Oeuvres poétiques Tome 2

de Pisan Christine · Chapitre 24 sur 29

Pages du PDF

Oeuvres poétiques Tome 2

Une Epistre

 

A EUSTACE MOUREL

 

(10 Février 1403, anc. st.)

 

A trés expert, en scens apris,

Eustace Mourel ou a pris,

De Senlis baillif trés nottable,

Orateur de maint vers notable.

5 Ta grant valeur en moy a mis

Le vouloir, chier maistre et amis,

De cestuy mien' epistre en vers

T'envoyer, non obstant qu'envers

Ton fait riens ne fait, bien le say je,

10 Mais comme nous lisons: le saige

Enseigne aux disciples a prendre

Amistié aux saiges, se apprendre

Desirent; et pour tant en voye

M'a mis ton scens que je l'envoye.

15 Sy soit premisse a humble chiere

Recommandacion trés chiere,

Te suppliant que a desplaisance

Ne te tourt se adès plaisance

Ay qu'em singulier nom je parle

20 A toy, car je l'ay apris par le

Stille clergial de quoy ceulx usent

Qui en science leurs temps usent. Et moy, désirant de tes oeuvres

Vertueuses veoir, que oeuvres

25 Te suppli humblement trés or

A moy ton valable tresor

Que ou giron Science puisas,

Lequel bien estendu puis as.

Mon femenin scens ne desprises

30 Sy que g'i faille, ains adès prises

La grant amour qu'ay a savoir,

Par quoy te foys ce assavoir.

Et se de veoir apetis,

Combien qu'en moy scens a petis,

35 De mes dittiez, saiches de voir,

Commander puez par droit devoir,

Sans enquerir ou ne comment,

Car tout est en ton bon comment.

Et, pour ce que je suis certaine

40 De ton scens, t'envoyé certaine

Desplaisance que j'ay complainte

Plourable, expliquant ma complainte,

Doulousant de ce que mieulx estre

Adès ne voy le mondain estre

45 Gouverné, qui de mal em pire

Va, ce m'est vis, en tout empire;

Et ce mal qui m'anuye et poyse

Sçay que ton meismes scens moult poise,

Car que on se gouvernast a droit

50 Tout hom desire en qui a droit.

O maistre! quel merveille dure

Est de veoir ou temps qui dure

Mençonge et barat si en cours

En cités, en chastiaulx, en cours

55 De princes, par rigle commune,

En nobles gens et en commune,

En clergie et en toute court

De justice, sans doubte, court

Sy que verité point n'a part, 60 En lieu aucun mucié n'appart,

Mais chascun s'efforce d'avoir

Par grant convoytise d'avoir

Malice frauduleuse et cure

De decepvoir, et nul n'a cure

65 De vertueux prouffiz acquerre.

Sans plus s'estudient a querre

Les biens vains qui a vices tirent,

A riens plus les mondains ne tirent.

O te souvient il, mon chier sire,

70 Com trop plus le miel que la cire

Phillosophie nous apreuve,

Sy com Bouesce trait a preuve

En son bel et notable livre

Qui consolacion nous livre,

75 Quant les biens met sy a despris

Qui des mondains sont adès pris

Et esleuz plus que autre grace?

Mieulx aiment que ciel terre grace

Semée de fiens et d'ordure.

80 Tel convoitise ou temps d'or dure.

On treuve en escript es leus

Livres que jadiz les esleuz

Saiges phillosophes estoyent

Des cités ou lieux ou estoyent

85 Conseilleurs, et aussi des roys,

Et par leur bon scens les desroys

Supperflus erent confondus,

Sy com jadiz fu confondus

L'orgueil du roy Emiradès,

90 Com mon scens voit et mire adès,

Par Philometor, le vaillant

Phillosophe, qui son vaillant

Et soy meisme en ame et en corps

Mist pour bien commun et encors.

95 Ce prouffit meisme adès faisoyent

Les bons saiges qui desfaisoyent Les laides settes, mais en vie

A pou n'est nul qui ait envie

Devers le bien commun soy traire,

100 Mais chascun le propre a soy traire

Veult; plus n'est la chose publique

Gardée, ainçois tout en publique

De telz orreurs faire on n'a honte

Dont meisme Nature en ahonte.

105 Es voluptez chascun s'enlace,

Ne je ne voy nul qui s'en lasse;

Gent ne considerent qu'ilz faillent;

Toutes bonnes coustumes faillent,

Car vertus sont mis en mesconte;

110 De science on ne tient mais compte

Par qui on gouvernoit jadis

Les raignés, comme ailleurs ja dis;

Pour ce estoit equité au monde,

Mais ore y a pou de gent monde.

115 Lors le siecle estoit de fin or

Qui du tout est a defin or.

Les princes estoyent lettrez,

Lesquels les pilliers et les trefz

Doivent estre pour soustenir

120 Justice et puepple soubz tenir

Par ordre de loy et raison.

Eloquens par vraye rayson

Les nobles travaillans confors

Donnoyent aux pueples confors

125 Excercitant les meurs parfaiz

En sollicitude et par faiz,

Et leur vie ainsi employoyent,

Combien que l'eschine en ployoient

Souventes foiz par mainte paine

130 Pour vertu dont pou ore on paine.

Or regardes s'en tel maniere

Ceulx qui de fait et de maniere

Se doivent delitter en suivre Noble fait vueillent ceulx ensuivre:

135 S'il en est assez d'ainsi faiz,

Louez ent Dieu et je aussi faiz.

Freres chiers, pourroit on compter

Le nombre de ceulx dont compter

On puet les grans orguieulx hautains

140 Pour supperflus habis hault tains

Ou par richesces que on a quises

Au grief d'autruy et mal aquises

Puet estre en honneurs ou estas?

Apperçois tu nulz telz es tas

145 Des mondains? croy que si sens faille:

N'ay doubte que de ce je faille

Et appert que trestuit enssemble

Cuident estre dieux; que t'en semble?

Est ce voye d'en meurs errer

150 Ou ce c'est la sante d'errer?

Meismes voit on qu'en orgueil monte

Maint de qui le scens petit monte

Et qui n'ont pas vaillant ma coiffe

Des fortunez biens, et a quoy fe-

155 Roye de ce plus long procès?

Car certain es qu'a la proces-

Sion en dure longue route,

Et par tel erreur foy est route

Au monde ou pou on voit aprendre

160 Les meurs qui bonnes sont a prendre.

Aux juges par ta foy meffaire

Vois tu fors droit en riens meffaire,

Chier frere et amy, or prens garde

Se adès justice bien on garde.

165 Ha! Justice la trés eleue

Com notablement tu es leue

Et enseignée es traittiez

Ou l'en apprent justes traittiez!

Voiz tu que la faveur des droiz

170 Soit estendue adès es droiz Povres orphelins et aux lasses

Vefves de plourer non ja lasses.

Et que t'en semble? est il ainsi?

Je croy que non certes, ains si

175 Est tout le monde adès tourné

Que tout bien leur est destourné.

Et ce puis pour certain tenir,

Car bien m'en sçay a quoy tenir,

Et Fortune m'a fait maistresce

180 Du sçavoir par preuve, mais trés ce

Que fus en ses liens liée

Nul ne vint plus a chiere liée

M'offrir confort en bonne entente

Fors puet estre ainsi comme en tente

185 Les simples pour les decepvoir,

Et certes je dis de ce voir,

Dont mes adversitez communes

Sont ainsi tournées comme unes

Acoustumances qui adès

190 Continuent, ainsi a des

Meschiefs eüz de ma partie

Puis que je parti ma partie

Vraye et loyal a ton amy:

Estoit cil, si ert il a my

195 Sy que jamais si fait n'aray

Comme ailleurs qu'ycy le naray.

Et de telz annuis encor ay je

Dont je te pri de bon couraige,

Que Dieux pries que pacience

200 M'i doint, car je n'ay pas science

De toudis me tenir com forte

En pacience qui conforte.

Dieu pry qu'il t'ottroit par durable

Temps vivre au monde et pardurable.

205 Escript seullette en m'estude

Le dixsiesme jour par estude De Fevrier l'An Mil quatre cens

Et trois en deliberé scens.

Christine de Pizan, ancelle

210 De Science, que cest an celle

Occuppacion tint vaillant,

Ta disciple et ta bienveillant.

 

1: Cette pièce ne se trouve que dans les mss. de la famille A.

Dans la rubrique A2 ajoute tout de rimes equivoques

9 On pourrait corriger: r. ne soit

50 A1 homme

59 A n'appart

87 A1 errent

125 A1 Exercititant

162 A2 ajoute n' devant en

174 A1 nom

196 A1 que y.

199 A prie

201 A conforte

209 A P. an ce celle

OceanofPDF.com