Olympe de Clèves 1

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 5 · partie 3/3

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Olympe de Clèves 1

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

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sentiments et la théologique de monsieur de Fénelon. Non, il s’en faut de beaucoup, au contraire, mais je parle du débit seulement. Il y a donc satisfaction donnée à tous les points de votre définition, et j’attends votre réponse.

– Pardon, mon révérend, dit Bannière, mais je croyais, en vous répondant avec cette franchise, vous persuader de ma vocation pour être comédien.

– Ou prédicateur, mon fils. J’ai bien entendu.

– Mais, mon père, quoique vous en disiez, ce n’est point le même chose.

– Absolument la même chose, mon fils, d’après vos définitions, du moins ; et d’après ces mêmes définitions, si la véritable est en faveur de quelqu’un, certes c’est en faveur du prédicateur.

– Mais, mon père, s’écria Bannière, laissez-moi compléter ma définition, alors !

– Oh ! très volontiers, mon fils ; complétez, complétez.

– Alors j’ajouterai, dit Bannière avec le triomphe naïf d’une jeune brebis échappée

 

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momentanément à la dent du loup, j’ajouterai que le comédien est celui qui joue des pièces historiques, des ouvrages représentant de grands faits accomplis, rappelant des événements qui ont changé la face du monde.

– Je vous arrête là, dit le père Mordon avec calme. Vous venez en effet, mon fils, d’achever par un seul trait de pinceau fort remarquable la peinture du prédicateur, et je vous félicite bien sincèrement.

– Quoi ! s’écria Bannière renversé.

– Faites-moi le plaisir de me dire quelle pièce, quelle tragédie, quel drame en un mot pourrait soutenir le parallèle pour le style, pour l’intérêt des ressorts, pour l’ampleur des événements, pour les péripéties, pour le détail des situations, avec la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Figurez-vous que vous êtes en chaire et que vous êtes, seul acteur entendez-vous, sans chef et sans partage, chargé d’interpréter cet acte sublime, où le ciel, pour racheter la terre, lui prête le fils de son Dieu ; figurez-vous que vous représentez les tergiversations de Ponce Pilate, les ruses de

 

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Caïphe, la haine des pharisiens, les apostasies de Pierre : dites, connaissez-vous dans le théâtre de Corneille et de Racine, dans le théâtre anglais de Shakespeare et de Johnson, dans le théâtre des anciens maîtres grecs, dites, connaissez-vous une scène plus merveilleuse, un monologue plus divin que la méditation de Jésus aux Oliviers, une mise en scène plus pompeuse et plus pittoresque que l’arrestation de Notre-Seigneur dans ce même jardin ?

Où trouver des spectacles plus grandioses que le jugement de Pilate, plus lyriques et d’une plus haute valeur morale que la mise en parallèle de Jésus avec Barrabas ? Joignez à cela le développement de chacune des tortures avec leur sens religieux et moral. Enfin la marche au supplice au milieu des saintes femmes, avec ses stations et ses défaillances... Et le supplice lui-même, mon fils, et ce récit sans rival, près duquel n’est guère estimable, vous en conviendrez, le récit de Théramène ou celui d’Ulysse, ou même, dans l’antique Eschyle, ce grand maître, le récit de la bataille de Salamine ! Voilà, mon très cher fils, voilà une tragédie où sont mis en jeu les

 

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vices et les passions. Voilà une œuvre historique, voilà un événement qui a changé la face du monde, un drame dans lequel vous jouerez, quand vous voudrez, le rôle principal, l’unique rôle, aux applaudissements de toute la société, aux applaudissements du monde, devant des rois et des reines, si bon vous semble et avec la perspective d’un épiscopat, d’un archevêché, d’une barrette même, sans parler de la tiare pontificale, chance douteuse mais possible, sur laquelle je ne sache pas que jamais un comédien ait pu compter.

Après ce discours, pendant lequel le révérend père avait pris une légère animation par l’habitude oratoire de chauffer une péroraison, Mordon releva ses paupières, ouvrit ses yeux de toute leur grandeur, et enveloppa le novice des rayons croisés qui s’en échappaient.

Mais Bannière, irrité par toutes ces résistances, blessé par ces détours ténébreux dans lesquels l’avait promené la cauteleuse faconde de Mordon, Bannière s’écria :

– Mon père, ce n’est ni l’Église, ni la chaire, ni

 

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le sermon, ni la mission, qui entraînent mon esprit ; je ne suis pas sensible aux applaudissements d’une assemblée pieuse ; ma vocation malheureuse, fatale, maudite, m’emporte vers les choses profanes ; j’aspire à être comédien, sur les planches d’un théâtre où jouent des acteurs et des actrices, – des acteurs comme monsieur Baron, des actrices comme mademoiselle de Champmeslé ! Voilà ce que je désire, mon père, voilà ce que je demande, voilà ce que je veux !

– Assez, assez, mon fils, dit le jésuite en caressant son large front, sur lequel un moment s’étaient formés des plis pareils aux houles orageuses de la Méditerranée ; je crois décidément que vous avez fait erreur sur votre prétendue vocation, je tremble que vous n’ayez là qu’un symptôme de ces tentations diaboliques au moyen desquelles l’ennemi du genre humain attire à lui les âmes faibles. Heureusement votre salut m’est cher, mon fils, et pour vous aider à vous affermir, je vous prie de vous rendre à l’instant même dans la chambre des méditations, où vous passerez tout le temps nécessaire au

 

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retour des idées saines qui forment la base de toute éducation dirigée dans la plus grande gloire de Dieu.

En achevant ces mots, le père Mordon sonna, répéta devant le cuistre l’ordre dont il venait de menacer Bannière, et le jeune homme, broyé, rouge de honte, haletant de douleur, suivit, la tête basse et les genoux tremblants, le valet chargé de le conduire dans la salle des méditations.

 

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VI

 

La chambre des méditations

 

Les couvents avaient leur in pace, leurs prisons, leurs cachots. Chez les jésuites, gens trop civilisés pour s’adresser uniquement au physique de l’homme, il y avait la Chambre des Méditations.

Au premier étage, sur les derrières de la maison, flanquée d’un corridor tout grillé, tout verrouillé à ses extrémités, s’ouvrait ou plutôt se fermait une vaste pièce, d’une hauteur de voûte assez considérable pour que les méditations des prisonniers n’allassent point troubler celles des araignées qui avaient fait élection de domicile aux angles des corniches peintes en noir ; assez considérable surtout pour que ces mêmes prisonniers ne pussent jamais atteindre au châssis garni d’une seule vitre qui trouait cette voûte

 

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comme un œil cyclopéen, et qui laissait filtrer par là un maigre jour tout troublé par la poussière et les fumées de l’extérieur.

Mais si la lumière descendait triste et timide sur l’intérieur de cette laide cage, il faut dire qu’Apollon, dieu du jour en même temps que de la méditation, n’aurait pas eu le moindre plaisir à visiter l’intérieur de cette retraite, dont les quatre murailles étaient tapissées de tentures noires, semées de têtes de mort et d’os en croix d’une étoffe blanche appliquée sur la noire à l’aide d’un solide fil participant de ces deux couleurs. En outre, partout, entre ces emblèmes sinistres, se détachaient des inscriptions brodées en blanc sur la tenture, et là encore se retrouvait ce goût particulier qui avait pris à tâche de donner à ces méditations forcées que les jésuites imposaient aux novices rebelles un caractère absolument opposé à la gaieté française.

Tous ce que les poètes anciens ont trouvé de plus noir dans la lie de leurs amphores vides, tout ce que les Sages ont rencontré de plus follement désespérant, depuis le O bios esti parodos skias

 

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jusqu’au Serius ocyus d’Horace, depuis les versets lugubres du Dies irae jusqu’aux formules commentées du Perindè ac cadaver de la Société de Jésus, tout cela s’étalait, se déroulait en blanc sur cette triste tenture noire, couleur de la mort.

Ces nombreuses devises de grosseur et d’écritures différentes attiraient l’œil comme des révélations jaillissant de ce mur noir et se détachant en relief, comme si, des profondeurs du monde inconnu qu’ils habitent, tous ces sombres moralistes, tous ces versificateurs lugubres fussent venus tracer, avec un doigt invisible au novice méditant, leurs méditations, revues, corrigées et augmentées, selon la circonstance.

Bannière fut donc jeté dans ce cachot qui lui était parfaitement étranger, et qu’il ne connaissait que par les rapports de ceux de ses camarades qui y avaient été conduits.

Bannière était bon novice, c’est-à-dire que Bannière faisait régulièrement ses devoirs de classe, aimait les vers latins et même les vers français du père de la Sante, et portait jusqu’à l’enthousiasme son admiration pour monsieur

 

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Arouet, à ce point, on l’a vu, qu’il s’était fait saisir deux brochures de Mariamne, et n’avait remis la troisième au supérieur que lorsqu’il en avait su tous les rôles par cœur, depuis celui d’Hérode, roi de Palestine, jusqu’à celui de Narbas, officier des rois amorrhéens, et depuis celui de Mariamne, femme d’Hérode, jusqu’à celui d’Élise, confidente de cette princesse.

Du moment où Bannière éprouvait cet enthousiasme pour monsieur de Voltaire, et que cet enthousiasme retombait en cascades jaillissantes d’admiration sur les deux ou trois tragédies que le jeune philosophe avait déjà publiées, on devine qu’il ne comprenait pas la chute terrible qu’avait faite, lors de sa première apparition sur le théâtre, le 5 janvier 1724, c’est-à-dire trois ans avant l’époque où se passent les événements que nous sommes occupés à raconter en ce moment, la tragédie de Mariamne. Cette chute avait été si lourde, qu’on avait cru la tragédie tuée du coup. Mais Arouet était tenace ; il avait ramassé les morceaux de la pauvre reine et les avait recollés tant bien que mal ; il avait retranché la scène entre Varus et Hérode, il avait

 

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substitué un attendrissant récit au dénouement en action, où Mariamne s’empoisonnait sur la scène, dénouement qui avait été si tristement égayé pour l’auteur par cette mauvaise plaisanterie d’un spectateur qui se serait mis à crier : la reine boit ! et la pièce, grâce à ces améliorations et à beaucoup d’autres encore, que l’auteur énumère dans sa préface, à laquelle pour plus amples renseignements nous renvoyons nos lecteurs, et, grâce à ces améliorations, disons-nous, la pièce avait eu, en 1725, un succès aussi gigantesque que sa chute de 1724 avait été profonde.

Cela ne prouve pas que le public soit bien logique, mais cela prouve qu’après être tombée d’abord, la pièce avait réussi ensuite. Aussi Bannière avait-il appris non seulement la pièce, mais encore les variantes placées par l’auteur à la fin de la pièce, et cela sans doute afin que pas un vers de cette belle poésie, qui fait encore, à l’heure qu’il est, pâmer de satisfaction les trois quarts des académiciens, ne fût perdu pour la postérité.

Bannière, jusque-là, ne connaissait donc des

 

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rigueurs jésuitiques que la confiscation des brochures de monsieur Arouet.

Sa vocation, flambeau doux et lumineux, lui avait servi jusqu’alors à peupler les ténèbres du noviciat de toutes sortes d’ombres aimables et de fantômes gracieux. Il s’était fait des amis parmi ses condisciples, et avait forcé ses maîtres à admirer son caractère original. En un mot, il avait joui de cette considération indéfinissable qui s’attache dans chaque branche d’industrie aux esprits indépendants et novateurs.

C’est pourquoi, captif avec ces autres oiseaux noirs dans cette cage du noviciat, il avait plus que les autres vu s’approcher de ses barreaux des mains amies, il avait plus que les autres aspiré l’air et l’espace, et, confiant comme toutes les bonnes natures, il se sentait tombé de si haut dans le cachot des méditations, qu’il ne lui restait pour ressource que de maudire les perfides qui l’avaient amené à une si lourde chute.

Le premier mouvement de Bannière avait donc été la surprise, le second fut l’indignation.

Mais Bannière était un garçon d’esprit ; il

 

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réfléchit vite que les jésuites ne pouvaient pactiser avec les comédiens, et que si les jésuites et les comédiens faisaient cause commune, il serait malséant et injuste que les uns fussent confesseurs de rois, gouverneurs et princes, inquisiteurs d’État, sous de si laids et si tristes habits, tandis que les autres, non seulement étaient exclus de tous les honneurs, mais encore excommuniés, honnis, misérables, sous des habits brodés, des manteaux de velours et des panaches ; que Dieu, qui est la suprême sagesse et l’éternelle justice, avait fait des compensations ; que le jésuite aimait sa cage une fois qu’il en avait pris l’habitude, parce qu’il en dorait le treillis ; tandis que le comédien, au contraire, ne pouvait aimer les cages, n’étant point parvenu à les dorer.

Cette logique mena Bannière à un désir tellement immodéré de liberté, qu’il résolut de se procurer cette liberté par tous les moyens possibles.

Après avoir lu et commenté ironiquement tous les textes que lui récitaient les murs, il s’insurgea

 

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contre les supérieurs qui le persécutaient, et trouvant une occasion favorable de se livrer sans contrainte à la déclamation, il se mit à jouer Hérode et Mariamne à lui tout seul.

Les voûtes accoutumées à retentir des plaintes et des malédictions de chaque méditant, résonnèrent étonnées des hémistiches d’une tragédie. Bannière, drapé dans sa soutane, sur laquelle il avait jeté, en guise de manteau, la couverture de son lit, joua, hurla et gémit les différents rôles de la pièce, fit la trompette annonçant les hérauts, imita les différents bruits de la foule, et mena enfin l’œuvre de Voltaire jusqu’au dernier vers des variantes et des notes.

Cela dura bien quatre heures.

Pendant ces quatre heures, Bannière s’amusa en sa triple qualité de spectateur, d’acteur et de jésuite enfermé.

Mais tout a un terme ici-bas : soit que la salle de méditations produisit son effet, soit que la fatigue l’emportât sur la poésie chez le malheureux prisonnier, soit que la tendre Mariamne n’eût plus rien à débattre avec son

 

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féroce tyran, Bannière finit par tomber dans la torpeur.

Ce n’était point le tout. Nous avons dit que parfois les jésuites prenaient les novices récalcitrants par la faim ; ce qui dompte tigres, lions et éléphants, pouvait bien dompter Bannière. Cerveau plein fait l’estomac vide, mais estomac vide emplit mal le cerveau, ou ne l’emplit que de vapeurs.

Enfin, après deux autres heures de luttes pendant lesquelles le moral de Bannière alla toujours s’affaiblissant, le prisonnier, n’ayant plus la force de déclamer même le plus petit des rôles de sa tragédie favorite, ni de lire avec fruit les inscriptions blanches, se coucha sur sa couchette sans matelas, se couvrit de sa couverture, et commença de ruminer une comparaison de son état présent avec son état passé.

Il s’arrêta là, l’avenir étant couvert pour lui de tant de ténèbres qu’il ne cherchait pas même à le deviner.

La nuit, bonne conseillère des bons esprits,

 

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cette nuit que les anciens Goths appelaient la mère des occasions, cette nuit que les jésuites faisaient leur auxiliaire, et qu’ils chargeaient de persuader les rebelles, cette nuit descendit lentement du ciel et couvrit l’unique carreau de vitre, œil du cachot, d’une progressive cécité.

Peu à peu alors, le long des murailles, s’éteignirent les blanches lettres des inscriptions ; peu à peu retombèrent dans le néant, d’où on les avait exhumées, ces morales sentences qui condamnent l’homme à s’envoler comme cendre, à pourrir comme matière, et à plier comme roseau sous la main de la nécessité.

Bannière ne distingua bientôt plus rien et demeura couché sur les traverses de sa couchette, se refroidissant et s’attristant de plus en plus. Deux heures encore se passèrent ainsi, et pendant ces deux heures, il s’aperçut particulièrement que l’inscription placée sur la porte de la salle où il était enfermé n’était point un vain assemblage de caractères ; mais que réellement cette salle pouvait s’appeler la chambre des méditations.

 

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Que faire dans un gîte à moins que l’on n’y

/ songe ?

 

a dit La Fontaine.

Bannière en son gîte songea.

Puis après avoir songé, il s’endormit.

La nuit, comme le dit le vieil Homère, avait parcouru la moitié du ciel sur son char d’ébène aux roues d’argent, lorsqu’un bruit aigu, étrange, persévérant, vint réveiller le novice de l’assoupissement que la faim et les méditations avaient produit dans son cerveau.

Ce bruit, grattement bien connu, partait de la tenture à gauche.

Bannière, réveillé, ouvrit un œil, puis l’autre, se retourna sur sa couchette pour se trouver en face du bruit, et, s’étant retourné, écouta.

Le strident écho continua de chanter sa monotone chanson. Il n’y avait pas à s’y tromper, le novice reconnut le bruit que fait la dent d’une souris. Ce bruit se produisait à la hauteur d’une

 

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dizaine de pieds, et gisait entre la tenture et la muraille.

Bannière poussa un soupir.

Qui faisait soupirer Bannière ? Hélas ! la comparaison : dans son humilité, il trouvait cette souris bien heureuse.

Bienheureuse était en effet cette souris, qui se faisait ainsi un souper et même une médianoche dans les inscriptions des moralistes et des philosophes stoïques, lesquels prêchent l’abstinence et le désintéressement !

Bienheureuse était cette souris, qui se glissait en liberté entre le mur et la tapisserie pour grignoter du vieux drap et du vieux cuir !

Mais non, ce n’était ni du cuir ni du drap que grignotait la souris. L’écho était sonore. Ce que la souris grignotait, c’était du bois.

Du bois, écoutez bien ceci, c’était grave.

Non pas pour vous, cher lecteur, non pas pour vous, lectrice gracieuse, qui me lisez emmailloté ou emmaillotée d’une bonne robe de chambre, les pieds sur vos chenets, avec la conscience que

 

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vous n’avez qu’à vouloir pour aller faire un tour au bois ou tout au moins aux Champs-Élysées, mais pour Bannière, pauvre prisonnier à l’oreille duquel le moindre petit bruit prenait une importance proportionnée à son ennui d’être captif et à son désir d’être libre.

Il avait donc une grande différence pour Bannière à ce que la souris grignotât du cuir ou du bois.

Car voici le raisonnement qu’il se fit :

– Du bois !... Décidément, cette souris grignote du bois.

Comment diable cette souris peut-elle avoir monté un morceau de bois jusque là-haut ? Et si elle l’a monté, ce qui est fort industrieux de sa part, n’ayant aucune machine équivalente à celle dont se servait Antoine pour transporter ses galères de la Méditerranée dans la mer Rouge, comment se maintient-elle contre ce mur de pierre ou de plâtre pour souper aussi tranquillement qu’elle paraît le faire ? A-t-elle un trou, un rebord, une plinthe, qui lui serve de table ?

 

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Peut-être s’adosse-t-elle à la muraille et se fait-elle avec ses griffes un arc-boutant dans la tenture. Elle croquerait ainsi suspendue, ayant à la fois la table et le hamac.

Mais non ! cet écho est tellement sonore, tellement dur à l’oreille, il vibre avec tant de netteté qu’il ne peut provenir d’un simple fragment détaché par la souris. Il est le produit bien certainement d’une attaque incessante dirigée par le petit rongeur sur un corps ligneux, persistant, fixe, et ayant, comme tous les solides, longueur, largeur et épaisseur.

Il faut qu’il y ait là-haut une boiserie, se dit Bannière.

Puis il ajouta par manière de réflexion :

– Peut-être, au reste, tout le mur est-il boiserie sous la tenture.

Ce disant, il se leva et s’en alla frapper contre le mur, qui ne rendit aucun son, car il était de pierre massive.

– Soit, murmura le novice, mais cela n’empêche point qu’il y ait là-haut une boiserie.

 

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Un châssis, peut-être !

Et là-dessus Bannière bâtit tout un poème de suppositions.

À quoi pouvait servir ce châssis ? dans quel but un châssis sous une tenture ?

Il y a des guichets, appelés judas, à travers lesquels tout novice méditant est sûr d’être espionné par quelque pion chargé de faire son rapport au père supérieur.

Il y a des portes secrètes...

Ici Bannière s’arrêta.

– Mais, se dit-il, s’il y a des portes secrètes, il y a donc passage pour sortir de la salle des méditations.

Et Bannière se remit à tâter le mur encore une fois et se convainquit que le châssis ou la porte était suspendu à la hauteur ultra-légale de six pieds au moins, puisqu’il sentait le mur plein jusqu’à la hauteur où, en se dressant sur la pointe des pieds, il pouvait atteindre avec le bout de ses doigts.

– Si c’est une porte, et que cette porte soit en

 

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l’air, pensa judicieusement Bannière, elle ne peut servir ; à moins, ajouta-t-il, que l’arrivant n’apporte son échelle.

Il faut donc que ce soit, non pas un châssis de porte, mais de fenêtre.

La fenêtre était probable ; Bannière s’en tint donc à la fenêtre.

Seulement, comme l’obscurité rendait toute exploration difficile, Bannière remit au lendemain la continuation de ses recherches. Il résulta de cette détermination que la souris passa une nuit délicieuse et ne cessa ses grignotements qu’au point du jour.

Tout au contraire de son hôtesse rongeuse, Bannière passa une nuit pleine d’anxiétés, et surtout pleine de déchirements intérieurs, qui se traduisaient par les borborygmes de la faim et répondaient harmonieusement aux grignotements de la souris.

 

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VII

 

La procession d’Hérode et de Mariamne

 

Nous avons dit que le repas de la souris avait cessé avec le jour ; avec le jour commença le travail du novice.

Son premier soin fut de s’assurer que jamais son bras et sa main n’atteindraient jusqu’à la hauteur de ce châssis présumé.

Mais si démeublée que fût la salle des méditations, elle offrait tout ce qu’il fallait à un homme qui ne craint pas de se rompre le cou pour atteindre à une hauteur de dix ou douze pieds.

Les ustensiles à l’aide desquels l’échafaudage pouvait être bâti étaient la couchette qui servait de lit, surmontée de l’escabeau qui servait de chaise.

Les deux objets superposés faisaient quatre

 

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pieds ; en y joignant le second escabeau, on arrivait à cinq pieds et demi ; en joignant à ces cinq pieds et demi les cinq pieds quatre pouces de Bannière, on avait près de onze pieds de hauteur.

Si l’on avait besoin d’atteindre plus haut, on se cramponnerait à la tenture, on se servirait des inscriptions blanches comme d’étriers. On déchirerait la tenture, soit ; mais, au moins, en déchirant la tenture, on saurait à quoi s’en tenir sur les mystères que la muraille recouvrait.

Ce qu’avait prévu Bannière arriva.

Il monta d’abord sur sa couchette, de sa couchette sur le premier escabeau, et du premier escabeau sur le second ; arrivé là, il déchira la tenture pour poser son pied, ce qui le grandit de deux pouces encore, et lui permit, en frappant du poing sur la muraille, d’entendre un bruit pareil à celui que fait un volet de bois résonnant sous une main curieuse.

Bannière chercha un appui pour son second pied, fouilla la tenture à un autre endroit, et, soutenu d’un côté par le vanitas vanitatum, de l’autre par le connais-toi toi-même, la main

 

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gauche passée derrière une tête de mort, de la droite il fendit l’étoffe et découvrit ce que sa perspicacité vantée par le révérend père Mordon lui avait fait deviner d’avance, c’est-à-dire une vieille fenêtre condamnée, close par un volet renforcé d’une barre de fer, et qui, du temps où elle s’ouvrait sur une salle qui n’avait sans doute pas encore l’honneur d’être la salle des méditations, offrait une dimension assez honnête pour éclairer convenablement cette chambre, qui, à son défaut, ne prenait de jour que par cette pâle ouverture, œil sans prunelle qui trouait le plafond et regardait tristement le prisonnier.

– Une fenêtre ! s’écria joyeusement Bannière.

Puis s’arrêtant tout à coup :

– Bon ! mais sur quoi donne-t-elle ?

Oh ! tête de Méduse ! Si j’enfonce ce volet, si j’écarte ce rideau, si je m’ouvre une perspective, vers quoi aboutira-t-elle, cette perspective ? N’aurai-je pas derrière cette fenêtre, soit la figure railleuse d’un espion du supérieur, soit la mine insolente du supérieur lui-même ? Pourquoi ce jésuite n’aurait-il pas une chambre contiguë à

 

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cette salle ? Pourquoi n’aurait-il pas prévu la souris ? pourquoi n’aurait-il pas une phrase toute prête pour le moment où je passerai le nez par son volet ?

C’est effrayant.

Eh bien ! non ; une souris aura toujours plus d’instinct qu’un supérieur, fût-ce un supérieur de jésuites, n’aura de génie. Une souris n’est venue grignoter là que sûre de l’impunité. Si elle est venue là ; c’est qu’elle savait n’avoir à redouter ni surprise ni trébuchet.

Tout à coup une sueur froide glaça le dos de Bannière.

Le père Mordon, qui m’a saisi deux Hérode et Mariamne, et qui m’a surpris étudiant dans un troisième, le père Mordon, qui m’a enfermé ici, et qui m’y fait jeûner depuis dix-huit heures déjà pour ramener le vrai sens religieux et moral chez son disciple ; le père Mordon, cet esprit sagace et universel, ne peut-il pas s’être abaissé à inventer un instrument qui imite le grignotement de la souris ? Il y a de ces phénomènes-là en histoire naturelle, pourquoi n’y en aurait-il pas en

 

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mécanique ? des serpents sifflotent comme des oiseaux, des hyènes imitent le vagissement de l’enfant pour attirer les hommes, des renards ont été vus chassant comme des chiens pour lancer le lièvre, qu’un de leurs collègues, renard comme eux, attendait aux passées. Or, un jésuite n’est pas plus maladroit qu’un serpent, pas plus bête qu’une hyène et pas plus niais qu’un renard ; il saurait attirer au besoin, bien certainement, un novice dans le piège d’une faute grave. Pour cela, que faut-il ? deux heures de grignotement sur un morceau de bois.

Bannière s’arrêta effrayé ; mais bientôt reprenant son audace première :

– Moi, dit-il, faiblir ! moi, emprisonné, moi, affamé, avoir peur d’une vexation de plus ! Non, par ma foi ! J’ouvrirai cette fenêtre ; elle est ou n’est pas une fenêtre, mais en tout cas c’est une sortie quelconque, et si je trouve derrière cette fenêtre un jésuite, et que ce jésuite me crie : Que voulez vous ? je répondrai : Du pain.

Et comme pour s’encourager avant que la faim fût trop forte, Bannière grimpa sur l’appui, tira la

 

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barre de fer et ouvrit le volet.

Joie ineffable ! nul jésuite ne guettait derrière le châssis : le soleil seul, avec ses cheveux d’or qu’il renouait dans le ciel bleu, envahit la sombre officine des méditations.

Et par l’ouverture qu’il venait de pratiquer, Bannière huma l’air délicieux du matin et l’humide senteur des eaux du Rhône montant en vapeurs légères depuis le lit du fleuve jusqu’aux toits des maisons.

Après avoir respiré, il regarda.

La fenêtre donnait à pic sur une rue coupant obliquement une autre rue droite dont l’aboutissant était une place.

Grâce aux déclivités de la rue droite, Bannière voyait sur la place les passants rares encore, mais il les voyait.

Il se rassasia de ce spectacle splendide pour un prisonnier, fit sa provision d’air libre, et calcula la hauteur de la fenêtre.

Cette hauteur était de trente pieds à peu près. Quant à la rue, elle était pavée de cette espèce de

 

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cailloutis particulier aux villes du Midi.

Tous ces détails embrassés d’un coup d’œil, Bannière redouta d’être pris avant d’avoir résolu quelque chose, et se rejeta en arrière, ferma le volet, rajustant les inscriptions, recousant les tentures ; après quoi il traîna la couchette à sa place, et revint à son escabeau comme un chien à sa chaîne.

Vers sept heures, Bannière entendit du bruit dans le corridor, et vit s’ouvrir la porte. C’était le valet qui lui apportait une pitance d’autant plus maigre que l’appétit était plus dévorant.

Bannière ne fit pas le délicat ; il songea qu’il avait besoin de force, et dévora sa pitance jusqu’à la dernière miette.

Puis, assuré de la tranquillité jusqu’au lendemain, le cuistre l’ayant prévenu d’avoir à diviser ses provisions en trois repas attendu qu’il ne reviendrait que le lendemain, le prisonnier remonta à son observatoire.

C’était l’heure où les provisions se font, où les ménagères vont au marché des poissonniers, où

 

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les cliquettes des panetiers et des marchands d’oublies et les crécelles des quêteurs se font entendre dans les rues.

Le menton accroché au rebord de la fenêtre, Bannière regarda toutes ces choses douces avec autant d’étonnement que s’il ne les eût jamais vues.

Soudain il entendit un grand bruit de tambours, de flûtes, de cymbales et de chapeaux chinois.

Puis, à l’extrémité de la rue droite, il vit déboucher par la place une longue file de gens costumés bizarrement, avec des bannières et des écriteaux gigantesques.

L’un de ces écriteaux portait, en lettres noires sur un fond rouge :

PROCESSION D’HÉRODE ET DE MARIAMNE,

TRAGÉDIE DE MONSIEUR AROUET.

Cette première affiche était suivie d’une seconde pancarte portant ces mots fascinateurs :

« Les comédiens de la ville donneront

 

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aujourd’hui la belle et pieuse tragédie d’Hérode et de Mariamne, ouvrage de monsieur Arouet de Voltaire, aussi remarquable par le charme du style que par la pureté des sentiments. »

Puis venaient les acteurs sur deux files dans leurs habits de théâtre, puis les comparses coiffés de turbans, et les gardes d’Hérode avec leurs cuirasses et leurs cuissards.

Il y avait des Romains, des Asiatiques et des Juifs en quantité raisonnable.

Les queues de cheval, les étendards en croissant, qui indiquaient que le directeur faisait plus pour la richesse de la mise en scène que pour sa vérité chronologique, et les guenilles étincelantes de paillettes faisaient pousser des cris de joie à tous les polissons de la ville.

En tête des acteurs se traînait Champmeslé, triste jusqu’à la mort. Les bonnes paroles du père la Sante s’étaient déjà sans doute évanouies, car il était en tout pareil à un martyr qui marche au supplice sans avoir encore aperçu la palme.

Mais, malgré cette tristesse profonde, il était si

 

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bravement vêtu d’une chlamyde rouge, d’un casque-turban, de bottes évasées à éperons, et d’un manteau blanc à étoiles d’or, que la foule le regardait avidement, les femmes surtout, ce qui fait que, de leur côté, les hommes le regardaient avec ce faux dédain, voile de l’envie.

Et malgré sa tristesse, comprise du seul Bannière, il y avait tant de noblesse dans sa royale démarche, que le novice, qui regardait comme l’apogée du bonheur de conduire une telle procession et d’être vêtu d’un pareil costume, faillit s’échapper à l’applaudir des deux mains lorsqu’il passa ; mais, à ce moment même, il aperçut, sous ses longs voiles blancs, Mariamne entourée non seulement des gardes du roi Hérode, mais encore d’une foule d’officiers de la garnison de Nîmes et d’Orange, venus pour assister à cette espèce de fête que donnait à la ville d’Avignon la présence d’une troupe si riche et si considérable. Ces officiers, comme de vrais curieux et de vrais païens qu’ils étaient, tentaient de temps en temps de relever les voiles pudiques sous lesquels était ensevelie la reine de Palestine, pareille à un soleil dans son alcôve de nuages. Tout à coup un de ces

 

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nuages s’écarta pour laisser le soleil sourire à un beau capitaine qui avait, sous son uniforme de gendarme royal, tous les airs d’un grand seigneur, et Bannière, ébloui par les rayons qui s’échappaient du bel astre qui venait de se faire visible, pour un autre que pour lui, il est vrai, mais qu’il avait vu par occasion, oublia de se retenir plus longtemps, et, perdant l’équilibre qu’il ne conservait qu’à l’aide de ses mains, roula en dedans de la salle des méditations, entraînant avec lui le pan de la tapisserie auquel il était accroché, et qui, en se déchirant, mit le mur à découvert.

Cependant l’effet était produit, Bannière s’était juré de ne pas demeurer captif dans une ville où avaient lieu de pareils miracles. Il remonta donc de plus belle à l’assaut, replanta son menton sur le rebord de la fenêtre, au moment même où disparaissait, dans la coulisse côté jardin, c’est-à-dire dans la rue à gauche, le dernier des gardes d’Hérode, dont la hallebarde gigantesque fut encore visible pendant trois secondes après que l’homme eut disparu.

 

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– Bon ! pensa Bannière, ce soir je déchirerai un pan de ma tenture, je l’attacherai solidement au châssis, je me laisserai glisser le long du mur, et j’irai, libre et heureux, voir jouer cette pièce au théâtre par de vrais acteurs et de vraies actrices.

Les pères crieront, soit ; ils me feront poursuivre, bien ; ils me rattraperont, c’est sûr ; mais, ma foi ! j’aurai vu le spectacle, et si l’on me fait souffrir, eh bien ! ma foi ! je souffrirai au moins pour quelque chose.

 

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VIII

 

Le couloir des acteurs

 

Bannière se tint parole de point en point. Lorsque le jour baissa, il déchira largement la tapisserie, s’en fit une corde d’une vingtaine de pieds, consolidée de nœuds placés de distance en distance, se confia à cette corde, sauta les six ou huit pieds de distance qui existaient encore entre lui et la terre quand il fut arrivé à l’extrémité de cette corde, gagna le cailloutis, s’élança aux lumières, courut tout enivré, tout insensé, tout égaré, dans la direction du théâtre, situé presque en face de la porte de l’Ousle, et que lui signalaient d’ailleurs les cris du portier et les flûtes des aboyeurs.

C’était justement l’heure où toutes les belles dames d’Avignon arrivaient au théâtre, et la queue des carrosses, celle des chaises à porteurs

 

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et celle des vinaigrettes commençaient à encombrer la place.

Bannière, une fois arrivé, une fois mêlé à tout ce monde, se trouva bien honteux, bien gêné de son habit de novice. Il est vrai que l’usage permettait alors aux ecclésiastiques, et particulièrement aux jésuites, d’assister aux représentations dramatiques. Mais Bannière n’avait pas un sou vaillant. Il eût bien demandé à quelques bonnes figures, et c’est surtout aux portes des spectacles que l’on en rencontre, de le faire entrer comme supplément dans une loge ; mais cet habit maudit allait attirer tous les yeux sur lui, et, parmi tous les yeux, s’il y en avait deux seulement au service du père Mordon, il était perdu. Il eût bien ôté sa malheureuse soutane, mais en ôtant sa soutane il se fût trouvé en manches de chemise, et comment, en manches de chemise, pénétrer ailleurs qu’aux plus populaires galeries ?

Sa perplexité était grande ; les minutes coulaient rapidement. Bannière, caché derrière une colonne, voyait avec un affreux serrement de

 

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cœur passer les plus jolis pieds sous les jupes les plus blanches, et des escaliers des carrosses ou du plancher des chaises s’élançaient des jambes si rondes, des chevilles si fines, que toutes les inscriptions de la salle des méditations n’eussent pu en ce moment donner au pauvre jésuite la philosophie suffisante.

Tout à coup Bannière aperçut dans leur noir carrosse deux des pères jésuites qui faisaient leur chemin saintement, suivant la file des voitures. Arrivé devant la porte, leur carrosse s’arrêta : pour entrer, il leur fallait passer à quatre pas de Bannière.

Torturé par le triple démon de la curiosité, de la convoitise et de la peur, Bannière profita du moment où le carrosse s’arrêtait pour effectuer habilement sa retraite ; il commença par mettre une colonne entre lui et les pères, et s’éloignant protégé par son ombre protectrice, il se jeta dans le couloir des acteurs.

Mais à peine était-il réfugié dans ce corridor sombre et poudreux, qu’un lumignon odorant éclairait seul d’une lueur maladive, que Bannière

 

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se sentit poussé rudement par deux mains vigoureuses, qui faillirent, grâce au trouble où il était déjà, lui faire perdre l’équilibre. Mais Bannière était jeune, leste et vigoureux ; en tombant, il risquait de montrer sa culotte crevée : il s’accrocha donc résolument à cet impertinent qui avait une manière de se faire faire place si singulièrement en dehors des habitudes polies de cette époque.

C’était un homme, et, en se retournant, Bannière se trouva nez à nez avec cet homme.

– Eh ! laissez-moi donc passer, mort de tous les diables ! cria-t-il en essayant de pousser Bannière contre la muraille.

– Tiens, monsieur de Champmeslé ! s’écria Bannière.

– Tiens, mon petit jésuite ! s’écria Champmeslé.

Tous deux venaient de se reconnaître à la lueur du lumignon.

– Ah ! monsieur de Champmeslé ! fit l’un.

– Ah ! mon cher Bannière ! fit l’autre.

 

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– C’est donc vous ?

– Hélas ! oui, c’est moi.

– Mais où courez-vous comme cela ? quelque chose vous manque-t-il donc pour votre costume ?

– Ah bien oui, mon costume ! Je m’en moque pas mal, de mon costume !

– Il était cependant bien magnifique ! dit Bannière avec convoitise.

– Oui, dit mélancoliquement Champmeslé, si beau que c’est celui que je porterai en enfer.

– En enfer ! que voulez-vous dire ?

– Rien, laissez-moi passer.

– Mais on dirait que vous vous sauvez, mon cher monsieur.

– Je le crois bien que je me sauve.

– Mais la représentation ?

– Eh ! la représentation, voilà justement pourquoi je me sauve.

– Ah ! oui, je comprends.

 

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– Laissez-moi donc passer, je vous dis.

– Toujours vos idées ?

– Plus que jamais. Savez-vous ce qui m’arrive ?

– Vous m’épouvantez.

– Monsieur, dit Champmeslé avec des yeux hagards, j’ai dîné à midi, n’est ce pas ?

– Je vous crois, monsieur.

– Après dîner, j’ai fait ma sieste.

– Je vous approuve.

– Eh bien ! mon frère, pendant ma sieste...

Champmeslé regarda avec inquiétude de tous côtés.

– Pendant votre sieste... ? reprit Bannière.

– J’ai eu une vision aussi, moi.

– Oh !

– Une vision comme mon père et comme mon grand-père en ont eu chacune une.

– Mais quelle vision, mon Dieu !

– Seulement ma vision à moi était plus terrible

 

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encore que la leur.

– Comment cela ?

– Je me suis vu moi-même, mon cher frère...

– Vous vous êtes vu vous-même ?

– Oui, en enfer, sur un gril ardent, dans mon costume d’Hérode, retourné par un diable qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à monsieur de Voltaire. Oh ! c’était effrayant ! Laissez-moi passer, laissez-moi passer !

– Mais, mon cher monsieur de Champmeslé vous n’y pensez pas !

– Je ne pense qu’à cela au contraire, laissez-moi passer.

– Mais vous allez faire manquer le spectacle !

– J’aime mieux faire manquer le spectacle que d’être retourné, pendant l’éternité, sur un gril, en costume d’Hérode, par un diable ayant la ressemblance de monsieur de Voltaire.

– Mais vous perdez vos camarades !

– Au contraire, je les sauve, je me sauve et je sauve avec moi tous les malheureux qui se

 

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damnaient en venant nous voir. Adieu !

Et cette fois Champmeslé combina si bien la volonté avec le mouvement, qu’il fit faire à Bannière trois tours sur lui-même, et que pendant le second, il passa et disparut tout courant.

– Monsieur de Champmeslé ! monsieur de Champmeslé ! cria Bannière en le suivant pendant quelques pas.

Mais Bannière eut beau crier, Bannière eut beau le suivre, le comédien avait entendu des pas dans l’escalier qui conduisait au théâtre, et, au bruit de ces pas, il s’était élancé comme un daim qui sent la meute.

Bannière resta seul, stupéfait et confondu.

Mais ces voix, mais ces pas que Champmeslé avait entendus comme par intuition, commencèrent à retentir par les montées raboteuses.

Les pas se précipitaient et les voix criaient : – Champmeslé ! Champmeslé !

Il y avait des voix d’hommes et des voix de femmes.

 

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Tout à coup la porte de l’escalier donnant sur le couloir s’ouvrit, et l’on vit rouler une avalanche effarouchée d’acteurs et d’actrices en costumes tragiques, criant de toutes leurs forces, avec des gestes désespérés et des voix lamentables :

– Champmeslé ! Champmeslé !

Et toute cette cohue entoura Bannière en hurlant :

– Champmeslé ! Champmeslé !... avez-vous vu Champmeslé ?

– Hé ! messieurs, dit Bannière, certainement que je l’ai vu.

– Qu’en avez-vous fait alors ?

– Moi ! rien.

– Eh bien ! où est-il ?

– Il est parti.

– Parti ! s’écrièrent les femmes.

– Vous l’avez laissé partir ? dirent les hommes.

– Hélas ! oui, messieurs ; hélas ! oui,

 

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mesdames. Il vient de s’enfuir.

Bannière n’eut pas plutôt prononcé ce mot, qu’il fut enveloppé, saisi, tiraillé de dix côtés par dix mains, dont les unes étaient douces et charmantes, dont les autres étaient rudes et presque menaçantes.

– Il s’est enfui, il s’est enfui ! criaient acteurs et actrices ; le jésuite l’a vu s’enfuir. Monsieur le jésuite, est-ce bien vrai, est-ce bien sûr, que Champmeslé s’est enfui ?

Bannière ne pouvait répondre à tout le monde. Ceux qui l’interrogeaient eux-mêmes comprirent cette impossibilité. L’orateur de la troupe, celui qui, dans les grandes occasions, avait mission de haranguer le public, éleva la voix, demanda le silence, et le silence se rétablit.

– Ainsi, mon frère, demanda-t-il, vous avez vu partir Champmeslé ?

– Comme je vous vois, monsieur.

– Il vous a parlé ?

– Il m’a fait cet honneur.

– Pour vous dire...

 

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– Qu’il avait eu une vision.

– Une vision... une vision... Est-il fou ? Quelle vision ?

– Il s’est vu en damné sur un gril, retourné par monsieur de Voltaire costumé en diable.

– Ah ! oui, il m’en a parlé aussi.

– Et à moi aussi.

– Et à moi aussi.

– Mais enfin, où va-t-il ? demanda l’orateur.

– Hélas ! monsieur, je n’en sais rien.

– Quand reviendra-t-il ? demanda la duègne.

– Hélas ! madame, il me l’a laissé ignorer.

– Mais c’est affreux !

– Mais c’est indigne !

– Mais c’est une trahison !

– Il va manquer son entrée !

– Il va indisposer le public !

– Ah ! messieurs ! ah ! mesdames ! s’écria Bannière d’un air dolent propre à préparer son auditoire aux plus terribles révélations.

 

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– Eh bien ! quoi !

– Si j’osais vous dire toute la vérité.

– Dites, dites !

– Je vous affirmerais que vous ne reverrez pas monsieur de Champmeslé.

– Nous ne le reverrons pas !

– Ce soir du moins.

À ces mots, une clameur désespérée emplit le couloir, et gagna comme une traînée sinistre l’escalier du théâtre, d’où elle se répandit dans les corridors supérieurs.

– Mais pourquoi, pourquoi cela ? s’écriait-on de toutes parts.

– Mais, messieurs, je vous l’ai dit ; mais, mesdames, je vous le répète, dit Bannière : parce que monsieur de Champmeslé jouit d’une conscience timorée, et qu’il craint d’être damné s’il joue ce soir.

– Monsieur, dit l’orateur de la troupe, nous sommes mal placés ici pour parler de nos affaires ; on peut nous entendre. Le bruit de la

 

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fuite de Champmeslé peut se répandre avant que nous ayons pu parer à cette fuite. Faites-nous l’honneur, monsieur, de monter au foyer.

– Au foyer ! s’écria Bannière, au foyer des acteurs et des actrices !

– Oui ; vous nous donnerez tous les détails que vous ne pouvez nous donner ici, et peut-être même, monsieur, quelque bon conseil.

– Oui, oui, venez, dirent les femmes en s’accrochant aux deux bras de Bannière, tandis que le reste de la troupe se divisait en deux fractions, dont l’une le tirait en avant et dont l’autre le poussait par derrière.

 

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