Où naissent les mères
À la maison
Erik est étendu sur le canapé avec Helena qui dort sur son ventre. Elle ne fait pas la différence, quand elle a faim, elle fouille les plis de sa chemise avec sa bouche.
À la maison, c’est comme si je cherchais quelque chose. Je ne sais pas par où commencer. J’ai perdu le fil qui tissait mes journées et maintenant, je ne sais plus comment le retrouver. Je grignote deux noix, j’arrange les coussins sur le canapé, je passe un chiffon trop mouillé sur la table et ma feuille de papier colle à la nappe en plastique. Je n’arrive pas écrire, même les cartes de remerciements.
Dans un fauteuil près du lit d’Helena, Erik joue une mélodie en effleurant à peine les cordes avec l’archet. Des notes longues comme le souffle du sommeil. Il n’a pas sa posture habituelle, celle qu’il a quand il joue avec l’orchestre. Il est relâché, appuyé contre le dossier, les yeux fermés. On dirait qu’il dort et que les sons du violon sortent de sa poitrine. Helena somnole, un œuf fraîchement pondu dans une couverture en laine. L’instant est fragile, je n’ose rien toucher par peur de le briser. Dans la cheminée, les langues bleuâtres des flammes lèchent une bûche fendue en deux.
Helena est une comptine, des ricochets de consonnes et de sons déliés. Je la regarde et ma bouche répète toute seule les chansons et les rimes de quand j’étais petite.
Passe la dormette,
Passe vers chez nous,
Pour endormir Ninette
Jusqu’au point du jour.
La vie, la vraie, n’a pas encore commencé. Enfin, c’est l’impression que j’ai. Les heures roulent par la fenêtre avec le soleil, et moi je flotte dans un air de conte de fées. Je n’ai pas encore accès à la réalité. Erik aussi évolue dans une dimension suspendue, il entre et sort de la maison sans faire de bruit, comme s’il effleurait les choses et la terre. Il me parle calmement, d’une voix douce, son regard vif pénètre sous ma peau.
Quand je suis rentrée, on aurait dit que c’était Noël. Le lit était couvert de cadeaux. Les lumières chaudes à l’intérieur, les rubans, les cartes de vœux et dans la cheminée, le bruit d’un bon feu. Je m’y suis blottie.
Je la prends, je la porte, je la couche. Elle me subit et moi, je m’étonne en la regardant. Je ne suis pas encore habituée à sa présence.
Dans quelques jours, Erik repartira en tournée et je devrai me débrouiller sans lui. Je tourne autour de sa présence. Il fait des allers-retours entre le Conservatoire et la radio, il rentre à la maison seulement pour déjeuner, se laver, se changer. Je l’assiste en épouse dévouée, je me consacre à lui tout entière.
Avant de venir vivre avec Erik, je n’avais pas réalisé que nous passions si peu de temps ensemble. Nous nous retrouvions parfois le soir, sinon il y avait le travail, les leçons de musique et je restais volontiers à la maison. Le temps passé avec Helena est un espace vide qui s’est créé autour de moi d’un coup. Il rend la présence d’Erik éphémère et mes journées interminables. Ma mère dit que je devrais en profiter et je voudrais pouvoir le faire, mais je n’arrive à rien avec cette feuille blanche entre mes mains.
Je sors faire une promenade. Deux petits vieux, un couple sur les soixante-dix ans, balaient méticuleusement les feuilles mortes dans leur jardin et se plient en deux pour ramasser les plus petites qui échappent aux dents du râteau. Je sais qu’ils ont perdu leur seul enfant quand il était adolescent. Un après-midi, j’ai vu l’homme, avec ses gants de jardinage et son tablier, qui détachait les fleurs fanées d’un hibiscus. Un autre jour, la femme coupait des brins d’herbe au ciseau le long du sentier. J’ai toujours considéré vain d’accorder un soin aussi excessif à son jardin, un mouchoir de terre à arroser, à tailler, à défricher perpétuellement. Mais à les regarder, je m’émeus : c’est avec la même patience qu’ils auraient élevé leur enfant. L’attention avec laquelle je les vois ôter les petits cailloux de leur pelouse m’attriste. Si leur fils était encore en vie, il aurait mon âge et au lieu des feuilles mortes, les deux vieux s’occuperaient de leurs petits-enfants.
Je prends la route qui monte dans la montagne. Mon âme ici prend des reflets dorés, comme les feuillages traversés par de longs rayons de soleil. Si je pouvais, ma maison, je la construirais au milieu de la forêt et la nuit, je resterais là, dans le noir, silencieuse, à écouter le piétinement des cerfs, le bruissement dispersé des sangliers.
Erik vient et il repart. Je passe mes journées, muette. Un silence m’est tombé dessus. Je savais que m’occuper d’un enfant serait difficile, mais j’étais loin d’imaginer combien ma liberté m’aurait manqué. On dirait qu’Helena le fait exprès : elle se réveille quand je suis fatiguée et elle dort quand je veux sortir. En ville, ce matin, tous les regards étaient sur moi. Elle hurlait, toute rouge et pleine de sueur, je la passais d’une épaule à l’autre, sans parvenir à la calmer. Je n’ai pas compris ce qu’elle avait. J’ai laissé les bols que je voulais acheter dans un rayon et je suis rentrée à la maison.
J’ai de grandes ailes liées. C’est comme si je vivais dans un enclos où tout était possible, et pourtant je n’arrive à rien.
Une amie m’appelle, enjouée et bavarde. Elle remplit les vides avec de longues phrases alambiquées qui l’essoufflent. J’acquiesce de temps à autre. Elle me demande :
« Mais toi, ça va ?
– Bien sûr, pourquoi ?
– Tu m’as l’air distante.
– Excuse-moi, je suis encore un peu déboussolée. »
Je peine à trouver un moyen de mettre fin à la conversation. Les mots me pèsent tellement ! Je les déterre comme des pierres enfouies dans des grottes souterraines. Je pourrais m’en sortir avec un dixième des phrases que je prononce. Et elle, elle parle et elle parle, Helena, les nouveau-nés, les petites choses et les petites mains et les petites chaussures, comme si les enfants vivaient dans un monde réduit. Même sa voix rétrécit, son ton est une octave trop haut. Pourtant, chez moi, tout devient gigantesque, les émotions s’amplifient et rebondissent, j’entends crisser sous mes dents la moindre fausse note. Un rien suffit à me faire pleurer.
Depuis qu’Erik est parti, plus rien ne bouge ici. Le temps se dilate et engloutit les heures. Je parcours des landes immobiles dans l’attente.
Le piano fermé me regarde. On se regarde l’un l’autre. Moi, depuis la table de la cuisine, comme derrière une barrière infranchissable. Et lui, là-bas, félin patient entre les cartons remplis de livres. J’aimerais jouer, mais Helena dort.
J’ai recalibré mon quotidien en fonction des besoins d’Helena, j’ai relégué le temps et mes tâches à une dynamique monotone presque rituelle. Les jours passent, rythmés par les besoins physiologiques de ma fille, ses repas et son sommeil. Je vis dans le concret, le tangible, agrippée aux racines du corps. Mon temps est un temps qui avance en marge des activités humaines, il est à part, sans attentes ni objectifs, il se recycle en suivant le lever et le coucher des astres, il est immuable, figé dans un éternel présent.
J’allaite toutes les deux heures, jour et nuit. Deux heures passent et je m’arrête, tout s’arrête. La nuit, les rêves repoussés avec peine dans leurs cavernes, le jour, les besoins renvoyés à l’échéance des deux heures, à un futur imminent qui procrastine toujours. J’avance par à-coups, comme une voiture qui démarre et puis s’arrête et puis repart et s’arrête encore, et qui avance comme ça en accélérant et en freinant sans cesse. Erik ne le sait pas, parce qu’il est toujours loin et sa place est aux côtés du chef d’orchestre vêtu de noir. Il joue, il dîne, il dort, sans interruption, sans savoir qu’en vivant par fragments, on se perd, on perd le fil des pensées, les plans, la vision de soi à long terme. Brisée en petites portions de temps, je lutte pour m’imaginer, pour trouver ce qui me constitue. Mes habitudes, par exemple, ou mes petits plaisirs, il n’y a plus de place pour ça dans l’allumer-éteindre répété de mon nouveau mode de fonctionnement. Je m’effrite au rythme des deux heures. Fractionnée. Inconsistante.
« Donne-toi du temps, me dit ma mère au téléphone. Tu finiras par t’y faire. Cherche quelqu’un, fais-toi de nouvelles amies, il doit bien y avoir d’autres femmes comme toi !
– Non, je n’en connais pas. »
Les autres mères ont accepté leur rôle, elles sont arrivées à destination satisfaites. À la maison. Alors que moi, je ne sais même pas comment m’établir. Je ne sais pas si je dois attendre qu’un changement se produise naturellement en moi ou si je dois le rechercher. Je ne me résigne pas encore, parce que je crois que c’est impossible de perdre sa liberté du jour au lendemain, son identité, la maîtrise de son corps et de ses idées, sans même vouloir tout récupérer tout de suite, sans larmes, sans colère, sans peur. On ne peut pas juste dire que les choses sont comme elles sont, et se mettre à faire des gâteaux.
Après avoir pleuré pendant deux heures durant lesquelles je l’ai allaitée, lavée, bercée, allaitée à nouveau, portée dans mes bras, Helena a enfin été vaincue par le sommeil. Un de ceux qui l’enveloppent et la transportent ailleurs. Derrière ses paupières, des rêves au berceau, impénétrables. Des impressions, des voix ou peut-être, qui sait, un retour au ventre maternel. J’en profite pour sortir les poubelles, laver et sécher la vaisselle. J’enlève les miettes de la table, je passe un coup de balai, je ramasse les journaux et les feuilles, j’enfile le linge dans la machine à laver et je commence à repasser. Mes pensées se réduisent à des syntagmes isolés : bien dans les coins, la serpillère pue, une corbeille pour le papier, ceux-là sans adoucissant, voilà une bonne chose de faite.
Il y a des jours où je frémis, j’aurais besoin d’une éternité pour réaliser mille idées. Je me sens féconde et créative. Le matin, j’ai envie de bouger et surtout de jouer : ça fait des semaines que je n’ai pas touché au clavier, mes doigts sont raides. Je bouillonne en comptant les heures que je passe à faire digérer quelques millilitres de lait à ma fille et j’ai du mal à contenir ma colère, même contre ma mère qui semble vouloir me réduire à un mamelon géant avec ses conseils. Sois patiente ! Tiens-la dans tes bras. Câline-la un peu ! Et ces derniers jours, je remets mes désirs à une date ultérieure, toujours plus floue et lointaine. Tu auras du temps pour la musique plus tard, c’est ta fille qui compte, maintenant.
Contrainte, même pour les besoins élémentaires. Helena est un frein à tous mes possibles. Mais certains jours, comme aujourd’hui, je ne ressens rien à l’intérieur. Ce n’est pas un calme, mais plutôt une stagnation, un désert d’émotions qui me rend plate et me prive de pensées pendant des heures. L’automne est jaune et le soleil tiède a rendu les feuilles odorantes. Je reste là, en silence, assise près d’Helena, à regarder la fenêtre jusqu’à ce qu’elle devienne noire.
Erik au téléphone.
« Comment ça va ?
– Ça va.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Rien.
– T’es fâchée ?
– Non.
– T’es triste ?
– Même pas.
– Qu’est-ce que t’as, alors ?
– Mais rien ! »
Quand il raccroche, je débranche le téléphone et je m’éteins dans mon lit.
Dans la rue, les rencontres entre parents me rappellent celles des chiens : on se repère, on s’approche, on se renifle.
« Quel joli bébé ! »
Sniff, sniff.
« Comment il s’appelle ? »
Sniff.
« Le vôtre aussi est joli.
– Il s’appelle Marco. »
Sniff, sniff.
« Et le mien, Adriano. »
Sniff.
« Combien il pèse ? »
Sniff, sniff.
« Il fait ses nuits ? »
Sniff.
« Vous allaitez ? »
Sniff, sniff.
« Le mien, il ne fait jamais son rot.
– Pour son caca, il est toujours ponctuel. »
Sniff.
« Comme il dort ! »
Sniff, sniff.
« Qu’est-ce qu’il est grassouillet ! »
Sniff.
« Maintenant, on va prendre le goûter.
– Et nous, on va faire les courses.
– Au revoir.
– Au revoir ! »
Je me demande pourquoi les conversations entre parents sont toujours un échange de phrases qui n’arrive pas à aller au-delà de lui-même, au-delà de l’interaction. Au lieu de discuter, on se passe courtoisement la parole. Malgré toutes les simagrées rituelles qu’on dispense aux enfants des autres, ceux-ci n’ont en fait aucun intérêt pour nous. Alors les discours sont farcis de cordialités sans contenu. Une comédie.
Le vent m’assaille. Quand je sors avec Helena, je dois me tenir bien droite. À la maison, j’ai tendance à marcher un peu voûtée. Je dois être digne. Et fière. Mon regard oscille entre les couvertures qui bordent la petite et les arbres éclairés de soleil. L’horizon est dégagé. Même quand je suis dehors, je ne peux pas détacher mes yeux d’Helena. Je suis toujours en alerte, chaque minute. Au lieu de me promener, je marche en faisant attention à chaque bruit, chaque petit caillou sous les roues, je vérifie trop souvent si tout va bien, si elle dort encore, si elle respire, pour pouvoir profiter de l’air frais, de la lumière, des couleurs, et je me perds entre sa petite tête encore gonflée et les feuilles fanées d’une vigne, les hautes herbes sur le bord de la route. Un homme avec une barbe noire cueille des chrysanthèmes dans son jardin. Je lui dis bonjour, mais il ne m’entend pas et enveloppe son bouquet dans du papier journal.
À la maison, j’allaite et le piano est là. Il me regarde, comme toujours. Il m’attend. Une envie mousseuse me bouscule à l’intérieur et fait accélérer les battements de mon cœur. Helena se détache de mon sein, endormie. Elle a mangé, elle est repue, détendue, elle se sent bien, aucune raison de s’inquiéter. Je la dépose dans son berceau. J’ai des frissons et je transpire. C’est décidé, je joue, même si elle se réveille, même si elle commence à pleurer. Un désir terrible. J’ouvre le piano et je m’assois. Il me sourit. La mélodie envahit la pièce comme un parfum, s’empare de tout l’espace et le secoue de sa torpeur, en soufflant jusque dans les coins pleins d’amas de poussière. La musique déclenche des mécanismes anciens. En jouant, je sens mon sang qui palpite, le grincement lent du devenir. Helena pleure et se débat dans son berceau, mais je ne veux pas m’arrêter, je m’agrippe à la mélodie, obstinée, avec les deux mains. Je joue pendant plus de deux heures, jusqu’à ne plus rien avoir pour écraser les touches, jusqu’à m’être jouée tout entière. Alors je débranche le téléphone, j’allaite Helena et je m’endors près d’elle, mon mamelon à portée de sa bouche.
Le soleil plonge derrière la crête des montagnes en glissant loin des coteaux et des murs des maisons. Arrachée contre son gré, la lumière s’en va au moment de la journée où j’aurais le plus besoin d’elle.
Avant d’accoucher, j’ai congédié tous mes élèves, en leur disant que je ne savais pas quand je pourrais reprendre. Je ne les ai pas encore remerciés pour les fleurs et les cadeaux qu’ils m’ont envoyés et chaque jour, je remets au lendemain ma résolution de leur téléphoner. Ils ne comprendraient pas que je ne les fasse pas revenir, maintenant que je suis rétablie. Je devrais nettoyer l’appartement pour leur venue, excuser les pleurs d’Helena, abandonnée le temps d’une leçon, et ça m’agace d’imaginer qu’ils me voient allaiter, alors que ce sont encore des gamins, même si leurs mains sont plus grandes que les miennes. Erik trouve que je devrais leur donner le nom d’un autre professeur.
Un soleil tiède réchauffe les prés et fait somnoler les chatons sur les murets. Le gravier crisse sous les chaussures. C’est l’essence même de la promenade, un piétinement flegmatique et mesuré. La fenêtre de l’homme à la barbe noire, qui ramassait des chrysanthèmes hier dans son jardin, est ouverte. Le vent agite un peu le rideau. Ce matin, il est sorti avec un seau rempli de cendres, il l’a posé devant sa porte avant de disparaître. Je lui ai dit bonjour, avant que l’embrasure de la porte ne l’aspire. Il a jeté son regard par terre, sans répondre. Aucun indice sur lui. Sa maison est blanche, entourée d’un jardin et d’un pré. Un grand tilleul projette son ombre et ses branches sur la façade.
Je ne sais pas encore habiller la petite. Ses chaussettes lui glissent des pieds quand elle bouge, son bonnet descend sur ses yeux et elle s’enfonce dans le col de sa veste. Je m’efforce de dénouer cette petite pelote qui s’emmêle.
J’essaie de traduire les gestes des autres mères. Elles sont l’image même de la maternité, dos courbés sur les berceaux, mains d’odalisque qui caressent, bras tendus et regards doux, de vraies saintes. Elles échappent à ma compréhension, me filent entre les doigts. Alors j’imagine leurs maisons : la table dressée, les draps propres, la lumière parfaite, le soir. Et je mesure, inconsolable, combien je suis loin de tout ça. Peut-être qu’Helena aussi aimerait dormir dans une chambre aux teintes pastel. Au lieu de ça, elle doit supporter ses parents qui ronflent à côté d’elle ou mastiquent de la salade devant la télévision allumée sans le son.
À la maison, Erik va et vient, il ne s’arrête pas un instant. Je lui cours après :
« Tu rentres quand ?
– Dans l’après-midi. »
Il le dit en souriant, mais j’ai l’impression qu’il fuit. Il a du boulot, ils l’attendent à la radio.
« Tu rentres pour le dîner ?
– Mais bien sûr ! »
En réalité, je voudrais lui demander : je te plais encore ? Tu m’aimes toujours ? Je dis les mots les plus banals pour lire les mots les plus intimes en filigrane et ensuite il ne me reste plus rien. À quoi joue mon esprit qui le voit distant, alors qu’il me sollicite avec autant de tendresse ? Tu as besoin de quelque chose ? Tu veux que je reste ici ? Oui, je t’en prie, reste, mais fais en sorte que je n’aie pas à te le demander. Reste et puis c’est tout, comme font les amants.
Il m’embrasse sur le front et s’en va. Alors je cuisine pour lui, je lave ses chemises et je repasse bien entre les boutons, le col, les plis le long du dos, je repasse son corps blanc avec le fer, statue d’éphèbe, et pendant que je repasse, ses mains immenses jaillissent des manches.
Avant de connaître Erik, j’étais amoureuse d’un pianiste, Robert. Parfois, je me demande ce que serait ma vie si Robert avait été amoureux de moi, et je me dis que les choses ne seraient sans doute pas si différentes. Je pourchasserais Robert, tout comme Erik. Je me revois à l’époque du Conservatoire, malade de son refus, réduite à le suivre en cachette, cherchant la preuve que je puisse être la seule qu’il désire vraiment. Si seulement il s’en était rendu compte ! Il me plaisait à cause de ses airs d’intello malgré lui. Il passait ses après-midis à écrire de la musique dans l’atrium, sous une fenêtre, sombre et mélancolique, alors que dehors il pleuvait et que les gens pressaient le pas sous leurs parapluies. Un jour, curieuse de faire sa connaissance, je l’ai approché :
« Qu’est-ce que tu écris ? »
Il a levé les yeux de sa feuille et dit sans hésiter :
« Oh, rien, des bêtises. »
Si je pouvais revenir en arrière, je ne répèterais pas mon erreur. Je ne lui demanderais pas de but en blanc :
« Je peux t’offrir un café ? »
Il a accepté avec plaisir, mais cette approche trop directe est devenue l’un des nombreux points en ma défaveur par rapport à Anaïs, la fille dont Robert était épris, comme je l’ai appris plus tard. Il n’y a rien qui diminue plus le charme et le mystère que de manifester trop clairement son intérêt. Une fois le jeu commencé, je me suis lancée à corps perdu dans ma tentative de conquête, malgré cette créature merveilleuse par lui désirée, à sens unique, et par moi détestée pour son nom si raffiné. Entre Robert, Anaïs et moi s’est noué un triangle amoureux qui a duré des mois. Je l’ai suivi, fascinée par son charme ombrageux, et lui derrière l’inatteignable Anaïs, tous à se courir les uns derrière les autres, pour rien. Je l’ai appelé, invité, rêvé, en me détruisant et en me heurtant chaque fois à son indifférence cordiale, jusqu’à ce que je m’effondre, vaincue. Lors de notre dernier rendez-vous, il était arrivé avant moi, je l’ai trouvé en train d’écrire, comme toujours. En m’asseyant près de lui, j’ai demandé :
« Qu’est-ce que tu écris ? »
J’ai cru qu’il s’agissait encore d’une de ses fantaisies musicales, mais au lieu de ça, j’ai vu une file interminable de calculs qui se déployait comme des phrases dans le flux linéaire de l’encre. Du bord supérieur jusqu’au bas de la page, et pareil sur la deuxième, la troisième, la quatrième feuille, des lignes et des lignes d’un discours crypté, où le numéro cinq, additionné, divisé, élevé à la puissance, servait de pivot aux possibilités infinies des nombres. Sans me regarder, il a dit :
« Le résultat est zéro. »
Sur le moment, je n’ai pas compris.
« Le résultat de quoi ? »
Il m’a tendu son cahier. En bas de la page, à la fin des calculs, à la toute dernière ligne : un zéro tout rond.
Une fois rentrée, abattue, un sentiment de dégoût sur la peau, j’ai soudain compris. Anaïs, un nom de cinq lettres, un nom devenu chiffre puis symbole, un nom essentiel devenu la porte d’accès à un univers parallèle. Plus il calculait, plus Robert s’enfonçait dans un abîme de parallèles et de connexions que seuls les symboles sont capables de créer. La carte d’une géographie intime particulière, la projection de ses illusions et de son amour inexprimé. Sur le papier, ce n’étaient pas des opérations numériques, mais le visage de celle qu’il aimait. Ligne après ligne, son ardeur se dévidant dans l’encre comme le fil d’un écheveau emmêlé. Un amour renié, un rien, un zéro sur lequel on peut néanmoins tout broder. Alors tisse, Robert, tisse cette trame inutile de symboles, cet univers magnifique de combinaisons impossibles, parce que sans ça, il y a le vide qui engloutit. J’espère que la vanité infinie de ta quête d’ailleurs te sauvera du gouffre béant qu’a creusé celle qui t’a refusé l’amour !
Un homme agenouillé au bord de la mer traçait avec son
doigt des cercles et des lignes sur le sable. La mer les effaçait, en les léchant vague après vague. Dans la pulpe molle de la plage, il gravait ce nom, dilué dans la mousse blanchâtre, érodé par le sel marin rugueux. Il l’écrivait encore et encore, et chaque fois, la mer le lui dérobait. Alors l’homme se leva et avança dans l’eau, bien décidé à reprendre ce nom, mais la mer, jalouse, ne voulut pas le lui rendre. Ainsi, l’homme gît désormais au fond des eaux. La bouche grande ouverte, il hurle ce nom aux poissons.
À côté de l’homme, il y avait une femme. L’homme tout
occupé qu’il était à écrire ne l’avait pas remarquée, mais elle, elle le regardait, elle regardait l’homme, alors que lui s’affairait à écrire un autre nom dans le sable. Elle le fixait encore quand l’homme se leva et entra lentement dans l’eau, elle le fixait toujours quand il disparut sous les vagues. Pour le voir encore dans les abysses, la femme s’arracha les yeux et les jeta à la mer, mais ces deux petites sphères, la mer les prit pour de magnifiques perles et les enferma dans deux coquillages.
Je déverse mon âme dans un morceau de Schubert que je reprends au début dès que j’arrive à la dernière mesure, comme un disque rayé. Je joue depuis presque une heure et la mélodie est si douce qu’Helena ne semble même pas la remarquer. Je me berce dans la brume, en me complaisant dans ce chagrin pathétique.
Helena gigote et hurle, toute rouge. Une grimace terrible, un visage de vieille dame. Je me demande pourquoi, après des millions d’années, la nature n’a pas encore trouvé comment rendre le processus digestif des petits d’hommes moins compliqués. Tout le plaisir d’une longue tétée finit étranglé par des pleurs.
L’appartement où nous vivons n’a pas de portes, mise à part celle de la salle de bains. L’espace se compose d’une unique pièce divisée en deux espaces. Une cheminée au centre sépare la partie où l’on dort de celle où l’on mange, mais le pan de mur auquel elle est adossée n’est qu’une division pour l’œil : bruits, odeurs et lumière circulent partout.
J’ai des invités pour le dîner. Erik a pensé que ça pourrait me faire du bien de voir un peu de monde. Face à son enthousiasme, je n’ai pas osé répliquer que je ne ressens pas le manque de stimuli externes. Au contraire, j’ai l’impression que mes pulsions intérieures ne se sont pas assouvies. Je préférerais passer ce temps à faire je ne sais même plus quoi. Je crois que je me suis perdue en chemin.
Les invités sont des amis d’Erik : un couple marié et une amie de l’épouse. J’ai enfermé Helena dans la salle de bains pour qu’ils puissent fumer. Pourvu que personne n’ait besoin de faire pipi. Le mari est sérieux, il parle peu et subit la soirée tacitement, il préférerait être chez lui. La femme et son amie sont belles, fières, distinguées, elles rient, s’étonnent, participent à la conversation. Je feins d’écouter, mais je suis leur échange comme un match de tennis, ma tête bouge machinalement de gauche à droite. J’observe leurs sourires, les gestes de leurs mains, les breloques qui se balancent à leurs poignets et je ne me sens pas à ma place. J’allaite Helena sur les toilettes, je ne veux pas me donner en spectacle. Je les entends rire de l’autre côté. Les belles femmes rient toujours plus fort que les autres, en jetant la tête en arrière, ça contribue à leur charme. Erik m’a souvent fait remarquer combien ses amies sont « spontanées et ouvertes ». Moi, j’espère secrètement qu’elles s’étouffent au prochain éclat de rire.
Je ne me sens pas à ma place. Mes interventions se limitent à une gamine qui est pour moi le soleil autour duquel je gravite, alors que pour les autres elle n’est qu’un bébé qui pleure. Mes aspirations ne vont pas au-delà des vingt pages que j’arrive à lire le soir avant d’éteindre la lumière. Depuis la grossesse, j’ai un air défait et négligé que me donnent les vêtements confortables et peu attrayants que je porte. Je ne me sens pas non plus capable de plaire, à cause de mon ventre flasque et de cette légère incontinence qui me fait honte. Je suis femme pour la nature, pour mes cycles biologiques, pour l’abondance de lait qui jaillit tous les jours, mais d’un point de vue extérieur, je ne suis plus qu’à moitié femme.
Dix minutes de tétée sur chaque sein, vingt minutes dans mes bras pour éviter les régurgitations, une pause de deux heures et à nouveau : dix, dix, vingt. Entre deux repas, Helena pleure souvent sans interruption. Elle me vole les heures en hurlant. J’ai tellement de sommeil à rattraper que pour les récupérer il faudrait que j’hiberne. J’envie les mamans ourses qui mettent bas dans un demi-sommeil en boule sur leur paillasse et allaitent tout l’hiver sans même se réveiller.
J’ai la peau et le regard trouble, je suis une masse agglutinée. Helena est un parasite qui suce ma sève.
Ce n’est pas l’effort physique qui m’épuise, mais la tension continue de mon esprit concentré sur une activité d’apparence simple qui ne cesse jamais. J’ai la tête en veille permanente et je ne peux même pas suivre un flux tranquille d’images. Ce n’est pas la faute d’Helena, au contraire, grâce à elle je devrais m’enrichir de nouveaux scénarios. C’est moi qui ne sais pas tirer parti de la maternité. Il doit pourtant exister un moyen d’éviter que l’arrivée d’un enfant entraîne l’annihilation de la mère. Cette dichotomie de l’avant et de l’après, du j’étais et du je devrais être, ne peut pas persister longtemps. Ces limbes doivent bien avoir une frontière franchissable.
J’ai appelé mes élèves pour leur dire de chercher un autre professeur. Je deviens sauvage, comme la vigne de mon grand-père. Après sa mort, elle donnait des grains toujours plus petits et secs. Je n’admets plus que les apparitions, comme la caissière au supermarché qui me salue sans me regarder. Mes lumières intérieures sont éteintes. C’est peut-être pour ça qu’à l’extérieur tout me semble trop clair.
Je croise Silvia, une amie d’Erik. Notre bref échange est interrompu par les interventions de son fils. Impossible de poursuivre au-delà des salutations sans se perdre. Elle me demande comment je vais :
« Bien, je… »
Elle me coupe pour répondre à son fils. Je répète :
« Je vais bien. »
Je voudrais lui raconter mes nuits, quand je me réveille avec les yeux gonflés. Quand Helena pleure, je pleure aussi. Je n’en ai pas le temps.
« J’ai faim !
– Oui, on va prendre le goûter chez mamie… Quelle belle journée, pas vrai ? »
Pas le temps de lui dire que quand ma fille dort, je me réveille plusieurs fois pour contrôler qu’elle n’a pas froid dans son lit. Ma tension ne se relâche jamais et quand je peux enfin me détendre, je sens de gros nœuds dans mon dos qui me donnent l’impression d’être bossue. Silvia sourit, je souris aussi. Pour ça, pas de place non plus, les civilités bloquent toutes les issues. Une prochaine fois, peut-être. Maintenant, tout est beau, tout va bien, tout est rose et bleu. On peut en rester là.
« Dis bonjour à Erik de ma part.
– À bientôt.
– Ciao ! »
Je laisse Silvia glisser hors de ma journée, terne comme une ombre.
Ma mère est sortie avec Helena. Ça me fait tellement de bien d’être seule. J’ai enfilé un manteau par-dessus mon pyjama pour m’échapper dans le pré et respirer l’air. Une marmotte hors de son trou, un renard sur une butte, d’ici je domine le monde, je prends mon envol.
Une route longe la montagne. En la parcourant, je flaire le parfum mousseux de la forêt. Un clin d’œil de soleil glisse sur ma peau. Je suis pleine d’un air limpide, absorbée. La neige est tombée sur les sommets et c’est comme s’il avait neigé sur mes épaules, l’eau fond en ruisseaux et me coule sur l’échine comme des larmes. Le corbeau boucle son cercle au-dessus d’un cerisier et le soir vient, on ferme les volets. Alors je ferme aussi les yeux un instant, consciente de ma chance. Au détour d’une ruelle se cache l’infini.
Au piano, c’est cette sensation de néant en expansion que je veux retrouver. Une absence qui me fait peur et menace de tout détruire. Quelquefois, elle devient une étendue sans limite, une longue et profonde respiration. Je la sens au bout de mes doigts, dans les signes d’un destin aux mille variables.
Le téléphone sonne et l’infini au bout de mes doigts s’agglutine dans l’instant présent. C’est Silvia. J’aurais préféré rester dans ce silence ou m’assoupir près d’Helena. Ses mots me submergent. Elle me parle de son fils et du rôle de mère. Si je n’étais pas mère, moi aussi, écrasée par le poids de mon devoir au point de suffoquer, j’écouterais ses théories avec curiosité. Notre conversation tourne autour de la question des limites. Où commencent et où se terminent la sphère de l’enfant et celle de la mère ? Je suis fatiguée et j’ai l’impression qu’il n’y a pas de limites, la sphère de ma fille envahit complètement ma sphère à moi, elle m’engloutit, cette petite créature désordonnée s’impose à moi-même quand elle dort. Sa seule présence me lie. Mais ces choses ne se disent pas, un code implicite qui dicte la bonne conduite de la mère empêche de verbaliser les sentiments extrêmes.
J’acquiesce. Pendant ce temps, Silvia s’est consolée toute seule. Elle est arrivée à une conclusion : tel qu’il est, sa relation avec son fils fonctionne et elle est même équilibrée. J’essaie de pêcher un peu d’éclat dans les profondeurs de ma morosité pour égayer le ton de ma voix :
« Bien.
– Merci de m’avoir écoutée. »
Elle se sent plus légère. Moi, j’ai la bouche triste. Je traîne les pieds jusqu’au lit et me laisse tomber sur le duvet défait de la nuit passée.
La présence d’Helena me dépossède. En dehors des soins que je lui prodigue, je n’ai plus de marge de manœuvre. Je me tiens en haleine, prête à répondre à ses cris, suspendue au présent, à l’immédiat. Il n’y a pas d’échappatoire à ma vie. Aplatie, bidimensionnelle, sur le qui-vive, même entre les lignes d’un livre que je lis par à-coups. Je manque de profondeur, de temps pour l’analyse et l’abstraction. Mécanique et répétitive, je fonctionne comme un appareil électroménager.
Oignon qu’on épluche pelure après pelure, mon idée de liberté se réduit maintenant à une simple vue de l’esprit.
Au téléphone, Erik me demande si je m’ennuie à force d’être toujours seule à la maison. Il me décrit la ville avec enthousiasme :
« J’aimerais tellement que tu sois là près de moi ! »
Peut-être que je le voudrais moi aussi, mais je n’en suis pas si sûre. Je vis comme une ermite, lointaine, plus bête que femme.
Je voudrais écrire une lettre, mais je n’ai rien à dire à personne. Je parlerais d’Helena, si bien que même dans mes moments de libre, je finirais encore par m’occuper d’elle. Je tourne en rond dans l’appartement. J’en viens presque à espérer qu’Helena se réveille. Mon manque d’objectifs me désoriente.
Je fais le ménage, je déplace des cartons, des piles de journaux et des partitions d’un coin à l’autre de la maison, j’essuie chaque goutte qui tombe sur le plancher, je ramasse chaque miette, et parfois je les mange ou je porte par erreur un mouton à ma bouche. Je tends soigneusement les draps du lit, je frappe les coussins et je les secoue par les oreilles, j’enlève la poussière sur le piano. Je me lave, je remets mon pyjama et les heures passent à la fenêtre avec le soleil. Je ne lis pas, je n’en ai pas envie, les histoires des autres ne m’intéressent plus. Je débranche le téléphone pour éviter aussi ma mère, pour faire durer le silence le plus longtemps possible. Je voudrais sortir, mais juste pour prendre l’air. Je vais sur le balcon pour observer la brume qui s’estompe sur les montagnes et se perd dans le ciel.
Dehors, il pleuvine et les feuilles mortes dans les prés sont comme de grosses limaces léchées. Il y a un air de cimetière. En automne, je finis toujours par visiter des cimetières. Je ne fais pas exprès, je tombe dessus par hasard. Pendant mes promenades, au détour d’un virage, entre des buissons ou derrière un muret en ruine, des croix et des tombes apparaissent sous mes yeux.
Dans un village voisin, il y a un petit cimetière au pied d’une église. Toutes les stèles ont été déterrées, il ne reste plus qu’un pré très vert, taillé à ras, comme de la mousse. Seule une croix blanche en bois est encore plantée là dans la terre, une toute petite croix. C’est la tombe de Rosa, une petite fille née et morte la même année, il y a plus d’un siècle. J’ignore pourquoi sa croix, pourtant toute simple, est restée là, abritée par les pierres de l’église, alors que toutes les autres ont été déracinées.
Entre deux corvées, Rosa se faufile dans mes pensées, pâle squelette noir de tourbe, et dit :
« Je pourris toute petite dans mon berceau de terre. »
Quand il pleut comme ça, avec la brume qui traîne et s’évapore entre les arbres, je sens comme une petite main d’os m’effleurer l’épaule. La terre l’a décomposée petit à petit. Sa bouche en fleur s’est desséchée, laissant place à un trou rond sans dents, capable d’engloutir le regard comme un gouffre. L’eau de pluie, le givre, la douce rosée et ses gouttes scintillantes l’ont lavée de ses os, détachant lentement, soigneusement, chaque morceau. Son petit squelette blanc d’ivoire, après tant d’années, il est sans doute parti en miettes lui aussi. Dans la fosse, il ne doit rien rester de Rosa. Pourtant, l’idée de son petit corps enterré me mord, me ronge et creuse en moi de minuscules galeries d’insectes.
Les nuages sont bas, étalés sur les sommets. Je n’ai pas envie de me lever ni de sortir. Du piano, où je suis assise, je me laisse glisser jusqu’au lit et avec mes pieds, j’écrase les images naissantes d’Helena morte.
Pour Erik, ma fille est un appendice dont il s’occupe seulement quand il est à la maison et pour lequel il n’a pas dû se réinventer entièrement. Je souffre de ses soirées scintillantes, de son costume de concert et de ces femmes persuadées de pouvoir me le voler d’un seul regard en coin. Rires cristallins qui jaillissent de longs cous blancs de cygnes en fleurs. Erik immobile. J’aurais aimé qu’il vacille devant sa fille, qu’il s’écrase par terre en volant aux éclats. Lui, avec son talent effronté, il n’a pas perçu l’onde de choc qui m’a percutée, moi. Pour lui, tout est resté intact, tout continue comme avant. Peut-être qu’il voudrait que tout se passe bien, même s’il attend quelque chose d’Helena ou de moi sans l’obtenir. À la maison, il tourne en rond en quête de quelque chose comme s’il avait perdu une idée, le fil logique des événements, il se précipite dehors dès qu’il peut, entre mille attentions – je rentre bientôt… ça va toi ? tu as besoin de quelque chose ? – avec un sentiment de culpabilité qui lui pèse. La réalité ne coïncide peut-être pas avec ses attentes. Erik désirait la rhétorique du nid, cette image figée de perfection et de chaleur, mais il s’est heurté aux jours.
Ça fait une semaine que je ne sors plus de la maison, je passe mes journées à dormir quand Helena dort, à me lever pour l’allaiter et la bercer longtemps. Quand je m’enfonce dans le sommeil, le soleil glisse par la fenêtre, il se couche et je me réveille dans la pénombre, encore fatiguée. Erik s’inquiète :
« Je ne t’ai jamais vue aussi éteinte. »
Si de l’extérieur je semble lasse, mon esprit, lui, rumine en continu. Les images de mes rêves débordent dans l’éveil et se superposent aux choses réelles dans un amalgame dense de sens qui m’épuise. Je rêve d’horribles arbres sans feuilles aux troncs tordus et aux branches comme des excroissances. Des bois inhabités où vivent des monstres d’écorce noire qui se détachent sur un ciel blanc et rance. Un air saturé de voix qui m’opprime. Je suis témoin de faits atroces : homicides, tortures, cruautés. Lymphe et sang, vie et horreur, les bois de mes peurs et de mes pulsions les plus crues. Les protubérances, les vésicules, l’écorce, comme de la peau pourrie qui s’effiloche. Tout germe et se putréfie en détails difformes.
La nuit me pousse aux confins du temps, souvenirs de quand j’étais enfant aux détails exagérés, comme dans une fièvre. L’eau qui stagne dans les trous d’un muret, au fond d’un seau abandonné au fond du jardin, avec des limaces noyées à l’intérieur. Cette odeur de terre humide, craquelée et transpercée de bourgeons de crocus. Des souvenirs précis jusque dans les moindres détails, des sons d’une force écrasante, comme si le passé était plus vrai et éclatant que le présent. Une rivière souterraine qui gonfle d’un coup et me harcèle, clapote aux portes de ma conscience, jaillit brutalement dans mon sommeil.
Je n’arrive pas à me donner un âge. Je pourrais avoir soixante ou soixante-dix ans ou tout juste vingt. Je suis à la fois jeune et vieille. Je ne sais pas non plus si je suis belle ou laide. Ça dépend de la façon dont la lumière frappe mon visage. Quand je me regarde dans le miroir, je me trouve toujours laide. Une figure carrée et énorme qui inonde tout le miroir et des yeux qui se perdent entre le front et les joues comme deux petits cailloux en haut d’un très grand mur. Mon visage n’est que peau sans la profondeur du regard. Mon corps aussi est une surface étendue d’épiderme sans relief, sans profil. Je suis un paysage, une toile monochrome. Aujourd’hui, en heurtant violemment mon pied contre le cadre d’une porte, je me suis souvenue que j’avais un corps.
Maintenant que j’y pense, cette carcasse que je trimballe est fidèle, elle se débrouille bien. Je regrette toutes ces choses collantes et grasses que je lui ai fait absorber sous le coup de la frustration. La plupart de ces choses, je ne les ai même pas mangées avec plaisir, je les ai dévorées en grognant, en maudissant Erik, ses amies, son travail, cet appartement et moi-même. Et j’ai de la peine pour Helena, parce qu’avec mon lait, elle a ingurgité la moitié de ces saletés.
Ma mère est passée me rendre visite.
« Comment tu fais pour vivre là-dedans ? »
Elle tourne sur elle-même avec la petite dans les bras.
« On dirait une décharge. »
Elle exagère, mais elle a raison. Cet appartement est étouffant. Mes affaires sont rangées dans les espaces laissés libres par celles d’Erik. Je suis agrippée à ses meubles comme du lichen. Je dis « notre maison », mais ce n’est pas « la nôtre », c’est la maison d’Erik, avec Helena et moi dedans.
« Viens vivre chez moi. Au moins jusqu’au retour d’Erik.
– Mais non… »
Je ne me vois pas retourner chez elle, j’ai la tête remplie d’alarmes et l’air est trop lourd en plaine. Là-bas, chaque poutre, chaque fissure, chaque objet a deux vies et je ne peux pas le supporter en ce moment. Des tableaux normaux, des murs normaux, des armoires normales, tout est à la fois normal et fantomatique. C’est une maison qui respire au-delà de la surface des sens et dissimule dans chacun de ses détails la porte qui ouvre vers l’infini. Sauf que moi, j’ai besoin d’univocité.
L’homme à la barbe noire était dans son jardin. C’est là que je l’ai vu hier, penché sur son carré de terre. Deux petites plantes molles dans chaque main, il a soulevé la tête et le buste, mais mon bonjour est resté, encore une fois, sans écho. Son regard s’est fixé sur un horizon rien qu’à lui, puis il s’est repenché sur son potager, sans dire un mot.
La sonnerie du téléphone me tire d’un sommeil éreintant, essoufflée et pleine de sueur. Silvia. C’est de la part d’Erik qu’elle appelle :
« Il est inquiet. Ça fait depuis hier après-midi qu’il essaie de te joindre… Ça va ?
– Oui.
– Tu es sûre ?
– Oui.
– Et Helena ?
– Elle aussi, elle va bien, merci. »
Silence. Il faut que j’ajoute quelque chose :
« Je suis un peu fatiguée, j’ai débranché le téléphone pour pouvoir dormir, c’est tout.
– Qu’est-ce qui ne va pas ? »
J’essaie de réfléchir.
« Tout va bien. C’est juste qu’Erik me manque. »
Elle soupire et me console. C’est vrai que ses épaules me manquent, quand il est couché sur le côté et qu’elles cachent en partie la fenêtre, comme s’il me protégeait des bois sombres qui surplombent l’éperon rocheux. L’image me plaît. Des épaules d’homme, la roche nue. Silvia chuchote et je me laisse bercer. Peut-être que ce n’est pas vrai qu’Erik me manque, mais ça ne fait rien, je ne peux pas lui expliquer maintenant.
Je passe des heures le regard perdu dans la vallée. Après la pluie, la rivière bouillonne, elle sent le limon et les vers de terre. L’eau déshabille les racines des arbres. Blanches, elles semblent sortir d’un enchevêtrement de jungles tropicales. Une branche craque et c’est comme si on m’avait désarticulée, je sens le déchirement d’une douleur qui n’est pas la mienne.
Je me suis forcée à faire une balade. Je m’arrête pour échanger quelques mots avec une voisine curieuse de voir Helena.
« Elle a combien de mois ? Qu’est-ce qu’elle est jolie ! Elle dort profondément ! Vous habitez dans les hauts du village, n’est-ce pas ? Vous êtes la femme d’Erik, le musicien ?
– Nous ne sommes pas mariés, mais oui, je vis avec lui.
– Vous aussi, vous jouez ?
– Non, enfin… Oui, parfois.
– Et vous jouez de quel instrument ?
– Du piano.
– Ah, bravo ! Vous êtes formidables, tous les deux ! »
C’est vrai qu’on forme un joli tableau. Une petite maman et sa gamine joufflue. Des petites mains, les miennes, qui courent gracieusement sur le clavier, pendant que mon compagnon joue avec un quatuor à cordes dans une ville à l’étranger.
Je ne sais pas quand j’ai touché au piano pour la dernière fois. J’ai perdu toute notion du temps. Ça doit faire plusieurs semaines. L’ardeur avec laquelle je m’accrochais aux touches, en m’allongeant sur la mélodie comme sur un grand pré au soleil, cette ardeur-là s’est éteinte. Ma tête broie trop d’idées et mon sang tourne trop vite, il n’y a de la place pour rien d’autre.
J’ai rêvé de lui. L’homme à la barbe noire. Sa manche ou peut-être un pan de sa veste. Ses cheveux noirs, je les vois comme si j’y avais goûté de mes propres lèvres et cette lumière éblouissante comme en plein après-midi qui rendait flous les contours et l’horizon. Il m’a touchée et peut-être que nous nous sommes passé quelque chose, un oisillon tombé du nid, des coquilles d’œuf, je ne sais plus, mais j’ai senti, le temps d’un instant, que ses mains entouraient les miennes. Un geste rapide, anodin, et pour ça, d’une beauté délicieuse.
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