comme la prudence, la justice, la force, la tempérance, et d'autres pareilles vérités, qui n'étaient pas capables de conduire l'homme à la justice, mais qui servaient à écarter certains nuages, et à dissiper certaines obscurités.
C'est par un effet de la même Providence, qui de loin préparait les voies à l'Évangile, que, lorsque le Messie vint au monde, Dieu avait réuni un grand nombre de nations par les deux langues grecque et latine, et qu'il avait soumis à un seul maître, depuis l'Océan jusqu'à l'Euphrate, tous les peuples que le langage n'unissait point, pour donner un cours plus libre à la prédication des apôtres. L'étude de l'Histoire profane, quand elle est faite avec jugement et maturité, doit nous conduire à ces réflexions, et nous montrer comment Dieu fait servir les empires de la terre à l'établissement du règne de son Fils.
Talents extérieurs accordés aux païens. Elle doit aussi nous apprendre le cas qu'il faut faire de tout ce qu'il y a de plus brillant dans le monde, et de ce qui est le plus capable d'éblouir. Courage, bravoure, habileté dans l'art de gouverner, profonde politique, mérite de la magistrature, pénétration pour les sciences les plus abstruses, beauté d'esprit, délicatesse de goût en tout genre, succès parfait dans tous les arts: voilà ce que l'Histoire profane nous montre, et ce qui fait l'objet de notre admiration, et souvent de notre envie. Mais en même temps cette même histoire doit nous faire souvenir que, depuis le commencement du monde, Dieu accorde à ses ennemis toutes ces qualités brillantes que le siècle estime, et dont il fait beaucoup de bruit; au lieu qu'il les refuse souvent à ses plus fidèles serviteurs, à qui il donne des choses d'une autre importance et d'un autre prix, mais que le Ps. 143, 15. monde ne connaît et ne désire point. Beatum dixerunt populum cui hæc sunt: beatus populus, cujus dominus Deus ejus.
Être sobre dans les louanges qu'on leur donne. Une dernière réflexion, qui suit naturellement de ce que j'ai dit jusqu'ici, terminera cette première partie de ma Préface. Puisqu'il est certain que tous ces grands hommes, si vantés dans l'Histoire profane, ont eu le malheur d'ignorer le vrai Dieu et de lui déplaire, il faut être sobre et
circonspect dans les louanges qu'on leur donne. S. Augustin 14, dans le livre de ses Rétractations, se repent d'avoir trop élevé et d'avoir trop fait valoir Platon et les philosophes platoniciens, parce qu'après tout, dit-il, ce n'étaient que des impies, dont la doctrine était, en plusieurs points, contraire à celle de Jésus-Christ.
Note 14: (retour) «Laus ipsa, quâ Platonem vel platonicos seu academicos philosophos tantùm extuli, quantùm impios homines non oportuit, non immeritò mihi displicuit: præsertim quorum contra errores magnos defendenda est christiana doctrina.» (Retract, lib. I, cap. 1.)
Il ne faut pas pourtant s'imaginer que S. Augustin ait cru qu'il ne fût pas permis d'admirer ou de louer ce qu'il y a de beau dans les
actions et de vrai dans les maximes des païens. Il veut 15 qu'on y corrige ce qui se trouve de défectueux, et qu'on y approuve ce qu'elles ont de conforme à la règle. Il loue les Romains en plusieurs occasions, et surtout dans ses livres de la Cité de Dieu, qui est l'un de ses derniers et de ses plus beaux ouvrages. Lib. 5, c. 19 et 21, etc. Il y fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs des peuples, et maîtres d'une grande partie de la terre, à cause de la modération et de l'équité de leur gouvernement (il parle des beaux temps de la république); accordant à des vertus purement humaines des récompenses qui l'étaient aussi, dont cette nation, aveugle en ce point, quoique fort éclairée sur d'autres, avait le malheur de se contenter. Ce ne sont donc point les louanges des païens en elles-mêmes, mais l'excès de ces louanges, que Saint Augustin condamne.
Note 15: (retour) «Id in quoque corrigendum, quod pravum est; quod autem rectum est, approbandum.» (De Bapt. cont. Donat. lib. 7, cap. 16.)
Nous devons craindre, nous sur-tout qui, par l'engagement même de notre profession, sommes continuellement nourris de la lecture des auteurs païens, de trop entrer dans leur esprit, d'adopter, sans presque nous en apercevoir, leurs sentiments en louant leurs héros, et de donner dans des excès qui ne leur paraissaient pas tels, parce qu'ils ne connaissaient point de vertus plus pures. Des personnes, dont j'estime l'amitié, comme je le dois, et dont je respecte les lumières, ont trouvé ce défaut dans quelques endroits de l'ouvrage que j'ai donné au public sur l'éducation de la jeunesse, et ont cru que j'avais poussé trop loin la louange des grands hommes du paganisme. Je reconnais en effet qu'il m'est échappé quelquefois des termes trop forts, et qui ne sont pas assez mesurés. Je pensais qu'il suffisait d'avoir inséré dans chacun des deux volumes qui composent cet ouvrage plusieurs correctifs, sans qu'il fût besoin de les répéter, et d'avoir établi en différents endroits les principes que les pères nous fournissent sur cette matière, en déclarant, avec saint Augustin, que, sans la véritable piété, c'est-à-dire, sans le culte sincère du vrai Dieu, il n'y a point de véritable vertu, et qu'elle ne peut être telle quand elle a pour objet la gloire humaine; vérité, dit ce père, qui est incontestablement reçue par tous ceux qui ont une vraie et solide piété. De Civit. Dei, lib. 5, cap. 19. Illud constat inter omnes veraciter pios, neminem sine vera pietate, id est, veri Dei vero cultu, veram posse habere virtutem; nec eam veram esse, quando gloriæ servit humanæ.
Tom. 2, pag. 344. Quand j'ai dit que Persée n'avait pas eu le courage de se donner la mort, je n'ai point prétendu justifier la pratique des païens, qui croyaient qu'il leur était permis de se faire mourir eux-mêmes, mais simplement rapporter un fait, et le jugement qu'en avait porté Paul Émile. Un léger correctif, ajouté à ce récit, aurait ôté toute équivoque et tout lieu de plainte.
L'ostracisme employé à Athènes contre les plus gens de bien, le vol permis, ce semble, par Lycurgue à Sparte, l'égalité des biens établie dans la même ville par voie d'autorité, et d'autres endroits semblables, peuvent souffrir quelques difficultés. J'y ferai une attention particulière dans le temps, lorsque la suite de l'Histoire me donnera lieu d'en parler, et je profiterai avec joie des lumières que des personnes éclairées et sans prévention voudront bien me communiquer.