Où naissent les mères

Virginia Helbling · Chapitre 1 sur 5

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Où naissent les mères

À l'hôpital

 

Automne sec fait de feuilles qui s’effritent et de bogues vides. Dehors, le vent dessèche même les yeux. Je suis plongée dans une lumière poussiéreuse et persistante, les mains sur les cuisses, je porte encore ma chemise d’hôpital. Il y a quelques heures, ma fille n’existait pas et maintenant elle dort, les poings serrés comme des coquillages, la bouche qui suçote dans son sommeil. J’ai façonné une petite tête et une poitrine qui monte et qui descend, des mains et des pieds minuscules, des genoux et une colonne vertébrale parfaite, petit clou après petit clou. Les autres enfants ne me paraissent pas aussi impressionnants. Elle mâche dans son sommeil et avale. Elle soupire. Son souffle est imperceptible, je vérifie si elle est encore en vie. Elle est toute ronde, chaude, jaune et rose. Elle sent le lait caillé et le sommeil. Ses jambes sont trop frêles et son corps rebondi, un fœtus hors de l’eau. Dans mon ventre, elle faisait partie de moi, intime et complice. Maintenant, ce petit être s’éloigne, lentement, se refuse à ma compréhension et se fait mystère. En la regardant, je cherche à réordonner un univers qui est aujourd’hui sens dessus dessous, qui m’a laissée suspendue en plein vol, entre rêve et réalité, dans cette aura sans temps où naissent les prières. Et les mères.

Éreintée. Je sens le sang et la sueur. Sous la douche, j’ai la tête qui tourne, je m’appuie contre les carreaux, pendant que le jet d’eau me pince le dos et que ma peau s’épaissit de frissons. J’ai presque mal en l’effleurant, c’est une peau de fièvre, de vieille malade. Entre les jambes, je n’ose pas toucher. L’eau glisse sur moi et le parfum du savon efface mon odeur animale. Je redeviens un peu moi-même, je me retrouve un peu. Elle m’attend dans l’autre pièce, ou peut-être pas. Peut-être m’a-t-elle oubliée, se réfugiant dans ce sommeil qui l’enveloppe depuis des heures. Elle a des marques violacées en forme de fer à cheval sur les joues, là où le médecin l’a tenue avec ses instruments pour l’extraire de mon ventre comme une racine.

Elle est là, dans son berceau, les genoux repliés, et moi, sous la douche, le ventre encore gonflé mais vide. Je ne serai plus jamais celle d’avant. Même à distance, même en dehors de moi, elle me tient. Mes oreilles se tendent et devancent le bruit de l’eau. Je retiens mon souffle pour entendre au-delà du voile de pluie, au-delà des murs qui nous séparent. Mon ouïe s’est aiguisée instinctivement, prête à saisir les besoins de l’enfant aux moindres mouvements impalpables de l’air, à l’électricité statique ou à la densité atmosphérique. Je ferme les robinets pour m’assurer qu’elle ne pleure pas. Je tire le rideau. Rien. La salle de bains commune est jonchée de serviettes mouillées. Certaines sont suspendues aux crochets, tachées d’eau et de sang, d’autres en boule par terre, je les ai enjambées en entrant. Le rideau de douche se colle à mes flancs et à mon épaule, adhère à ma peau, froid comme des lèvres de limace. Dans la vapeur se mélangent baves, onguents et humeurs. Je ne veux ni toucher ni être touchée. Tout ce qui devrait s’évacuer dans le conduit flotte entre ces murs humides, comme pris dans un filet serré de viscosités en suspension. Du plafond goutte un dense exsudat collectif qui imprègne les tissus et lèche le miroir en le sillonnant. J’ai tant de crasse sur moi que je me sens encore sale après m’être lavée. La lumière indécise au-dessus du lavabo rend plus épais l’enduit gras qui recouvre les surfaces.

Je vois mon reflet pour la première fois, une masse opaque dans la brume. L’image me surprend, je ne me reconnais pas. Les fesses, le dos, le visage, tout semble fait d’un latex difforme. Et j’éprouve un peu de compassion pour ce corps qui a vieilli d’un coup, qui s’est abandonné, qui a donné le meilleur de lui-même pour n’être plus qu’un rebut. Il a tout surmonté, même les pensées effacées par le travail, cédant à l’urgence de la survie, il a marché seul, sur le fil tendu entre la vie et la mort, et m’a ramenée saine et sauve, un enfant dans les bras.

De l’autre côté, les visites commencent. Le rideau qui me sépare de la chambre frémit à chaque passage. Je crains qu’on ne devine ma silhouette nue à contre-jour. Je me fige, comme une bête traquée, à l’affût des voix. Ils ont oublié de mettre une serviette pour moi ou quelqu’un a dû l’utiliser par erreur. J’essuie mon corps avec ma chemise d’hôpital pleine de sueur.

Les patientes font les cent pas en traînant les pieds dans le couloir. Je n’arrive pas à réfléchir. Il y a cet air vicié de la chambre et derrière le lit un cercle de lumière qui veille en silence. La femme à côté de moi mange en déglutissant bruyamment. Ça me dégoûte, la vapeur de son repas qui se condense sur le couvercle en plastique et retombe dans son assiette, se mélange aux chuchotements et aux bâillements, baigne les langues dans un clapotis mouillé, trempe le pain. Couchée sur le lit, je ferme les yeux, tandis qu’autour de moi flottent des corps mous, jaunes, des draps froissés, exposés à la vue de tous.

Ma mère arrive, haletante. Elle me demande :

« Comment tu te sens ?

– Bien. »

Un nuage d’air glacé l’enveloppe et se dissout aussitôt qu’elle m’embrasse sur le front.

« Pourquoi tu n’as pas appelé ? Je serais venue te chercher. Pourquoi tu as fait ça toute seule ?

– Il était quatre heures du matin… C’était plus simple d’appeler un taxi. »

Elle se penche sur l’enfant en ôtant sa veste et son foulard. Elle s’attendrit :

« Mon Dieu, elle est si petite !

– Tu veux la prendre ?

– Non, elle dort. »

Finalement, elle change d’avis :

« Je peux ? »

Elle se réchauffe les mains en les frottant l’une contre l’autre et Helena ne se réveille même pas quand elle est soulevée du berceau. Une grimace dans son sommeil et elle se pelotonne dans les bras de ma mère comme pour se blottir dans un nid.

« Comment ça s’est passé ?

– Ça va.

– Difficile ?

– Long.

– Si tu m’avais appelée… »

Je ne t’aurais de toute façon pas laissée entrer, je pense en mon for intérieur, sans lui dire.

« Erik ne vient pas ?

– Pas avant demain, ce soir il a un concert.

– Mince ! Tu aurais dû m’appeler ! »

Mais j’ai préféré le vivre comme ça, avec une course en taxi irréelle. Le chauffeur qui m’a amenée à l’hôpital évitait les bouches d’égout :

« Ça va, madame ? »

Il conduisait vite.

« Mal, mais bien. »

Il m’a sans doute parlé de sa femme, de ses enfants, peut-être de sa mère, je n’ai pas compris, il y avait les contractions, le bruit du moteur. Il n’a pas voulu que je paie.

« Si tu m’avais appelée, je serais restée avec toi, répète ma mère.

– Je sais, mais c’était en pleine nuit, alors j’ai pensé au taxi. »

Elle fait la grimace, déçue.

« La prochaine fois, je t’appelle, promis. »

Alors elle sourit et regarde la petite. Je les observe et pendant un instant, tout se brouille. Ma mère a une nouvelle lumière. On dirait une Vierge à l’enfant, une mère grand-mère, une Sarah. Peut-être que jusque-là je ne l’ai jamais vraiment regardée, ou sans la distance nécessaire. Son visage a toujours été le miroir de mes émotions. Ma mère, considérée toujours et seulement en tant que mère, jamais pour elle-même, indépendamment de moi.

« Dans le temps, on ne gardait pas les enfants à côté du lit, dit-elle en brisant le silence, ils dormaient tous dans une grande chambre commune et on ne les emmenait vers leur mère qu’au moment de la tétée. J’aurais tellement aimé t’avoir près de moi plus longtemps ! Alors j’inventais des excuses, je mentais aux bonnes sœurs comme une gamine et on m’accordait un quart d’heure de plus. »

C’était comme un rêve, comme si je me trouvais dans un demi-sommeil étrange, le regard alerte, l’esprit endormi. La voix de ma mère, la présence de ma fille, l’image des bonnes sœurs, au loin, en noir et blanc, les rangées de petits lits en fer dans une grande pièce vitrée, tout ça suspend le rythme des choses en un point indéfini et abstrait. Des générations silencieuses défilent, les visages des grand-mères que j’ai vues sur des photographies. Un fil de l’histoire remonte à la surface du fin fond de ma conscience et je me retrouve soudain au croisement entre celles qui m’ont précédée et celles qui suivront : livrée à l’histoire, une place rien qu’à moi. Avec ma fille, je suis née un peu moi aussi.

Il fait nuit noire et Helena est avec les infirmières. Je n’ai pas réussi à comprendre pourquoi elle pleurait. Après la tétée, elle s’est mise à crier en agitant les jambes. Une autre nuit trop courte s’annonce. Les allées et venues continues de la journée ne m’ont pas laissée me reposer. Hagarde et ouateuse, tout à l’heure, j’ai confondu le bruit de la sonnette d’alarme avec la minuterie du four de la maison. En ce moment, tout a le pouvoir de me remuer le cœur : je pleure parce que je suis épuisée, parce qu’aujourd’hui j’ai accouché d’une petite fille et c’est comme si tellement de temps s’était déjà écoulé. Dehors, une lune en croissant et des nuages tirés par le vent qui resplendissent d’une lumière bleue. Erik est loin, à cause d’un concert. Je lui dis au téléphone :

« Elle est très belle. Elle a une petite tête de lutin. »

Et j’entends que lui aussi, à l’autre bout du fil, il pleure.

Je reprends ma fille, sans elle, je me sens démunie.

« Une buuuse ! »

Je me hâte de ramasser les chatons éparpillés dans la cour de

la maison. Ils tremblent encore, queues hérissées sur des pattes hésitantes, coussinets roses de peau de bébé, et déjà ils s’éloignent du panier où dort leur mère, ventre en l’air, pour explorer le monde avec des yeux liquides et bleus comme des flaques de ciel réfléchi le matin en forêt. Une ombre survole en cercle les maisons et là-haut, attentive, à l’affût, elle guette la vadrouille incertaine des chatons. Majestueuse reine cruelle, la buse. Et puis un battement d’ailes rapide, un froid surgi de nulle part.

J’étais là, gamine, au milieu de sept petits chats. Je jouais et

elle a plongé, je jouais avec eux et elle est venue. Implacable. Le bec affilé et l’œil en guerre, elle a écorché les nuages et déchiré

l’air. J’étais là et elle en a attrapé un, elle a volé un chaton. J’ai hurlé et hurlé et hurlé et hurlé.

Dehors, un vent violent malmène les arbres. J’aurais voulu me réveiller aux côtés d’Erik, il m’aurait réconfortée et j’aurais pu lui parler de ces images qui émergent depuis hier des abîmes de mon enfance. J’ai eu des rêves pénibles, manigances tordues, chatons étranglés ou empoisonnés à l’insecticide. Je me suis réveillée en sursaut et mon premier réflexe a été de vérifier si Helena respirait encore. Je lui ai pincé l’épaule jusqu’à ce qu’elle plisse le front et pousse un profond soupir. Après ça, je n’ai plus fermé l’œil. Je me souviens que lorsque j’étais enfant, quand la chatte avait une portée nombreuse, ma mère lui enlevait quelques petits et les donnait au voisin pour qu’il les noie dans le puits. « Elle n’a pas assez de lait pour tous les nourrir », me disait-on. Je n’arrive toujours pas à me défaire du chagrin éprouvé pour tous ces chatons noyés.

Helena pleure. Je ne sais même pas comment la porter, je n’ai jamais tenu d’enfant dans mes bras. J’appelle une infirmière et en attendant, j’essaie de la consoler en glissant mes mains sous le duvet pour lui caresser le ventre, en vain, mes doigts sont comme des bâtons de craie. Les cris de ma fille ont éveillé en moi un instinct mystérieux qui voudrait protéger et nourrir. Je croyais que ces gestes appartenant aux femmes depuis la nuit des temps me seraient venus spontanément, mais au contraire, en tant que mère, je me réinvente en partant de rien. Helena cherche mon mamelon avec zèle. Petite tête qui ballotte, visage tendu, elle est maladroite mais résolue, tout son être se tend en une bouche ouverte. Elle connaît le chemin qui la conduit à moi, c’est moi qui ne sais plus.

Je me réveille à nouveau. Dans mon rêve, il y avait les grondements d’un orage, mais ce n’était que le bruit d’un lit : ils ont amené une autre femme. Elle n’a pas encore accouché, ils ont posé l’appareil qui mesure les battements du cœur du bébé sur son ventre. J’entends un galop lointain qui accélère parfois sa course. Son mari est à ses côtés, un grand ange gardien en blouson de cuir. Ils chuchotent et rient, en sourdine. Une infirmière arrive, elle contrôle l’appareil. Quand elle s’en va, les murmures de confessionnal reprennent et troublent mon sommeil, entre papouilles et reniflades.

« Mes bottines fourrées… mon pull suspendu à la buanderie… quelques petites choses… ma veste… les paquets… les cartes… c’est toi qui appelles ? »

Oui, c’est lui qui s’occupera de tout, il apportera le nécessaire, il arrosera les plantes, ne t’inquiète pas, l’ange gardien veille, il prend soin de toi, tu es en sécurité, protégée, entourée.

Ils mangent des caramels, le bruit du plastique et des langues qui polissent le sucre froisse les premières images de mon rêve et me ramène ici. Papier d’aluminium, baisers, galop lointain, quelqu’un qui farfouille dans un sac en cuir, le moindre son est amplifié par l’immobilité de l’air, par mon sommeil interrompu. Puis il fait presque jour et l’ange s’en va. Elle garde encore la lumière allumée, les yeux rivés sur son téléphone. Elle éteint enfin, s’endort et se met à ronfler. J’enfile mes bouchons d’oreilles, je peine à m’endormir.

À cette heure du matin, à la maison, il y a une lumière émeraude qui fait tinter les vitres avant de se poser sur les choses. Un merle chante, perché au sommet d’un pommier. Quelques minutes plus tard, les autres oiseaux s’y mettent aussi, agréables jacasseries qui accompagnent le lever du soleil. Une infirmière distribue des thermomètres en traînant les pieds. Une blancheur terne dilue le sommeil, des pleurs d’enfants au loin. J’ai l’impression d’émerger dans un bain d’éclats de verre. Ma tête, mes yeux, mes oreilles sont comme inondés de petits grains aiguisés. La femme qui est arrivée cette nuit n’est plus là. Ils l’ont emmenée, et son lit avec. Les autres se lèvent pour prendre leur douche, elles fouillent dans leurs armoires, leurs valises, une chemise de nuit propre, un bandeau pour les cheveux. Leurs seins douloureux. Je m’assoupis. Dehors, l’air est luisant, j’ai la bouche sèche, le visage gonflé.

J’ai sali le lit, il y avait du sang partout. L’infirmière ne m’a pas jeté un regard, elle a tiré sur les draps, comme si elle arrachait de la mauvaise herbe.

« Vous avez même réussi à salir ça ! »

La couverture en laine toute tachée. Toujours sans me regarder, elle a dit :

« Mais quel gâchis ! »

Et moi, debout, pleine de vertiges :

« Je vais vous la rembourser.

– Non, ne vous inquiétez pas, on ne va pas vous la faire payer, mais je pense qu’on n’arrivera pas à la ravoir. Vous portez des serviettes hygiéniques ?

– Bien sûr. »

Elle hausse les sourcils, fait une grosse boule avec tous les draps sales qu’elle met dans un grand sac plastique dans le corridor. Elle revient avec des draps propres et une collègue. Elles refont le lit en silence. En mettant une nouvelle couverture, elle ajoute :

« Faites attention à ne pas salir celle-ci.

– Je n’en ai pas besoin, gardez-la. »

Elle s’arrête et me jette un regard sévère :

« Comme vous voulez. »

Elle reprend la couverture et elle s’en va.

Helena me regarde à peine, elle ne fait que dormir. Seuls la faim et les maux de ventre la réveillent. Elle vit dans son sommeil. Son univers est tellement ramassé sur lui-même que c’est presque comme si rien n’existait en dehors de son corps.

Une sage-femme me montre comment la porter. J’ai peur qu’elle me glisse des mains, de lui casser un bras ou une jambe en l’habillant. Ses membres sont comme des pétioles, des pampres, des tiges d’oxalis. « Les bébés ne sont pas aussi fragiles qu’ils en ont l’air », me rassure la sage-femme, et Helena s’abandonne dans l’eau tiède avec ses jambes repliées sur le ventre. Je la sèche, je l’habille, je la prends au lit avec moi, je l’allaite, je m’endors. Elle, encore accrochée à mon sein.

J’avale un peu de thé avec peine. Je n’ai pas d’appétit. Le matin est lourd, enveloppé d’une chape de lumière laiteuse qui écrase le soleil derrière les maisons. Ça s’est gelé à l’intérieur de ma tête : je vois de la glace quand je ferme les yeux et les images sont figées, collées à mes orbites, incapables de se muer en pensées. Mon seul désir est d’annuler par mon sommeil tout ce blanc oppressant qui m’entoure pour émerger dans la pénombre d’un après-midi, dans une odeur douceâtre de fleurs qu’on a laissées faner dans des vases. Helena somnole sur ma poitrine, la tête posée dans le creux de mon cou. Je reste immobile pour ne pas interrompre son calme parfait, et je glisse doucement dans un coin frais et sombre, privé de rêves.

« Il faut manger. »

Les grincements du chariot de repas me tirent de l’obscurité : de nouveau cette même blancheur qui s’engouffre derrière mes bulbes, sous les paupières. L’infirmière met un plateau à côté de mon lit et m’ôte Helena des bras pour la déposer dans son berceau.

« Elle transpire trop, là. »

Helena me laisse une empreinte ronde et chaude sur le cou et la poitrine, où elle dormait pelotonnée.

« Vous préférez vous lever pour manger ou je vous rapproche le plateau ?

– Je vais me lever. »

Les autres sont déjà en train de découper la viande dans leurs assiettes. Bruits de serviettes, de couteaux et de fourchettes. La femme qui suçait des caramels cette nuit est revenue. Elle mange en silence dans son lit. Ils ne lui ont pas encore amené son enfant. Je prends la grappe de raisin et le morceau de pain de mon plateau pour les mettre de côté. Je voudrais fermer le rideau couleur pêche autour de mon lit, je n’ai pas envie de me recoucher sous les regards des autres, mais je n’ose pas. Ça ne se fait pas de se tenir à l’écart. Je me couvre le visage avec mon coussin et je m’endors comme un insecte terré sous un tas de feuilles sèches.

Erik me réveille. On dirait une apparition. Il est si beau que ça me pince le cœur.

« Comment tu vas ? »

C’est l’heure des visites et les lits sont cachés derrière des murs de personnes. Helena dort encore. Erik se passe une main dans les cheveux. Il la pointe du doigt et demande :

« C’est elle ? »

Il s’approche en courbant un peu les épaules, peut-être pour se faire plus petit et ne pas l’effrayer. Il lui prend la main. Graine et coquille. Perle l’enfant, huître le père.

« Comment ça va ? Comment ça s’est passé ?

– Une sale histoire. Et le concert ?

– Comme d’habitude. »

Il effleure la joue d’Helena, il n’ose pas la prendre. Il murmure :

« Elle est tellement belle ! »

Je la couche sur les plis de sa chemise qui sont comme des draps blancs et soyeux.

« Elle est si légère… »

Il a l’air léger lui aussi et un peu gauche :

« Allez, raconte-moi. »

Je ne sais pas quoi lui répondre, ce sont des choses qui perdent de leur force quand on les dit.

J’étais là et à chaque cri, je me sentais toujours plus faible, toujours plus lointaine. Si ça continue, je vais mourir, et c’était la seule chose à laquelle j’arrivais à penser. Il faisait noir dans ma tête, ma voix teignait les murs de rouge et les gens autour de moi disparaissaient à chaque hurlement pour réapparaître aussitôt, impuissants. J’ai hurlé, jambes écartées, et de mon rectum s’échappaient des excréments mêlés au sang et aux autres liquides, mes fesses, ma vulve, n’étaient qu’un fragment de mon organisme, dont les cris étaient l’expression la plus intense. Victoire de la chair. Impossible de manifester de la pudeur en salle d’accouchement. À un moment donné, la nature déchire toutes les conventions. Si ça continue, je vais mourir, si ça continue, je vais mourir, jusqu’à l’arrivée du docteur qui m’a extrait Helena aux forceps. Dans un coin, une étudiante me regardait horrifiée, la main sur la bouche. Je ne sais pas qui lui a permis d’entrer, j’aurais voulu l’envoyer au diable. Mais ils ont déposé la petite dans mes bras et j’ai oublié tout le reste.

J’ai besoin d’odeurs et de lumières familières. La femme aux caramels pleure. Son mari a tiré le rideau couleur pêche autour du lit. Elle sanglote, une plainte muette dont l’ampleur s’accroît à chaque respiration. J’allaite Helena en serrant les dents, mes mamelons sont endoloris et sanguinolents. À travers les vitres filtre une lumière bleuâtre qui creuse la pièce, laissant le fond de la chambre dans l’ombre, englouti par l’obscurité. Je suis une silhouette noire dans une atmosphère aveuglante et déformée. Qu’est-ce que je fais là ?

La nuit déroule de longs tapis de songes nébuleux. En me réveillant à cause des pleurs d’Helena, j’ai la sensation d’avoir essayé en vain de déchiffrer les pages d’un livre à l’écriture dense, d’avoir cherché des mots ou des numéros de téléphone dans des listes effacées. Je garde en moi une impression d’irrésolu, une gêne entortillée dans l’endroit le plus reculé de mes pensées. Je croyais avoir dormi une nuit entière, mais une seule heure s’est écoulée depuis la dernière tétée.

J’allaite de nouveau. L’enveloppe couleur pêche au fond de la chambre est silencieuse, la femme doit s’être endormie. Les autres aussi dorment et le fait d’être seule parmi tant de corps abandonnés au sommeil est étrange. Je suis la seule à être réveillée, la seule à observer le trajet d’une voiture là-bas sur la colline. Helena se calme après quelques déglutitions, le lait goutte de mon sein, mais elle n’en veut plus. Je m’enfonce dans une nuit de recherches infructueuses. Une heure et demie plus tard, elle m’appelle de nouveau. Je me réveille dans le noir, désorientée et confuse. Je croyais être chez ma mère, dans le lit de mon enfance. Helena hurle et ne veut pas s’accrocher. J’appelle une infirmière, mais la petite s’obstine et nous n’arrivons pas à la mettre au sein.

« Si vous préférez, je peux la prendre là-bas. »

L’infirmière la tient à plat ventre sur la paume de sa main, une position d’équilibriste. Moi, si je la portais comme ça, elle me glisserait des doigts comme un œuf.

« Merci. »

Je ne voudrais pas la laisser partir avec ses cris désespérés qui me font transpirer, mais j’ai tellement besoin de dormir, de m’isoler de tout l’espace de quelques heures, que pour ne pas rester en alerte, pour ne pas capter la voix d’Helena au loin, je mets mes bouchons d’oreilles et j’essaie de retourner dans le lit de mon enfance, avec la petite fenêtre qui encadre le pin, les bavardages des merles perchés sur le toit.

On me ramène Helena après deux heures.

« Elle veut sa maman », déclare l’infirmière en me la tendant avant même que je sois tout à fait réveillée.

Je l’allaite de nouveau, dans mon lit inconfortable, avec son menton qui appuie sur ma poitrine et ma tête lourde. Helena suce un peu et se détache en hurlant. Je ne bouge pas, je reste repliée sur moi-même et la laisse pleurer dans mes bras. Je gagne ainsi, les yeux fermés et la tête penchée, quelques secondes d’obscurité, de paupières humides qui embaument mes yeux. Quelques secondes, je les compte, pendant lesquelles je ne fais pas attention à Helena qui crie, je m’octroie ces miettes de temps pour moi, juste une dizaine. Puis je me lève, je la mets dans son berceau et je sors avec elle de la chambre. Le corridor est comme recouvert d’une couche de glace, je glisse en avant et en arrière, pas après pas, lentement, en mesurant le bruit de mes pantoufles qui crissent, les inspirations d’Helena entre ses hurlements. Il y a des tableaux contre les murs, des visages d’enfants nés les années précédentes, des aquarelles ternes de paysages champêtres. Mon reflet sur le linoléum me suit fidèlement, j’observe les photographies, les peintures, les cadres, le papier peint, les inscriptions sur les portes et les armoires. Je dois me concentrer, parce que les pleurs d’Helena s’immiscent et s’enfoncent en moi, me secouent douloureusement les nerfs, y résister est une vraie torture.

Le matin, la lumière est éclatante, j’ouvre les yeux dans une luminosité tranchante, stridente. Aujourd’hui, on a rendez-vous avec le pédiatre. La femme aux caramels s’est levée avant moi, elle a laissé ses draps humides et emmêlés dans une grosse boule. Helena est réveillée et regarde autour d’elle, les yeux embués d’eau, les lèvres qui se retroussent en petites grimaces. Hier, ils lui ont donné du thé pour la calmer. Elle a bu goulûment et s’est endormie.

« Vous devriez l’allaiter. Ça fait bientôt trois heures, me dit une infirmière avec le dossier d’Helena en main.

– Oui. »

Je tends les bras pour la prendre. Mais Helena ne semble pas avoir faim, elle ne se tourne pas vers mon sein et continue à explorer avec ses yeux, comme si elle flottait entre le monde et une intériorité toute sienne. Elle habite dans des limbes bien réels, elle est là sans être présente, sur une autre fréquence, ou peut-être que venir au monde ne signifie pas seulement sortir du ventre de sa mère, mais aussi accéder progressivement à ce qui nous entoure. Combien de fois naît-on dans une vie ?

Je sors de la chambre avec le berceau. En regardant les autres mères, j’en viens à croire que pour elles, c’est tout à fait normal de se mouvoir avec un petit être près de soi. Pour moi, la chose est encore singulière et je souris en voyant mon reflet dans la baie vitrée. J’ai l’impression d’être le fruit d’un collage. On a découpé ma silhouette pour la placer dans un autre contexte.

Mon ventre me manque. La sentir se retourner comme un chat assoupi ou sursauter d’un coup à l’un de mes gestes. Une surprise entre les légumes d’un minestrone ou les scènes d’un film. Je me disais : « Elle est bien là », entre mille autres préoccupations domestiques. Capturée le temps d’un sourire, j’étais projetée dans cette période lointaine, si reculée dans ma conscience, celle de la vie dans le ventre maternel. Contraction temporelle, l’antiquité de chaque existence devient un présent tangible et cette main tendue, qui cherche à percevoir les mouvements du fœtus, effleure en réalité la plus ancienne phase de l’humanité. Sa présence déboussole la ligne du temps : dans ses yeux, je lis un lieu lointain dont je n’ai plus le souvenir. Elle est ici, elle me fixe, elle me cherche du regard entre les ombres et me révèle cette époque révolue et partagée. Helena m’interroge ou peut-être est-ce moi qui m’interroge à travers elle. Tout me semble chaotique et nouveau.

Le pédiatre l’observe sous une lampe à infrarouge qui la réchauffe.

« Est-ce qu’elle mange ?

– Oui.

– À quelle fréquence ?

– Toutes les heures. »

Pendant un instant, il a l’air pensif, puis il me sourit :

« C’est normal les premiers jours. »

Il me la tend, confiant :

« Tout va bien. »

Mes seins aussi ronds que des grenades, je crois que j’ai une montée. J’allaite assise sur le bord du lit. La chambre est vide. Il y a un grand désordre ici, les lits sont gonflés de couvertures et de duvets, les tables de chevet encombrées. Nous avons de petits espaces privés en commun, et bien que je ne puisse pas m’empêcher de regarder, l’intimité des autres m’agace. Je ne sais pas ce qui m’irrite le plus, partager mon quotidien animal ou supporter celui des autres.

Quand la chambre est pleine, il n’y a jamais de silence, même si chacun fait en sorte de déranger le moins possible, en parlant à voix basse, en bougeant prudemment. Les respirations remplissent la chambre, de petits bruits ronds me glissent dans les oreilles. Impossible de les ignorer. À part moi, personne ne semble prendre garde à la fermeture éclair d’un sac à main, aux quintes de toux, aux pages froissées d’une revue, aux sanglots étouffés de la femme aux caramels derrière le rideau couleur pêche. Pendant la journée, elle n’est revenue dans la chambre que pour prendre ses repas, et maintenant qu’on l’a contrainte à rester au lit, elle s’est enfermée dans son cocon couleur pêche pour y dévorer ses soupirs. Son bébé est né prématurément. Ils le gardent en couveuse à l’étage supérieur. Elle monte pour lui donner du lait à la seringue quand les infirmières l’appellent, puis elle retourne dans son lit toute seule au milieu de mères plus chanceuses qui peuvent tenir leur enfant dans leurs bras. Les autres aussi doivent s’être rendu compte qu’elle pleure et qu’elle se mouche continuellement, mais elles s’en moquent. Elles semblent toutes s’être adaptées à cette vie commune forcée, même si elles doivent la trouver aussi vaine et opprimante que moi. Elles rêvent les yeux ouverts, plongées dans une bulle qui les isole, elles effacent ce qui les entoure en le refoulant, en le maintenant soigneusement en dehors de leur champ de vision. Je me demande pourquoi moi, qui suis tant agacée par les cliquetis, les mâchonnements, les éternuements et les bruits de pas, je continue à tout absorber avec mes yeux, comme si je risquais, en ignorant le déploiement de la vie banale des autres au premier plan, de perdre de vue ma propre personne.

Je reçois la visite de ma mère et de mes oncles et tantes. Erik repassera plus tard. Ils couvrent Helena de compliments. Un peu à l’écart, ma mère jubile. Helena dort et se laisse passer de main en main, bercée par différentes odeurs et paires de bras.

Dehors, le jour baisse lentement. Les petites lumières derrière les lits s’allument. C’est l’heure du souper. Je n’ai pas dîné, je n’ai plus d’appétit. Sur le plateau, un bouillon de poule puant. Helena dort encore.

Erik me rend visite avec ses parents. Il est frais et majestueux. Je rougis en l’embrassant. Contrairement aux miens, les parents d’Erik ne touchent pas la petite. Ils se contentent de la regarder en souriant :

« Elle ressemble à Erik… Tout s’est bien passé ?

– Oui.

– Tu es courageuse d’avoir fait ça toute seule. »

Peu après, c’est le tour du frère d’Erik et de sa femme. C’est la première fois que je les vois. Ils se tiennent à une distance respectueuse et leur regard saute de la petite à Erik, puis à moi. Ils cherchent les ressemblances. Ils nous parlent de leur chien, il a peut-être senti quelque chose dans l’air, parce qu’au moment du départ pour la clinique, il voulait monter dans la voiture lui aussi. Ils ont dû l’enfermer dans son enclos. La mère d’Erik énumère ensuite ses amis et connaissances qui nous transmettent leurs vœux.

« Ils ont téléphoné hier soir de l’étranger. »

Je souris. Je dis merci. Ensuite, ils décident enfin qu’il est l’heure de partir, et la mère d’Erik s’approche de moi, se penche et m’embrasse sur le front. Je me fige, tendue, je ne sais pas quoi dire ni quoi faire. Je rougis. Je me sens comme une petite fille. Ils s’en vont et emmènent Erik. J’ai un besoin urgent de réconfort.

Sur mon plateau, il y a encore le bouillon de poule froid, les autres ont vidé leurs bols à petites gorgées. Avec allure, tact et méthode, elles ont bu cuillérée après cuillérée, proprement. Maintenant, au lit ! Elles éteignent leur lumière, les unes après les autres, parce que c’est comme ça qu’on fait après le repas : on se couche bien sagement. Je voudrais fermer le rideau couleur pêche et faire comme la femme aux caramels, pleurer un peu, me moucher, mais j’ai plus de rage en moi que de larmes. Mes seins me font mal et mouillent ma chemise. Helena dort encore.

Il fait à nouveau nuit. Respirations profondes poussées puis tirées sur de longues cordes, en haut, en bas, dans le puits des gorges. La femme derrière le rideau couleur pêche ronfle et siffle. Mes seins vont éclater, je n’arrive même pas à bouger les bras pour porter Helena, mes mamelons sont transpercés de longues aiguilles. Le lait ruisselle sur mon ventre et ma culotte. J’appelle une infirmière.

« Ça fait combien de temps que vous n’avez pas allaité ?

– Depuis cet après-midi.

– Et votre fille, elle dort depuis quand ?

– Depuis cet après-midi…

– Pourquoi vous ne l’avez pas réveillée ? »

Pour avoir un peu la paix, je voudrais lui dire, mais je me tais, elle ne comprendrait pas.

« Elle dormait profondément et… »

L’infirmière la prend, elle essaie de la réveiller, mais Helena s’est enfoncée dans un sommeil qui la comble, elle n’ouvre ni les yeux ni la bouche. L’infirmière la met sur moi, une lancée dans mon sein me fait serrer les dents. Helena approche sa petite tête du mamelon, mais elle ne se réveille pas, on dirait qu’elle n’a pas faim.

« Quelque chose cloche… » dit l’infirmière après plusieurs tentatives.

Elle demande une collègue en appuyant sur le bouton d’appel.

« Il y a une petite qui ne se réveille plus ! »

Un poids m’écrase violemment contre terre, je me sens défaillir, ma poitrine et mes mains se glacent. Je demande terrorisée :

« Comment ça, elle ne se réveille plus ?

– Je n’arrive pas à la réveiller. »

L’infirmière secoue la tête, et entre-temps sa collègue nous a rejointes. Je me mets à crier :

« Pourquoi elle ne se réveille pas ? Elle dort ou elle est morte ? Pourquoi elle n’est pas réveillée ? Elle est morte ? Pourquoi elle ne se réveille pas ?

– Calmez-vous, dit l’autre infirmière, en m’aidant à m’asseoir. On va appeler le médecin. »

Je tremble et mes dents claquent toutes seules.

« Helena ! Pourquoi elle ne se réveille pas ? »

Je voulais juste une pause ! Les infirmières l’emmènent hors de la chambre et je les suis, à bout de souffle. Je voulais juste une pause ! Je demande dans un filet de voix :

« Elle est vivante ?

– Bien sûr qu’elle est vivante, me répond l’infirmière qui la tient. Regardez, elle respire. »

Le petit ventre d’Helena monte et descend tranquillement, elle est tiède et belle. Le devant de ma chemise de nuit est trempé de lait, le tissu se colle à moi comme une seconde peau. Je sens de petites gouttes couler sur mes cuisses, du lait ou des larmes.

« Venez, le médecin est arrivé. »

Une infirmière me prend par le bras et me conduit dans la salle du pédiatre. Je ne sais pas combien de minutes se sont écoulées, je suis là, sous les néons, derrière un voile d’eau argenté, depuis tellement, tellement de temps.

« Vous êtes sûr qu’elle n’est pas en train de mourir ? »

J’ai un buisson de ronces dans la gorge, ma voix résonne à peine.

« Elle n’est pas en train de mourir, hein ?

– Elle ne va pas mourir, madame, votre fille va bien », dit le pédiatre d’une voix calme.

Ce n’est pas le même que ce matin, il est plus vieux. Il me serre la main sans remarquer que je suis trempée de lait, qu’on voit mes seins et ma culotte de maternité à travers ma chemise. Il manipule Helena délicatement.

« Elle a faim, dit-il après une brève auscultation. Elle dort pour économiser ses forces.

– Je n’ai pas assez allaité !

– Non, madame, c’est votre fille qui n’arrive pas à téter. »

Il ouvre la bouche minuscule avec un doigt et coupe quelque chose sous la langue avec une paire de ciseaux pointus. Helena fait une grimace, un bref vagissement. Je dois la nourrir au biberon pendant quelques jours pour qu’elle reprenne des forces.

Ils m’ont vidé les seins, trait comme une vache et ils ont donné le lait à Helena qui est désormais sous surveillance. Je retourne dans la chambre, lourde et molle. Il fait nuit noire. Les infirmières ont des chemises jaune pâle et des visages sereins qui incitent au sommeil. La femme aux rideaux couleur pêche n’est pas là, elle doit être à l’étage avec son bébé. Une autre femme allaite devant la fenêtre, je lui souris, elle me répond. Le lit n’est pas confortable, enchevêtré et bosselé, mais je dors pendant toutes les heures de la nuit qu’il me reste, je dors comme si on m’avait enterrée sous des couches de terre, sans rien sentir, sans rien rêver.

On vient avec un gros mal de ventre et on repart avec un bébé dans les bras. Dans la voiture avec Erik, souriant et heureux, je retrouve mon monde, ma maison. La réalité vue avec des yeux de mère est différente : l’air est pur ici, on respire mieux. Peut-être à cause du ciel limpide, du bleu glacé de l’horizon ou de cette joie enfantine qui excite mon imagination, je ne sais pas, mais quelque chose, ce soir, dilate tous mes sens.

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