Olympe de Clèves 1

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 5 · partie 1/3

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Olympe de Clèves 1

Chapitre IX

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Le foyer

 

Bannière, il faut le dire à sa louange, Bannière résista héroïquement ; mais malheureusement il n’était pas le plus fort, et on le traîna ou plutôt on l’apporta dans le foyer comme preuve de la fatale nouvelle.

Alors, devant toute la troupe déjà prête pour le spectacle, force fut à Bannière de raconter une seconde fois, non seulement tout ce qui s’était passé dans le couloir des artistes il y avait dix minutes, mais encore, comme préface indispensable au grand événement qui venait de s’accomplir et qui mettait le désespoir dans la troupe comique, la visite que Champmeslé avait faite la veille à la chapelle du noviciat, et la conversation qui en avait été la suite.

Ce récit, fait avec une émotion facile à

 

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comprendre pour ce novice fiévreux de sa fuite, embrasé du feu des quinquets, enivré du toucher, des parfums et du souffle des dames de la comédie, qui, depuis un instant, lui faisaient une atmosphère près de laquelle celle de l’enfer tant redouté de Champmeslé était une brise de Laponie, ce récit produisit un effet lugubre sur l’assemblée.

– Allons, décidément la recette est perdue ! s’écria l’orateur de la troupe en laissant tomber ses bras avec désespoir.

– Nous sommes ruinés ! dit le premier grime.

– Le théâtre va fermer ! dit la duègne.

– Et toute la ville qui est dans la salle ! s’écria la suivante de Mariamne, jeune soubrette de dix-huit ans qui paraissait connaître toute la ville.

– Et monsieur de Mailly qui nous a envoyé une collation en nous prévenant qu’il viendrait la manger avec nous ! reprit l’orateur.

– Et Olympe qui n’a plus d’Hérode ! dit le premier grime.

– Est-ce qu’elle ne sait pas ce qui arrive ?

 

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– Non ; elle est encore dans sa loge : elle achève de s’habiller. Tout à l’heure, en passant même, j’ai entendu Champmeslé lui crier : Bonsoir !

– Eh ! prévenons-la, dirent quelques voix de femmes oubliant l’amour propre personnel au milieu de ce grand désastre public.

Et il se fit un grand mouvement de gens qui se précipitèrent tous ensemble vers la porte.

Bannière, un moment délaissé, profita de cet abandon pour se ranger modestement dans un coin.

Au même moment, la foule qui se pressait devant la porte s’écarta.

– Qu’est-ce ? qu’y a-t-il ? que veut-on ? dit en apparaissant sur le seuil du foyer une jeune femme d’une exquise beauté, qui, revêtue d’un magnifique costume de reine, avec des paniers de dix pieds de circonférence et une coiffure d’un pied de hauteur, s’avançait majestueusement, suivie de deux dames d’honneur qui portaient la queue de son manteau.

 

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Elle avait les yeux noirs, plus noirs encore sous sa poudre, les joues pleines et d’une coupe ovale, roses sous son rouge, des dents bleues comme la porcelaine, tant elles étaient diaphanes, et puis des lèvres savoureusement rouges et sensuelles, un bras et une main de reine orientale, un pied d’enfant.

Bannière, en la voyant, chercha l’appui du mur ; s’il ne l’eût trouvé derrière lui, il tombait comme il était tombé dans la salle des méditations. C’était la seconde fois dans cette journée que la splendide beauté de cette femme le foudroyait.

– Il y a, ma pauvre Olympe, dit l’orateur de la troupe, il y a que tu peux remonter dans ta loge et te déshabiller.

– Me déshabiller ! Et pourquoi cela ?

– Parce que nous ne jouerons pas ce soir.

– Hein ? fit-elle avec la fierté d’une cavale ; nous ne jouerons pas ce soir ! Et qui nous empêchera de jouer, s’il vous plaît ?

– Regarde autour de toi, chère amie.

 

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– Je regarde.

Et effectivement les yeux d’Olympe firent le tour du foyer, embrassant dans la circonférence parcourue par leur rayon visuel Bannière comme les autres, mais ne s’arrêtant pas plus à Bannière qu’aux autres.

Seulement, quand ces deux étoiles passèrent devant le novice, chacune jeta un rayon.

L’un de ces rayons alla enflammer le cerveau ; l’autre alla brûler le cœur.

– Sommes-nous tous là ? demanda l’orateur.

– Mais oui, tous, il me semble, répondit négligemment Olympe.

– Regarde bien, un de nous manque.

Les yeux d’Olympe se reportèrent de son corsage, où elle rajustait une dentelle, sur la société qui l’entourait.

– Ah ! oui, dit-elle, Champmeslé. Où est donc Champmeslé ?

– Demande à monsieur, dit l’orateur.

Et il prit le novice par le poignet et par

 

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l’épaule, et le poussa en face d’Olympe.

C’était un curieux spectacle que cet élève jésuite, tout squalidement noir, mis en présence de cette reine de beauté dorée et pâle.

Les lèvres du jeune homme tremblèrent, mais inutilement ; elles ne purent articuler un son.

– Eh bien ! parlez donc, monsieur ! lui dit impérieusement Olympe.

Et elle le fascina d’un regard.

– Madame, balbutia Bannière en passant du rouge foncé à la pâle lividité d’un mort, madame, excusez-moi ; je ne suis qu’un pauvre étudiant religieux, et je n’ai pas l’habitude de voir ce que je vois en ce moment.

L’orateur mit Olympe au courant de tout ce qui venait de se passer, et cela en quelques mots.

– Et c’est vrai ce que vous me racontez là ? dit-elle.

– Demande à monsieur.

Elle se tourna vers Bannière, et l’interrogea de son regard de reine.

 

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– C’est vrai, fit Bannière en s’inclinant comme si la faute de Champmeslé pesait sur lui.

Olympe demeura muette et pensive un moment, les sourcils froncés, mais toujours distraitement attachés sur Bannière.

Puis, tout à coup, avec une irritation intérieure qui allait croissante :

– Mais non, non, dit-elle, le départ de Champmeslé ne doit pas, ne peut pas faire manquer la représentation.

Chacun la regarda d’un air étonné.

– Non, dit-elle, non ; il est impossible que je ne joue pas ce soir, et je jouerai.

– Toute seule ? dit l’orateur.

– Mais il ne me manque que Champmeslé, ce me semble ?

– C’est bien assez. Qui jouera Hérode ?

– Eh bien ! s’il le faut...

– Quoi ?

– On lira le rôle, dit Olympe.

 

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– À une première représentation lire un rôle ! mais c’est impossible !

– Voyons, voyons, continua Olympe, pas de temps à perdre, le public attend et va s’impatienter.

– Mais, murmurèrent plusieurs acteurs, on ne peut lire un rôle de cette importance ! Quand on va annoncer au public que le rôle d’Hérode sera lu, le public redemandera son argent.

– Il faut cependant que je joue ce soir ! s’écria Olympe ; il le faut !

– Pourquoi ne ferait-on pas une annonce ? Pourquoi ne prétexterait-on pas une indisposition ? Avec cette annonce on gagnera une demi-heure, et pendant cette demi-heure on courra après ce damné dévot ; on le ramènera de gré ou de force, dût-on le garrotter ; on l’habillera malgré lui, on le poussera sur la scène. Voyons, une annonce ! une annonce !

– Mais si on ne le rattrape pas ? hasarda une voix.

– Eh bien ! le public sera prévenu. On lui dira

 

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que l’indisposition s’aggrave. On le rattrapera demain dans la journée, et nous aurons demain le succès que nous devions avoir aujourd’hui. Avec l’assurance d’une représentation pour demain, peut-être le public ne redemandera-t-il pas son argent et se contentera-t-il de contremarques.

– Non, dit Olympe, non ; ce n’est pas demain que je veux jouer, c’est aujourd’hui ; ce n’est pas demain que je veux avoir un succès, c’est ce soir. On lira le rôle aujourd’hui, ou je ne jouerai pas demain.

– Mais tes raisons, enfin ? demanda l’orateur.

– Mon cher, dit Olympe, mes raisons sont à moi ; si je vous les donnais, peut-être ne les trouveriez-vous pas bonnes, tandis que moi je les trouve excellentes. Je veux jouer aujourd’hui, aujourd’hui, aujourd’hui !

Et sur cette volonté exprimée, comme on le voit, de façon péremptoire, Olympe se mit à battre le parquet du pied et à déchiqueter son éventail, avec ce tremblement pressé qui, chez les femmes nerveuses, dénote l’approche d’une crise terrible.

 

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Bannière avait suivi chacun des mouvements de la belle reine ; ses yeux la dévoraient, son souffle était suspendu à chacune de ses paroles, et cette irritation nerveuse qu’elle éprouvait, Bannière la ressentait par sympathie.

– Mais, messieurs, dit-il, vous voyez bien que cette dame va se trouver mal, s’évanouir, mourir de chagrin peut-être, si vous ne lisez pas le rôle d’Hérode. Mon Dieu ! mais lisez-le donc, ce rôle ! Est-ce si difficile de lire un rôle ! Ah ! si je ne devais pas être jésuite ! ah ! si je n’étais pas novice !

– Eh bien ! si vous n’étiez pas novice, demanda l’orateur, que feriez-vous, voyons ?

– Je le jouerais, parbleu ! s’écria Bannière emporté par l’émotion que lui causait l’impatience croissante de la belle Olympe.

– Comment ! vous le joueriez, vous ? demanda l’orateur. Allons donc !

– Pourquoi pas ! dit fièrement Bannière.

– Il faudrait le savoir, d’abord.

– Oh ! s’il n’y avait que cela, je le sais.

 

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– Comment ! vous le savez ? s’écria Olympe.

– Non seulement le rôle d’Hérode, mais tous les rôles de l’ouvrage.

– Vous savez le rôle d’Hérode ? répéta Olympe en faisant un pas vers Bannière.

– Et la preuve, dit Bannière en étendant le bras et en marchant comme on marchait alors dans la tragédie, la preuve, c’est que voici l’entrée d’Hérode.

Et il se mit à déclamer :

 

Eh quoi ! Sohême aussi semble éviter ma vue ;

Quelle horreur devant moi s’est partout

/ répandue ?

Ciel ! ne puis-je inspirer que la haine et

/ l’effroi ?

Tous les cœurs des humains sont-ils fermés pour

/ moi ?

En horreur à la reine, à mon peuple, à

/ moi-même,

 

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À regret sur mon front je vois le diadème.

Hérode, en arrivant, recueille avec terreur

Les chagrins dévorants qu’a semés sa fureur.

Ah ! Dieu !

 

Tous les comédiens ébahis entouraient Bannière, qui eût été jusqu’au bout de la scène si Olympe ne l’eût interrompu en criant : – Il le sait ! il le sait !... et les acteurs en applaudissant.

– Eh bien ! s’écria l’orateur, voilà une chance.

– Mon cher monsieur, dit Olympe, il n’y a pas un instant à perdre ; mettez bas cette affreuse robe de jésuite qui vous rend laid à faire peur ; passez le costume d’Hérode, et en scène, vite ! vite !

– Mais, madame...

– Vous avez la vocation, mon jeune ami, continua Olympe, c’est tout ce qu’il faut ; le reste viendra après.

– Sans compter, dit l’orateur, que vous ne trouverez jamais si bonne occasion de débuter.

 

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– Allons ! continua Olympe, vite une annonce, vite les habits de Champmeslé. Regardez-le donc ! Mais c’est qu’il est très bien, ce garçon ; ce n’est pas une tête de veau comme Champmeslé. Voilà un roi d’Orient, à la bonne heure ! voilà un physique ! voilà une voix ! Oh ! vite ! vite !

Bannière poussa un cri d’indicible terreur. Il sentait qu’en ce moment le destin de toute sa vie se décidait. Il voulut résister, Olympe lui prit les mains. Il voulut parler, Olympe lui appliqua ses doigts rosés sur les lèvres. Enfin, étourdi, ivre, fou, il se laissa emporter par les habilleurs, qui firent de lui en dix minutes un roi Hérode, dans la loge même de Champmeslé.

Et Olympe, à la porte de cette loge, pressait les costumiers, pressait les coiffeurs, soutenait sa séduction par de nouvelles paroles, et ne cessait de trépigner en disant : – Allons ! allons !

Bannière, dépouillé pièce à pièce, vit jeter dans un coin sa défroque de jésuite, et dix minutes après sortit de sa loge splendide, radieux, réellement beau, transfiguré, superbe comme la

 

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reine, qui acheva de le corrompre en l’embrassant.

À partir de ce moment, Bannière, subjugué, vaincu, dompté, ne prononça plus un seul mot ; il appuya ses deux mains sur son cœur en révolte, et se laissa conduire dans les coulisses, où il arriva pour entendre l’annonce suivante que l’orateur était en train de faire au public :

– Messieurs, notre camarade Champmeslé, qui, pendant la journée, avait donné quelques signes d’indisposition, s’est trouvé pris d’un refroidissement subit. L’indisposition est assez grave pour que nous manifestions notre crainte de le voir perdu pour nous et pour le théâtre. Par bonheur, un de nos amis, qui sait le rôle, veut bien se charger de le dire à sa place, pour ne pas faire manquer le spectacle ; mais comme il n’a jamais joué sur aucun théâtre et n’était aucunement préparé à ce début, il réclame toute votre indulgence.

Par bonheur pour le débutant, Champmeslé n’était pas adoré du public ; aussi la salle tout entière, qui avait bien senti qu’il se passait de

 

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l’autre côté de la toile quelque chose d’extraordinaire, éclata-t-elle en applaudissements.

Ces applaudissements duraient encore que, pour ne pas laisser refroidir l’enthousiasme des spectateurs, les trois coups retentirent et que la toile se leva au milieu d’un silence profond et d’une attente générale.

Expliquons maintenant pourquoi mademoiselle Olympe de Clèves tenait si opiniâtrement à jouer ce soir-là Hérode et Mariamne.

 

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X

 

Olympe de Clèves

 

Mademoiselle Olympe de Clèves, que, dans la troupe comique, on appelait Olympe tout court, cette belle personne que nous avons déjà vue apparaître deux fois, la première dans la rue, à la suite de la procession d’Hérode et Mariamne, la seconde sur le seuil du foyer, et qui, à chaque apparition, avait produit une si vive impression sur Bannière ; Olympe de Clèves était une fille de qualité, qu’un amant mousquetaire avait enlevée de son couvent en 1720, c’est-à-dire lorsqu’elle avait à peine seize ans.

Ce mousquetaire, après avoir gardé une fidélité d’un an à sa maîtresse, ce qui était presque inouï dans les fastes de la compagnie, l’avait quittée un beau matin, et on ne l’avait plus revu.

 

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Olympe, alors, seule, abandonnée, sans avenir, n’osant rentrer dans sa famille et ne voulant pas retourner au couvent sans dot, avait vendu le peu de bijoux qui lui restaient, et, après un an d’études, elle avait débuté sur un théâtre de province.

Elle était si belle qu’elle fut sifflée.

Olympe comprit que lorsque la nature avait tant fait pour une femme, il fallait que, de son côté, l’art fît beaucoup pour elle. Elle se mit à travailler, sérieusement cette fois, et au bout d’un an, en changeant de théâtre, elle se faisait applaudir pour son talent, après s’être fait, comme nous l’avons dit, siffler pour sa beauté.

Peu à peu, et de troupe en troupe, Olympe avait monté jusqu’aux théâtres de grande ville, et, problème vivant pour les amoureux comme pour les financiers, elle jouissait d’une double réputation de bonne comédienne et de femme sage.

Ce n’était pas qu’Olympe fût d’un naturel vertueux, mais d’après un homme, elle avait appris à haïr tous les hommes ; et comme les

 

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blessures sont plus profondes dans les cœurs plus tendres, une blessure vivait saignante encore après cinq ans au cœur de la belle délaissée.

Abbés, officiers, financiers, comédiens, bellâtres, Olympe mit tout sous ses pieds pendant trois ans.

Enfin, un jour, ou plutôt un soir, c’était à Marseille, Olympe vit dans les coulisses un homme d’une grande beauté, et surtout d’une grande distinction : il était vêtu de l’uniforme des gendarmes écossais et portait les insignes de capitaine.

Olympe venait de jouer un petit rôle dans lequel on l’avait fort applaudie, et, à sa sortie de scène, bien des gens l’avaient entourée.

Vingt gentilshommes au moins, et des plus qualifiés, s’approchèrent d’elle pour lui dire :

– Mademoiselle, je vous trouve charmante.

Ou :

– Mademoiselle, vous êtes adorable.

Le seul cavalier dont nous avons parlé s’approcha d’elle, et respectueusement, devant

 

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tout le monde, il lui dit :

– Madame, je vous aime.

Puis, sans ajouter autre chose, il salua, fit trois pas en arrière, et se retrouva confondu dans la foule des admirateurs d’Olympe.

Cette phrase, si singulièrement jetée, avait troublé Olympe par sa bizarrerie d’abord ; puis, ensuite, par l’effet qu’elle avait produit sur les assistants.

Olympe demanda aux jeunes gens qui l’entouraient le nom de cet étrange servant d’amour.

On lui répondit que c’était Louis Alexandre, comte de Mailly, seigneur de Rubempré, de Rieux, d’Avecourt, de Bohard, du Coudray et autres lieux, capitaine-lieutenant de la compagnie des gendarmes écossais.

– Ah ! fit-elle.

Et ce fut tout.

Puis elle rentra chez elle seule, comme de coutume.

 

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Elle avait alors un engagement de huit mille livres par an. Elle avait reçu d’un vieux parent, demeuré son ami malgré l’escapade du mousquetaire et l’entrée au théâtre, une trentaine de mille livres qu’elle dépensait à raison de six mille par année, ce qui lui promettait, avec ses appointements, cinq ans à quatorze mille livres, en attendant mieux.

Elle recevait donc parfois chez elle et galamment. Ses réceptions avaient même peu à peu acquis une certaine célébrité dans la province ; aussi le premier soin de tout homme à la mode était-il de se faire présenter chez mademoiselle Olympe. Pas un soupirant n’y avait manqué.

Il est vrai que toutes les galanteries qu’on avait pu dire à la belle maîtresse de maison avaient été dites en pure perte : tout le monde avait été bien reçu, mais personne n’avait été favorisé.

Et, chose plus extraordinaire encore, personne ne se vantait de l’avoir été.

En rentrant le soir chez elle, Olympe pensa

 

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malgré elle à monsieur de Mailly.

– Il prendra la marche ordinaire, dit-elle, et je le verrai à mon premier jour de réception, c’est-à-dire à mon premier relâche.

Elle se trompa.

Le comte, qui ne manquait aucune des représentations où jouait Olympe, venait après chaque représentation saluer la belle actrice.

Mais cela sans dire un seul mot ; mais cela sans faire une seule démarche.

Ce manège étonna fort Olympe ; elle ne pouvait douter que le comte ne fût sérieusement épris d’elle. L’amour transparaît manifestement pour la femme dans chaque mouvement de l’homme vraiment amoureux.

Était-il donc timide, ce capitaine de gendarmes écossais ? Ce n’était pas probable.

Alors pourquoi, après s’être déclaré aussi nettement, attendait-il ? Qu’attendait-il ?

– Est-ce qu’il se figure, par hasard, pensait Olympe, parce que je suis une femme de théâtre, que je le tiendrai pour assez grand seigneur pour

 

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que j’aille lui rendre de moi-même déclaration pour déclaration ?

Elle attendit que le comte s’aventurât davantage. Le comte ne fit pas un pas de plus.

Olympe prit le parti de lui tourner le dos quand il viendrait faire sa salutation du soir.

Le parti était héroïque, périlleux même. Monsieur Mailly, homme de trente-trois ans alors, bien placé en cour, bon gentilhomme par lui-même, parfaitement apparenté, tenant un rang dans le monde, un grade à l’armée, était admirablement reçu des hommes et des femmes. L’insulte d’une comédienne pouvait non seulement le blesser et le révolter lui-même, mais encore blesser et révolter beaucoup de gens autour de lui.

Mais c’était une intrépide que cette Olympe. Elle se laissa aborder par monsieur de Mailly, le regarda bien en face, puis, quand il l’eut saluée selon sa coutume, elle lui tourna le dos sans lui rendre sa révérence.

Le comte sentit le coup, rougit fort, se releva

 

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et partit sans paraître remarquer l’agitation que cette rebuffade d’Olympe avait excitée dans le groupe de ses courtisans.

Le lendemain, monsieur de Mailly se présenta de nouveau. Beaucoup de gens avaient dès la veille prévenu Olympe du danger auquel l’exposait son impertinence.

Mais elle en tint si peu compte, la méchante tête ! que le soir même, quand monsieur de Mailly revint, elle se recula avant qu’il eût salué.

Le comte ne se déconcerta point.

Au contraire, il marcha droit à elle, et, d’une voix brève mais polie :

– Bonsoir, mademoiselle, dit-il.

Et il se plaça de façon à ce qu’elle ne pût fuir.

Chacun regardait cette scène avec une curiosité facile à comprendre.

Olympe ne répliqua rien.

– J’ai eu l’honneur, mademoiselle, dit monsieur de Mailly, de vous souhaiter le bonsoir.

– Et vous avez eu tort, monsieur, répondit-elle

 

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tout haut, puisque vous deviez deviner que je ne vous répondrais pas.

– Si vous eussiez été une comédienne ordinaire, continua monsieur de Mailly avec une politesse extrême, et que vous me fissiez l’affront que je reçois, j’écrirais un mot au gouverneur de la ville pour qu’il eût à vous faire châtier de votre impertinence, mais comme vous n’êtes pas simplement une comédienne, je vous excuse, mademoiselle.

– Mais si je ne suis pas simplement une comédienne, que suis-je donc, monsieur ? demanda Olympe en attachant ses grands yeux surpris sur le comte.

– Ce n’est pas, je crois, le lieu de vous le dire, mademoiselle, reprit monsieur de Mailly, conservant l’exquise courtoisie dont il avait fait dans cette circonstance son arme défensive, les secrets de la noblesse ne se jettent pas ainsi au vent des coulisses.

Olympe en avait trop entendu pour ne pas vouloir que monsieur de Mailly lui en dît davantage. Elle marcha résolument vers un coin

 

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du théâtre et lui fit signe de la suivre.

Il obéit.

– Parlez maintenant, lui dit-elle.

– Mademoiselle, lui dit monsieur de Mailly, vous êtes une fille de condition.

– Moi ? fit Olympe étonnée.

– Je le sais, et de là le respect que je vous ai toujours témoigné, même quand vous m’avez offensé, et offensé sans cause ; je sais, dis-je, toute votre vie, et rien ne me fera repentir de ma conduite envers vous, pas même votre rigueur.

– Mais, monsieur... fit Olympe tout agitée.

– Vous vous nommez Olympe de Clèves, continua imperturbablement monsieur de Mailly. Vous avez été élevée dans un couvent de la rue de Vaugirard. Ma sœur était dans ce moment avec vous. Vous avez quitté ce couvent il y a trois ans et demi, et je sais de quelle façon vous l’avez quitté.

Olympe pâlit. Seulement, comme elle avait encore son rouge, ses lèvres devinrent blanches.

 

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– Alors, monsieur, répondit-elle, c’est vous qui vous jouiez de moi lorsque l’autre jour vous m’avez dit...

Olympe s’arrêta.

– Lorsque je vous ai dit que je vous aimais ? continua monsieur de Mailly. Non, mademoiselle, je ne me jouais pas de vous ; je vous disais au contraire toute la vérité.

Olympe laissa échapper un signe de doute.

– Permettez-moi de rire d’une passion muette, – monsieur de Mailly fit un mouvement, – ou qui ne parle qu’une fois, continua Olympe.

– Mademoiselle, vous ne m’avez pas compris, je le vois bien, reprit monsieur de Mailly. Je vous ai vue et je vous connaissais, je vous connaissais et je vous ai aimée, je vous ai aimée et je vous l’ai dit, je vous l’ai dit et je vous l’ai prouvé.

– Prouvé ! s’écria Olympe croyant enfin prendre son adversaire en faute. Prouvé ! Vous m’avez prouvé que vous m’aimez, vous !

– Sans doute. Quand on aime une comédienne, on lui dit : Vous me plaisez fort, Olympe, et, par

 

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ma foi ! je vous aimerai si vous voulez. Mais quand on s’adresse à une fille de qualité, à mademoiselle de Clèves, on lui dit simplement : Mademoiselle, je vous aime.

– Et quand on a dit cela, comme on a assez fait sans doute, reprit Olympe en riant avec dédain, on attend que cette fille de qualité vienne vous apporter sa réponse !

– On attend, non pas ce que vous dites, mademoiselle, mais on attend qu’une femme qui a souffert de l’abandon d’un premier amant, qui n’a jamais voulu en écouter un second parce qu’elle hait les hommes ; on attend, dis-je, que cette femme, transformée, désarmée par le respect et la conduite d’un galant homme, chasse peu à peu la haine pour écouter l’amour. Voilà ce que l’on attend, mademoiselle.

– Mieux alors, dit Olympe en tremblant, mieux eût valu, ce me semble, ne rien dire à cette femme.

– Pourquoi donc, mademoiselle ? L’hommage d’un gentilhomme ne peut être désagréable, et témoigne d’abord de sa politesse ; ensuite, il

 

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prend date pour les jours meilleurs ; enfin, il signifie que la femme qui en était l’objet pourrait faire un pire choix. Voilà tout ce que j’essayais de vous prouver, trop heureux si j’ai réussi.

Pendant ce discours, rehaussé d’une distinction singulière de voix et de geste, Olympe avait senti son cœur s’enfler d’une chaleur douce et vivifiante.

Elle baissa les yeux pendant quelques secondes, puis les releva tendrement.

Le comte n’eut pas besoin qu’elle parlât. Il lui prit la main.

– Suis-je compris ? dit-il.

– Demandez-moi cela dans huit jours, répondit Olympe. Et quand j’y serai habituée, demandez-moi si vous êtes aimé.

Et, en disant ces mots, elle leva sa main jusqu’aux lèvres du comte, qui frissonnait de joie, et disparut.

Le comte, au lieu de la suivre, s’inclina respectueusement et revint vers les officiers, qui lui demandèrent des nouvelles de l’explication.

 

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– Elle a été orageuse ? fit l’un.

– Grêle ? demandait l’autre.

– Tonnerre ou pluie ? interrogea un troisième.

– Messieurs, répondit le comte de Mailly, c’est en vérité une bien adorable femme que mademoiselle Olympe !

Et il les quitta sur ces paroles.

Ils le regardèrent s’éloigner avec étonnement ; mais quelques jours devaient suffire pour leur expliquer le mystère.

 

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XI

 

Un début

 

Trois années s’étaient écoulées depuis cette révélation. Olympe, séparée trois ou quatre fois de son amant par les guerres ou par les garnisons, avait senti peu à peu se détendre la chaîne de leur amour. En 1721, monsieur de Mailly était encore en garnison à Marseille ; mais Olympe jouait la tragédie et la comédie à Avignon.

Depuis deux mois, elle n’avait point aperçu le comte ; seulement, la veille, il l’avait fait prévenir que, forcé par les devoirs de sa nouvelle charge, monsieur de Mailly venait d’être nommé commandant des gendarmes ; seulement, disons-nous, il l’avait fait prévenir que, forcé par les devoirs de sa nouvelle charge de monter à Lyon, il passerait par Avignon pour assister à la première représentation d’Hérode et Mariamne.

 

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Peut-être demandera-t-on pourquoi monsieur de Mailly, riche et amoureux, avait souffert que mademoiselle Olympe de Clèves restât au théâtre ? Nous répondrons que la chose ne dépendait pas de monsieur de Mailly. Il avait, en effet, proposé à l’actrice de laisser là sa profession ; mais, après s’être faite actrice par nécessité, Olympe, dans son cœur vide d’amour, avait laissé entrer un amour bien autrement dévorant que l’autre, l’amour de l’art. Elle avait donc repoussé toute proposition de ce genre, déclarant que rien au monde ne la ferait renoncer à son indépendance ; elle avait en conséquence continué de dépenser ses quatorze mille livres par an, n’acceptant de monsieur de Mailly que les cadeaux que l’on se fait d’amant à maîtresse, et gardant sa profession comme une ressource contre les mauvais jours.

Vingt fois le comte avait renouvelé les instances à cet endroit, vingt fois Olympe les avait repoussées. On sait qu’Olympe voulait bien ce qu’elle voulait, et surtout voulait bien quand elle ne voulait pas.

 

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Or, à la lettre qu’elle avait reçue du comte, elle avait répondu que le comte pouvait passer le lendemain en toute sécurité à Avignon, et qu’Hérode et Mariamne serait joué le lendemain.

Ce lendemain était un jeudi ; il fallait donc absolument qu’Hérode et Mariamne fût joué le lendemain jeudi.

Voilà pourquoi Olympe avait tant insisté pour qu’on lût le rôle, et avait embrassé Bannière quand il avait consenti à le jouer.

Olympe comptait peut-être sur le succès qu’elle devait avoir dans ce rôle pour ranimer la tendresse de son amant, qu’elle croyait sentir décroître depuis quelque temps, peut-être aussi lui supposons-nous un désir qu’elle n’avait pas, et ne comptait-elle sur rien, car la nuit est noire dans le cœur des femmes pour tout ce qui compose les mystères de l’amour.

Nous avons laissé Bannière vêtu en Hérode, au moment où les trois coups venaient d’être frappés et où le rideau s’allait lever.

Monsieur de Mailly, avec tout son état-major,

 

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était dans la salle, occupant la grande loge de face. Il avait avec le reste de la salle partagé l’anxiété des coulisses ; chacun se demandait : Y aura-t-il ou n’y aura-t-il pas spectacle ? L’assemblée, nombreuse, brillante et pleine d’impatience, respira donc largement lorsque, après avoir entendu frapper les trois coups, elle vit se lever le rideau.

Nous ne saurions dire s’il était heureux ou malheureux pour Bannière de n’être point du premier ni du second acte ; mais ce que nous savons, c’est qu’entre chaque acte il eut grand besoin d’être renforcé par la présence d’Olympe, qui, pour l’entretenir dans ses bonnes dispositions, venait derrière le rideau répéter avec lui les scènes principales.

Ce qui préoccupait surtout le malheureux novice, ce n’était point le légat du pape qui assistait à cette représentation solennelle, ce n’était point monsieur de Mailly et son état-major, ce n’étaient point les autorités de la ville sur les premiers bancs de la salle, c’étaient ces deux pères jésuites qu’il savait être là comme

 

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s’ils fussent venus pour guetter son apparition, et qui peut-être, malgré sa barbe et son manteau royal, allaient le reconnaître.

Aussi Bannière fut-il saisi plus d’une fois d’une envie irrésistible de s’enfuir. Mais deux choses s’y opposaient : d’abord cette attraction qui l’enchaînait à Olympe, et ensuite la surveillance que l’on exerçait autour de lui. Personne n’ignorait, depuis le premier sujet jusqu’au dernier comparse, que le débutant débutait presque par surprise, qu’il avait quitté la robe de novice pour revêtir le costume d’Hérode, et comme, à tout prendre et à bien plus juste raison, il pouvait être saisi d’un remords pareil à celui qui avait emporté Champmeslé, on ne voulait pas qu’une même cause amenât un même résultat, et que la pièce, qui avait failli ne pas commencer, après avoir commencé, fût exposée à ne pas finir.

Hérode était donc positivement gardé par les gardes, qui, chaque pas qu’il faisait dans les coulisses, se déplaçaient et le suivaient avec autant de régularité que, depuis, dans le

 

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magnifique drame de Marion Delorme, nous avons vu les gardes de monsieur de Mengis suivre leur seigneur suzerain.

Enfin, la toile, baissée sur le premier et le second acte, se releva sur le troisième ; le moment terrible approchait. Bannière, plus mort que vif, écoutait s’envoler les vers les uns après les autres, et, à chaque vers qui s’envolait, il sentait se rapprocher son entrée. Quoique les acteurs en scène prissent les temps ordinaires, il lui semblait qu’ils précipitaient leur diction d’une façon insensée ; les scènes passaient les unes après les autres devant ses yeux comme ces vapeurs sombres qu’emportent sur un ciel abaissé les orageuses brises de l’ouest. Enfin, arriva la troisième scène du troisième acte, celle qui précède immédiatement l’entrée d’Hérode. Comme une marée qui monte, le malheureux Bannière voyait venir à lui le moment d’entrer ; bientôt il n’y eut plus entre lui et ce moment suprême que quatre vers, bientôt plus que deux, plus qu’un ! Avec le dernier hémistiche, une sueur froide passa sur le front de Bannière. Une espèce de vertige le prit, il regarda autour de lui

 

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pour voir si un passage était ouvert à sa fuite ; mais, en se retournant, il vit Olympe souriante et dont le regard l’encourageait. Il entendit murmurer autour de lui : – Allons, allons ! il sentit une petite main, plus puissante que la main d’un géant, le pousser par derrière, une voix pleine d’harmonie lui crier : – Courage ! Le souffle qui accompagnait ce mot brûla sa joue. Il fit un pas en avant et se trouva en face des chandelles, en face du lustre, en face de trois mille éclairs jaillissant des yeux des spectateurs, et parmi lesquels, brillant de lueurs infernales, il croyait voir reluire ceux des deux révérends pères jésuites.

Il entra lentement, haletant, ébloui et prêt à trébucher à chaque pas sur la pente insensible du plancher.

Mais il était si beau de taille et de figure, il portait sur son visage un tel caractère de sombre mélancolie ; il avait la jambe si bien tournée, l’œil si bien plein de flammes, que pour le rassurer d’abord, puis pour le remercier de sa complaisance, un tonnerre d’applaudissements

 

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éclata au milieu de ce parterre debout, que la curiosité fit osciller sous son irrésistible attraction, comme sous un vent d’été se courbe et oscille un champ de seigle.

L’effet fut rapide ; le nuage qui couvrait les yeux de Bannière s’éclaircit, le sang qui bourdonnait à ses oreilles interrompit ses tintements, et, électrisé par ces bravos, comme par l’éloge ou le fouet est stimulé le coursier, il attaqua bravement son premier vers.

Ce dont il était sûr, c’était sa mémoire. Ce dont il n’était pas sûr, c’était sa personne. Sa personne faisait de l’effet. La moitié de la partie était donc gagnée.

Sous les bravos, Bannière se retrempa ; il se dit qu’après tout, il était un homme comme tous ces hommes, l’égal par son intelligence des gens de la salle, le maître peut-être par son talent des gens de la scène.

Bannière débita donc presque aussi bravement ses tirades sur le théâtre qu’il les avait débitées au foyer.

 

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À défaut de la science, il avait la force ; à défaut du détail, il avait le feu, et comme, dans sa première scène avec Olympe, elle lui dit tout bas deux ou trois fois : « Bien ! très bien ! » il joua en effet très bien ; car il joua comme il eût fait dans la salle des méditations, sans connaître le danger.

Quant à Olympe, qui savait son théâtre depuis longtemps, quant à Olympe qui, au lieu d’avoir deux malveillants pères jésuites dans la salle, y avait monsieur de Mailly et tout un état-major d’adorateurs, elle se laissa entraîner comme jamais elle n’eût fait peut-être par Champmeslé, et fit tous ses effets sans en manquer un, soutenue qu’elle était par les murmures approbateurs de toute la salle et par les bravos bruyants de la garnison.

La représentation fut belle. Non seulement Bannière ne s’était pas trompé, mais il avait soufflé les répliques aux gardes, aux confidents, aux acteurs, aux mimes.

On se souvient que Bannière savait toute la pièce par cœur.

Aussi, après sa première entrée, fut-il couvert

 

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de compliments par toutes les femmes et par tous les hommes de la troupe. Aussi, après sa deuxième entrée, n’eut-il plus pour lui que les femmes, lesquelles, il faut le dire, lui restèrent fidèles dans leur admiration jusqu’à la fin de la pièce.

La pièce finie, Olympe n’embrassa plus Bannière, elle le remercia.

Bannière ne sentit pas cette nuance, il était trop étourdi : l’homme qui s’est grisé de gros vin ne sait plus l’arôme des vins délicats.

Bannière fut donc félicité, entouré, cajolé ; il se déroba à toutes ces félicitations, car il conservait toujours d’une façon vague l’espoir de rentrer au noviciat, et s’enfuit dans la loge où il s’était déshabillé.

Il eut beaucoup de peine à la retrouver, mais il la retrouva enfin.

La première chose que trouva Bannière en entrant dans sa loge fut un bain. Comme pour effacer la souillure du corps par l’eau en même temps qu’il effaçait les souillures de l’âme par la

 

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confession, Champmeslé avait l’habitude de prendre un bain après chaque nouvelle création. Bannière regarda ce bain avec envie. Bannière pensa que, puisqu’il avait joué le rôle de Champmeslé, il pouvait bien prendre le bain de Champmeslé. De déduction en déduction, il en arriva même à se prouver qu’il avait tous les droits à ce bain, tandis que Champmeslé n’en avait aucun.

Bannière dévêtit donc son costume d’Hérode et s’étendit voluptueusement dans ce bain.

Il y était depuis dix minutes, se frottant de son mieux avec le savon de Champmeslé, et voyant comme un rêve passer devant lui jusque dans les moindres détails tous les incidents de cette solennelle représentation, lorsqu’on vint frapper à la porte de sa loge.

Bannière tressaillit dans son bain comme un voleur surpris en flagrant délit.

– Eh ! que me veut-on ? demanda-t-il. On n’entre pas !

Bannière était plein de pudeur.

 

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– On ne demande pas à entrer, monsieur, répondit la voix du coiffeur. On demande le roi Hérode.

– Où cela ?

– Au foyer.

– Et que lui veut-on, au roi Hérode ?

– Monsieur le comte de Mailly donne une collation à ces messieurs et à ces dames, et dit que la collation serait incomplète si, ayant la reine Mariamne, il n’avait pas le roi Hérode.

Bannière resta un instant sans répondre, puis il pensa qu’il n’avait d’autres habits à mettre que ses habits de jésuite, et qu’il ferait triste figure à ce souper joyeux avec son costume noir.

– Dites que je remercie de toute mon âme monsieur le comte de Mailly de l’honneur qu’il veut bien me faire, répondit Bannière, mais que je ne puis l’accepter, n’ayant point d’habit.

– Comment, point d’habit ? dit le coiffeur : n’avez-vous point le costume du roi Hérode, tout en hermine, en soie, et en velours ?

– Oui, dit Bannière ; mais c’est un costume et

 

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non un habit.

– Eh ! fit le coiffeur, tout le monde est en costume ; c’est au contraire une des conditions du souper.

– Mademoiselle Olympe aussi ? hasarda Bannière.

– En grand costume. Elle a ôté seulement son rouge et ses mouches et pris un bain ; c’est ce qui fait qu’on n’est pas encore à table.

Un souper avec monsieur de Mailly, un souper présidé par Olympe, un souper où il la reverrait, où elle lui dirait qu’il avait bien joué ; un souper surtout où il reparaîtrait, non pas avec son sordide habit de novice, mais avec son splendide costume d’Hérode ! Il y avait là plus qu’il n’en fallait pour décider Bannière à rentrer deux heures plus tard au noviciat. D’ailleurs, ou l’on savait ou l’on ignorait sa sortie ; si on l’ignorait, les deux heures n’y faisaient rien ; si on la savait, les deux heures n’y faisaient pas grand-chose, et la punition serait si terrible que ces deux heures de plus ne pouvaient guère l’aggraver.

 

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Bannière était dans la position d’un homme condamné à être pendu, et qui, en se donnant une grande jouissance, risque d’être roué. Mourir pour mourir, Bannière voulait se donner avant sa mort un plaisir de dieu.

Il répondit donc assez cavalièrement :

– Eh bien ! alors, dites à monsieur de Mailly que je vais avoir l’honneur de me rendre à son invitation.

Bannière, en effet, sortit de son bain, radieux et parfumé. Au rouge de théâtre avait succédé le brun mat de sa peau, ce fard des hommes du Midi ; à la place de sa perruque flottante, les ondes de ses cheveux noirs auxquels l’eau venait de donner le bleuâtre luisant de l’aile du corbeau. Il se regarda dans la glace de Champmeslé, et pour la première fois s’aperçut qu’il était beau.

Mais presque aussitôt, avec un soupir :

– Ah ! dit-il, elle aussi, elle est bien belle !

Et il s’achemina vers le grand foyer, où était dressée la collation.

 

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XII

 

Le souper

 

Olympe, comme on l’avait dit à Bannière, était descendue au foyer. Mais là une surprise l’attendait. Elle trouva monsieur de Mailly et ses officiers, bottes éperonnées et en habits de voyage. Pendant les dix minutes où Olympe s’était retirée dans sa loge, le comte et son état-major avaient fait ce rapide changement de toilette.

Le comte annonça alors à Olympe, de l’air le plus mélancolique qu’il put prendre, que durant le spectacle il avait reçu une estafette du roi ; que Sa Majesté le mandait sans retard à Versailles, et qu’il fût même parti aussitôt cette estafette reçue, selon le respect qu’il devait aux ordres du roi, s’il n’avait mis avant le respect de la royauté le respect de l’amour ; qu’en conséquence, le rideau

 

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baissé, il avait donné l’ordre à ses officiers d’aller se botter comme pour une expédition. Il ne leur avait accordé pour cela que dix minutes.

Tous étaient déjà, comme nous l’avons dit, au foyer quand Olympe entra.

Après l’avoir saluée, il se retourna vers les autres femmes.

– Mesdames, dit-il, nous venons vous saluer et vous remercier ; mettez-vous à table.

Ce fut en ce moment que Bannière parut à la porte ; au cri de surprise que jetèrent deux ou trois femmes, Olympe se retourna.

Bannière méritait en vérité l’exclamation que sa présence avait fait naître ; il était impossible d’être plus régulièrement beau, et beau d’une façon plus distinguée qu’il ne l’était.

Olympe ne poussa aucune exclamation : elle le regarda avec étonnement, voilà tout.

Monsieur de Mailly fit un léger salut.

Bannière croisa les mains sur sa poitrine, comme font les Orientaux et les jésuites, et s’inclina.

 

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Il avait trouvé tout naturellement un des saluts les plus respectueux et les plus élégants qu’on pût inventer.

Monsieur de Mailly adressa au jeune homme quelques mots de compliment qu’Olympe approuva par un sourire.

Puis, prenant un verre, il l’emplit de vin de Champagne, l’offrit à Olympe, s’en versa un second qu’il éleva en l’air en disant :

– À la santé du roi, mesdames et messieurs.

Les officiers avaient imité leur commandant, et chacun, tenant son verre, le leva d’abord, puis le vida à la santé du roi.

Monsieur de Mailly, redoublant alors, se tourna vers Olympe.

– Et maintenant, madame, dit-il : À votre grâce, à votre beauté.

Ce toste, comme on le comprend bien, fut couvert d’applaudissements par tout le monde, excepté par Bannière, qui n’eut pas le courage de boire ce second verre, quoiqu’il eût trouvé le premier fort bon.

 

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Ce n’est point qu’il ne trouvât Olympe belle comme Vénus elle-même, mais le toste était porté, si courtois que fût monsieur de Mailly, avec un certain air de propriétaire qui serra le cœur du pauvre Bannière.

Monsieur de Mailly, qui avait au contraire toutes les raisons de boire, posa son verre sur la table après l’avoir vidé jusqu’à la dernière goutte, et prenant la main d’Olympe, il la lui baisa en disant :

– À bientôt, mon cher cœur.

Olympe ne répondit rien ; il lui semblait voir quelque chose d’étrange dans les façons que le comte avait avec elle ce soir-là.

Elle se contenta donc de le suivre des yeux jusqu’à la porte, puis, ramenant son regard dans la salle, ses yeux s’arrêtèrent sur Bannière.

Il était fort pâle et s’appuyait sur une chaise, appui sans lequel on eût pu croire qu’il allait tomber.

– Allons, mon roi, dit Olympe en s’adressant au jeune homme et indiquant le siège placé à sa

 

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droite, prenez le siège qu’eût dû occuper le comte. À tout seigneur tout honneur.

Bannière obéit d’un mouvement machinal et s’assit en tremblant.

En ce moment on entendit le pas des chevaux des officiers qui retentissait sur le pavé et s’éloignait dans la direction de Lyon.

Bannière respira.

Au contraire Olympe poussa un soupir.

Cependant elle se mit à table, et comme elle avait une grande puissance sur elle-même, elle secoua la tête et parut chasser sa préoccupation.

Le souper était fini ; ces messieurs et ces dames, livrés à eux-mêmes, s’en trouvaient plus joyeux. Bannière, surtout, avait vu partir monsieur de Mailly avec une satisfaction dont il ne pouvait se rendre compte, mais qu’il ne se donnait point la peine de cacher.

Les comédiens, et surtout les comédiens de province, qui ne mangent pas tous les jours, ont en général bon appétit. Le souper de monsieur de Mailly fut dévoré.

 

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Bannière, placé à côté d’Olympe, but, mangea, fut agacé, harcelé, ne dit pas un mot, et en même temps qu’il mangeait et buvait de la bouche et des deux mains, – on se rappelle que depuis trente-six heures Bannière n’avait fait qu’un seul repas, – dévora des yeux sa belle camarade.

Celle-ci, en femme d’esprit, ne parut pas regretter le départ de messieurs les officiers ; elle fit les honneurs du festin avec une bonne grâce charmante ; elle poussa même cette bonne grâce jusqu’à griser complètement les hommes, en doublant le nombre des bouteilles demandées et en faisant mettre le supplément à ses frais.

Chaque instant exaltait Bannière, car à chaque instant ses yeux rencontraient les yeux, sa main rencontrait la main de sa belle voisine.

Aussi, à la fin du repas, Bannière n’était plus un homme : il s’appelait Roscius, il s’appelait Baron, il s’appelait la Comédie.

Seulement il était profondément amoureux et légèrement ivre. Sa beauté pâle et mélancolique s’était changée en une beauté ardente. Ses yeux lançaient à la fois tous les feux de l’amour et du

 

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vin.

Alors c’était lui qui faisait baisser les yeux à Olympe, ce que remarquant la pudique reine, elle comprit qu’il était temps de quitter la table ; en conséquence elle se leva, salua ses camarades, leur souhaita bien du plaisir, et partit sans colère mais sans faiblesse.

Elle n’avait bu que de l’eau.

La voyant se lever et partir, les hommes, de leur côté, essayèrent de se lever et de lui faire politesse, mais une moitié, qui s’était maintenue assise à grande peine, au moment où il s’agit d’exécuter ce mouvement, une moitié, disons-nous, trébucha et roula sur l’autre moitié, dont les jambes sortaient de dessous la table.

Les femmes imitèrent Olympe ; seulement il y eut cette variante qu’en se retirant elles défilèrent devant le jeune homme, et comme il s’agissait d’une séparation éternelle, puisque Bannière allait rentrer dans son couvent, chacune lui donna l’accolade d’adieu.

À la dernière, Olympe, qui franchissait le seuil

 

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de la porte, se retourna et vit le pudique Joseph s’essuyer les lèvres.

Elle sourit et disparut.

Alors Bannière, demeuré seul au milieu de ces buveurs qui jonchaient le parquet du foyer comme des arbres déracinés jonchent le sol, Bannière fut pris d’une tristesse inexprimable.

En effet, avec le départ d’Olympe s’était enfui le rêve et était revenue la réalité.

La réalité ! c’est-à-dire, au lieu de ce ciel doré dans lequel il avait vécu deux heures en la compagnie des dieux et des déesses, le couvent, où il allait retrouver des hommes noirs ; au lieu du foyer étincelant de lumière où retentissaient encore les applaudissements de la salle et le choc des verres, la chambre des méditations avec son pain sec, son eau claire et ses inscriptions lugubres.

Continuer : partie 2 sur 3