Olympe de Clèves 1
Chapitre XXIX
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Où l’abbé manque de devenir réellement fou
L’abbé s’était montré atterré à l’arrivée de Bannière : ses yeux myopes avaient vu suffisamment l’altération de ce visage et la tempête qui allait en résulter.
Il n’eut pas le temps d’expliquer ses paroles.
– Monsieur l’abbé, dit Bannière, qui pouvait à peine articuler, tant la colère l’avait pris à la gorge avec sa main de fer, vous souvient-il qu’une fois déjà je vous ai brisé une guitare sur les épaules ?
L’abbé grinça des dents à ce souvenir.
– Oui, n’est-ce pas ? continua Bannière, et pourtant vous n’étiez coupable que d’avoir fait entendre à madame de la musique plus ou moins mauvaise.
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– Monsieur !...
– Calmez-vous, ou plutôt réservez votre colère ; je vais lui donner l’occasion de sortir tout à l’heure. Cette fois, monsieur l’abbé, ce n’est plus de la musique que vous avez forcé Olympe d’entendre, c’est une insulte.
– Une insulte ?
– Oui, bien réelle, bien complète ; une véritable insulte. Oh ! j’ai tout entendu.
L’abbé mit son poing sur sa hanche, comme un cavalier.
– Voilà ce que c’est, dit-il, que d’écouter aux portes.
– Madame sait bien, répondit Bannière, que je n’écoutais pas à la porte, puisque j’étais allé au théâtre pour lui rendre compte de la façon dont la Catalane jouerait un nouveau rôle. Revenu plus tôt que je ne croyais moi-même, j’ai entendu des éclats de voix, et malgré moi j’ai assisté à l’offre que vous avez osé faire à madame.
– Je ne m’offense pas pour si peu, mon ami, dit Olympe, qui voyait la colère monter au front
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de l’abbé, et qui savait que le meilleur moyen pour une femme de défendre celui qu’elle aime, c’est de se ranger franchement de son côté, manœuvre qui déconcerte toujours l’ennemi.
– Vous ne vous offensez point, Olympe, dit Bannière, parce que vous êtes la perfection en personne ; mais je m’offense, moi, je prends l’insulte pour moi, et je déclare à monsieur l’abbé que deux fois le caractère dont il est revêtu lui a épargné mes violences ; seulement je ne répondrais pas d’une troisième fois, et, pour lui épargner un si grand malheur, et à moi un si grand regret, je prie monsieur l’abbé de ne plus se présenter à mon domicile.
L’abbé sentit alors son prétendu avantage. Il était trop cruellement humilié pour ne point perdre entièrement la tête ; il se figura que cette femme, dont il croyait bien fermement avoir acquis la tendresse, n’oserait se tourner contre lui de peur qu’il ne la compromît en la démasquant.
Cette idée n’était pas généreuse ; elle perdit le pauvre abbé.
– Madame, dit-il, monsieur Bannière parle de
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son domicile. Est-ce que vous n’êtes pas aussi chez vous, ici ?
– Si fait, monsieur, répliqua Olympe.
– Madame, est-ce que déjà banni une fois de cette maison par les emportements et le mauvais goût de monsieur Bannière, est-ce que je n’y ai point été rappelé par vous même ? Dites, je vous prie.
Bannière ouvrit des yeux effarés. Il lui sembla qu’il allait apprendre quelque mauvaise nouvelle pour son amour.
Ces deux hommes étaient réellement suspendus aux lèvres de la femme qui les dominait tous deux.
Olympe sourit, car elle vit le piège, et elle commença de moins estimer l’abbé. Alors, s’adressant à lui :
– Il est vrai, monsieur, répliqua-t-elle sans embarras, que je vous ai cru un galant homme ; il est vrai que j’ai déploré de voir votre amitié, un peu exigeante mais honorable, exposée à se changer en une haine que la grandeur de votre
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position eût faite un malheur pour moi ; il est vrai enfin que j’ai commis la faute, ayant le cœur trop bien placé, de m’intéresser à vos susceptibilités, de vous excuser pour vos étourderies, et de vous rouvrir, enfin ma maison, dont monsieur Bannière vous avait à bon droit éconduit.
– La faute, madame ! s’écria l’abbé, qui se croyait assez triomphant pour pointiller sur les mots et faire marchander la rédaction des excuses qu’il attendait.
– J’ai dit la faute, répéta Olympe, et j’ajouterai, la faute impardonnable, puisque je ne me la pardonnerai jamais.
– Concluez, fit avec une impatience incivile l’abbé, qui espérait sur la conclusion.
– Eh bien ! monsieur, dit Olympe en fronçant le sourcil, je conclus en vous priant d’obtempérer aux desseins de monsieur Bannière, qui est maître de céans.
– Notez que monsieur Bannière me congédie.
– Précisément.
– Et que, par conséquent, vous me congédiez
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aussi, vous, ajouta l’abbé blafard de colère.
– Moi plus que lui encore, ajouta Olympe.
– Madame ! s’écria d’Hoirac, s’apprêtant à appuyer ce Tu quoque d’un Quos ego.
Et il fit un pas offensif du côté de la porte.
Mais là il trouva la coiffeuse embusquée, qui lui mit la main sur la bouche et le tira avec un zèle dont Olympe fut touchée, mais qui parut un peu louche à Bannière.
Malgré cette main compressive, l’abbé voulait parler.
– Mais taisez-vous donc, triple aveugle ! lui glissa la coiffeuse à l’oreille, ou vous vous perdez à jamais.
– Je veux m’expliquer, que diable ! fit l’abbé se débattant.
– Eh ! vous vous expliquerez plus tard.
– Là-bas, alors ?
– Là-bas.
D’Hoirac, assommé, étourdi, abattu, se laissa mettre à la porte en tournant sur lui-même
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comme Arlequin surpris chez Isabelle.
Puis, tout le long de la route et pendant tout le temps qu’il mit à regagner son domicile :
– Parbleu ! grommelait-il entre ses dents, celui qui comprendra cette femme, je lui donne cent mille écus et un brevet de devin.
Cependant, Olympe, fière d’avoir si bien agi, une fois la porte refermée derrière l’abbé, vint pour embrasser Bannière.
Mais Bannière la repoussa.
Puis, se jetant dans son fauteuil :
– Allons ! dit-il, c’est assez douter et, par conséquent assez souffrir, il faut que cela finisse.
– Mais c’est fini, ce me semble, dit Olympe.
– Bien au contraire ! s’écria Bannière, car il se commence quelque chose à quoi toutes les puissances du monde ne me feront point donner la main.
– Quoi donc ?
– Olympe !
– Eh bien ?
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– Eh bien ! vous avez rappelé cet abbé que j’avais chassé, moi.
– Je l’ai avoué.
– Quand vous y avez été contrainte, quand vous n’avez pas pu vous en dispenser.
– Me soupçonnez-vous, par hasard ?
– Quand je vous soupçonnerais, madame ! Il s’est dit ici, ce me semble, des paroles qui m’en donnent le droit.
– Que s’est-il donc dit ? Répétez ces paroles.
– Il s’est dit ici, madame, tandis que j’écoutais sans être vu, il s’est dit que vous aviez reçu des présents de monsieur l’abbé d’Hoirac.
– On peut le rappeler et lui faire dire quels sont les présents que j’ai reçus.
– Inutile.
– Pourquoi inutile ?
– Pourquoi ? parce que j’aime encore mieux le doute que la certitude ! dit Bannière avec un geste de désespoir.
– Ah ! vous aimez mieux le doute, vous ! dit
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Olympe avec une voix pleine de sarcasme ; merci, vous êtes bien bon !
– Ah ! fit Bannière, je ne suis pas comme lui, ni comme vous, moi ; je ne suis pas un patricien habitué à compter sur autrui, je ne suis pas Vénus habituée à être adorée.
– Je ne vous comprends plus. Que voulez-vous dire ?
– Je veux dire que je n’ai point passé d’un prince à un autre prince.
– Prenez garde, monsieur Bannière, dit Olympe avec une fierté de reine, car, à votre tour, vous allez m’insulter !
– Oui, vous avez raison, Olympe, oui, je suis monsieur Bannière ; oui, je suis la poussière qu’on peut anéantir d’un souffle ; oui, je suis le criminel ; oui, je suis l’échappé du couvent d’Avignon, le fugitif qu’un mandat du proviseur Mordon peut faire jeter dans un cul de basse-fosse, comme vagabond, sacrilège et apostat. Oh ! ne m’insultez pas non plus, moi chétif, moi abandonné, moi qui ai ou n’avais au monde que
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votre amour ! Oh ! ne me reniez pas, car sans vous, vous savez bien que je suis perdu, vous savez bien que j’irai me rendre à ceux qui me cherchent, vous savez bien que sans vous j’irai me jeter dans les bras de la mort, ma seule et dernière amante, qui, elle au moins, ne me trompera point !
– Taisez-vous, malheureux ! s’écria Olympe en se levant vivement et en appuyant sa main sur la bouche de Bannière. Mais si l’on vous entendait ! Êtes-vous donc insensé de crier de la sorte !
Et Olympe courut à la porte, qu’elle ouvrit pour voir si personne n’avait été à portée d’entendre cette funeste révélation.
Mais Olympe ne vit personne ; seulement une porte se ferma au bas de l’escalier. Olympe montra de l’inquiétude, et voulut s’informer.
– Ne prenez pas ce soin, dit Bannière. Vous n’avez qu’un moyen de me sauver.
– Lequel ?
– Eh, mon Dieu ! c’est de me dire que vous
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m’aimez.
– Vous n’avez qu’un moyen de vous faire aimer, vous, c’est de ne douter jamais.
– Laissez-moi vous dire la vérité, alors.
– Dites.
– Ne vous offensez point, car vos yeux courroucés sont des flammes qui allument le désespoir dans mon cœur.
– Soyez tranquille, je ne m’offenserai point ; parlez, vite.
– Eh bien ! cet homme qui a marchandé votre amour, il dit en avoir reçu l’aveu.
– Oui, il l’a dit ; mais il ment.
– Jurez-le moi.
– Sur quoi ?
– Sur quelque chose de bien sacré, sur quelque chose à quoi vous croyiez.
– Je vous jure qu’il ment, dit Olympe, sur l’honneur de ma mère !
– Mais pourquoi donc alors disait-il cela,
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supposant que vous étiez seule avec lui ? Pourquoi jouait-il cette comédie avec vous, avec lui-même ?
– Je ne sais.
– Oh ! il y a certain mystère là-dessous que quelqu’un pourrait nous éclaircir.
– Qui cela ?
– Questionnez votre coiffeuse.
– Elle ?
– Oui, une femme capable de tout.
– Vous croyez ?
– C’est moi qui vous le dis. Une amie de la Catalane, votre mortelle ennemie. Vous l’aviez chassée, cette femme.
– C’est vrai.
– Pourquoi l’avez-vous reprise, alors ?
– Que sais-je ! Pourquoi fait-on le mal en croyant faire le bien ? Mais vous voyez là des choses que je ne veux pas même soupçonner, moi ; c’est une fatigue inutile. L’abbé est dehors, qu’il y reste. La coiffeuse est chez moi, voulez-
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vous qu’on l’en chasse !
– Je ne me refuse pas à cette satisfaction.
Olympe sonna.
Le laquais parut.
– La coiffeuse ? demanda Olympe.
– Madame, elle vient de sortir à l’instant, répondit le laquais.
– N’est-ce pas elle qui a fermé la porte de l’escalier ?
– Oui, madame.
– D’où sortait-elle ?
– Mais je crois qu’elle sortait de chez madame.
Olympe et Bannière échangèrent un regard inquiet.
– Allez, dit Olympe au laquais.
– Elle écoutait, dit Bannière quand le valet fut sorti.
– Bon ! et à quel propos eût-elle écouté ?
– Notre querelle.
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– Hélas ! nous nous querellons assez souvent pour que cela n’intéresse plus personne, répondit Olympe ; mais il n’importe, la coiffeuse sera hors d’ici ce soir, puisque vous le voulez.
– Non ! non ! je ne veux plus rien, plus rien absolument ! Je suis fou d’amour, voyez-vous, fou d’être pauvre, fou de vous être à charge. Je donnerais ma vie pour un an à cent mille livres.
– Ne jouez donc plus alors, puisque vous perdez toujours. Entassez l’argent que vous avez perdu déjà et celui que vous allez perdre encore, et ainsi, mon Dieu ! vous aurez bien mieux que cette somme de cent mille livres : vous aurez la tranquillité de l’esprit conquise par la certitude de mon amour ; et alors vous serez riche, car c’est moi qui vous devrai le bonheur.
Et en disant ces mots, Olympe embrassa si tendrement Bannière, que l’abbé, s’il eût été là, en fût certainement mort de male rage.
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XXX
Où il est démontré que la coiffeuse
avait parfaitement entendu
Mais l’abbé ne pouvait pas voir ; il courait de toute la force de ses petites jambes.
De son côté aussi, la coiffeuse courait de toute la force des siennes, et elle arriva chez la Catalane essoufflée, ahurie.
Celle-ci fit un bond en arrière en l’apercevant.
– Tout est perdu ! dit la coiffeuse.
La Catalane bondit.
– Et comment cela ? demanda-t-elle.
– Ce Bannière a jeté l’abbé dehors.
– Eh bien ! après ?
– Après ?
– Oui.
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– Il est impossible que d’un moment à l’autre, il n’y ait pas une explication définitive et claire entre Olympe et l’abbé.
– Jamais ! si nous le voulons bien.
– Et comment cela, s’il vous plaît ?
– C’est tout simple : l’abbé n’a qu’un moyen d’être détrompé, c’est de me voir à la lumière quand je double Olympe à la petite maison. Ce moyen, s’il a des doutes, il peut l’employer, et alors nous serons réellement perdues. Que dès à présent nous convenions de ne plus recevoir l’abbé à la petite maison : plus de traces, on ne découvrira jamais rien. Olympe aura beau se débattre, nier, tempêter, d’Hoirac ne croira pas qu’elle soit innocente.
– Oui, mais il me mettra en jeu, moi, dit la coiffeuse. Il me prendra à partie, il en appellera à mon témoignage, et il faudra que je témoigne.
– Eh bien ! tu témoigneras, et c’est ce qui perdra Olympe.
– Oui, et comment ?
– Pécaïre ! la belle difficulté ! tu soutiendras
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que c’est pour Olympe que tu as loué la maison ; tu soutiendras qu’Olympe s’y est rendue, et l’on te croira, attendu que l’on croit toujours aux scandales, surtout de la part des comédiennes.
La coiffeuse secoua la tête.
– Nous nous y brûlerons, dit-elle.
– Bah ! est-ce que tu as confié notre secret à quelqu’un ?
– Moi, jamais !
– Est-ce que tu as peur d’Olympe ?
– Non, mais j’ai peur de Bannière.
– Et que veux-tu qu’il te fasse ?
– Bannière, il me tuera !
– Eh ! non, je l’amadouerai. Je lui paraîtrai une Minerve, du moment où il croira Olympe coupable.
– Il me tuera ! vous dis-je, et vous avec moi.
– Bah ! nous nous ferons défendre par l’abbé.
– Il tuera aussi l’abbé.
– Vraiment !
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– Oh ! vous ne le connaissez pas, dit la coiffeuse d’un air rêveur.
– Mais c’est donc un enragé que ce Bannière ?
– Eh ! oui.
– Cher garçon !
– Écoutez-moi, dit la coiffeuse ; il ne s’agit plus ici de plaisanter. Vous avez voulu satisfaire un caprice et vous donner le plaisir de voler un amant à Olympe. C’était bien là votre intention, n’est-ce pas ?
– Certes.
– Vous ne lui aurez volé que l’abbé.
– Pourquoi cela ?
– C’est écrit, Bannière ne trompera point Olympe.
– Encore une fois, pourquoi ?
– Parce que si vous ne perdez pas cet homme, je le perdrai, moi.
– Qu’appelles-tu perdre ?
– Eh bien ! supposez une chose.
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– Laquelle ?
– C’est que je sache sur lui un secret assez compromettant pour le faire disparaître.
– Oh ! oh ! a-t-il volé au jeu ?
– Mieux que cela.
– Dis vite.
– Non pas, vous tenez trop à lui. Je ferai mes affaires moi-même.
– Comment, tu perdrais ce garçon ?
– Mais immédiatement : attendu que si je ne l’ai pas perdu ce soir, demain il m’aura tordu le cou, ce à quoi je m’oppose.
– Tu t’effraies à tort.
– Laissez-moi vous dire la marche des événements. À l’heure qu’il est, ou je ne suis qu’une sotte, ou Olympe et Bannière sont réconciliés. Demain, l’abbé sera réconcilié avec Bannière. Les hommes sont toujours ainsi : on les croit à gorge coupée, ils en sont aux embrassades.
– C’est assez vrai.
– Donc, Bannière et l’abbé réconciliés, je serai
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sacrifiée ; l’abbé est riche et puissant, il me fera jeter à l’hôpital.
– Ce sera assez juste.
– Vous, pendant ce temps, vous aurez empoché les bénéfices. Sans compter que, moi étant à l’hôpital, vous trouverez aussi à vous réconcilier avec Bannière. Les femmes sont toutes comme cela : on les croit amies, elles sont amantes.
– Mais, en vérité, je ne te croyais pas si moraliste. Descendrais-tu de monsieur de La Rochefoucauld, par hasard ?
– Non, mais en attendant, j’ai inventé autre chose pour n’être pas tout à fait victime, et à l’accomplissement de cette autre chose vous m’aiderez, s’il vous plaît.
– Voyons.
– Vous m’y aiderez ou je la ferai moi-même.
– Expose tes volontés, ma fille, expose.
– L’abbé va venir chez la fausse Olympe.
– Ah ! ah ! tu ne me dis pas cela, et je suis en
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déshabillé.
– Vous ferez toilette. Il va venir furieux de ce que vous l’avez laissé chasser par Bannière.
– Je le calmerai.
– Voilà onze heures qui sonnent ; il viendra à onze heures et demie.
– Tu crois.
– J’en suis sûre.
– Peste ! nous n’avons que le temps tout juste. Aide-moi à m’habiller, alors.
– Venez, venez ; passons dans votre cabinet et écoutez-moi. Vous allez apprendre le secret d’avoir, dans trois heures, vous, deux mille louis de plus, moi, dans trois, un Bannière de moins.
Et toutes deux entrèrent dans le cabinet, dont la porte se referma sur elles, étouffant leurs petits complots et leurs immondes calculs sur la bourse et l’honneur de leurs ennemis.
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XXXI
Ce qu’on a pour quarante-huit mille livres,
quand on traite la nuit et qu’on est myope
– L’abbé, exact au rendez-vous, bien que furieux, n’attendit pas longtemps la fausse Olympe.
Quant à elle, elle arriva telle qu’elle était tous les autres jours, et s’inquiétant peu de la bordée de reproches que monsieur d’Hoirac allait lancer.
– Ah ! s’écria-t-il lorsqu’il entendit ouvrir la porte, voilà donc enfin le moment de venger tous les affronts que me fait endurer la plus perfide des femmes.
La Catalane s’arrêta au point de la chambre où elle était arrivée, et, sans faire un pas de plus :
– Quels affronts ? dit-elle tranquillement.
– Mais ceux que j’ai endurés ce soir,
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scélérate !
– Où cela ?
– Chez vous.
– C’est-à-dire chez monsieur Bannière.
– Ah ! bon ! s’écria l’abbé, sentant sur quel terrain on l’engageait ; voilà encore que vous allez vous retrancher derrière ce misérable rempart du logis de monsieur Bannière et du logis de monsieur d’Hoirac.
– C’est mon fort.
– Je le sais, parbleu ! bien.
– Il y a eu trêve convenue, ce me semble.
– Oui, mais il y avait aussi d’autres conventions que vous avez violées.
– Vous voulez parler de cette amitié que me témoigna tantôt monsieur Bannière.
– Eh bien ! qu’avez-vous à dire à cela ? dit l’abbé avec un redoublement de rage.
– Rien.
– Comment, rien ?
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– Non, rien, sinon que je ne pouvais pas l’en empêcher.
– Comment, vous ne pouviez pas l’empêcher devant moi !
– Est-ce ma faute ? Pauvre garçon ! il ignore vos droits et croit en avoir.
– C’est odieux, vous dis-je, et je ne supporterai pas plus longtemps un semblable supplice.
– Et vous avez raison, monsieur l’abbé.
– Ah ! c’est bien heureux.
– Aussi vous ai-je fait donner ce rendez-vous pour vous voir une dernière fois.
– Comment ! une dernière fois ! s’écria l’abbé.
– Sans doute.
– Ainsi je suis joué ?
– Comment cela ?
– Sans doute, puisque lorsque vous avez à prononcer entre le comédien Bannière et monsieur l’abbé d’Hoirac, vous choisissez monsieur Bannière.
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– Dame !
– Ainsi, après m’avoir abandonné tout, vous reprenez tout.
– Mais vos exigences, monsieur ?
– Mes exigences, madame, sont celles d’un homme dont l’amour s’est augmenté par la possession. Oh ! vous n’êtes pas jalouse, vous, on le voit bien.
– Mais alors, que faire ? dit la Catalane d’un air dolent.
– Si vous ne trouvez pas dans votre cœur le moyen de me satisfaire, je n’ai plus rien à dire.
– Eh ! s’écria la fausse Olympe, croyez-vous qu’il soit si facile, en ce monde, d’accorder son penchant avec sa gloire ?
– Votre gloire ! Eh madame ! dit l’abbé un peu raffermi, ne trouvez-vous pas qu’il soit aussi glorieux pour vous d’appartenir à monsieur d’Hoirac qu’à monsieur Bannière ?
– Sans doute, mais...
– Oh ! tout cela, tout ce que vous dites,
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pitoyables raisons, madame. Si vous aimiez cet homme un peu moins et que vous m’aimassiez plus...
Et la Catalane feignit de pleurer.
Pour l’abbé, ces larmes, c’était Olympe qui les versait, et pourtant il tint bon.
– C’est que vous devez comprendre une chose, dit-il.
– Laquelle ?
– C’est que je suis à bout.
Les sanglots de la fausse Olympe redoublèrent. Un des grands talents de la Catalane à la scène, c’était de savoir pleurer.
– Voyons, qu’avez-vous encore ? dit l’abbé, qui commençait à s’attendrir.
– Eh mais ! vous le voyez bien, monsieur, je pleure.
– Pleurez, mais décidez quelque chose.
– Oh ! c’est tout décidé, monsieur, de votre part, du moins. Quittez-moi, quittez la femme qui vous a tout abandonné, comme vous le disiez tout
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à l’heure.
– Quitter, quitter ! je sais bien que c’est cela que vous désirez, que je vous quitte, dit l’abbé, se détendant peu à peu.
– Moi !
– Sans doute, vous. En effet, toute cette scène que vous me faites est le résultat d’un caprice.
– D’un caprice ?
– Sans doute.
– Ce pauvre Bannière, vous ôte-t-il donc plus aujourd’hui qu’il ne vous ôtait hier ?
– Oui, sans doute ; car il m’ôte la foi que j’avais en vous.
– Alors, s’écria la fausse Olympe, si vous n’avez plus foi en moi, je suis bien malheureuse.
Et les larmes coulèrent de plus belle avec accompagnement de sanglots.
L’abbé se taisait.
– Enfin, s’écria-t-elle, que me commandez-vous ?
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Il s’approcha pour calmer et guérir les blessures de l’orgueil avec les baumes du pardon d’amour.
Elle le repoussa.
– Oh ! non, dit-elle ; laissez-moi, vous êtes un cruel.
– Et vous, ne l’êtes-vous pas aussi cruelle, et cent fois, mille fois plus que moi ?
– Oh ! s’écria la Catalane, sachez ceci, c’est que je veux avoir affaire à un ami et non à un tyran.
– Parlez, alors.
– Non. C’est à vous de dicter les conditions, puisque vous êtes venu pour cela, et moi je verrai si je dois les accepter, ces conditions ; je verrai si j’ai affaire à un homme qui m’aime réellement, ou à un homme qui prétend me dicter chaque condition de ma vie.
– Oh ! à Dieu ne plaise !
– Cependant...
– Mais vous savez bien que vos plaisirs sont
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mon unique bonheur.
Elle secoua la tête dans l’obscurité, mais l’abbé devina ce mouvement.
– Vous m’en avez donné la preuve tantôt, n’est-ce pas ? dit-elle.
– Oh ! s’écria l’abbé irrité, vos plaisirs sont donc d’être caressée devant moi par cet histrion.
– Oh ! vous êtes un méchant fou, répliqua la Catalane, et vous ne savez pas ce que vous dites.
– Mais il me semble que j’ai vu, repartit l’abbé.
– Vous ?
– Oui, moi !
– Allons donc, vous n’avez rien vu.
L’abbé bondit sur son sofa.
– Ah ! par exemple, s’écria-t-il, voilà qui est fort !
– Non, vous n’avez rien vu, continua la Catalane, sans quoi vous m’adoreriez à cette heure.
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– Voilà qui est fort ! Je n’ai pas vu qu’il vous appuyait des baisers sur les joues ? Je n’ai pas vu qu’il vous attirait sur ses genoux ? Non, je n’ai rien vu de cela ?
– Non, car si vous eussiez vu cela, vous eussiez vu aussi tous les signes que je vous faisais, tous les sourires que je vous adressais pour vous faire prendre le jeu en patience.
– Je n’ai rien vu de cela ; enfin ce n’est pas ce que vous m’aviez promis.
– M’aviez-vous promis, vous, de venir à brûle-pourpoint m’offrir des deux mille louis et des six mille livres de rentes ? M’aviez-vous promis que pendant vos tendres discours et vos belles propositions, pendant vos serrements de doigts et vos agenouillements béats, monsieur Bannière ne se cacherait point, jaloux aujourd’hui, dans un cabinet voisin, m’aviez-vous promis que de là il n’entendrait pas tout ce que vous diriez ; qu’il ne verrait pas ce que vous feriez ? M’aviez-vous promis enfin que vous vous attireriez cette horrible leçon à vous et cette scène affreuse à moi ?
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– Il fallait me prévenir, dit-il adouci.
– Qu’ai-je donc fait, affreux myope que vous êtes ?
– Vous m’avez prévenu ?
– Je me suis désossé la mâchoire à vous grommeler des avertissements ; je me suis désemboîté l’arcade sourcilière à vous rouler des yeux ; j’ai l’orteil tout noir d’avoir frappé dans votre fauteuil, que vous approchiez indiscrètement de mon sofa.
– Et je n’ai rien vu !
– Vous êtes le dernier des étourneaux ou des aveugles. Tout le mal qui vous est arrivé est venu par votre faute.
– Hélas !
– Et maintenant gémissez, c’est fort beau ; récriminez, c’est bien charitable. Moi, pendant ce temps, je souffrirai.
– Vous souffrirez ?
– En doutez-vous ? Croyez-vous qu’après votre départ Bannière m’ait ménagée, le croyez-
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vous aveugle et sourd comme vous ? S’il est aveugle et sourd, je vous réponds qu’il n’est pas manchot.
– Oh ! mon Dieu ! il vous aurait menacée ?
– Menacée ! Vous êtes bien bon. Il m’a battue.
– Battue ?... Vous, pauvre ange ? ce scélérat vous a battue !
– Heureusement a-t-il passé sur moi sa colère, bien triste après tout. J’ai eu assez peur, allez, qu’il ne la passât sur vous. Il vous eût tué sur place. Il est violent.
– Oh ! oh ! Dieu merci ! j’ai des bras.
– Oui mais pas d’yeux et lui il a des bras, des yeux et une épée.
– Croyez-vous que j’aie peur ?
– Je ne vous crois pas peureux ; d’ailleurs vous n’êtes pas exposé, vous, c’est moi.
– Je vous défendrai. Ah ! vous haussez les épaules ?
– Parbleu ! commencez par vous défendre vous-même.
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– Ma mie, vous me paraissez trop oublier ce que je suis.
– Je ne l’oublie pas, mais je sais aussi que votre caractère exige que vous preniez toutes les mesures dont se dispenserait un homme d’épée. Si vous étiez un dragon comme monsieur de Mailly, vous me rassureriez plus avec un regard que l’abbé d’Hoirac ne peut le faire avec toute une armée.
– Je puis, sinon me venger moi-même, du moins solliciter pour...
– Et quel prétexte avez-vous pour nuire à un honnête homme, qui défend après tout son bien ?
– Son bien ! son bien ! Vous n’êtes pas sa femme.
– Non, mais j’étais sa maîtresse.
– Il est comédien.
– Je suis comédienne, si vous le prenez par là.
– Enfin, je ne veux pas qu’il vous nuise et qu’il vous batte.
– Il se souciera peu de vos défenses, et si vous
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criez trop fort, il criera plus haut que vous. Tant pis pour vous alors ; un comédien n’a rien à risquer contre un abbé.
– À ce compte-là, madame, vous subirez éternellement cet homme ?
– Oh ! non ! non !
– Comment cela ? Pourquoi dites-vous non ?
– Parce que, moi, je sais un moyen de me débarrasser de lui quand il sera trop embarrassant.
– En vérité, que ne l’employez-vous ce moyen, car il me semble que nous sommes bien embarrassés.
– Diable ! il est violent.
– Confiez-le moi.
– Que nenni !
– Vous ne m’aimez donc pas ? Vous prétendez donc toujours me subordonner, vous aussi, aux brutalités de ce drôle.
– Je ne dis pas cela, mais autre chose est de chasser un homme qui vous gêne, ou de perdre un
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malheureux qui s’est fié à vous et dont on tient le secret.
– Ah ! il y a un secret ?
– Un beau, allez !
– Dites-le à votre bon petit ami.
– Non, non, il n’est pas d’amis...
– Vous me niez pour votre seul ami, moi !
– Ai-je donc tort ?
– Il me semble...
– Qu’avez-vous donc fait pour que je vous appelle mon ami ? Est-ce parce que vous êtes mon amant ?
– Mais... Olympe...
– Ce n’est pas une preuve, cela. Un ami est celui qui se livre si bien, si entièrement, qu’on ne peut plus douter de lui.
– Je me suis livré, ce me semble !
– Corps et biens ?
L’abbé sentit le coup.
– Corps, je n’ai rien à dire. Biens, exigez, dit-
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il, j’ai déjà formulé mes propositions ; je ne sache pas qu’il y ait ici de monsieur Bannière dans le cabinet.
– Mon Dieu ! monsieur l’abbé, dit la fausse Olympe, c’est une haute et délicate question à traiter ; mais une femme doit parfois s’y résoudre, quand il s’agit de son indépendance.
– Votre indépendance, ma mie, ne sera jamais assurée, dit avec empressement l’abbé, tant que vous vivrez avec ce Bannière : il vous faut donc le quitter.
– Ce point n’est presque plus en litige, monsieur.
– Ce qu’il y a, c’est de savoir si votre appréhension sera plus forte que vos scrupules.
– Précisément.
– Eh bien ! avec deux mille louis, comme je vous les ai offerts.
– Oh ! voilà que vous parlez argent tout cru, dit la Catalane en tressaillant de joie.
– Il le faut bien, pour vous décider, pour vous prouver que, moins pauvre, vous serez plus libre.
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Il faut bien aussi que vous me donniez le moyen d’ôter à Bannière, en cas d’abus, et en ce cas seulement, les facultés de nuire qu’il vous paraît avoir.
– C’est à quoi je ne me déciderai jamais.
– Écoutez, dit l’abbé, devenant plus ardent à mesure qu’il sentait moins de résistance, si vous m’aimez, vous me livrerez cet homme.
– Non, non, n’exigez pas cela.
– Vous m’avez accusé tout à l’heure de n’être pas un ami ; je m’en vais vous montrer que vous avez tort. Un ami, voilà comme vous le définissiez, c’est celui qui se livre sans ressources, corps et biens... Je suis à vous, mon bien est à vous, ma main serait à vous si je pouvais me marier.
– Voilà parler, dit la Catalane.
L’abbé voulait battre le fer tandis qu’il était chaud.
– Les deux mille louis, dit-il, je les ai là en caisse. J’ai voulu savoir si vous feriez les choses aussi généreusement que moi.
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– Qu’appelez-vous générosité, s’il vous plaît ?
– Je veux dire que j’ai voulu savoir si, contre une misérable somme qui vous donnera la tranquillité, vous consentiriez à quitter le théâtre et à me donner toute votre personne à moi seul. Ah ! voici les deux mille louis ; prenez-les et payez-moi à votre tour.
L’abbé tendit les billets à la Catalane, qui les saisit avidement de sa main crochue.
L’abbé profita de ce moment pour dérober un baiser qu’on ne lui contesta point.
Quand la perfide eut senti le contact de cette richesse inespérée, inouïe pour elle, un étrange effet s’opéra dans son cœur ; l’abbé lui devint cher et sacré, Bannière lui devint inutile, fade et gênant.
Elle étreignit à son tour la pauvre dupe, et d’un ton qui marquait plus de tendresse réelle qu’elle n’en avait jamais ressentie :
– Vous êtes un bon cœur, dit-elle, et vous méritez qu’on fasse pour vous par amour, ce que rien ne m’eût décidée à faire. Vous méritez que je
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vous rassure complètement. Vous méritez d’avoir sous votre dépendance le seul homme qui vous soit redoutable. Et comme vous redoutez la rivalité de ce Bannière, comme vous ne seriez peut-être pas le plus fort en luttant contre lui, voici les armes que j’ai : elles sont mortelles. La persuasion, l’estime, l’amour, me les ôtent des mains pour les transmettre aux vôtres.
L’abbé ouvrait ses oreilles et fermait ses bras.
– Apprenez, dit-elle, que monsieur Bannière s’est échappé d’un noviciat de jésuites.
L’abbé tressaillit.
– De quel pays ? demanda-t-il.
– D’Avignon.
– Le proviseur de ce collège est un de mes amis ; il s’appelle...
– Mordon, n’est-ce pas ?
– C’est cela.
– Et il cherche par mer, par terre, par monts, le transfuge que j’ai caché jusqu’à ce jour entre mes bras.
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– Bonté du ciel ! fit l’abbé ivre de joie.
– Vous comprenez, reprit la Catalane, que ce secret, je le confie à vous, galant homme. Vous comprenez que s’il en était autrement et que je ne vous connusse pas bien, le malheureux serait perdu.
– Oh ! oui.
– Un élève jésuite, enfin...
– Certes.
– Un élève jésuite qui se fait comédien !
– Peste !
– Un élève jésuite, enfin, qui, après s’être fait comédien vit avec une comédienne et insulte à des ministres de la religion tels que vous !
– Oui ! oui !
– Le pauvre garçon ne sait pas où cela s’arrêterait.
– On ne le sait pas, dit l’abbé tremblant de joie.
– Ainsi donc, mon cher d’Hoirac, je vous donne là une arme dont vous n’userez jamais que
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si Bannière vous menaçait trop fort et trop haut.
– Merci, mon âme !
– J’ai souffert beaucoup, voyez-vous, de vous savoir aux prises avec cette mauvaise tête, à qui votre caractère et votre habit interdisaient de répondre comme votre cœur et votre nom vous y portent.
– Oh ! oui, j’ai souffert ! dit l’abbé avec rage, mais...
– Mais désormais, poursuivit la Catalane, vous voilà en garde et cuirassé. Maintenant, ayez la vertu des forts, soyez patient.
– Ne craignez rien.
– Je vous en supplie, ne vous irritez pas en vain ; rappelez-vous qu’en vous livrant ce pauvre jeune homme, j’ai assez prouvé que vous n’aviez rien à redouter de sa part, quant à moi...
– Je suivrai de point en point vos recommandations.
– Merci ! Vous êtes aussi généreux envers les hommes qu’envers les femmes. Comment ne seriez-vous pas aimé, que dis-je ? adoré !
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L’abbé, plus heureux qu’un pape, ne s’aperçut pas que ce soir-là il était adoré pour quarante-huit mille livres.
La Catalane n’avait plus rien à tirer de lui : elle le savait. En vraie courtisane, elle ne songea qu’à elle. L’abbé, jeune, beau et riche, n’avait qu’un défaut, sa myopie, le défaut auquel la Catalane devait toutes les qualités qu’elle avait déployées depuis leur connaissance.
Ayant ainsi conduit sa barque menacée, la scélérate personne, grâce à sa complice, avait l’argent et l’impunité. L’abbé, grâce à son argent, avait eu quatre ou cinq heures d’illusion.
Voyons ce qu’allait avoir Bannière.
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XXXII
La bague de monsieur de Mailly
Le malheureux Bannière ignorait ce qui venait de se comploter contre lui. Il faisait comme les enfants qui jouent avec la poudre, et qui tiennent la poudre dans une main et le feu dans l’autre. Il avait résolu de se venger de tout ce qu’il se faisait souffrir à lui-même sur Olympe, c’est-à-dire sur la seule personne qui l’aimât sérieusement au monde.
Il avait souffert par jalousie ; il avait résolu de faire souffrir Olympe par la jalousie.
L’insensé, au risque de briser ce noble cœur, voulait la punir d’avoir été imprudente, et cela, quand l’imprudence qu’Olympe avait commise venait de la noblesse même de son cœur.
Le lendemain de la scène faite par lui à l’abbé,
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lorsque Olympe croyait tout oublié de la part de Bannière, comme tout était oublié de sa part à elle, Bannière se rendit à la répétition du théâtre. Il y trouva toute la comédie.
La Catalane riait, et la coiffeuse, derrière les coulisses étudiait les figures.
Olympe, comme tous les grands artistes, avait coutume de répéter gravement. Ce jour-là elle répétait plus gravement que de coutume encore. La pauvre femme en était à cette première phase de découragement qui s’annonce par la tristesse passée à l’état d’habitude.
Alors plus d’éclat, plus de plaisir, soit dans l’accomplissement de son devoir, soit même dans ce qui, aux jours ordinaires de la vie, est un divertissement. L’œil est morne, le cœur n’a plus de soupirs, la plaie qui le ronge sourdement l’occupe assez dans toutes ses forces pour qu’il trouve à peine celle de battre exactement.
Olympe, disons-nous, répétait son rôle. La Catalane agaçait l’un et l’autre dans les coulisses.
Bannière alla droit à elle et lui prit les mains.
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Bannière était beau ce jour-là, beau de sa beauté naturelle, et plus encore de cette animation qu’éveille sur les traits de la femme ou de l’homme une idée bien vivante, fût-ce l’idée de faire tort à son prochain.
Bannière se mit à jouer avec la Catalane, et bientôt elle eut à se défendre de ses assiduités.
La Catalane, non seulement se défendit d’abord des assiduités de Bannière, mais encore, à son approche, éprouva-t-elle un sentiment qui ressemblait à de l’effroi.
Sa conscience lui reprochait d’avoir perdu cet homme.
Il lui semblait voir marcher, parler, rire, un homme condamné et ignorant sa condamnation.
Puis, peut-être encore, le dédain du comédien, qui durait depuis si longtemps, l’avait-il blessée.
Mais Bannière ne parut s’apercevoir de rien. Il fut infatigable à rechercher les sourires et les bonnes mines de la Catalane. Il déploya, tant la vengeance est féconde en ressources, un esprit étrange, un esprit coquet qu’on ne lui connaissait
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pas.
La Catalane, de son côté, n’était point une fille d’esprit ; ce n’était pas non plus une mauvaise nature.
Elle eût fort aimé Bannière, si Bannière l’eût aimée.
On sait qu’elle s’était montrée au moins aussi tendre que cet autre Joseph s’était montré cruel.
Cela lui parut singulier de voir revenir à elle le dédaigneux, au moment où elle venait de rompre à tout jamais avec lui.
Si peu philosophe que soit la femme, la plus vulgaire a des instincts de délicatesse qui valent la quintessence de tous les gros traités de psychologie.
Elle commença donc, nous l’avons dit, par rudoyer Bannière ; puis, le voyant insister, elle continua de se tenir sur la défensive, mais cependant le laissa parler.
Une vague idée lui vint d’abord que Bannière voulait la ménager. Ensuite elle dut renoncer à cette idée, car si Bannière se doutait de quelque
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chose, ce ne serait ni la douceur ni la temporisation qu’il emploierait pour écarter un danger si pressant.
Non, Bannière ne savait rien ; il revenait parce qu’il revenait ; il était rappelé par le seul magnétisme de ses beaux yeux, par le seul attrait de sa beauté.
C’était un peu tard sans doute, mais enfin l’heure avait sonné.
On voyait la passion éclater dans chaque regard de Bannière ; on voyait dans chacun de ses actes une excuse des dédains du passé.
Ce manège fut aperçu. Olympe le vit comme les autres. Le bruit des éclats de rire de Bannière troubla la répétition plusieurs fois, et attira au délinquant les chut sévères, puis impatients, de mademoiselle de Clèves.
Ils se retirèrent dans un coin obscur : on les entendait chuchoter ; ce supplice est insupportable aux jaloux.
Olympe se contraignit courageusement pour paraître ne pas remarquer cette conduite
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inconvenante de Bannière.
La Catalane se laissa tout doucement aller au plaisir de se voir courtiser par un transfuge d’amour.
La répétition finie, Olympe partit sans que Bannière eût paru s’en apercevoir.
Elle rentra chez elle sans qu’il l’accompagnât.
La Catalane était bien aise de faire ce chagrin à sa rivale.
Bannière retourna le soir au théâtre, où Olympe ne jouait pas.
Celle-ci, le voyant partir, fronça le sourcil et ne dit rien.
Mais la colère l’emporta sur la dignité. Olympe alla dans la soirée sur la scène, où Bannière, qui s’attendait bien à la voir, courtisait de plus en plus galamment la Catalane dont le rôle était ce soir-là aussi charmant que le costume.
Bannière l’avait décidée tout à fait par ses façons empressées ; elle se repentait d’avoir compromis la liberté de ce pauvre Bannière au
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moment où il allait l’aimer.
C’était sur son bien même qu’elle avait donné barre ; c’était plus qu’un crime ; c’était, comme l’a dit depuis un grand diplomate, c’était une faute.
Quand elle vit Olympe venir au théâtre contre ses habitudes ; quand elle la vit entrer en lice, cette fière Olympe, pour disputer son amant, la Catalane se trouva prise d’un immense désir de vaincre.
Elle profita donc du moment où Olympe les couvait l’un et l’autre d’un regard sombre pour dire au jeune homme :
– Vous dites que vous me trouvez belle ?
– Oui.
– Que vous m’aimez ?
– Ardemment.
– Que vous vous repentez de ne m’avoir pas dit cela plus tôt !
– Je le dis et le répète.
– Il faut donc que j’oublie, moi, combien vous
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avez été ingrat et négligent.
– Oubliez, je vous en prie.
– Il faut donc que je vous pardonne ?
– Pardonnez.
– Eh bien ! pour que vous ne croyez pas que je tourne au souffle de votre caprice, pour que vous sachiez bien que j’ai une affection sincère, profonde, plus profonde et plus sincère, entendez-vous bien, que beaucoup d’amours dont on fait parade...
Elle lança un mauvais regard du côté d’Olympe.
Bannière frémit.
– Pour vous prouver cela, continua la Catalane, je vous prie de venir souper avec moi. Nous avons à causer de choses très sérieuses !
– Singulière façon, dit Bannière, essayant de railler, singulière invitation ! Vous m’invitez avec une sorte de menace.
– Regardez donc les deux pièces de canon sous le feu desquelles je vous parle.
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– Pauvre Olympe ! pensa Bannière.
Et il recula d’un pas.
– Vous acceptez, n’est-ce pas ? dit la Catalane.
– Si j’accepte !
– Oh ! mais je vous connais. Je sais tout le pouvoir que d’autres ont sur vous ; je sais que pour ne déplaire point à d’autres gens qui vous font peur, vous braveriez l’inconvénient de manquer à une invitation.
– Voici ma parole avec ma main, dit Bannière.
– À dix heures, fit la Catalane.
– À dix heures, répéta Bannière.
Il n’acheva pas ; Olympe tomba comme la foudre entre eux deux.
Bannière, décontenancé, disparut derrière les coulisses.
La Catalane crispa ses poings en femme résolue à se défendre.
Olympe, pâle et froide, après un regard fugitif de mépris perdu sur Bannière, se mit à toiser la Catalane de la tête aux pieds.
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– Vous avez là un beau costume, dit-elle d’une voix douce, et vous êtes ce soir merveilleusement belle.
La Catalane s’attendait à des injures, à une attaque ; elle resta confondue.
– Vous trouvez ? dit-elle.
– Vous êtes belle, continua Olympe, à donner de la jalousie aux femmes et de l’amour aux amants. Je soupçonne fort mon amant, à moi, d’avoir conçu de l’amour pour vous ; mais comme je ne veux pas être jalouse, je vous prie de me dire avec franchise si réellement il vous aime. Oh ! dites, dites sincèrement ; je vous trouve assez belle pour comprendre que vous ayez les restes de mon affection.
La Catalane, satisfaite et humiliée tout à la fois, se préparait à répondre ; mais, au premier geste qu’elle fit, Olympe poussa un cri terrible.
Elle venait d’apercevoir, à sa main couverte de bagues, ce rubis qui venait de monsieur de Mailly, ce rubis que Bannière avait vendu au juif, que le juif avait revendu à l’abbé d’Hoirac et que
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la Catalane tenait de ce dernier.
Olympe se précipita sur cette main, regarda et reconnut de près la bague, exhala un faible soupir et s’évanouit.
Le bruit de sa chute sur le plancher du théâtre rappela Bannière, qui ne savait et ne comprenait rien, pas plus que la Catalane. Seulement, ivre de douleur, il oublia tout, saisit Olympe dans ses bras, et l’emporta chez elle en versant des larmes et en se tordant de désespoir.
Lorsqu’il eut réussi à la rappeler à la vie, lorsqu’il reçut à genoux le premier regard de la pauvre femme, il fut effrayé de la colère et de la haine qui animaient ce regard.
– Qu’avez-vous ? pour Dieu ! qu’avez-vous, ma chère Olympe ? dit-il.
Elle se tira de ses bras.
– Ce que j’ai ? répondit-elle, vous le savez, ne me le faites pas répéter. J’ai que vous m’avez promis votre amour, et que vous m’apportez en ce moment votre pitié.