Oeuvres poétiques Tome 2
Vi.—le Dit de la Pastoure
Christine se révèle ici dans un genre nouveau. Cette jolie pastorale fait sans doute allusion à quelque intrigue amoureuse, comme l'auteur prend soin de nous en avertir dès le prologue. Car nous ne pouvons croire, comme l'a avancé M. R. Thomassy [18], que Christine ait eu l'intention d'établir une opposition entre l'amour naïf, primitif, et l'amour chevaleresque, afin de placer des sentiments absolument purs en contraste avec la fureur de voluptés décrite par Jean de Meun dans son poème allégorique. Mais il s'agit plus vraisemblablement d'une histoire d'amour dont le héros fut quelque prince contemporain et que Christine dut, sans doute, écrire sur commande.
C'est la pastoure qui parle et présente son aventure amoureuse comme exemple et avertissement aux dames qui ont fait le serment de n'aimer jamais. Elle raconte avec une naïveté charmante et une grâce exquise ses occupations champêtres, nous énumérant les soucis de la bergère et toutes les notions qu'elle doit acquérir pour donner des soins intelligents à son troupeau. Christine s'inspire sans doute dans ces citations de l'expérience de ce Jehan de Brie qui avait composé, à la demande de Charles V, un traité bien connu [19], intitulé «le vray regime et gouvernement des bergers et bergères» où il enseigne la pratique de «l'Art de Bergerie». Puis la Pastoure nous fait un tableau complet de la vie rustique d'alors avec ses jeux enfantins et ses divertissements de toutes sortes. Après ce long exposé, d'ailleurs rempli de détails nouveaux et intéressants, l'action commence à se dérouler. Un jour que la pastoure, se retirant «seulette» dans les bois, gardait son troupeau, assise au bord d'une belle fontaine, ses chants harmonieux attirèrent jusqu'à elle un brillant chevalier et son escorte qui passaient par la grande route voisine. Ici commence l'idylle de la pastoure, qui aura désormais le galant chevalier pour objet constant de toutes ses pensées. Dès lors elle se tient à l'écart de ses compagnes. Seule Lorete, son amie fidèle, connaît son secret et cherche à la détourner d'une si imprudente passion en lui en montrant les dangers et la trop grande disproportion. Mais la pastoure, dominée par l'amour, s'abandonne aux élans de son coeur, elle nous retrace avec une exquise sensibilité les diverses émotions qu'elle ressent tour à tour, et cesse tristement sa mélodie en implorant les prières de tous les vrais amants en faveur du chevalier qu'elle n'a pas revu depuis longtemps, et que sa haute vaillance a sans doute entraîné sur quelque terre lointaine.