Ordonne-moi ! volume 3

Chloe Wilkox · Chapitre 3 sur 6

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Ordonne-moi ! volume 3

2. Le jour nous appartient

 

 

28 août

J’ouvre les yeux en ayant l’impression d’avoir à peine dormi. J'ai fait des rêves tellement réalistes qu’ils semblaient des souvenirs venus me hanter. Je revois l’intérieur de l’appartement des LaGuardia, je me remémore certaines séquences du dîner. J’ai vraiment l’impression que quelque chose a basculé durant cette soirée, et cela m’effraie. J’ai si peur que David, dont je commence à connaître les réflexes, se referme brutalement après s’être abandonné et ouvert. Si peur qu’il arrive quelque chose à son oncle et que cela change la donne entre nous. Si peur à l’idée de quitter New York dans seulement neuf jours.

Ma suite immense, avec ses fenêtres donnant sur la ville bruyante, semble une cage en verre. Je ne peux pas supporter d’être là. J’ai besoin de descendre dans la rue, de voir des visages. J’ai envie de me dépenser en marchant. Je prends une douche rapide, enfile un jean et des baskets, noue un chignon négligé, enfile mon trench et quitte l’hôtel. J’avance instinctivement vers le parc. Non loin du lac, je croise un vendeur de hot dogs.

– Combien pour vos petits pains ?

– 4 dollars pièce.

– Non, non, pas pour un hot dog : juste pour le petit pain.

J’en achète quatre pour 8 dollars afin d’aller nourrir les canards. Émietter la brioche, la leur lancer, me distrait quelque peu. J’essaie de ne pas consulter trop souvent mon portable qui est dans ma poche, mais c’est dur. Il n'est pas loin de midi : l’opération a dû finir. Soudain, le téléphone vibre. Ma main se fige autour de lui. Une sonnerie, deux sonneries… Je prends une grande inspiration.

– Allô ?

– Louisa ? C’est David.

Un silence. Quelques fractions de seconde durant lesquelles mon cœur bat la chamade.

– Tout s’est bien passé, Louisa. Émilio est en salle de réveil : il a parfaitement supporté l’intervention.

Mes mains tremblent alors que je pousse un soupir de soulagement.

– Où es-tu ?

– Dans le parc. Je… je voulais marcher en attendant ton appel. Tu es encore à l’hôpital ?

– Oui.

– J’arrive immédiatement.

Je raccroche et me précipite vers la première sortie. Je me retrouve sur la 5 e Avenue et hèle un taxi. Pour arrêter le véhicule, je me jette presque sous ses roues, comme je l’ai vu faire dans les films.

– Au Presbyterian Hospital, s’il vous plaît.

J’arrive vingt minutes plus tard et me rue dans le hall. David est là, en train de prendre un café à la machine. Ses cheveux sont ébouriffés et ses yeux cernés. Il est vêtu d’un simple jean et d’un tee-shirt. Il a l’air épuisé et soulagé. Je crois que je ne l’ai jamais trouvé aussi beau qu’en cet instant. Je cours vers lui et me jette dans ses bras puissants. Il me soulève. Sans même y penser, je presse mes lèvres sur les siennes.

– Oh ! David, je suis tellement soulagée…

Il me repose au sol et me serre dans ses bras.

– Merci d’être venue Louisa. Merci d’être là pour moi.

Je suis bouleversée par la spontanéité de notre étreinte, par la reconnaissance qu’il m’exprime.

– Tout va bien se passer désormais ?

– L’opération avait pour but d’éviter qu’Émilio refasse un autre infarctus. S’il suit le régime qui lui a été imposé par les médecins et laisse tomber ses affreux cigares, tout devrait rentrer dans l’ordre.

– Tu as l’air éreinté, David.

– Éreinté, affamé, hirsute… La matinée a été longue. J’ai juste envie de quitter cet endroit.

– Ta tante et Sandro sont là ? Ce serait sans doute convenable que j’aille les saluer…

– Ils sont dans la chambre d’Émilio, mais seule la famille est admise.

Mon cœur se serre à cette phrase. Ce n’est pas rationnel, je le sais, mais je me suis sentie tellement à ma place hier que je ne peux m’empêcher d’avoir la crainte que se perde cette nouvelle intimité avec David et les siens.

– Toi aussi, tu as l’air tendue Louisa. J’imagine que la nuit ne t’a pas épargnée… Viens, sortons d’ici, allons célébrer cette excellente nouvelle ! Je t’emmène déjeuner Chez Daniel.

– Chez Daniel ?

Mes yeux s’écarquillent. Je connais la réputation du chef Daniel Boulud. Je ne suis absolument pas assez apprêtée pour aller déjeuner chez la coqueluche de la cuisine française !

– David… Nous ne sommes pas habillés pour ça !

David éclate de rire.

– Te voilà devenue une dame de la haute, Louisa. Ne t’en fais pas : j’ai mes habitudes là-bas, personne ne s’offusquera de mon accoutrement. Quant à toi, tu es divine, comme d’habitude.

Nous sortons de l’hôpital allégés, bras dessus bras dessous, impatients d’aller déguster la cuisine de Daniel. En nous voyant arriver, l’hôtesse sourit à David.

– La table habituelle, monsieur Fulton ?

David acquiesce et nous suivons l’hôtesse jusqu’au centre de la salle, sous l’une des voûtes en pierre. J’examine la carte pendant que David commande une bouteille de champagne.

– Nous sommes en jean et baskets dans un restaurant chic, avec comme projet de nous enivrer avant le début de l’après-midi : j’aime beaucoup notre irrévérence.

– C’est qu’il y a en toi un enfant impertinent dont tu m’avais soigneusement caché l’existence.

J’ai lancé ça dans un sourire, mais le visage de David prend soudain une expression grave.

– Tu ne crois pas si bien dire…

Mince, quelle idiote ! Après ce que Sandro m'a dit hier, j’aurais pu me douter que parler à David de son enfance n’était pas une très bonne idée !

– Louisa, tu te souviens, lorsque nous étions à l’aéroport de Florence ? Je t’ai dit que tu ignorais certaines choses sur moi. Des choses importantes, dont je voulais te parler…

J’opine du chef. Alors là, la situation devient délicate ! J’ai l’impression qu’il compte me parler du décès de ses parents. Est-ce que je le laisse faire ? Ce serait tout de même malhonnête de lui faire raconter une histoire que je connais déjà. Mais si je lui dis que je suis au courant, il risque de mal le prendre. N’avons-nous pas finalement, avec Sandro, violé son intimité en nous arrogeant le droit de parler de lui dans son dos ? À la fois, la vérité est toujours la meilleure option. Je prends mon courage à deux mains.

– Sandro m’a déjà tout raconté, David.

Ses yeux s’écarquillent.

– Comment ça ?

– Hier, lorsqu’il est passé me prendre pour me conduire au dîner. Eh bien, dans la limousine… il m’a raconté, pour tes parents.

David a l’air furibard.

– Oh ! il ne faut pas lui en vouloir. Je t’en prie ! Il a cru bien faire ! Il voulait que je comprenne mieux la nature de ta relation avec ton oncle et ta tante ! Ça partait d’un bon sentiment…

– Louisa, écoute-moi, c’est extrêmement important : qu’est-ce que Sandro t’a raconté exactement ?

– Pas grand-chose, je t’assure ! Il est resté très factuel… Il n’a fait qu’évoquer l’accident de tes parents et le fait qu’Émilio et Sylvia t’ont ensuite recueilli…

Cette fois, je le vois, David est ivre de colère. Il se recule dans son siège et déclare, d’une voix tranchante comme un couteau :

– Eh bien mon cher cousin a une mémoire très sélective, Louisa ! Mon oncle ne m’a pas « recueilli » : il a laissé les services sociaux me placer dans un foyer, à Brooklyn. C’est seulement des années plus tard – sept, pour être précis – qu’il a soudainement décidé de devenir mon tuteur légal.

Le ton de David se fait ouvertement sarcastique :

– J’imagine que la fortune de mes parents et l’astronomique assurance vie qu’ils avaient contractée n’avait rien à voir avec cette généreuse décision.

Je deviens blême. Je suis autant ahurie par le caractère inattendu de ces révélations que par leur violence. David Fulton, que je croyais être né avec une cuillère en argent dans la bouche, a vécu en foyer d'accueil ! Il a successivement perdu ses parents et a été abandonné par sa seule famille !

– David je… j’étais à mille lieux d’imaginer tout ça !

– Ce n’est rien, Louisa. N’en parlons plus. Disons juste que ça me met très en colère lorsqu’Émilio apparaît soudain comme le bon Samaritain. Contrairement à son épouse ou à son fils, ce n’est pas exactement quelqu’un de très recommandable…

David semble se calmer enfin :

– Mais Sylvia et Sandro l’aiment, et leur bonheur compte plus que tout à mes yeux.

Malgré ces paroles apaisées, je suis désormais incapable d'avaler quoi que ce soit. Je suis bien trop bouleversée. Les questions se bousculent dans ma tête. Sept ans ? Dans un foyer ? Comme ce petit garçon, qui m’attendrissait tant hier encore en photo, a dû manquer d’amour ! Comme il a dû manquer de tout !

– Tu ne manges pas ?

Je secoue la tête négativement. Je n’arrive pas à faire taire mes trop nombreuses interrogations. Je sais bien que quand David dit qu’une discussion est close, il faut l’accepter. Mais cette fois, je ne peux pas : ce qui se joue est bien trop important.

– David, je ne crois pas que ce que tu viens de me dire soit « sans importance ». Je suis désolée mais, pour moi, tout ce qui te concerne compte. Je n’en ai rien à faire, des grands restaurants, des voyages en jet, des cadeaux somptueux, si je ne peux pas avoir accès à toi. L’homme que tu es, le garçon que tu as été, tout cela compte à mes yeux. Et je ne peux pas manger un tartare de coquilles Saint-Jacques en faisant comme si de rien n’était. J’ai besoin de comprendre qui tu es.

David m’écoute, attentivement. Son visage reste impassible mais dans ses yeux, je vois quelque chose devenir flou. Je sens que mon discours le touche plus qu’il ne l’agace. J’ose reprendre :

– Je m’en fiche, de Chez Daniel, du Four Seasons et de l’Upper East Side : c’est l’endroit où tu as grandi qui m’intéresse. Qui tu as été, et qui tu es devenu.

– Vraiment ?

– Oui. Bien sûr que oui.

– Très bien.

David fait signe au serveur de nous apporter l’addition et nous quittons le restaurant en ayant à peine touché à nos entrées. Nous marchons dans la rue en silence. Je n’ai aucune idée de ce qui se trame. Soudain, David s’engouffre dans une bouche de métro.

Tiens, pas de limousine ou de taxi pour une fois ?

Je lui emboîte le pas et réalise que je n’ai encore jamais visité le subway new-yorkais.

– Pour faire le lien entre mon enfance et la vie que je mène aujourd’hui, la première chose à faire est de prendre la ligne N, Louisa. C’est celle qui relie Manhattan à Coney Island.

Assis côte à côte dans le train, nous gardons le silence. Au bout d’un quart d’heure environ, le métro surgit des entrailles de la terre et se met à rouler en plein air. Nous montons, nous descendons : mon regard reste tourné vers la fenêtre. Les immeubles et les maisons défilent. Je me demande combien de fois David a observé, enfant puis adolescent, ces mêmes bâtisses. La rame est déserte, hormis une vieille dame quelques sièges plus loin, et une jeune femme d’environ vingt ans affairée à tricoter un bonnet aux couleurs de la Jamaïque. La lumière semble annoncer l’automne à venir : le ciel est bas, la teinte ocre qui caractérise le ciel de Manhattan se dissipe peu à peu. Enfin, une voix annonce le terminus.

Toujours silencieux, nous sortons du métro et arrivons sur une large promenade qui borde l’océan. L’heure est grave, pesante. Je n’ose rien demander à David. C’est lui qui, alors que nous nous engageons dans une rue, prend la parole.

– Si nous continuons plus loin, ce sera le quartier slave. J’y ai passé de longues heures, plus jeune. Je faisais le mur pour aller découvrir les nombreuses spécialités des cafés et cantines qui fleurissent dans le coin. Le bortsch russe, les kinkhali géorgiens, le chepelgush tchétchène… C’est Gary qui m’a initié à tout ça. Sa famille était originaire du Caucase…

– Je me souviens, à présent, que tu m’avais dit avoir rencontré Gary lorsque vous étiez enfant. C’était donc au foyer…

David acquiesce. Soudain, nous tombons nez à nez avec une grande bâtisse délabrée. Les briques sont apparentes à certains endroits où le crépit n’a pas résisté à l’érosion des années.

– Voilà Louisa, c’est là que j’ai grandi.

L’endroit fait froid dans le dos, non à cause de sa laideur mais plutôt à cause d’une absence totale de caractère. Rien, ici, ne semble indiquer que des enfants grandissent, s’amusent, nouent des amitiés, sont aimés ; rien n’indique que ces murs abritent de la vie. La façade reste désespérément silencieuse.

– Peut-on entrer ?

David secoue la tête.

– Je ne préfère pas Louisa. Il y a ici des personnes que je préférerais ne pas… ne pas croiser. Tu voulais voir mon enfance : voilà, tu l’as vue. Il n’y a rien d’autre à en dire. J’ai passé du temps ici, j’ai parfois été recueilli quelques mois par des familles, mais les enfants vieux, on finit toujours par les rendre. Ils sont comme des jouets cassés. Ils ont déjà trop aimé et trop perdu, les adultes se lassent vite de leur tristesse.

Je contemple mon « jouet cassé ». Cet homme que je ne saurais dépeindre, dont le visage parfait demeure pour moi une énigme. Je m’attarde sur le coin de ses yeux, où se devine la fatigue, sur ses pommettes, que j’aimerais embrasser, sur sa bouche, figée dans une expression neutre, dont je sais qu’elle peut d’un instant à l’autre s’épanouir dans le sourire le plus solaire qu’il m’ait été donné de voir.

– Partons, Louisa. S’il te plaît, partons. Voir cet endroit… Ça fait ressurgir de vieux fantômes qui me bouleversent plus que je ne l’aurais imaginé.

Nous avançons à rebours dans ces rues où je ne remettrai probablement jamais les pieds. L’enfance de David Fulton est comme un livre qui se referme. Un conte terrifiant où je devine l’ombre du drame. En ce jour gris où l’été décline, le soleil est encore haut ; pourtant la journée est finie. Je suis épuisée, David également. La tristesse nous enveloppe et fait comme une bulle autour de nous. J’attrape sa main. Il me lance un pauvre sourire.

– Louisa, je… je me disais qu’on pourrait peut-être dormir chez moi, ce soir. Sylvia n’a plus besoin de moi, je peux regagner mon appartement. Nous enverrions Gary chercher tes affaires au Four Seasons ? J’ai besoin de sentir ta présence à mes côtés cette nuit. De sentir ton corps.

Je m’arrête et plante mes yeux dans les siens avec un courage qui me surprend moi-même. J’ouvre la bouche et m’entend prononcer :

– Jamais je ne te laisserai seul, David. Pas tant que tu désireras que je sois à tes côtés.

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