Olympe de Clèves 1
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Alexandre Dumas
Olympe de Clèves
BeQ
Alexandre Dumas
Olympe de Clèves
Tome I
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 738 : version 1.0
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Du même auteur, à la Bibliothèque :
Les Louves de Machecoul
Les mille et un fantômes
La femme au collier de velours
Les mariages du père Olifus
Le prince des voleurs
Robin Hood, le proscrit
Les compagnons de Jéhu
La San Felice
Othon l’archer
Vingt ans après
Les trois mousquetaires
Le comte de Monte-Cristo
Le chevalier de Maison-Rouge
Histoire d’un casse noisette et autres contes
La bouillie de la comtesse Berthe et autres contes
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Olympe de Clèves
I
Édition de référence :
Paris, Michel Lévy Frères, Éditeurs, 1872.
Nouvelle édition.
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I
Avignon
« Voir Naples et mourir », dit le Napolitain. « Qui n’a pas vu Séville n’a rien vu », dit l’Andalou. « Rester à la porte d’Avignon, c’est rester à la porte du paradis », dit le Provençal.
En effet, s’il faut en croire l’historien de la ville papale, Avignon est non seulement la première ville du Midi, mais encore de la France, mais encore du monde.
Écoutez ce qu’il en dit :
« Avignon est noble pour son antiquité, agréable pour son assiette, superbe pour ses murailles, riante pour la fertilité du solage, charmante pour la douceur de ses habitants, magnifique pour ses palais, belle pour ses grandes rues, merveilleuse pour la structure de
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son pont, riche par son commerce, et connue par toute la terre. »
Voilà un bel éloge, j’espère ! Eh bien ! à cet éloge, quoique nous arrivions cent ans après celui qui l’a fait, nous n’enlèverons presque rien et nous ajouterons même quelque chose.
En effet, pour le voyageur qui descend le fleuve auquel Tibulle donne l’épithète de celer, Ausone celle de praeceps, et Florus celle d’impiger ; pour celui qui commence, depuis Montélimar, à s’apercevoir qu’il est dans le Midi, au ton plus chaud des terrains, à l’air plus limpide, aux contours plus arrêtés des objets ; pour celui qui passe enfin en frissonnant sous les arches meurtrières du pont Saint-Esprit, dont chacune a son nom, afin que l’on sache à l’instant même où un bateau se brise contre une d’elles à quel endroit il faut porter secours ; pour qui laisse à droite Roquemaure, où Annibal traversa le Rhône avec ses quarante éléphants ; à gauche le château de Mornas, du haut duquel le baron des Adrets fit sauter toute une garnison catholique ; Avignon, à l’un des détours du fleuve, se présente
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tout à coup avec une magnificence vraiment royale.
Il est vrai que la seule chose qu’on aperçoive d’Avignon, au moment où l’on perçoit Avignon, c’est son gigantesque château, palais des papes, édifice du quatorzième siècle, seul modèle complet de l’architecture militaire de cette époque, et qui est bâti sur l’emplacement où s’élevait autrefois le temple de Diane, qui a donné son nom à la ville.
Maintenant, comment un temple de Diane a-t-il pu donner son nom à la future demeure des papes ? Nous allons le dire, en réclamant pour nous cette indulgence dont nous avons toujours vu les lecteurs être prodigues envers les étymologistes.
Ave, Diana ! salut, Diane ! disait le voyageur du plus loin qu’il apercevait le temple de la chaste déesse, au temps de la belle latinité, au siècle de Cicéron, de Virgile et d’Auguste ;
Ave, Niana ! commencèrent à dire les bateliers au siècle de Constantin, c’est-à-dire à une époque où l’idiome du pays avait déjà corrompu la pureté
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de la langue latine ;
Ave Nio ! dirent les soldats des comtes de Toulouse, de Provence et de Forcalquier ; de là, Avignon.
Notez bien que ceci est de l’histoire ; nous serions autrement positif que nous ne le sommes si, au lieu d’histoire, nous faisions du roman.
Vous voyez donc que de tout temps Avignon a été une ville privilégiée ; d’ailleurs, une des premières, elle a eu un pont magnifique, un pont bâti en 1177 par un jeune berger nommé Bennezet, qui après avoir été pasteur de brebis se fit pasteur d’âmes, et eut la chance d’être canonisé. Il est vrai qu’il ne reste plus aujourd’hui que trois ou quatre arches de ce pont, ruiné sous le règne de Louis XIV, l’an de grâce 1669, c’est-à-dire cinquante-huit ans à peu près avant l’époque où commence l’histoire que nous allons raconter.
Mais c’est surtout vers la fin du quatorzième siècle qu’Avignon était splendide à voir. Philippe le Bel, qui avait cru donner à Clément V et à ses successeurs des gardes, une prison et un asile,
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leur avait donné une cour, un palais et un royaume.
C’était bien en effet une cour, un palais et un royaume que possédait cette reine du luxe, de la mollesse et de la débauche, que l’on appelait Avignon ; elle avait une ceinture de murailles qu’avait nouée autour de ses flancs rebondis Hernaudy de Herodia, grand-maître de l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem ; elle avait des prêtres dissolus qui touchaient le corps du Christ avec des mains ardentes de luxure ; elle avait de belles courtisanes, sœurs, nièces et concubines des papes, qui arrachaient les diamants de la tiare pour s’en faire des bracelets et des colliers ; elle avait enfin les échos de la fontaine de Vaucluse, qui répétaient amoureusement le doux nom de Laure, et qui la berçaient au bruit des molles et voluptueuses chansons de Pétrarque.
Il est vrai que lorsque, à la sollicitation de sainte Brigitte de Suède et de sainte Catherine de Sienne, Grégoire XI quitta Avignon, en 1376, et partit pour Rome, où il arriva le 17 janvier 1377 ; il est vrai qu’Avignon, déshéritée de sa
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splendeur, tout en gardant ses armes, qui sont de gueules à trois clefs d’or posées de face et soutenues par une aigle avec cette devise « Unguibus et rostris », ne fut plus qu’une veuve en deuil, un palais solitaire, un sépulcre vide. Les papes gardèrent bien Avignon, qui était d’un bon rapport, mais comme on garde un château qu’on n’habite plus ; ils y envoyèrent bien un légat pour les remplacer, mais le légat les remplaça comme l’intendant remplace le maître, comme la nuit remplace le jour.
Avignon demeura cependant la ville religieuse par excellence, puisqu’à l’époque où commence cette histoire, on y comptait encore 109 chanoines, 14 bénéficiers, 350 religieux, 350 religieuses, qui, avec plusieurs ecclésiastiques subalternes attachés au service des huit chapitres, formaient un total de 900 personnes consacrées au service des autels, c’est-à-dire le vingt-huitième de la population.
En outre, Avignon, après avoir eu sept fois sept papes, qui avaient régné sept fois dix ans, Avignon possédait encore en 1727 sept fois sept
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choses importantes pour la beauté, l’agrément et la moralité d’une grande ville.
Elle avait sept portes, sept palais, sept paroisses, sept églises collégiales, sept hôpitaux, sept couvents de religieux et sept monastères de filles.
Quant à ce charme qui résulte pour Avignon de la douceur de ses habitants vantée par son historien, François Nouguier, il nous paraît moins bien établi que tout le reste, et c’est sur ce point seulement que nous nous inscrirons en révision contre son jugement, en rappelant à l’écrivain national les éternelles querelles des pénitents blancs et des pénitents noirs, qui s’assomment à chaque occasion et divisent la ville en deux camps toujours largement approvisionnés de horions.
Bien entendu que nous ne lui parlerons ni des massacres de la Glacière en 1791, ni de l’assassinat du maréchal Brune en 1815. Ce sont là deux événements que ne pouvait prévoir, – si savant qu’il fût, – le bon François Nouguier, à l’époque où il écrivait.
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Mais à part cette charmante douceur, un peu contestable au dix-neuvième siècle, Avignon se présentait, au commencement du dix-huitième, dans des conditions encore fort agréables à l’œil et à l’esprit du voyageur.
D’abord, outre les dominicains qui s’étaient établis chez elle en 1226, outre les cordeliers qui y avaient été reçus en 1227, outre ses grands augustins, ses grands carmes, ses mathurins, ses bénédictins, ses célestins, ses minimes, ses capucins, ses récollets, ses pères de la doctrine chrétienne, ses carmes déchaussés, ses antonins, ses augustins, ses prêtres de l’oratoire et ses observantins, Avignon avait son collège et son noviciat des jésuites, fondé en 1587 par Louis d’Ancezune.
Or, qui disait jésuites à cette époque disait savantes gens, gens aimables, gens mêlés à tout le mouvement du siècle, soit que le commerce les entraînât comme médiateurs vers ces mers lointaines et inconnues où se jettent le Gange et le fleuve Bleu, ces Rhônes de l’Inde et de la Chine ; soit que le zèle de la mission, les
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poussant vers un monde nouveau, les conduisit aux plaines du Brésil ou dans les montagnes du Chili ; soit que, stationnaires en Europe, la politique, livre sans fin, leur déroulât ses pages, dont chaque mot est une espérance déçue ou une ambition satisfaite, un trône fondé ou une couronne brisée ; soit enfin que la poésie ou la littérature les confinât, doux héritiers des bénédictins, sous les arceaux blanchis du cloître, entre un maigre gazon avare de fleurs et un splendide rayon de soleil découpé par les hauts profils de la collégiale.
Avignon, cette ville privilégiée qui avait tout ce qu’ont les autres villes et mille choses encore, Avignon avait donc ses jésuites ; et c’est dans la chapelle du noviciat que nous conduirons tout d’abord notre lecteur, en le prévenant que nous sommes aux premiers jours du mois de mai 1727, sous le règne du roi Louis XV, alors âgé de dix-sept ans.
Au sommet d’une rue qui s’appelait la rue des Novices, – nous disons au sommet, parce que les rues d’Avignon, ville bâtie contre le mistral et le
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soleil, sont pour la plupart formées de raides montées ou des descentes rapides ; – dans la rue des Novices, disons-nous, s’élevait le bâtiment du noviciat, logis et chapelle.
Le bâtiment, semblable pour la forme et surtout pour la pensée à tous ceux que les jésuites ont élevés en France et même hors de France, affectait ce style sobre et modeste qui n’est d’aucune époque et qui ne peut compromettre ceux qui l’emploient, attendu qu’il ne révèle rien aux yeux matériellement, et qu’il faut être un archéologue bien savant pour trouver l’âme des pierres dans une société où beaucoup de gens nient l’âme des hommes.
Les jésuites, voyageurs parasites, conquérants masqués, tout en rêvant l’empire du monde, conquis pas à pas, devaient en s’établissant, quelque part qu’ils s’établissent, veiller à ce que leur tente, destinée à devenir un jour une citadelle, n’offusquât point la vue. Tout parasite a soin, quand il s’assied à une table, de ne pas s’habiller comme le riche ou de ne pas se dégueniller comme le pauvre : il attirerait la vue
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sur son opulence ou sur sa misère. Tout ambitieux doit affecter la modestie, sinon l’humilité, quitte, au moment donné, à étendre sa griffe comme le tigre ou à ouvrir sa gueule comme le requin.
Aussi la Société de Jésus, soit dans les Flandres, soit en France, soit en Espagne, où étaient ses principales maisons, n’avait-elle permis aux créateurs de ces établissements que l’architecture insignifiante du cloître ou de la caserne, qui consistait à cette époque en grands murs de briques ou de pierres, avec de longues fenêtres treillissées de fer, quelques portiques sobres d’ornements, çà et là des demi-colonnes, comme si la colonne ronde-bosse eût été un luxe trop manifeste.
Même sévérité à l’intérieur, jointe à un soin minutieux de l’hygiène et de l’ordre du jour : et la ligne droite partout où les pères avaient à surveiller leurs novices, de l’ombre et des méandres partout où les pères avaient à rencontrer le public.
Au reste, nous n’entreprendrons pas de décrire
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l’intérieur des pères jésuites d’Avignon ; l’un de nos acteurs nous attend dans la chapelle des novices, où, vu son importance, nous avons hâte de le joindre.
Cependant, comme à tout drame il faut sa mise en scène, nous dirons un mot de cette chapelle où nous introduirons nos lecteurs, comme nous leur avons dit un mot de la villa qu’ils viennent de traverser avec nous.
Qu’ils s’arrêtent donc sur le seuil, et ils verront un vaisseau circulaire d’un diamètre modéré, avec des vitraux sans figures, qui, prenant la lumière au dessous de la coupole, l’envoyaient toute entière aux voûtes, mais la tamisaient par degrés, afin qu’elle arrivât tempérée sur les dalles du sol ; un autel long et peu orné, tendu comme une corde sur l’arc de l’abside ; derrière cet autel, quelques stalles de chêne, abritées et sombres pour la plus grande facilité de la surveillance ou de la méditation des pères, qui s’y plaçaient pendant les offices.
Voilà en peu de traits le dessin de la localité.
Il était une heure, tous les offices terminés ; le
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soleil dévorant la ville, l’église était déserte.
Seulement, à gauche de l’autel, à côté d’un étroit passage qui menait à ces stalles dont nous avons parlé, un jeune novice avec la robe noire de l’ordre se tenait assis sur une chaise et contre une colonne, la tête à moitié ensevelie dans un livre, qu’il ne lisait pas mais qu’il dévorait.
Cependant, ce jeune homme n’était pas tellement absorbé dans sa lecture, que par moments il ne jetât un regard furtif à sa droite et à sa gauche.
À sa gauche, c’est-à-dire du côté de la petite porte par laquelle les pères pouvaient passer du noviciat dans la chapelle ;
À sa droite, c’est-à-dire du côté de la grande porte par laquelle les fidèles pouvaient entrer de la rue dans l’église.
Était-ce simple curiosité, était-ce distraction ? distraction, hélas ! bien naturelle à la jeunesse, pour laquelle le bréviaire et le rituel sont creuse et monotone pâture.
Mais nous avons dit que le jeune novice
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semblait dévorer les pages de son livre ; regardait-il ainsi de droite et de gauche pour quêter l’admiration d’un surveillant, et, au lieu d’être un distrait, était-ce un hypocrite ?
Ce n’était ni l’un ni l’autre.
Quiconque se fût avancé derrière lui et eût lu en même temps que lui dans son livre, se fût aperçu que dans le missel se cachait une brochure d’un format plus petit, d’un papier plus blanc et plus frais ; une brochure dont la justification typographique était irrégulière, c’est-à-dire formée de ces lignes inégales qui vingt-neuf ans plus tard devaient servir de critérium à maître André pour distinguer les vers de la prose, quand il les mesurait avec une ficelle pour ne les faire ni trop longs ni trop courts.
Il n’était donc pas étonnant que ce novice craignît les surprises. – C’est le propre de tout écolier qui cache en classe un livre défendu dans son livre de leçons. – Seulement il y a livre défendu et livre défendu, comme il y fagot et fagot ; – il y a le livre un peu défendu et le livre très défendu, – il y a ceux qui impliquent les
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pensums de cinq cents vers, et ceux qui impliquent la retenue et même le cachot.
À quelle classe appartenait ce livre que lisait le disciple de Loyola et dans lequel il plongeait ardemment ses yeux et sa pensée ?
Or, pour résoudre ce problème, un observateur n’eût pas même eu besoin de s’approcher de lui : il eût pu tout deviner au mouvement balancé de sa tête, à certaine cadence mystérieuse de sa voix, cadence qui s’éloignait de la psalmodie de l’église pour se rapprocher de cette espèce de chant adopté au théâtre à cette époque. Enfin, sa conviction eût pu être complète à certains gestes développant imprudemment le bras et les doigts du novice, non pas comme les bras moelleux et les doigts bénins d’un prédicateur qui fait un sermon, mais comme le bras menaçant et les doigts crispés d’un acteur qui joue un rôle.
Et, depuis plus d’une demi-heure, le novice psalmodiait et gesticulait ainsi, lorsque l’arrivée soudaine d’un étranger qui apparut à la porte de l’église, et dont les pas précipités et inégaux retentirent sur les dalles, interrompit le
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psalmodiste et restreignit le geste du biceps au poignet, seule articulation qu’il soit permis au fidèle de développer dans une église avec la rotule, cette dernière devant fonctionner pour la génuflexion et l’autre pour l’opération du mea culpa.
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II
Où éclate la vérité du vieux proverbe
français « l’habit ne fait pas le moine »
Le nouveau venu était un homme de vingt-huit à trente ans, d’une organisation nerveuse et maladive, pâle, grand, gracieux dans ses mouvements, distingué dans sa tenue ; vêtu proprement, mais cependant avec une sorte de désordre qui n’était pas sans charme et qui tenait le milieu entre le débraillement des grands seigneurs et le laisser-aller de l’artiste. En proie à une forte préoccupation, il écrasait pour le moment son chapeau sous son bras, et passait une main blanche et soignée dans ses cheveux baignés de sueur.
Sa figure agréable, douce et mélancolique, portait un certain caractère d’inquiétude et d’égarement que le novice eût facilement
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remarqué sans cette attention profonde qu’il mettait à ne plus regarder ni à droite ni à gauche depuis l’arrivée du personnage que nous venons de mettre en scène.
Après être entré assez rapidement dans l’église, s’être arrêté et avoir regardé autour de lui, ce dernier parut essayer de reprendre ses esprits un peu troublés, et se mit à arpenter la chapelle de long en large, jusqu’à ce que, rencontrant le novice dans le rayon de son œil, il prit soudain sa résolution et marcha droit à lui.
Ce que devinant le novice, plutôt qu’il ne le voyait, il ferma son double livre avec rapidité, ensevelit son visage dans ses deux mains jointes, et s’absorba hypocritement cette fois dans une kyrielle d’oraisons.
Cependant le nouveau venu s’était approché de telle façon qu’il touchait presque l’épaule du novice, lequel à cette approche parut se réveiller tout à coup et surgir du gouffre de piété dans lequel il s’était abîmé.
– Pardon, mon frère, si je vous trouble dans vos prières, dit l’étranger entamant le premier la
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conversation.
– Mon frère, répondit le novice en se levant et en cachant sans affectation son livre derrière son dos, je suis à vos ordres.
– Mon frère, voici ce qui m’amène. Je voudrais avoir un confesseur ; voilà pourquoi je me suis approché de vous et vous ai troublé dans vos prières, ce dont je vous demande humblement pardon.
– Hélas ! je ne suis que novice, répondit le jeune homme, et, n’ayant pas reçu les ordres, je ne puis confesser. C’est un de nos pères qu’il vous faudrait.
– Oui, oui, c’est cela, dit l’étranger en martyrisant plus que jamais son chapeau ; oui, c’est cela qu’il me faudrait, un des pères. Pourriez-vous me faire la grâce de m’introduire près de celui que vous croiriez pouvoir m’accorder quelques instants, ou de le faire venir jusqu’à moi ?
– C’est qu’il est justement l’heure du dîner, et en ce moment tous les pères sont au réfectoire.
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– Ah ! diable ! fit l’inconnu avec un mécontentement visible, tous au réfectoire ; ah ! diable !
Puis, s’apercevant sans doute qu’il venait d’invoquer le nom de l’ennemi du genre humain dans une église :
– Que viens-je donc de dire ? s’écria-t-il. Mon Dieu ! pardonne-moi !
Et il fit un signe de croix rapide, presque furtif.
– Cette difficulté d’avoir un confesseur vous contrarie, mon frère ? dit le novice avec intérêt.
– Oh ! oui, oui, beaucoup.
– Vous êtes donc bien pressé ?
– Très pressé.
– Quel malheur que je ne sois que novice !
– Oui, c’est un malheur. Mais vous êtes bientôt d’âge à être ordonné, et vous le serez, et alors, alors... Ah ! mon frère, mon frère, que je vous trouve heureux.
– Heureux ! et pourquoi ? demanda naïvement
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le novice.
– Parce que, dans un an, vous aurez atteint le but que doit se proposer toute âme chrétienne, c’est-à-dire le salut, et qu’en attendant, demeurant au noviciat des jésuites, vous pouvez vous confesser à ces dignes pères quand vous voulez et tant que vous voulez.
– Ah ! oui, c’est vrai : quand je le veux et tant que je le veux, répondit le novice avec un soupir qui prouvait qu’il n’appréciait pas tout à fait au même prix que l’étranger l’insigne faveur qu’il avait reçue du ciel.
– Et puis, continua l’étranger avec un enthousiasme croissant, vous êtes ici chez vous ; cette église, cet autel, ces vases sacrés, tout ceci est à vous.
Le novice regarda son interlocuteur avec une stupéfaction qui n’était pas dénuée d’inquiétude. Il était évident qu’il commençait à craindre d’avoir affaire à un homme dont le cerveau était légèrement détraqué.
Mais l’étranger continua, s’animant de plus en
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plus :
– Cet habit, il est à vous ; ce chapelet, il est à vous ; ce livre, livre saint dans lequel vous pouvez lire du matin jusqu’au soir, il est à vous.
Et en prononçant ces mots d’un ton passionné, il secoua si énergiquement le bras du novice, que de la main qui terminait ce bras tomba le livre si envié, en même temps que du livre tombait la brochure que nous avons décrite.
À la vue de cette séparation entre le livre et la brochure, le novice fondit tout effaré sur la brochure, qu’il engloutit dans les mystérieuses profondeurs d’une des poches de sa soutane ; après quoi, tout frissonnant encore d’une émotion qui ressemblait à de la terreur, il ramassa le livre.
Puis il reporta timidement son regard sur l’inconnu.
Mais l’inconnu n’avait rien remarqué, tant son exaltation religieuse était grande.
Les yeux des deux hommes se rencontrèrent, et presque en même temps l’inconnu saisit les deux mains du novice.
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– Tenez, mon cher frère, s’écria-t-il, c’est Dieu qui m’a conduit dans votre église, c’est la Providence qui vous a mis sur mon chemin ; vous m’inspirez la plus tendre confiance ! Pardonnez cet épanchement à un homme bien à plaindre ; mais, en vérité, votre figure me donne du courage.
Et en effet, la figure du novice, dont nous n’avons rien dit encore, était une des plus charmantes qui se pût voir, et, par conséquent, bien digne de l’éloge qu’elle venait de recevoir.
– Vous vous dites malheureux, mon frère, et vous voulez vous confesser ? répondit le novice.
– Oui, je suis bien malheureux ! s’écria l’inconnu. Oh ! oui, je voudrais bien me confesser.
– Est-ce que vous auriez eu le malheur de commettre quelque faute ?
– Quelque faute ! Eh ! ma vie toute entière est une faute ; une faute qui dure du matin jusqu’au soir ! s’écria l’inconnu avec un soupir qui indiquait que chez lui la contrition était à l’état de
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contrition parfaite.
– Alors je parle à un coupable ? demanda le jeune homme avec une espèce d’effroi.
– Oh ! oui, à un coupable, à un grand coupable !
Le jeune homme fit malgré lui un pas en arrière.
– Jugez-en vous-même, continua l’inconnu avec un geste désespéré : je suis comédien !
– Vous ! s’écria le jeune homme du ton le plus affable, et en se rapprochant, tandis qu’au contraire le malheureux artiste s’éloignait, comme si, après l’aveu qu’il venait de faire, il n’était plus digne du contact de ses semblables ; vous, comédien !
– Mon Dieu ! oui.
– Ah ! vous êtes comédien !
Et le jeune homme se rapprocha encore.
– Comment ! s’écria l’artiste, vous savez qui je suis, et vous ne me fuyez pas comme on fuit un pestiféré ?
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– Mais non, dit le novice ; je ne hais pas les comédiens, moi. Et il ajouta, si bas que son interlocuteur même ne put l’entendre : – Au contraire.
– Comment ! répéta l’artiste, vous ne vous révoltez pas à la vue d’un hérétique, d’un excommunié, d’un damné ?
– Non.
– Ah ! vous êtes encore si jeune ! mais un jour...
– Mon frère, dit le novice, je ne suis pas de ceux qui haïssent par préjugé.
– Hélas ! mon frère, reprit l’artiste, les comédiens traînent après eux une sorte de péché originel simple pour les autres, double, triple, quadruple pour moi, qui suis fils, petit-fils, arrière-petit-fils de comédien. Si je suis damné, moi, je le serai du côté d’Adam et d’Ève.
– Je ne vous comprends pas bien, répondit curieusement le novice.
– Je veux dire, mon frère, que je suis comédien de naissance, et que je serai damné par
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mon père et ma mère, par mon grand-père et ma grand-mère, enfin par mes aïeux paternels et maternels jusqu’à la troisième et la quatrième génération ; en un mot, monsieur, je m’appelle Champmeslé !
Le novice ouvrit de grands yeux, où perçait un profond étonnement mêlé d’une légère nuance d’admiration.
– Comment ! monsieur, s’écria-t-il oubliant l’appellation fraternelle usitée dans les ordres, seriez-vous par hasard le petit-fils de la fameuse comédienne ?
– Justement, monsieur. Ah ! ma pauvre grand-mère ! voilà une femme bien damnée !
– Alors, monsieur votre grand-père était le comédien Champmeslé, qui jouait les rois ?
– Vous l’avez dit. Marie Desmares, ma grand-mère, épousa Charles Chevillet, sieur de Champmeslé ; il avait remplacé le fameux Latorillière à l’hôtel de Bourgogne. Quant à sa femme, elle débuta par le rôle d’Hermione, que jouait à merveille la Desœuillet, dont elle reprit
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l’emploi.
– De sorte que votre père, continua le novice mordant avec ardeur à la conversation, de sorte que votre père était Joseph Champmeslé, qui jouait les valets, et votre mère, Marie Descombes, qui jouait les jeunes premières ?
– Justement. Ah çà ! mais, dites-moi, mon frère, s’écria Champmeslé avec étonnement, savez-vous que je vous trouve un peu bien avancé dans la science des coulisses pour un novice jésuite ?
– Monsieur, reprit le jeune homme effrayé de s’être ainsi laissé aller au penchant de la conversation, si fort éloignés que nous soyons du monde, nous avons toujours perception de ce qui s’y passe ; d’ailleurs, je ne suis pas né aux jésuites, et ma première éducation fut faite dans ma famille.
– À qui ai-je l’honneur de parler, mon frère ?
– Je m’appelle Jacques Bannière, novice indigne.
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Champmeslé salua courtoisement sa nouvelle connaissance, qui, non moins courtoisement, lui rendit son salut.
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III
Le comédien et le jésuite
La conversation continua, devenant naturellement à chaque mot plus intéressante pour chacun des interlocuteurs.
– En sorte que vous voudriez vous confesser ? dit Bannière en reprenant la conversation où elle en était avant que Champmeslé entreprît, à l’endroit de ses ancêtres, la digression que nous venons de rapporter.
– Mon Dieu ! oui, mon frère, et voici mes raisons. Vous qui connaissez un peu l’histoire de notre famille, vous n’êtes pas sans savoir que mon grand-père était ami intime de monsieur Racine ?
– Oui, sans doute, et de monsieur La Fontaine aussi, se hâta de dire Bannière, en rougissant au
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souvenir un peu léger qui se rattachait pour Marie Desmares, femme Champmeslé, à ces deux noms.
– Quoique tragédien médiocre, et peut-être même à cause de cela, c’était un homme d’esprit que mon grand-père. Il tenait cet avantage de son père, monsieur Chevillet, dont vous avez peut-être ouï parler ?
– Non, monsieur, répondit timidement Bannière, honteux que sa science chronologique à l’endroit des Champmeslé s’arrêtât à la troisième génération.
– Ah ! c’est que mon bisaïeul Chevillet, comédien aussi, avait tout l’esprit de mon trisaïeul, poète fort aimable et très pieux, qui écrivait des mystères et les jouait au besoin.
– Vraiment ! s’écria Bannière émerveillé, poète et comédien comme monsieur Molière ?
– Eh ! mon Dieu, oui ! Seulement, vous remarquerez, je vous prie, que ce qui le distingue de monsieur Molière, c’est que j’ai glissé dans la conversation, en appuyant sur eux, ces mots :
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poète aimable et très pieux, tandis qu’au contraire monsieur Molière était morose et indévot.
– Oui, monsieur, je le remarquerai bien certainement et m’en souviendrai, je vous le promets, quand il faudra que je m’en souvienne. Mais, en attendant, monsieur, pourquoi ne prendriez-vous pas un siège ? Nos pères en ont encore pour un petit quart d’heure à rester à table, et vous n’avez aucun motif pour vous tenir debout.
– Aucun, monsieur... pardon... mon frère. J’accepterai donc volontiers et le siège et le plaisir de votre conversation, si toutefois la mienne ne vous fatigue pas.
– Comment donc ! croyez au contraire que j’y trouve, monsieur, un vif intérêt. Nous en étions à votre grand-père.
– À mon grand-père, c’est parfaitement vrai. Nous allons donc en revenir à mon grand-père, et vous verrez que je ne fais point de digressions inutiles.
– Oh ! j’ai toute confiance.
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– Je disais donc que Chevillet de Champmeslé, mon grand-père...
– Celui qui jouait les rois ?
– Oui, l’ami de monsieur Racine.
– Et de monsieur La Fontaine ?
– Et de monsieur La Fontaine, c’est cela. Je disais donc que Chevillet de Champmeslé avait eu beaucoup de chagrins dans sa vie. D’abord la perte de sa femme, qui mourut en 1694, puis celle de monsieur Racine, qui mourut eu 1699. Je ne vous parle pas de celle de monsieur La Fontaine, qui les avait précédés tous deux et qui était mort fort chrétiennement en 1695.
– Au fait, votre grand-père n’était-il pas le collaborateur de monsieur La Fontaine, et n’a-t-il pas fait avec lui quatre comédies, je crois : le Florentin, la Coupe enchantée, le Veau perdu et Je vous prends sans vert ?
– Monsieur, tout en admirant votre profonde érudition dramatique, ce qui continue de m’étonner de la part d’un novice, je vous dirai que ma conviction à moi c’est que le bonhomme
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La Fontaine permettait par complaisance à mon grand-père, et pour lui faire honneur, de dire dans le monde qu’ils travaillaient ensemble.
– Ah ! oui.
– Voilà ; mon grand-père le laissait être de notre famille, et monsieur La Fontaine laissait mon grand-père être de ses pièces.
Bannière rougit imperceptiblement.
– Vous dites donc, reprit-il, que votre grand-père avait eu des chagrins : la mort de monsieur La Fontaine, la mort de sa femme et la mort de monsieur Racine.
– Chagrins auxquels, continua Champmeslé, il faut ajouter le peu de succès, et j’oserai même dire la chute de certaines pièces, qu’il avait bien faites tout seul, celles-là, telles que l’Heure du berger, la Rue Saint-Denis, le Parisien ; cela ne laisse pas que de fatiguer un homme de tomber de temps en temps, surtout lorsqu’il tombe en cinq actes et en vers. Bref, mon grand-père, après 1700, était, comme le roi Louis XIV, devenu fort morose ; il était taciturne, muet, et rêvait du
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matin jusqu’au soir. Or, voilà, mon frère, que tout en rêvassant le jour, Chevillet de Champmeslé se mit aussi à rêver la nuit, et qu’il vit en songe la Champmeslé, sa femme, et mademoiselle Chevillet, sa mère, qui, appuyées l’une sur l’autre, pâles et blanches comme des ombres, d’un air tout dolent et tout sinistre, lui faisaient chacune avec le doigt ce signe d’appel qui veut dire : Viens avec nous.
– Ah ! mon Dieu ! fit Bannière.
– Monsieur, cela se passait dans la nuit d’un vendredi au samedi du mois d’août 1700. À ce rêve, qui s’était si profondément gravé dans son esprit qu’il le soutenait une réalité, voilà mon grand-père qui bat la campagne et qui, à partir de ce fatal moment, n’a plus dans l’idée que cette douce figure de la Champmeslé avec ses cheveux noirs, et cette sévère figure de madame Chevillet avec ses cheveux blancs, et leur sourire mélancolique et leur signe lugubre, à tel point qu’il ne cessait de chanter à tout propos :
Adieu paniers, vendanges sont faites !
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Or, en ce moment, monsieur, mon grand-père ayant joué Agamemnon devant le roi Louis XIV, et le roi Louis XIV lui ayant fait l’honneur de lui dire après le spectacle : « Eh bien ! Champmeslé, vous serez donc toujours mauvais ? » mon grand-père, dis-je, qui, en sa qualité d’homme d’esprit, avait toujours été sur lui-même un peu de l’avis du roi Louis XIV, mon grand-père avait résolu de quitter l’emploi des rois et de prendre les premiers comiques grimes.
– Permettez-moi de vous dire, monsieur, que si votre grand-père était aussi réellement affligé que vous le dites des malheurs successifs qui l’avaient accablé, le moment était mal choisi pour prendre les premiers comiques.
– Vous avez raison, monsieur ; aussi des gens qui ont vu le pauvre diable m’ont-ils affirmé que rien n’était plus étrange au monde que l’alliance de ces rôles bouffons avec ce visage désespéré. Il pleurait tellement en faisant rire les autres, que c’était à fendre le cœur, si bien qu’il fut forcé d’en revenir aux Agamemnons, que l’on peut toujours jouer sans péril, fût-ce dans
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l’abrutissement le plus complet.
– Ah ! demanda naïvement Bannière, on peut jouer les Agamemnons, même quand on est abruti ?
– Dame ! mon frère, voyez tous ceux qui les jouent... Ah ! pardon, j’oubliais que les novices ne peuvent aller au spectacle.
– Hélas ! murmura Bannière en levant les yeux au ciel.
– Eh bien ! la preuve de ce que j’avance est que mon grand-père les joua près d’un an encore après avoir eu la vision, et pendant cette année ne fut guère sifflé que cinq ou six fois ; si bien que nous arrivons tout doucement à 1701, c’est-à-dire à la fin de mon histoire. Mais je vous demande bien pardon, mon frère, je crois que vous allez perdre votre mouchoir.
En effet, quelque chose de blanc, qui pouvait être pris pour du linge dans la demi-obscurité de l’église, sortait de la poche de Bannière.
C’était toujours cette maudite brochure refoulée avec tant de précaution, et qui malgré
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tout montrait encore le bout de son nez.
Le novice se hâta de le touffer dans sa main et reprit :
– En 1701, disiez-vous, mon frère ?
– En 1701, le même 19 août, voilà-t-il pas que mon grand-père revoit en songe sa femme et sa mère qui, plus pâles, plus lugubres encore que la première fois, s’obstinaient à lui faire le même signe.
– Hallucination, sans doute, murmura l’apprenti jésuite.
– Non pas, réalité, mon frère, réalité. Il s’éveilla ; il écarquilla les yeux ; il ralluma sa veilleuse, sa chandelle, sa lampe ; il fit du bruit en frottant avec sa cuillère les parois de son verre d’eau sucrée, et toujours, toujours malgré la veilleuse, malgré la chandelle, malgré la lampe, malgré le bruit, il vit dans l’angle le plus obscur de sa chambre les deux femmes, la jeune et la vieille, qui crispaient le funeste index, en disant à la fois du sourire, de la tête et du doigt : Viens avec nous, viens avec nous !
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– C’était effrayant, dit Bannière, qui sentait malgré lui la sueur perler à son front.
– J’avoue aussi que c’était mortel, dit l’artiste se rangeant, comme on le voit, à l’avis de Bannière. Aussi monsieur de Champmeslé se leva à l’instant et s’en alla tout de suite, au milieu de la nuit, à moitié vêtu, réveiller ses amis et leur conter l’aventure.
Quelques-uns, les faux amis, les amis de Job, le mirent à la porte en le raillant ; d’autres, les bons cœurs, le consolèrent en lui citant les exemples de songes menteurs, tâchant de lui persuader que le sien était sorti par la porte d’ivoire ; un seul, un véritable ami, le fit coucher avec lui, lui parla jusqu’au jour de cette belle et bonne Marie Desmares, et de cette vertueuse demoiselle Chevillet de Champmeslé sa mère, et finit par lui persuader, ou à peu près, que deux si excellentes personnes ne pouvaient vouloir du mal, l’une à son mari, l’autre à son fils.
Tant que Champmeslé avait été couché près de cet ami, ou était demeuré en sa présence, il avait été un peu rassuré, comme nous avons dit ; mais
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le coup était porté. À peine eut-il quitté son consolateur, que la même idée fixe lui revint. Ce jour-là était un dimanche, et l’on jouait l’Iphigénie de monsieur Racine, et je ne sais plus quelle petite pièce par laquelle on commençait. Pendant la petite pièce, mon grand-père, habillé en Grec, se promenait au foyer. Il avait le casque sur les yeux, sa cotte de mailles de velours était toute constellée de larmes qui, comme des diamants liquides, coulaient jusque sur ses cothurnes. Et c’était pitié que de l’entendre chantonner, sur un air qui devenait plus lugubre de jour en jour, son éternel refrain : Adieu, paniers, vendanges sont faites ! Aussi tout le monde, en entendant cet air lamentable, se dit : – Mon Dieu ! que Champmeslé va donc jouer tristement Ulysse ce soir.
– Ulysse n’est pas précisément un rôle gai, dit avec un flegme profond Bannière, que ce récit prenait jusqu’aux entrailles.
– Gai ou non, monsieur, je vous assure que le rôle fut joué terriblement ce jour-là. Baron, qui jouait Achille, ne savait plus comment se tenir, et
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Sallé, qui jouait Agamemnon, et qui était depuis un grand mois brouillé avec Baron, ne put s’empêcher de lui demander lorsqu’il lui dit :
Seigneur, qu’a donc ce bruit qui vous doive
/ étonner ?
« – Est-ce que Champmeslé est malade ? »
– Tandis, interrompit Bannière, que la réplique est :
Juste ciel ! saurait-il mon funeste artifice ?
– Justement. Mais, en vérité, mon frère, je vous trouve énormément lettré.
– Oui, l’on m’a fait apprendre tout cela dans ma famille, répondit modestement Bannière.
– Le spectacle achevé, continua Champmeslé, mon grand-père se garda bien de s’aller coucher et d’essayer de dormir. Il avait trop peur, dès qu’il aurait les yeux fermés, et même ayant les yeux ouverts, de revoir encore sa mère et sa
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femme. Il erra par les rues en évitant de regarder dans les endroits sombres, et le matin, dès que les églises furent ouvertes, il alla donner trente sous au sacristain de Saint-Eustache pour faire dire une messe à l’intention de sa mère, et une messe à l’intention de sa femme.
– C’est donc dix sous que je vais vous rendre ? demanda le sacristain.
– Non pas, car vous en ferez dire une troisième pour moi. Gardez le tout.
C’était un homme persévérant que votre grand-père, dit le novice.
– Eh ! vous allez voir qu’il avait raison, poursuivit l’artiste.
– En revenant à l’hôtel de la Comédie, où les acteurs déjeunaient parfois avant les répétitions, la première personne que rencontra monsieur de Champmeslé fut Baron.
Baron le plaisanta sur sa figure sinistre.
Mais rien ne dérida mon grand-père. À toutes les plaisanteries de Baron, il secouait la tête d’un air qui voulait dire :
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– Ah ! si tu savais !
Baron comprit.
– Tu as donc un chagrin réel ? demanda-t-il.
– Si j’en ai un morbleu ! je le crois, répondit mon grand-père ; le plus grand chagrin que j’aie jamais eu.
Et il murmura tout bas :
– Viens avec nous, viens avec nous.
– Enfin, si grand que soit ce chagrin, dit Baron essayant de maintenir la conversation sur le ton de la plaisanterie.
Ta douleur, Champmeslé, ne peut être
/ éternelle.
– Ah ! fit mon grand-père ; elle le sera pourtant, car elle ne finira qu’avec moi.
– Voyons, dis-la-moi ; si c’est si sérieux que cela, je veux la connaître.
– Tu veux la connaître ?
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– Oui.
– Eh bien ! ma douleur est de te savoir en brouille avec ce bon Sallé.
– Ah ! par exemple ! un bélître qui prétend que je vieillis et qui va le disant partout.
– Il a tort ; on a l’âge que l’on paraît, et tu parais trente ans à peine.
– Tu vois bien que c’est un cuistre, un drôle, un faquin !
– C’est tout ce que tu voudras, Baron ; mais je ne veux pas mourir vous sachant brouillés, et comme cela ne peut tarder...
– Quoi ! quelle chose ne peut tarder ?
– Que je meure.
– Eh bien ! soit. Je me raccommoderai avec Sallé le jour de ta mort, mon vieux Champmeslé, dit Baron.
– Va donc, car c’est aujourd’hui, répondit mon grand-père.
Et malgré les si, les mais et les car de Baron, qui n’était pas facile à persuader, mon grand-père
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força Baron d’entrer au cabaret.
Sallé était à table et déjeunait.
Mon grand-père força encore Baron de s’asseoir en face de son ennemi, et s’assit entre eux deux.
– À table, la mélancolie s’en va, dit Bannière.
– Ah ! jeune homme, jeune homme, s’écria douloureusement le comédien, vous allez voir combien vous vous trompez ! Quoique assis tous deux à la même table, Baron et Sallé continuaient à se bouder, se montrant d’abord un peu les dents. Mais sans quitter un instant sa mine sépulcrale, monsieur de Champmeslé leur entonna tant de bon vin dans le gosier qu’ils finirent par céder. Voyant cet amollissement de leurs cœurs, mon grand-père prit alors leurs deux mains qu’il joignit sur la table même ; puis, comme s’il eût accompli son devoir en ce monde, comme s’il ne lui restait plus rien à faire sur la terre, il laissa tomber sa tête dans ses deux mains.
– Peut-être aussi, dit Bannière, se cachait-il ainsi à cause de cette vision qui le poursuivait ?
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– Ah ! que voilà une réflexion qui prouve que vous êtes un jeune homme de sens, dit le comédien ; c’était justement cela.
Tant il y a que, dans la position qu’il avait prise, mon grand-père avait l’air de verser toutes les larmes de son corps.
– Bon, dit Sallé, voilà Champmeslé qui pleure, maintenant que nous rions.
– Eh non ! dit gaiement Baron. Champmeslé s’était engagé à mourir s’il avait le bonheur de nous réconcilier ; il nous a réconciliés et il se meurt, par Dieu !
» Mon grand-père poussa un soupir.
» Ce soupir avait quelque chose de glacial.
» Les deux amis se regardèrent ; ils venaient de se sentir frissonner malgré eux.
» Puis ils reportèrent leurs yeux sur Champmeslé.
» Son immobilité, qui allait jusqu’à l’absence même du souffle, les effraya.
» Il tenait toujours sa tête entre ses deux
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mains. Baron en écarta une, Sallé l’autre, et l’on vit Champmeslé tomber le visage pâle, le nez aplati contre la table, les yeux fixes, la bouche crispée.
» Il était mort.
– Oh ! monsieur, s’écria Bannière, c’est navrant ce que vous racontez là !
– N’est-ce pas, mon frère ? répondit l’artiste en poussant un gros soupir.
– Mais tout cela, continua Bannière, qui était un esprit logique, tout cela ne m’explique point pourquoi vous voulez vous confesser ?
– Pourquoi... mais comprenez donc, mon cher frère : on meurt subitement dans la famille des Champmeslé. Mon grand-père, vous le voyez, est mort subitement, ma grand-mère est morte subitement, mon père est mort subitement, tous trois après avoir créé un rôle nouveau, car ce rôle d’Ulysse, c’était la première fois que mon grand-père le jouait, ayant abandonné Agamemnon à Sallé qui ambitionnait le rôle depuis longtemps.
– Eh bien ! toutes les fois que je vais créer un
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rôle, je tremble à mon tour de mourir subitement comme sont morts mon père, mon grand-père et ma grand-mère...
– Mais vous allez donc créer un nouveau rôle ? demanda timidement Bannière.