Olympe de Clèves 1
Chapitre XIX
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
La vie de province
Le directeur du théâtre vint le surlendemain chez Olympe, que Bannière lui avait fait remarquer à la promenade.
Que notre lecteur ne se figure point qu’à cette époque que nous essayons de peindre, un directeur de théâtre fût l’autocrate que nous connaissons aujourd’hui, ayant son harem, sa police et ses estafiers.
Au dix-septième et au dix-huitième siècles, diriger un théâtre, c’était présider constitutionnellement aux destinées d’une entreprise soutenue par le talent réuni d’une douzaine d’artistes nomades, et parfois d’un poète attaché à la société.
Un directeur était donc purement et
300
simplement le premier des acteurs de son théâtre... pour la comptabilité.
Bannière avait assez vu de comédiens ; il avait assez entendu parler Olympe ; il avait assez de perspicacité naturelle et d’instinct bohémien pour savoir s’y prendre dans cette grande affaire d’affriander un chef d’entreprise théâtrale.
Il se garda bien de dire à celui-ci qu’Olympe était une actrice déjà connue. Il la peignit comme une fille de condition affolée du théâtre et prête à donner tête baissée dans les panneaux d’un directeur.
Il ne vanta point la distinction, la beauté, la personne d’Olympe ; il conduisit, comme nous l’avons dit, le directeur à la promenade, et lui montra Olympe.
Le directeur la vit, lui fut présenté, la salua, prit rendez-vous, et vint chez elle avant l’heure fixée pour l’entrevue, empressement qui, à juste titre, parut de bon augure aux deux amants.
Le directeur, habitué à des histoires pareilles à celles que lui avait contées Bannière, avait cru ce
301
qu’il avait voulu de son récit ; mais quand il eut été introduit dans l’intérieur splendide des deux jeunes gens ; quand il se fut établi dans le fauteuil moelleux qu’on lui présentait ; quand il se trouva au milieu des fleurs et des parfums du boudoir ; quand du boudoir il eut passé dans la salle à manger pour y prendre la collation ; lorsqu’il aperçut vaisselle plate, argenterie et cristaux ; lorsqu’il eut goûté les vins exquis et les confitures fines, il fut tellement ébloui qu’il supposa à l’instant même que la future débutante ne saurait pas faire le premier pas sur la scène.
Il forma donc le projet de s’enivrer avec les parfums, de s’égayer avec le vin vieux, enfin d’une bonne heure de félicités matérielles, et de remercier dans tous les sens, après l’entrevue, les généreux hôtes assez fous pour songer à battre les planches quand ils avaient de si bons tapis.
Mais Bannière et Olympe en savaient autant que lui ; ils le laissaient s’aventurer dans les suppositions, puis, au dessert, quand il fut bien à point, on le pria de vouloir bien accepter un échantillon du savoir-faire des nouveaux
302
aspirants aux parts de la société.
Le comédien, à cette proposition, se rengorgea, vida son verre, et préluda aux hostilités par un sourire dédaigneux.
Olympe vit le sourire, comprit le dédain, et, sûre de la victoire, elle attendit patiemment.
– Voyons, je vais donc vous donner la réplique, fit l’histrion d’une voix sonore. Que savez-vous ?
– Et vous ? demanda Bannière.
– Moi, je sais tout : je joue les premiers rôles. Choisissez donc votre meilleur morceau et tenez-vous bien.
– Savez-vous Hérode et Mariamne ? demanda Olympe de sa douce voix.
– Parbleu ! répliqua le comédien à moitié ivre.
– Eh bien ! dit Olympe, prenez au hasard.
– Et moi, dit Bannière, je soufflerai.
– Avez-vous la brochure ? demanda le directeur.
– Oh ! inutile, je sais la pièce par cœur.
303
– C’est bien, fit l’histrion. Je joue Hérode.
– Mon emploi, dit Bannière avec un sourire.
Le comédien ne s’inquiéta aucunement de l’observation de Bannière, et entonna son rôle d’une voix enrouée.
Olympe lui répondit.
Mais elle n’eut pas plutôt débité vingt vers que le vieux drôle ouvrit l’oreille.
– Oh ! oh ! fit-il.
– Quoi donc ? interrompit modestement Olympe ; est-ce que je me trompe ?
– Non, non, au contraire, allez toujours.
Et le comédien appuya ses coudes sur la table et fixa ses yeux ardents comme deux charbons sur Mariamne, qui reprit le fil de son rôle.
– Ah çà ! mais, dit-il, vous avez déjà joué la comédie, vous ?
– Quelquefois, oui, répondit Olympe.
– Où donc ?
– Par-ci, par-là, répliqua Bannière pour ne pas
304
mentir.
– Mais savez-vous que vous êtes tout simplement superbe ? mademoiselle ? hurla le vieil ivrogne au comble de l’admiration ; parole d’honneur ! vous me rappelez la Champmeslé.
– Vous avez joué avec elle ? demanda Olympe en souriant.
– Oh ! fit le directeur, j’étais employé au théâtre.
– Mais vous ? monsieur, dit-il en s’adressant à Bannière.
– Vous désirez m’entendre ?
– Oui.
– C’est trop juste.
Et d’une voix solide, avec ce geste effrayant qui appartenait particulièrement à l’école ancienne, Bannière reprit son entrée d’Hérode.
Le vieux comédien l’écouta dans un silence protecteur puis, allongeant les lèvres :
– Monsieur n’est point mal, dit-il, mais il a encore beaucoup à apprendre...
305
– J’apprendrai, dit Bannière.
– À étudier.
– J’étudierai.
– Pas mal ? releva Olympe, qui voulait secourir l’amour-propre offensé de son ami. – Allons, allons, mon bon ami, on voit bien que vous jouez le même emploi.
– D’ailleurs, fit observer Bannière un peu piqué, il ne s’agit ici que de madame, ce me semble.
– Vous vous trompez, mon ami, dit vivement Olympe, il s’agit au contraire de nous deux : qui m’aura vous aura, ou ne m’aura pas.
– Ah ! dit l’histrion, voici qui complique l’affaire.
– Vraiment ? fit Olympe.
– Oui, il faut que je consulte mes associés. S’il se fût agi de madame, je concluais seul, parce que notre premier rôle, la Catalane, n’est pas assez forte ; mais l’emploi de monsieur, diable ! c’est autre chose.
306
– Votre emploi ? dit Bannière.
– Notre emploi, soit, dit le vieux renard.
– Eh bien ! votre emploi ? insista Bannière.
– Notre emploi est déjà partagé en trois, et il faut que je consulte.
– Écoutez, dit Olympe, qui connaissait les comédiens par son long séjour avec eux ; nos bouteilles sont vides, c’est vrai, mais la cave n’est pas loin. Allez chercher ceux de vos associés dont le concours est indispensable ; amenez-les, nous nous entendrons mieux tous ensemble, et surtout nous nous entendrons plus vite que séparément. D’ailleurs, voici l’heure du dîner... nous dînerons.
Bannière, à ce moment, ouvrit une porte dérobée, par laquelle se glissa traîtreusement une telle odeur de rôt, un fumet si suave de volaille farcie, que le comédien convaincu s’échappa en respirant à longs traits l’émanation culinaire par des narines dont la dilatation démesurée signifiait : Je reviendrai.
Et il revint flanqué de quatre des importants de
307
la troupe, trois hommes et une femme.
Les trois hommes, râpés, pâles, débraillés, vieux comme leurs costumes : c’étaient le financier, le père noble et le premier valet.
La femme, de la taille d’Olympe, avec moins de distinction, et cette différence qu’Olympe avait les yeux bleus et que la femme avait les yeux noirs, qu’Olympe était blonde et que la femme était brune, qu’Olympe avait le teint blanc et rose, et que la femme avait le teint brun et mat ; en tout un véritable type catalan, auquel sans doute l’actrice devait son nom de la Catalane.
Joignez à cela des mains charmantes, et un corsage avec lequel le seul corsage d’Olympe pouvait lutter de richesse.
Olympe reçut tous ces gens-là en camarades, les mit à l’aise d’un seul mot, les installa à table, et comprit, sans se faire prier le moins du monde, cet argot de théâtre qui était cependant si loin de ses habitudes.
Elle demanda le nom et l’emploi de chacun,
308
plus souriante encore lorsqu’elle s’adressa à la femme que lorsqu’elle s’adressa aux hommes.
– La Catalane, répondit celle-ci en montrant une double et blanche rangée de petites dents.
Olympe recommanda la Catalane aux attentions de Bannière.
Le dîner fut des plus gais ; tout le monde s’y grisa, excepté Olympe, qui, en ramassant sa serviette au dessert, vit un des petits pieds de la Catalane sur le pied de Bannière, tandis que de l’autre elle agaçait celui du premier comique. Olympe rougit. Quelque chose comme la dent d’une vipère lui mordit le cœur. Mais en se relevant et en regardant l’innocent Bannière, elle s’aperçut à son visage calme qu’il n’avait pas conscience de son bonheur. Elle se contenta en conséquence de lui tendre la main, et Bannière se leva avec ardeur pour venir baiser cette main adorée.
Puis, sous l’influence de ce dîner, on dit des vers, on joua des scènes de tout genre. Enfin Bannière apporta une plume, de l’encre et du papier, et Olympe se rédigea un engagement que
309
signèrent les cinq associés.
Elle se donnait douze cents livres de fixe et un huitième dans les bénéfices pour elle et pour Bannière.
Cette modestie enchanta l’assemblée, et on se sépara en s’embrassant.
Olympe remarqua que la Catalane avait embrassé cinq fois Bannière.
De son côté, Bannière remarqua que les comédiens avaient embrassé dix fois Olympe.
Puis, quand tout le monde fut parti :
– Vous voyez bien, mon très cher, dit Olympe sans faire allusion à ce quintuple embrassement, et en s’attachant au succès de l’aventure, vous voyez bien que nous voilà sûrs de six mille livres par an à peu près.
– Oui, mais ils vous ont trop embrassée, dit Bannière.
Dernier mot qui prouva surabondamment à Olympe qu’elle aurait eu bien tort d’en vouloir à la Catalane.
310
À partir de ce moment, Olympe ne s’occupa plus que de ses rôles et de ses débuts, fixés au jeudi suivant par le conseil des six.
311
XX
Où un nouveau personnage paraît à l’horizon
Malheureusement, la prospérité est une de ces déesses à l’humeur difficile et au caractère inconstant dont aucun mortel ne peut se flatter de lier les ailes.
Opération problématique que nul conquérant, excepté César, n’a su pratiquer à l’égard de la victoire.
Or, il arriva que Olympe débuta ;
Qu’elle débuta heureusement, et dans une pièce d’auteur inconnu ;
Qu’elle fit grand bruit à propos de ce début, et que ce bruit amena la foule au théâtre ;
Que la foule venant au théâtre, le théâtre fit de copieuses recettes.
Il arriva enfin que monsieur et madame de
312
Bannière, on les appelait ainsi, produisirent sur les Lyonnais l’impression la plus favorable.
Ils devinrent donc célèbres, tandis qu’auparavant ils n’étaient qu’heureux.
Mais leur célébrité les conduisit naturellement à dépenser beaucoup plus d’argent qu’ils n’en dépensaient auparavant.
Il fallut recevoir, avoir un train extérieur, tandis que jusque-là la vie avait été murée.
La fin des louis arriva. Les recettes passèrent avec assez de difficulté de la bourse des associés dans celle de monsieur et madame de Bannière.
À la fin de chaque mois, c’étaient des contestations interminables. Au dire des associés, l’engagement d’Olympe et de Bannière était onéreux à la troupe.
À ces petites difficultés près, les choses allaient donc encore. À la fin de chaque mois, Bannière en était quitte pour montrer les dents, et les hommes payaient parce qu’il les avait solides, et les femmes payaient parce qu’il les avait blanches.
313
Seulement il arriva que, vers ce même temps, le roi tomba malade ; que sa maladie porta un coup sensible dans toutes les parties de la France ; que partout, à cette nouvelle, les réjouissances s’arrêtèrent, et que les théâtres étant la réjouissance par excellence, à mesure que les églises étaient plus fréquentées, les théâtres se trouvèrent plus déserts.
Les choses traînèrent ainsi pendant deux ou trois mois ; puis, après une agonie de misère, la troupe fit faillite.
L’acte de société fut déchiré du coup.
Puis, les théâtres ayant repris un peu de force avec la convalescence du roi, les associés, redevenus maîtres de la position, dictèrent à leur tour, à Olympe et à Bannière, des conditions par lesquelles il fallut passer.
On rouvrit.
Olympe avait repris l’habitude de jouer, et était rentrée au théâtre avec cette ardeur que mettent à leur travail les véritables artistes ; de son côté, Bannière avait mordu aux bravos, et, si
314
creuse que fût cette viande, comparée aux fins rôts qui avaient sollicité l’odorat de l’entrepreneur le jour de sa première visite chez Olympe, il la dévorait. Plutôt que de ne pas jouer, ils jouèrent donc au prorata honteux des appointements que l’association, franche communauté, accordait, dans son impartiale justice, en proportions égales, à l’artiste hors ligne et au cabotin vulgaire.
La gêne entra, le visage voilé, le pied incertain, dans le ménage de Bannière.
Les jours où Olympe ne jouait pas, où Bannière ne jouait pas, les deux amoureux se dédommageaient avec l’amour.
Mais Bannière s’aperçut des privations que s’imposait Olympe ; habituée au luxe, la gêne était pour elle un véritable malheur. Il vit ses yeux se cercler de noir, sa bouche pâlir, ses mains tomber languissantes à ses côtés.
Comme l’avait prédit Olympe à Bannière, il avait vécu vite et beaucoup appris en peu de temps. En un an, il avait accompli le périple de la vie. Il savait ce que pèse la joie dans un cœur, et
315
il savait surtout combien de joies une seule douleur peut faner.
Puis, de temps en temps, la jalousie, jalousie que rien ne motivait, mais, on le sait, les plus terribles jaloux sont ceux qui n’ont aucune raison de l’être ; puis de temps en temps, disons-nous, la jalousie mordait un petit coin du cœur de Bannière.
Cela arrivait quand Olympe, en scène, récoltait des bravos et des sourires. Lui, parfois, pendant ce temps, était inoccupé dans les coulisses ; il comptait alors les galants qui faisaient sonner autour de la belle leurs écus et leurs promesses.
Alors il frémissait que parmi tous ces plumets, sans cesse errants des avant-scènes aux coulisses, il ne se rencontrât un monsieur de Mailly avec ses rouleaux partout, ses valets partout, ses maisons, ses chevaux et son amour partout.
Si un pareil malheur lui arrivait jamais, que deviendrait-il, lui Bannière, atome boursouflé, géant grossi par ce microscope de l’âme qu’on appelle l’amour ?
316
Bien des fois, tandis que la femme adorable et adorée s’inclinait sous les fleurs et les bravos, Bannière se demandait comment étaient arrivés à se faire plus riches tous ces gens qui faisaient la roue autour d’elle.
Il se rappela qu’il avait lu quelque part cette maxime, qui, pour être mauvaise n’en est pas moins tentante.
« Ceux que la Providence oublie ont le droit d’essayer du hasard ; celui qui n’a pas Dieu pour lui serait bien bête de ne pas se faire l’ami du diable. »
Il se rappela toute une philosophie qu’il s’était faite dans les jours sombres de son noviciat, toute une théorie de libre arbitre qu’il s’était faite dans ses jours nuageux du théâtre.
Il se dit que pourvu qu’un homme disposât de sa peau, cet homme valait un autre homme ; que cette peau était un enjeu comme un autre ; que, un louis étant donné, un homme peut risquer de perdre ce louis, quitte à payer avec sa peau, s’il le perd, le deuxième louis qu’il n’a pas, pour rattraper le premier louis qu’il n’a plus.
317
Bannière prit donc le seul louis qui restât dans la maison et s’en alla le jouer.
Il gagna, comme toujours gagnent les novices. Un des axiomes qu’ignorait Bannière, parce qu’il était vrai peut-être celui-là, c’est que le diable n’a de tentations que pour les novices.
Avec son louis, Bannière gagna cinquante louis, qu’il apporta triomphant, et Olympe, stupéfaite, les trouva, en rentrant du théâtre, dans le tiroir de son chiffonnier, à la place du seul louis qu’elle avait laissé et qu’elle ne comptait plus revoir, ayant dit à mademoiselle Claire de le prendre pour couvrir sa dépense du lendemain et du surlendemain.
On comprend bien qu’un pareil début affrianda Bannière. Cependant, tant que durèrent les cinquante louis et qu’il n’eut point absolument besoin de jouer, il ne joua pas ; il est vrai que, tout absent qu’il fût de l’académie, le jeu ne cessait de lui trotter par l’esprit : en scène, il entendait le bruit de l’or, et se retournait ou négligeait sa réplique. Deux passions ne peuvent vivre à l’aise dans le cœur d’un homme, il faut
318
que l’une dévore l’autre. Le jeu dévora le théâtre ; Bannière fut sifflé et alla se consoler à l’académie.
Trois mois suffirent à faire de Bannière un pilier de tripot.
Cependant Olympe continuait de travailler pour ses associés ; elle travaillait pour les valets, elle travaillait pour les financiers, pour les pères nobles, qui s’achetaient du vin, du bois avec le prix de son travail ; elle travaillait pour la Catalane, qui, grâce à Olympe, outre ses petits profits hors du théâtre, empochait deux cents livres par mois, ce qui meublait sa toilette.
Tout au contraire, Olympe démeublait la sienne. Ce qui était l’aisance pour la Catalane était la médiocrité pour mademoiselle de Clèves. L’extérieur n’avait point cessé d’être confortable, mais l’abondance réelle avait disparu de la maison. Olympe se disait avec raison que le comble de la misère c’est l’abandon, et elle appela du monde dans cette maison qui agonisait, pour que le bruit du monde fît fuir la misère.
Elle appela du monde parce qu’elle voyait
319
Bannière s’éloigner, parce qu’elle se sentait seule, et que rappeler du monde c’était rappeler Bannière.
Elle espérait que Bannière serait jaloux, et qu’après que le joueur avait tué le comédien, l’amant tuerait le joueur.
La lutte était grave et la victoire douteuse. Bannière était devenu un joueur de profession ; il apportait à la pratique de ce métier tout ce qu’un homme intelligent met d’art à la réussite de tout ce qu’il entreprend ; il ne gagnait pas davantage qu’eût fait un autre, c’est vrai, mais il perdait moins.
Olympe aussi avait été jalouse. Pour Bannière, le jeu n’était peut-être qu’un prétexte à couvrir l’amour. Elle avait appelé mademoiselle Claire, et s’était fait apporter cet habit de cavalier sous lequel, si charmante, elle avait fui avec Bannière ; elle l’avait revêtu tristement, et, presque honteuse de ce qu’elle faisait, elle avait suivit son amant.
C’était bien au jeu qu’il allait. Olympe hésita un instant à l’y suivre ; puis, prenant son parti, elle s’élança derrière lui dans cet enfer.
320
Quand, pendant une demi-heure, cachée dans l’embrasure d’une fenêtre, elle eut vu ce que c’était que le jeu, elle s’enfuit pâle et troublée.
Aussi, lorsque Bannière revint, au lieu de l’accueillir avec cette mine froide des jours précédents, Olympe le prit par la main, le fit asseoir à ses pieds, et caressante comme une maîtresse, persuasive comme une mère :
– Vous venez de jouer, lui dit-elle.
– Eh, mon Dieu ! oui, dit Bannière.
– Vous avez perdu ?
– Non ! s’écria-t-il.
– Mais vous n’avez pas gagné ?
– Oh ! j’aurais dû gagner mille louis.
Et Bannière lui expliqua, avec la fièvre incessante au joueur, tous les coups qu’il eût dû gagner s’il n’avait pas eu la chance contre lui.
– Pauvre garçon ! dit Olympe après l’avoir écouté avec une attention mêlée d’une profonde pitié, tant d’émotions, de calculs, d’efforts et de souffrances !
321
Olympe était toujours la bonne, la tendre Olympe : les larmes lui montèrent aux yeux.
– Concluez, dit-il.
– Oh, mon Dieu ! fit Olympe, la conclusion sera bien simple. Vous jouez pour ne gagner ni perdre ; autant vaut ne pas jouer. Voyons, c’est dit : n’allez plus vous brûler le sang ; vous économiserez au moins votre vie.
Bannière allait s’écrier : C’est pour vous ! mais il se retint.
Bannière était toujours amoureux ; aussi était-il toujours généreux et discret.
Olympe ajouta :
– Nous n’avons point encore touché aux dernières ressources : nous avons des bijoux que nous pouvons vendre.
– Oh ! s’écria Bannière, avant les bijoux, il y a la vaisselle, ce me semble.
– La vaisselle ? oh ! non pas, dit Olympe. Je puis très bien sortir et m’habiller sans bijoux ; mais sans vaisselle, nous ne pourrions plus recevoir.
322
– Eh ! qui donc voulez-vous recevoir ? mon Dieu ! dit Bannière, qui n’étant jamais à la maison, et y revenant quand tout le monde était parti, ignorait que sa femme reçût.
– J’ai mon plan, dit Olympe. Vous ne resterez pas plus joueur que vous n’êtes resté comédien. Changer, pour vous, est une nécessité. De novice, vous vous êtes fait comédien ; de comédien, joueur ; de joueur, vous vous ferez homme du monde, homme d’épée peut-être ; que sais-je, moi ? et vous changerez ainsi jusqu’à ce que vous ayez atteint la dernière transformation, jusqu’à ce que vous soyez devenu papillon splendide.
– Hélas ! répondit Bannière, jusqu’à présent, pauvre Olympe ! je n’ai guère été pour vous que la chenille.
– Mon ami, dit Olympe, vous avez de l’esprit, de l’instruction, de la tournure, vous êtes un logicien distingué, vous parlez bien...
– Où diable tout cela me conduira-t-il, si je n’ai pas quelqu’un qui me pousse ?
– Justement, mon cher Joseph, quelqu’un vous
323
poussera.
– Et quel sera ce quelqu’un ?
– L’abbé d’Hoirac.
– L’abbé d’Hoirac ?
– Vous ne savez pas de qui je veux parler ?
– Ma foi ! non, à moins que ce ne soit de ce prestolet qui était fourré dans nos coulisses tous les soirs où vous jouiez, et qui me marchait toujours sur les pieds.
– Justement, c’est cela.
– Comment ! ce bonhomme toujours bourdonnant, papillonnant, chantonnant, qui a l’air d’un hanneton fou ?
– En effet, c’est assez ressemblant, dit Olympe en éclatant de rire.
– Comment ! il faut que je me fasse, pour avancer, protéger par cet avorton ?
– Ah ! pour cette fois, vous êtes injuste, Bannière : hanneton, oui ; avorton, non. L’abbé est, à tout prendre, un charmant poupin, et l’on voit bien que vous ne l’avez pas regardé.
324
– Mais en revanche, dit Bannière sans savoir comment il devait prendre l’insistance de sa maîtresse, on dirait que vous l’avez beaucoup regardé, vous.
– Allons, des niaiseries ! dit Olympe.
– Mais comment diable le connaissez-vous ?
– Comme je connais une foule de gens que vous ne connaissez pas. Tous les soirs vous allez au jeu, et tous les soirs l’abbé d’Hoirac vient passer son temps à jouer aux échecs avec moi.
Bannière hocha tristement la tête.
– Vous m’avez convaincu, dit-il, de l’inutilité de mes tentatives à l’académie. Demain je jouerai aux échecs avec monsieur l’abbé d’Hoirac.
– Et à ce jeu-là, cher ami, vous gagnerez au lieu de perdre : c’est moi qui en réponds.
– Mais c’est donc un homme bien parfait que cet abbé d’Hoirac ? dit Bannière piqué.
– Ce n’est pas un homme parfait, cher ami, attendu que la perfection n’est pas de ce monde. Mais comme, les jours où je ne joue pas, j’en suis réduite à la société de ma coiffeuse et à celle de
325
Claire, la société de ce hanneton fou, comme vous l’appelez, ne m’a point paru à dédaigner tout à fait.
– C’est drôle, dit Bannière, que je ne me sois jamais aperçu du mérite de monsieur l’abbé d’Hoirac. Il est vrai que je ne faisais attention à lui que lorsqu’il me marchait sur les pieds.
– Vous en revenez toujours, cher ami, à cette maladresse de l’abbé ; elle est bien naturelle, cependant. L’abbé est myope, si myope qu’il ne voit pas le bout de son nez. Comment voulez-vous qu’il voie ses pieds, qui sont bien autrement loin de ses yeux que le bout de son nez qu’il ne voit pas ?
– Vous avez raison, Olympe, dit Bannière, et la première fois que je rencontrerai l’abbé d’Hoirac, je le regarderai au visage.
– Eh bien ! vous verrez une jolie poupée, dit tranquillement Olympe en passant dans son boudoir.
– Et quand viendra monsieur l’abbé ? demanda Bannière. Sera-ce ce soir ?
326
– Non. Ce soir, je joue.
– Ce sera demain, alors.
– Oui, ce sera demain.
– Et à quelle heure ?
– À six heures, comme toujours.
– Très bien, madame.
Olympe regarda son amant de côté, haussa les épaules et se livra à sa femme de chambre.
327
XXI
L’abbé d’Hoirac
Le soir arriva, et avec le soir la société ordinaire de madame de Bannière.
Bannière ne s’était pas rendu, comme d’habitude, à l’académie. Il voulait absolument voir ce fameux abbé d’Hoirac dont il lui avait été tant parlé.
Il le vit apparaître à six heures sonnant ; c’était son heure.
Ce charmant abbé se fit annoncer du bas de l’escalier par deux valets d’abord, puis par une délicieuse odeur de muscadelle qui monta au premier étage quand l’abbé posa son pied sur le premier degré.
Derrière l’abbé venaient deux autres grands laquais portant un énorme plateau chargé de
328
fleurs, de rouleaux de musique et de pâtisseries.
L’abbé fit son entrée avec grâce ; il marchait, il est vrai, les bras étendus comme quelqu’un qui joue au colin-maillard, mais cette hésitation ne manquait pas d’un certain agrément.
Il avait une jolie figure rose et pleine, de grands yeux bordés de longs cils ; à ces yeux manquait l’éclair, mais la façon dont jouaient les paupières donnait à la prunelle tout le chatoiement et toute la transparence que le mouvement des doigts donne à la morne opale.
L’abbé fermait ses yeux et ouvrait ses lèvres, cachait sa prunelle et montrait ses dents ; il savait sourire assez spirituellement pour faire paraître malin son nez retroussé, qui n’eût paru que bête chez un gentilhomme de moins bonnes manières et surtout de moins bonne maison.
Fidèle à ses habitudes, il salua Olympe en lui baisant la main, comme une main se baisait à cette époque-là à Versailles, et, toujours par habitude aussi, il marcha des deux pieds sur les deux pieds de Bannière, qui le regardait de trop près.
329
– Monsieur de Bannière, le maître de céans, dit Olympe en se hâtant de présenter l’ex-novice à l’abbé pour couper court à la mauvaise humeur de l’un, et aider à la mauvaise vue de l’autre.
– Ah ! monsieur, mille pardons, s’écria l’abbé, je suis un bien malheureux homme.
– Je vous assure, monsieur, que vous ne m’avez fait aucun mal, dit Bannière.
– Eh ! non, monsieur, non, ce n’est point, en vérité, pour ma maladresse involontaire que je vous demande pardon.
– Mais alors pourquoi donc, monsieur ? dit Bannière, surpris et osant à peine essuyer ses boucles.
– Monsieur, c’est que je ne savais pas avoir l’honneur de vous voir, et que je m’étais permis d’offrir à madame de Bannière quelques fleurs et quelques sucreries.
– De fort belles fleurs et des sucreries qui me paraissent parfaites, dit Bannière.
– Soit, mais qu’il n’est pas convenable qu’un autre que vous offre à madame, s’écria l’abbé.
330
– Monsieur...
– C’est pourquoi, avec votre permission, mes deux laquais vont tout jeter par la fenêtre.
– Oh ! monsieur, dit Bannière, ce serait un meurtre.
– Jetez, jetez, dit l’abbé.
Les laquais obéirent et versèrent en effet par la fenêtre le plateau chargé des galanteries de leur maître.
Bannière fut fort étonné de cette action dont la splendeur le diminuait beaucoup.
Olympe se contenta de sourire. Elle avait suivi de l’œil les fleurs volant dans l’espace, et avait vu un papier se détacher du cœur de l’un des bouquets.
Bannière fit plusieurs révérences à cet abbé si poli et si fastueux à la fois, qui affecta de toujours parler et de toujours sourire. Il chanta des duos avec Olympe, il chanta des solos, il joua d’une viole que son laquais avait apportée, il fit enfin les frais de toute la soirée avec un empressement pour Bannière dont celui-ci était confus.
331
Quant à Olympe, elle bâilla fréquemment pendant toute cette soirée.
Fréquemment aussi elle donna ses belles mains à baiser au maître de céans ; en un mot, elle rassura Bannière comme une digne et honnête femme sait rassurer son amant.
Elle le rassura plus qu’elle n’aurait dû peut-être, car il est de certains cœurs dont la fidélité dépend toujours de la crainte ou de l’esclavage où on les tient.
Lorsque l’abbé eut papillonné pendant trois heures, lorsqu’il eut à l’envi brisé les cordes de sa viole et celles de sa voix :
– En vérité, madame, dit-il, il faudra que je vous fasse faire la connaissance d’un bien brave homme.
Et il se mit à rire.
– De quel homme voulez-vous donc parler ? demanda Olympe.
– À vous surtout, monsieur de Bannière, poursuivit l’abbé toujours riant.
– Quel homme ? demanda Bannière à son tour.
332
– Êtes-vous bien religieux, monsieur de Bannière ? demanda l’abbé.
– Moi ?
– Là !... bien scrupuleux ?
– Mais... modérément. Pourquoi cette question ?
– Ah ! c’est que le brave homme en question...
– Celui dont vous voulez nous faire faire la connaissance ?
– Oui... est un juif.
Et l’abbé continua de rire.
– Oh ! l’abbé, que dites-vous donc là ? fit Olympe. Un juif ! mais à quoi cela sert-il, mon Dieu ?
– Un juif brave homme ! dit Bannière avec un sourire un peu forcé. Il faut que vous soyez bien saint, monsieur l’abbé, pour avoir vu un pareil miracle.
– Si vous saviez la charmante perle qu’il m’avait vendue ce soir, et en vérité pour rien !
– Ah ! voyons, monsieur l’abbé ! dit Olympe
333
avec cet empressement enfantin que les femmes ont pour les bijoux.
– Je ne l’ai plus, dit l’abbé.
– Et qu’en avez-vous fait ? demanda Bannière. Cela peut-il se dire au moins devant une dame ?
– Eh ! mon Dieu ! dit l’abbé du ton le plus simple, je crois que je l’avais liée à l’un de ces bouquets, et il est bien probable qu’elle doit être quelque part, là, en bas, dans les ruisseaux.
L’abbé disait tout cela avec son même sourire charmant.
– Monsieur l’abbé est Gascon ou millionnaire, fit Olympe.
– L’un et l’autre, répliqua tranquillement l’abbé. Je disais donc que j’amènerais un jour mon juif, et s’il ne trouve pas moyen avec sa langue dorée de vous vendre pour dix mille écus en une heure, je veux perdre mon nom d’Hoirac, madame. C’est un homme sans pareil.
– Cette perle, pensait Bannière, cette perle ! Il y a donc des hommes qui sont assez riches pour jeter ainsi des perles par les fenêtres ? Au moins
334
Cléopâtre avait bu la sienne.
Et il regarda, non sans admiration cette fois, le nez retroussé de l’abbé.
Celui-ci fit la roue et sortit vers les dix heures.
– Vous trouverez peut-être, madame, dit-il à Olympe, que je vous quitte aujourd’hui de bien bonne heure, mais c’est que j’ai promis à la Catalane de la faire souper avec messieurs d’Abenas ; ce sont deux gentilshommes de mon pays qui me sont recommandés par leurs grands-parents et que je lance.
Et tandis qu’il disait ces mots, Olympe regardait avec satisfaction l’impassible figure de Bannière, qui eût donné mille gouttes de son sang pour que ce bavard fût parti et qu’il pût chercher la perle.
Mais avant lui, hélas ! la coiffeuse de madame avait entendu l’abbé.
Cette coiffeuse, oracle souverain et despotique, donnait souvent du dessous à Claire quand il s’agissait de haute politique théâtrale ; on l’admettait d’habitude à tous les conseils, et
335
quand elle n’y était pas admise, elle suppléait à cette omission en écoutant aux portes.
Ce fut donc assez pour elle d’entendre ce qu’avait dit l’abbé ; elle savait la rue déserte dès six heures. En cherchant, pourquoi ne trouverait-elle pas ?
Bannière l’avait vue sortir, bien que, en personne de théâtre, elle eût dissimulé sa sortie. Il comprenait, en se dévorant les poings, que, bien qu’il fit des vœux pour que l’abbé partit, il partirait, lui, toujours trop tard.
Ce qui nous fait penser qu’en effet Bannière fût parti trop tard, c’est que, le soir même, tandis que Bannière se déshabillait, la coiffeuse remit à Olympe une lettre qu’elle avait trouvée, disait-elle, dans la rue, et qui n’était autre que ce billet qu’Olympe avait vu voler de son côté, tandis que le bouquet volait du sien.
Cette lettre, peut-être, tant le cœur des femmes est bizarre ! cette lettre, peut-être, Olympe n’eût-elle point été fâchée de la lire, si la perle n’avait un peu gâté tout cela.
336
Tandis qu’elle lisait la lettre dans son cabinet, Olympe entendit Bannière qui ouvrait doucement la porte de sa chambre.
Olympe devina qu’il ouvrait cette porte pour descendre, et qu’il descendait pour chercher la perle.
Olympe prit de Bannière une mauvaise opinion.
– Où allez-vous, mon ami, demanda-t-elle en fourrant la lettre dans la poche de son peignoir.
– Moi ? dit Bannière. Nulle part. Je sortais.
– Vous sortiez comme cela, nu-tête, en voisin ? Et pourquoi faire sortiez-vous ?
– Pour prendre l’air, dit Bannière.
– Restez donc, mon ami, dit Olympe. En vérité, si l’abbé vous voyait ce soir dans la rue, il croirait que vous cherchez sa perle.
Bannière rougit comme si par la bouche d’Olympe il eût entendu parler sa conscience.
Il rentra dans sa chambre, se coucha, mais dormit mal. Toute la nuit il se tourna et se
337
retourna dans son lit : le pauvre Bannière rêvait perles et diamants.
Mais le lendemain Bannière alla trouver l’abbé sur la promenade, où chaque jour on le rencontrait.
Après les embrassades de rigueur et quelques égarements des pieds de l’abbé sur ceux de Bannière :
– Est-ce que vous n’étiez pas avec votre juif, tout à l’heure ? demanda ce dernier.
– Mais non.
– Bon ! c’est qu’il me semblait...
– J’étais avec l’ambassadeur de Sardaigne.
– Ah ! pardon, il n’y a que moi pour faire de ces bévues-là. Confondre un ambassadeur avec un juif !
– C’est que peut-être vous en avez besoin.
– De l’ambassadeur de Sardaigne ?
– Non, de mon juif.
– Eh bien ! je l’avouerai, puisqu’il est impossible de vous rien cacher, dit Bannière.
338
– Oui, le fait est que, malgré ma myopie, ou peut-être à cause de ma myopie, je suis assez clairvoyant. Voulez-vous par hasard l’adresse de ce juif, cher monsieur Bannière ?
– S’il vous plaît, vous me feriez grand plaisir.
– Jacob, rue des Minimes, en face le Saule d’or.
– Le Saule d’or ?
– Oui, un grand arbre en bois doré qui fait saillie sur une boutique de... de tabletier ; oui, je me rappelle les billes de billard et les tabatières.
– Merci !
– Vous voulez acheter quelque chose à madame de Bannière ?
– Oui, mais chut !
– Pardieu ! dit l’abbé.
Puis, comme il lui vint une idée subite :
– Avez-vous une chaise ? dit-il.
– Non, j’en prendrai une sur la place.
– Prenez la mienne.
339
– Oh ! monsieur l’abbé...
– Prenez donc, mon cher. Holà, mes porteurs !
Bannière se laissa pousser dans la belle chaise de l’abbé, qui fit un signe aux laquais.
Le mari emballé, l’abbé partit tout courant pour aller trouver la femme, qui répétait au théâtre.
Mais en tournant le coin d’une rue, il ressentit un choc violent qui lui fit d’abord pousser un cri de douleur.
Puis, ayant reconnu l’homme auquel il s’était heurté, l’abbé poussa un cri de surprise.
– Jacob ! Ah ! maroufle ! ne peux-tu donc regarder devant toi ?
– Pardon, monsieur l’abbé ; j’étais moi-même très préoccupé : je tournais l’angle d’une rue, et n’avais pas l’honneur de vous voir.
– Comment, tu n’avais pas l’honneur de me voir ?
– Non, monsieur l’abbé.
– Mais tu sais bien cependant que j’ai le
340
monopole de la cécité, drôle !
– Monsieur l’abbé m’excusera ; je n’ai point voulu marcher sur ses brisées, mais c’est ce coffre qui me courbait.
– Et qu’y a-t-il dans ce coffre ? de l’argenterie, j’en suis sûr.
– De l’argenterie, oui, monsieur l’abbé.
– Que tu vas vendre ?
– Non, au contraire, que je viens d’acheter.
– Va-t-en vite chez toi, malheureux ! je t’ai envoyé une pratique. Retiens-la le plus longtemps possible. C’est un gentilhomme de mes amis qui va racheter gros comme ce coffre. Tiens ! il est joli, ce me semble, ce coffre.
– Je crois bien ; regardez-le. En changeant le chiffre, ce coffre-là ferait bien votre affaire, monsieur l’abbé.
Et il haussa le coffre à la hauteur des yeux de l’abbé.
– Qu’est-ce que ce chiffre ? demanda l’abbé ; un O et un C ?
341
– Oh ! sans doute le chiffre de quelque amant qui aura donné ce coffre à l’actrice.
– À l’actrice, dis-tu ? C’est donc à une actrice que tu as acheté ce coffre ?
– Oui, monsieur l’abbé, c’est à madame Bannière.
– Oh ! Jacob, que m’annonces-tu là ? Comment ! madame Bannière vend son argenterie ?
– Comme vous voyez, monsieur l’abbé.
L’abbé prit le coffre des mains du juif, et faillit le laisser tomber, tant il était lourd.
– Combien as-tu acheté cela ? demanda l’abbé. Voyons, ne mens pas.
– Deux cents pistoles, monsieur l’abbé.
– Misérable ! tu as volé moitié : il y a pour quatre cents pistoles d’argenterie dans ce coffre. Fais porter ce coffre-là chez moi.
– Vous l’achetez ?
– Trois cents pistoles.
– Trois cents pistoles, monsieur l’abbé, ce
342
n’est guère ; vous avez vous même estimé le coffre à quatre cents.
– Impudent coquin ! dit l’abbé, je te donne cent pistoles de bénéfice de la main à la main, et tu n’es pas content ?
– Oh ! les temps sont si mauvais !
– Allons, porte ce coffre chez moi.
– J’y vais, monsieur l’abbé.
Et le juif fit un mouvement pour s’éloigner.
– Mais auparavant, attends.
– J’attends, monsieur l’abbé ; et le juif s’arrêta.
– Dis-moi comment tu as fait connaissance de cette dame.
– Par sa coiffeuse.
– Ah ! il y a une coiffeuse ! je ne l’avais pas encore vue ; il est vrai que je ne vois rien. Retiens mon ami bien longtemps. Va !
Et il s’achemina vers le théâtre en disant : Juif, coiffeuse, mari, argenterie vendue, bijoux
343
achetés ; tout cela va comme sur de petites roulettes.
344
XXII
La bague de M. de Mailly
Bannière n’avait rien à acheter chez le juif Jacob ; mais il avait beaucoup à y vendre.
Il vendit tous les joyaux qu’Olympe lui avait donnés, et même tous ceux qu’il avait donnés à Olympe.
Il en vendit pour cinq cents louis, qu’il mit dans sa poche.
Il avait trouvé un jeu, un jeu sûr, une martingale entrecoupée, infaillible ; mais, pour la nourrir avantageusement, il eût fallu pouvoir disposer de huit cents louis, et Bannière n’en avait que cinq cents.
Avec huit cents louis il eût pourtant été assuré de gagner deux millions.
Bannière, réduit à douze mille livres, soupirait
345
en songeant qu’il ne gagnerait pour sa chère Olympe qu’une misérable somme de onze cent mille livres.
C’était peu de chose, mais enfin, si peu que ce fût, avec de l’économie, ces onze cent mille livres feraient bien aller le ménage, sans abbé, sans coiffeuse et sans associés au théâtre, durant un lustre ou deux.
Avant l’invention du calcul décimal, c’était ainsi que l’on comptait.
Bannière se disait qu’après tout onze cent mille livres sont un joli denier, qu’en or cela tiendrait à peine dans dix chapeaux d’abbé, qui sont les plus grands de tous les chapeaux.
Quand il aurait gagné cet or, ce qui était la moindre chose, attendu que son calcul ne pouvait pas manquer, il le mettrait sur le dos d’un commissionnaire robuste, de deux au besoin, ferait porter les sacs dans la chambre d’Olympe, les éventrerait pendant son absence, en joncherait le tapis, et lui ferait tremper ses jolis pieds nus jusqu’à la cheville dans ce bain froid aux ondes fauves.
346
Il y avait, ce soir-là, nombreuse société à l’académie ; Bannière s’assit distraitement à la première place qu’il trouva ; son sac de louis était sous sa main.
Il prit une carte et se mit à piquer son jeu.
Tous ses calculs faits, il commença de jouer.
Les calculs étaient bons, à ce qu’il paraît, Bannière gagna.
Au moment où il tirait une vingtaine de louis de son côté, un joyeux cri de femme attira son attention. Il regarda, et reconnut la Catalane qui pontait en face de lui et contre lui.
Cette femme riait en gagnant, elle riait en perdant, elle riait toujours.
C’était absolument comme l’abbé ; seulement elle riait plus haut que lui.
Bannière gagnait toujours, la Catalane pontait toujours. Bannière gagnait déjà une cinquantaine de mille livres, la Catalane avait perdu jusqu’à son dernier louis.
Elle emprunta dix louis à son voisin, juste comme fait la soustraction, et continua de perdre
347
ses dix louis avec la même gaieté.
Puis dix autres louis qu’elle perdit encore tandis que Bannière gagnait toujours.
Dépitée, elle changea de place et vint poser ses deux mains potelées sur les épaules de Bannière, qui ne fit même pas attention à elle.
Elle l’agaça, elle le lutina, elle l’embrassa.
Mais Bannière était froid comme les pièces jaunes que le banquier poussait tristement vers lui avec son râteau.
Il vint un coup sur lequel comptait Bannière pour gagner trois cents louis.
Il comptait que c’était la noire qui devait sortir, et il jouait sur la noire.
Ce fut la rouge qui sortit.
La Catalane éclata de rire.
Bannière la regarda de côté.
– Vous me dérangez, ma chère, dit-il avec humeur ; prenez garde, je vous prie.
Le coup suivant il perdit encore.
348
C’étaient six cents louis en deux fois.
Il doubla, et perdit sur un coup qu’il regardait comme immanquable.
Secouant alors ses épaules pour en chasser les mains de la Catalane :
– Au diable ! dit-il ; vous m’apportez votre mauvaise veine !
La belle fille offensée recula d’un pas.
Bannière perdit encore deux fois. C’était inouï de guignon.
Il lui restait cent louis : il les risqua d’un seul coup, et les perdit comme les autres.
– Prêtez-moi un louis, dit-il fort pâle à la comédienne.
– Un louis ? dit celle-ci ; mais s’il me restait un louis, je le jouerais. Il y a une demi-heure que je n’ai plus un sou.
Bannière se leva, le front livide, le visage ruisselant, la tête perdue, et sortit de la salle pour respirer.
Sa tête était brûlante. Il rentra chez Olympe,
349
qui l’attendait à sa fenêtre.
À la façon dont Bannière avait repoussé la Catalane, on l’eût cru amoureux passionné d’Olympe.
À la façon dont il reçut les questions d’Olympe, on l’eût cru amoureux de toute autre femme.
Ce que voyant, Olympe lui demanda avec sa douceur accoutumée :
– Auriez-vous soif, mon ami ?
– Soif ! et pourquoi cela ? demanda Bannière criant comme un furieux. Suis-je donc un ivrogne ?
– Les joueurs ne sont pas ordinairement des ivrognes, répondit Olympe ; mais ils jouent, et en jouant ils s’altèrent, surtout lorsqu’ils perdent. Vous avez perdu, n’est-ce pas ?
Bannière se laissa tomber sur une chaise, et prenant sa tête à deux mains :
– Oh ! vous le savez bien ! dit-il.
Olympe fit un signe à mademoiselle Claire,
350
qui sortit.
Quant à la coiffeuse, qui était dans le cabinet de toilette, elle se tint coite, de sorte que sa maîtresse oublia qu’elle était là.
Après les paroles qui avaient été échangées entre les deux amants, il y eut un silence.
Ce silence pesait à Bannière, et cependant il n’osait le rompre.
Il prit un terme moyen ; il se leva et marcha par la chambre.
– Combien avez-vous perdu ? demanda Olympe avec calme.
– Soixante mille livres ! dit Bannière exaspéré, et qui ajoutait à l’enjeu la somme gagnée, faisant une seule perte du tout.
– Oh ! oh ! fit Olympe ; où diable avez-vous pris soixante mille livres ? et si vous les aviez, pourquoi les jouer, je vous le demande ? C’est si beau soixante mille livres ! J’en sens tout le mérite, moi qui, aux jours de ma plus grande fortune, n’en ai eu que la moitié.
– Bon ! criait Bannière sautant sur le prétexte,
351
dites-moi des duretés, reprochez-moi de vous avoir ruinée !
– Je ne le fais pas, mon ami ; mais quand je le ferais, peut-être n’aurais-je pas si grand tort, surtout si ce reproche pouvait vous corriger.
– Eh ! madame, répliqua Bannière en pleurant de rage, quand vous serez trop malheureuse, monsieur l’abbé d’Hoirac vous consolera ; quand vous vous trouverez trop pauvre, monsieur l’abbé d’Hoirac vous enrichira !
Olympe fit entendre cette petite toux sèche qui, chez les gens nerveux, est ordinairement le symptôme d’une violente irritation contenue par la volonté seule.
– Pourquoi monsieur l’abbé d’Hoirac ? demanda-t-elle.
– Parce qu’il est encore venu ce soir.
– À quoi voyez-vous cela ?
– Je ne le vois pas, je le sens aux parfums qui empestent l’air.
Et Bannière ouvrit une fenêtre et une porte.
352
– Il est curieux, dit Olympe en riant, que vous vous en preniez à ce pauvre abbé d’Hoirac d’avoir perdu soixante mille livres. Et, à propos, vous ne m’expliquez pas où vous pouvez avoir pris tant d’argent ?
– Madame ! s’écria Bannière, si jamais l’abbé d’Hoirac remet les pieds ici...
– Des menaces, je crois ! fit Olympe avec une majesté qui terrifia Bannière.
Et elle se leva.
– Mon ami, dit-elle, vous ne savez pas ce vous dites ; la perte vous a totalement brouillé le cerveau.
– Madame !
– Vous reste-t-il quelque chose à jouer ?
– Oh ! murmura-t-il, elle croit que c’est le jeu ! elle ne comprend pas que je suis jaloux !
Olympe n’avait pas entendu.
– Je comprends, dit-elle ; il vous faut quelque chose à jouer ou à briser. Faut-il que je vous laisse briser mon cœur ? Non, Bannière, j’aime
353
mieux perdre ma dernière perle que ma dernière illusion. Je vous offrirais bien mon argenterie, mais je l’ai vendue aujourd’hui même pour payer un semestre de notre loyer.
– Eh bien ! alors ? demanda Bannière.
– Alors, il me reste la bague de monsieur de Mailly. C’est le dernier souvenir d’un homme qui m’a beaucoup aimée, adorée parfois, jamais offensée. Cette bague, j’ai refusé de vous la donner ; mais aujourd’hui je vous l’offre. Prenez-la donc, et, en échange, accordez-moi la tranquillité.
C’était à propos de cette bague, on se le rappelle, qu’avait eu lieu la première querelle de jalousie qui eût divisé les deux amants.
– Non ! s’écria Bannière ! arrêtant la jeune femme qui se levait pour mettre à exécution l’offre qu’elle venait de faire ; non !
– Si fait ! si ! répliqua la jeune femme.
– Non ! chère Olympe ; non ! dit Bannière en s’attachant à elle ; non ! je vous en conjure ! ne cherchez pas cette bague !
354
– Pourquoi pas ? insista Olympe ; elle vaut cent louis ; vous les jouerez, vous les perdrez, et vous aurez la satisfaction d’avoir perdu soixante-deux mille quatre cents livres, comme un cordon bleu.
Et en disant ces mots, elle se débarrassait de Bannière et allait à son coffret, malgré les pressantes sollicitations de celui-ci, malgré ses efforts pour la retenir, et ses mots entrecoupés qu’elle ne voulait pas entendre.
Olympe avait de la volonté et de la vigueur ; elle repoussa une seconde fois le jeune homme et ouvrit son coffre.
Bannière laissa échapper un cri étouffé.
Olympe, sans plus s’inquiéter de ce cri qu’elle ne s’était inquiétée du reste, appuya sur le ressort qui fermait le double fond, et la cachette s’ouvrit.
Elle était vide.
Sa surprise, sa pâleur, l’éclair étrange qui jaillit de ses yeux et se modifia pour arriver jusqu’à Bannière en passant de la fureur au mépris, ce sont là de ces nuances que le peintre,
355
que le poète ne peuvent rendre. Ces sortes de spectacles se voient quelquefois, mais ne s’analysent jamais.
Olympe laissa retomber le couvercle du coffre, et sur le couvercle du coffre sa main.
Puis peu à peu son regard se désarma ; quelque chose venait de mourir en elle.
Bannière se précipita à ses genoux, qu’il saisit et qu’il embrassa en pleurant.
– Pardon, Olympe, dit-il, pardon ! j’ai pris la bague, comme j’ai pris vos autres bijoux, comme j’ai pris les miens ; d’ailleurs, je n’aimais pas cette bague, elle me rendait la vie insupportable, car la jalousie est plus insupportable que la misère.