Oeuvres poétiques Tome 2
V.—le Livre du Dit de Poissy
Cet ouvrage, dédié au célèbre et vaillant sénéchal de Hainaut, contient l'exposé de trois cas d'amours.
Le premier récit nous montre une dame, remarquable par ses vertus et sa beauté, qui ayant été délaissée par son premier amant se reprend à donner son amour à un second plus sincère. Est-elle pour cela parjure? Telle est la question que pose Christine.
Le second offre une situation analogue. Un chevalier qui a perdu tout espoir de revoir sa dame, durement retenue en prison par un mari jaloux, peut-il au bout d'un certain temps se livrer à un nouvel amour?
Enfin le troisième cas renferme a la fois une question et un enseignement moral. Une demoiselle, abandonnée par un noble chevalier qui s'adresse à une puissante dame et qui repoussé revient implorer sa grâce, doit-elle acorder son pardon ou le refuser impitoyablement?
Ces trois controverses délicates sont soumises par Christine à la sagace appréciation du bon sénéchal.
V.—LE LIVRE DU DIT DE POISSY
Ce gracieux poème, un des plus intéressants qui soient sortis de la plume de Christine, comprend deux parties bien distinctes. Dans la première Christine nous raconte avec une simplicité charmante le petit voyage qu'elle fit en avril 1400 pour aller rendre visite à sa fille, religieuse au couvent de Poissy; elle partit en compagnie d'une brillante et joyeuse société de dames et gentilhommes qui égayaient la route de leurs chants et de leurs devis amoureux. Les beautés du chemin que suivit la joyeuse chevauchée servent de thème à une description complète des charmes de la campagne par une délicieuse matinée de printemps; les brillantes parures de la nature, les chants harmonieux des oiseaux, les divertissements des pastoures, le doux «bruire» de la rivière, l'aspect sévère des grands bois de Saint-Germain fournissent les éléments d'un tableau gracieux et vrai où Christine fait preuve d'un remarquable talent de description.
Arrivée au but de son excursion, Christine nous conduit à travers la célèbre abbaye et nous décrit exactement la façon de vivre des religieuses, leur habitation avec toutes ses dépendances, leurs privilèges, les ressources qu'elles possèdent, les richesses de leur superbe église, enfin mille détails intéressants. La journée s'écoule rapidement au cours de cette visite, et, le soir arrivé, l'aimable société se retire dans un hôtel de Poissy pour y passer la nuit. Le lendemain de grand matin on entend la messe et l'on vient prendre congé des religieuses et les remercier de leur accueil empressé, puis on reprend le chemin de Paris.
C'est ici que s'ouvre la seconde partie du poème entièrement consacrée au débat amoureux. A peine le joyeux cortège a-t-il pénétré dans la forêt qu'une jeune dame «la plus belle de toutes» s'écarte et affecte de se tenir à distance, laissant deviner quelque triste préoccupation. Christine s'en aperçoit la première et, entraînant avec elle un bel écuyer qui semblait également affligé, se rapproche de la jeune dame pensive et la supplie de lui faire connaître le motif de sa tristesse. Alors commence la controverse: chacune des parties, la dame et l'écuyer, se prétendant tour à tour la plus mal partagée et la plus digne de compassion. La dame nous expose d'abord la vive douleur qu'elle ressent de la captivité de son amant, retenu prisonnier de Bajazet depuis la défaite de Nicopolis, et pour accentuer encore ses regrets, énumère minutieusement les charmes physiques du chevalier qu'elle a perdu. L'écuyer nous raconte ensuite son aventure: c'est celle d'un amant éconduit par une dame qu'il ne peut oublier et à laquelle il reste fermement attaché, malgré tout son dépit. Dans sa douleur il nous retrace à son tour les avantages physiques de sa bien aimée.
Ces deux portraits sont fort intéressants, et réalisent en quelque sorte le type des conditions qui constituaient alors l'idéal de la beauté.
Comme toujours, Christine n'ose se prononcer sur la question délicate qui lui est soumise et remet le jugement de cette controverse à l'appréciation du vaillant sénéchal de Hainaut, pour lequel d'ailleurs elle a vraisemblablement composé tout son poème (voy. note p. 311).
Le texte du Dit de Poissy a été établi d'après les mss. que nous avons signalés dans l'introduction du tome I. (Bibl. Nat. fr. 835 (A1), 604 (B1), 12779 (B2); Musée Brit. Harl. 4431 (A2).