Où naissent les mères

Virginia Helbling · Chapitre 4 sur 5

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Où naissent les mères

Plus loin

 

Une patine terne s’est posée sur nous comme sur des choses oubliées. Il faut constamment tout polir. Et moi la première, en serrant mon ventre dans une gaine pour paraître plus mince, en me donnant l’air désinvolte.

Je suis épuisée, complètement vidée. Ce n’est pas une vie, mais une accumulation de jours tous semblables, sans échappatoire. Tout tarde à venir, tout procrastine. Hier et aujourd’hui identiques à demain et au jour suivant. J’attends que l’hiver se termine et que le froid passe, que la douleur dans mes os s’efface, que quelque chose de nouveau naisse, une amitié, une idée, que le ciel ouvre enfin une faille dans tout ce gris pour laisser entrer un peu de soleil. Je n’ose plus dire « je veux » de peur que mon souhait ne se réalise pas. Une malédiction me retient prisonnière dans l’immobilité du devenir.

Le lent défilé des jours continue tristement. La lourde chape de l’hiver, l’air usé et froissé des jours secs. J’attends quelque chose, je ne sais pas quoi, et rien ne vient. Quand on attend, rien ne vient jamais.

Des saletés dans les oreilles et le nez, des pellicules et des cheveux, des croûtes et du sébum, mon corps m’encombre et trébuche même quand on le salue. Ces derniers temps, la trame de ma vie s’est distendue.

On ne va nulle part, on n’arrive à rien, tout nous fuit et nous poursuit, toujours pressés, à bout de souffle. On ne profite plus de rien, on ne laisse plus rien nous atteindre, le temps manque. Fichus rêves. Maudite envie de vivre. Il n’y ni la place, ni le temps, ni rien.

Que suis-je en train de chercher dans mes propres décombres ?

La tête d’Erik est toujours pleine de musique. Et il n’en sort jamais, même à la maison. S’il ne joue pas, il écoute, il parle, il échange des idées et des réflexions avec ses anciens professeurs du Conservatoire, ses collègues et son chef d’orchestre.

Erik va vite. Nous appartenons à deux mondes différents. Je pensais faire partie de son existence inéluctable de violoniste, par osmose. Mais je n’ai toujours été qu’une accompagnatrice, une vestale. Erik ne fera jamais de compromis. Il m’a toujours dit qu’il déteste le verbe « se contenter ». Un musicien ne peut pas se contenter de quoi que ce soit. Il faut toujours viser plus haut. Pour lui, c’est inconcevable, structurellement impossible, de se sacrifier.

Je suis fiévreuse, j’ai des cernes gris sous les yeux. Helena aussi. Elle n’a plus de fièvre, mais ça se voit qu’elle ne va pas bien. Elle mange peu, elle est apathique. L’immobilité du temps. Une stagnation terne et parasite. Le printemps aurait dû arriver, mais il s’est arrêté à mi-chemin, dans l’interstice entre deux saisons, et il ne sait plus comment sortir de là. Je me couche pour écouter le ronronnement de l’humidificateur et j’essaie de repousser ce rêve angoissant qui surgit pendant mes trop courts instants de sommeil. Confus, tordu, je n’en garde aucune image, mais je peux le sentir sur ma peau. Il coule sur ma nuque et mon visage. Dès que je m’abandonne sur l’oreiller, il baigne mon front.

Je suis encore malade. Helena aussi. Elle est brûlante et tousse tellement fort qu’elle vomit son lait et mouille son lit. Le matin, je la récupère, humide, au milieu de flaques de lait caillé. Je fais le ménage et je range, cette activité me revigore. Plus je fais de l’ordre, plus les limbes s’effilochent et je retrouve la notion du temps. L’air est sec, je fais bouillir une casserole d’eau. Helena gémit dans son berceau. Tant qu’elle ne pleure pas, je me permets de jouer un morceau au piano, pleine de frissons. Des notes. Des bribes de ma vie d’avant. Ma vie avant Helena. Je pourrais scinder mon existence en deux : « av. H. » et « ap. H. ». L’avant-Helena et l’après-Helena. Dans ma période de l’avant-Helena, j’aurais joué jusqu’à l’écœurement et grâce à la fièvre, j’aurais même mieux joué. La maladie aurait coulé par mes doigts dans la mélodie pour la faire vibrer à une autre fréquence. À l’époque, je me serais remise de ma fièvre ainsi, en la jouant petit à petit, une bonne saignée. Je savoure les phrases, une par une, comme si je dégustais des cerises après un long hiver de pain sec.

Le piano réclame d’être touché et les livres aussi m’appellent, mais pour l’instant, je ne vis plus que par écrit, dans ce carnet. Mon néant éclate et il doit être dit. Je ne peux pas lutter contre, c’est un besoin physiologique.

Une grippe tenace me pousse à des réflexions que j’ose à peine écrire ici. Si je les révélais à Erik, il se moquerait de moi, il dirait que la fièvre m’a rendue folle. Et pourtant, que laisserais-je à ma fille si je mourais maintenant ? Elle n’aurait aucune image, aucune vision. Elle est si petite que je disparaîtrais de son esprit sans laisser de traces. Ce carnet, peut-être ? Non, mon journal intime n’est pas un album de souvenirs, mais une thérapie. Si je devais mourir maintenant, ce que je laisserais à ma fille serait immatériel : ma vie en dehors de ces pages. Les fois où je lui ai parlé doucement, en la serrant contre moi. Les soins que je lui ai prodigués, jour après jour, nuit après nuit, même quand j’étais fatiguée, même quand je n’en pouvais plus. Tous ces gestes, tous ces mots que personne ne remarque parce qu’ils semblent insignifiants, alors qu’ils sont en fait les fondements de notre existence, la seule chose qui compte vraiment.

Je n’ai pas de conseils à te donner, je n’ai rien de sage à te

dire. Je te laisse ceci, ma toute petite : le temps que je te consacre, les caresses que je te donne. Tu ne te rendras compte de rien et tu penseras peut-être que ce n’est pas grand-chose. Mais un jour, tu feras le même cadeau à tes enfants et tu penseras à moi, cette femme inconnue qui t’a offert tout son amour. Voilà la trace que je te laisse.

J’ai mal à la nuque et aux épaules comme si je portais un fardeau. Et c’est presque vrai : je suis une mule qui travaille dur le jour et s’écroule de fatigue sur sa paille le soir. Je ne peux plus soulever la tête, mes muscles sont enflammés. C’est sûrement à cause de la position dans laquelle j’allaite ou la façon dont je porte Helena quand elle pleure pendant des heures. Et elle ne s’arrête jamais. Entre la nuque et le milieu du dos, j’ai une bosse qui me force à me tenir un peu voûtée, pénitente.

Pendant la journée, je ne m’assois pas. Quand je ne m’occupe pas d’Helena, je lave, je repasse, je plie, j’empile, je range, j’arrange. Courses, lessive, poubelles, repas, vaisselle. J’adopte la posture typique de la femme au foyer, dos plié à angle droit et fesses en arrière. Je nettoie le sol et plus je le nettoie, plus je le trouve sale. Ça colle et c’est plein de miettes, de poils, de peluches, de débris d’aluminium. La serpillère est noire, je la passe sous l’eau et dans l’évier s’accumulent des restes de repas, des résidus provenant de la salle de bains, des poussières et du sable. Maintenant, j’ai besoin d’une pensée. Une seule suffit. À force de m’éteindre chaque soir dans mon lit comme une bête, je m’appauvris.

Je prends des antibiotiques pour combattre mon angine. Je suis vieille et décrépite, haletante et frémissante sous des kilos de pulls et de couvertures. Tout à l’heure, je me suis assoupie un instant et mes pensées aussi coupantes que des lames ont percé l’enveloppe qui sépare ma conscience de la vase des souvenirs. Des phrases, des images et des visages enflés par la fièvre ont rampé jusqu’à ma bouche. Je suis fatiguée d’une fatigue qui prend mes yeux et tout mon corps. J’attends qu’Helena se réveille pour la tétée, avant de m’allonger pour soulager mon dos noueux. Le vent se presse à la porte et aux fenêtres closes, il hurle, on dirait qu’il veut tout abattre pour entrer. À l’intérieur de ma tête, je suis aussi furieuse et erratique que le vent. Je gratte frénétiquement mon stylo sur le papier pour décharger mon aigreur et ma frustration.

Un message provenant du paradis domestique de Silvia. Lumières tamisées, table étincelante, assiettes lavées dans la mousse blanche d’un lave-vaisselle, je l’imagine lire sur son canapé, pelotonnée aux côtés de son mari. « Vous venez dîner chez nous jeudi soir ? » Je pense à Silvia, toujours élégante avec sa coupe de cheveux qui lui donne des airs d’artiste des années 1930, créative et militante. Deux enfants précoces et sages qui entreront à l’école primaire l’année prochaine. Un mari discret qui l’a conquise avec de grands gestes romantiques et les plus belles pages de Schopenhauer. Cette boule dans mon estomac, c’est de l’envie. J’imagine, je compare et cette manie que j’ai de tout comparer m’empoisonne l’existence. Quand je mesure ma vie et celle des autres, j’en ressors toujours irrémédiablement perdante. Perdante, oui, mais pas par manque de volonté, plutôt par essence. Entre Silvia et moi, il y a une différence fondamentale : j’ai ce laisser-aller qu’elle n’a pas. Alors jeudi soir, je traînerai les pieds jusque chez elle, je mangerai dans ses assiettes vert foncé ourlées d’or, et puis je rentrerai chez moi, toujours en traînant les pieds, avec l’impression d’être encore plus minable qu’avant.

Une dame pénètre dans l’église, fait une génuflexion et un signe de croix en s’appuyant sur un banc de la nef. Ensuite, elle prend une fleur dans le vase aux pieds de la Vierge et la glisse dans un sachet en plastique. Je l’ai vue, elle m’a vue, mais elle va jusqu’au bout de son geste.

J’allaite dans l’église, le plus discrètement possible, sous le regard furieux de la servante du curé. Elle n’ose rien me dire. Moi non plus, je n’ai rien osé dire à la voleuse de fleurs.

Le vol et l’impudeur perpétrés sous le regard pieux et distrait de saint François.

L’image qui me décrit le mieux aujourd’hui : deux mains en coupe qui s’ouvrent et laissent mollement tomber une grêle de billes.

Dîner chez Silvia. Qu’est-ce qu’elle me soûle ! Elle parle à voix basse, comme les nonnes, et, avec un regard intense, elle sirote son thé, en me posant des questions dignes d’une psychologue. Je suis venue à contrecœur avec Helena. Elle aurait sans doute préféré continuer sa sieste dans ses draps roses. J’ai de gros nœuds de corde dans l’estomac. Je réponds à ses questions sans réfléchir, en inventant des choses. Elle est convaincue que ces confessions et l’absolution qu’elle m’accorde me libèrent l’esprit. Erik lève les yeux au ciel en m’entendant dire des bêtises, mais il n’intervient pas.

À la fin du repas, tout le monde fait semblant de s’intéresser aux enfants des autres, à ce qu’ils font ou à ce qu’ils ont fait quand ils étaient plus petits. En vérité, ils attendent surtout de pouvoir parler des leurs.

« À trois ans, le mien comptait déjà jusqu’à cent.

– Eh bien, le mien sait compter en anglais ! Je me demande où il a bien pu apprendre ! »

Mais c’est toi qui lui as appris, avoue-le !

« La maîtresse dit qu’il est vraiment doué en gymnastique. »

C’est toujours le même rituel. On subit d’abord les histoires des autres en restant douloureusement silencieux, puis on se venge en racontant les exploits de sa progéniture. On me demande si Helena fait ses nuits. Un prétexte ! Qu’est-ce que tu comptes tirer de cette information ? Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? Dis-moi tout de suite que la tienne a toujours fait ses nuits ou qu’elle ne les a jamais faites, joue donc les martyrs, finissons-en avec ce petit jeu et après ça, fichez-moi la paix !

Dans les conversations entre parents, il n’y a qu’un seul but : confirmer à soi-même et aux autres que ses enfants sont les meilleurs. Après avoir longuement répété que les gamins de Silvia sont merveilleux, qu’est-ce qu’ils sont sages, mais quelle belle maison, quelle belle famille, après avoir dit à tout le monde qu’être parent c’est épuisant mais ça paie, et d’autres platitudes rassurantes dans ce genre-là, après avoir siroté de l’eau bouillie avec des feuilles séchées – « On boit toujours notre thé sans sucre, mais si tu en veux vraiment, je vais t’en chercher ! » –, après avoir reniflé de l’encens et des bougies parfumées, je peux enfin retourner me terrer dans ma grotte humide.

Erik est taciturne. Je n’ai pas fait bonne impression auprès de ses amis. Dans la voiture, il me demande :

« Qu’est-ce qui t’a pris ?

– Je ne peux juste plus les supporter, désolée.

– Mais pourquoi ?

– Ils me fatiguent.

– Toi aussi, tu me fatigues. »

Le lendemain matin, j’attends qu’il se réveille sur la chaise au pied de notre lit. Ses cheveux lui tombent devant les yeux. Plutôt que de dormir, on dirait qu’il est en pleine réflexion.

« Salut, dit-il d’une voix sèche et un peu surprise.

– Salut…

– Qu’est-ce que tu veux ?

– Où tu voulais en venir, hier soir ? T’en as marre de moi ? »

Il soupire et s’extirpe des draps comme si c’étaient des décombres.

« Je n’ai pas envie d’en parler. »

Mon cœur martèle douloureusement dans ma poitrine, mais je ne bouge pas. Il me contourne pour aller dans la cuisine.

« T’en as marre de moi, c’est ça ?

– Je n’en ai pas marre de toi, mais de ton comportement.

– Comment ça ?

– Ton attitude ! Tu as tout pour être heureuse et au lieu de ça, tu es toujours mélancolique, triste ou agressive. C’est ton manque de positivité qui me fatigue.

– Et qu’est-ce que je devrais faire ?

– Je n’en sais rien, cherche-toi une nouvelle activité, sors avec tes amies, profite de la vie. Si toutes les femmes qui avaient des enfants devenaient aussi…

– Aussi quoi ?

– Apathiques et négatives ! »

Je me sens soudain coupable. Erik poursuit :

« Tu n’es pas heureuse d’avoir Helena ?

– Bien sûr, mais…

– Alors arrête de tirer la gueule et souris ! »

Tous les gestes d’Erik sont minutieux. La cafetière sur la plaque, la tasse sur sa soucoupe, la confiture et le beurre sur la table. Il prépare le petit-déjeuner avec calme et méthode. Ses mots me parviennent de son monde de biscottes bien beurrées qu’on croque sans faire de miettes. Il affiche la sérénité de celui qui, après un bon petit-déjeuner, passera une matinée paisible et plus tard, après le déjeuner, posera les couverts de chaque côté de son assiette et poursuivra sa journée dans la plénitude d’un quotidien parfaitement calibré.

Le monde d’Erik se déroule de manière ordonnée et selon un programme bien établi. Chez lui, la logique fonctionne, les relations de cause à effet aussi, il a une place dans le monde. Il sait toujours tout et il sait aussi toujours quoi faire. Facile, n’est-ce pas ? Tu as un enfant et tout va bien, alors souris ! Dans son monde, mes états d’âme ne sont pas envisageables. Ils ne peuvent pas être, puisqu’ils sont la conséquence de rien. Ils ne sont pas prévus dans l’équation : maman + bébé = image idyllique. Erik ne peut tout simplement pas me comprendre. Même s’il le voulait, il ne pourrait pas. Et quand on ne comprend pas, tôt ou tard, on finit par se lasser.

J’ai beaucoup réfléchi aux paroles d’Erik, au fait que je devrais me trouver une nouvelle activité, une distraction. Je ne ferai rien. Je ne veux pas de palliatifs. Je ne veux pas mettre de pansements sur mes failles. J’ai décidé que je me déliterai tout entière, je m’abandonnerai à ces forces qui me tirent vers le bas, je veux faire l’expérience de toutes ces ombres. Avant de devoir me conformer aux attentes d’Erik, à celles de ma mère et de tous les autres, je veux avoir le droit de traverser mes zones les plus sombres.

Je ne peux pas manger. Je ne peux que boire. Un petit moteur fébrile s’est allumé à l’intérieur de moi et il me tient éveillée jour et nuit. Je suis dans un état d’efficacité maladive. Je ne crains plus d’être un appareil électroménager, je m’en accommode parfaitement. Je ne me satisfais pas pour autant de fonctionner sans pensées ni désirs, avec pour seul horizon la tâche suivante à accomplir, mais ça ne fait rien, je ne veux pas y songer maintenant. Je conserve un état émotionnel d’automate, linéaire et fixe. En me voyant toujours affairée et pleine d’entrain, autour de moi les gens considèrent cette hyperactivité domestique comme une prise de conscience de mon potentiel. L’affaire est close. Tout est bien qui finit bien. Les fleurs dans le vase, le plat de fruits sur la table, le tapis dans la cuisine, le linge soigneusement étendu dans le jardin. J’ai même recommencé à faire des gâteaux. Erik est très heureux de sa « petite femme », il se dit même : tiens, je pourrais bien l’épouser !

Mes journées commencent par un bourdonnement dans l’estomac, un essaim d’abeilles qui essaie de sortir par mon nombril. Le petit moteur me réveille très tôt, quand il fait encore nuit. Il me conduit en silence dans toute la maison pour ranger et nettoyer. Toujours garder mes mains occupées. Quand il n’y a plus rien à faire, je joue. Alors les mains courent, le moteur turbine et la mélodie caresse mes oreilles comme le souffle d’une brise. Au piano, je ne suis plus un automate, je redeviens un peu humaine. Parfois, je verse même une larme. Un instant d’abandon, si la mélodie est belle. Ou alors je laisse échapper un long soupir du fin fond de mon être. La musique emporte tout.

Certains soirs, après avoir allaité Helena, au lieu de retourner au lit, j’enfile mon manteau et je sors m’asseoir sur le pas de la porte, le dos contre le chambranle. L’obscurité enveloppe la forêt et les arbres sont plus épais, plantés droits dans le sol. La nuit efface ma présence sur le pas de la porte, mais moi je me sens tout entière, mon corps plus grand, mon âme plus grande et plus grand aussi le monde devant moi. Moi noire et noire la forêt, l’une face à l’autre. Avec sa langue de vent, elle vient me lécher les pieds et les jambes. Aux aguets, j’écoute et je la laisse faire, les yeux clos.

Après plusieurs nuits passées à se regarder, moi sur le pas de la porte et elle depuis sa vallée, la forêt a commencé à me faire confiance. Ce soir, elle m’a envoyé un messager : un blaireau. Sa fourrure couleur de lune, ses yeux comme deux gouttes d’eau.

Combien de temps ai-je attendu et pourquoi ? Depuis combien de temps suis-je comme ces fleurs de magnolia qui germent sur l’arbre en faisant onduler l’écorce de leurs cosses ? J’ai essayé de percer ma carapace à coups d’épaule, et avec les ongles, et avec les dents. Cette nuit, je réalise qu’il n’est pas toujours nécessaire de s’acharner. Il suffit parfois de franchir le pas et on se retrouve dehors, nez à nez avec un blaireau.

Ça fait longtemps que je n’ai pas écrit. Mon hyper-efficacité ne produit pas d’idées. Une bonne partie de la journée, ma tête demeure éteinte et si elle s’active, c’est en mode économique pour ne gérer que les tâches pratiques. Dans mon rôle de petite ménagère, je me sens bien, je vis dans une publicité sans fin. Si je portais une robe à pois, j’incarnerais la parfaite épouse des années 1950. Pas d’idées, pas de désirs. Un manifeste. J’ai perdu quatre kilos.

Des feuilles qui ont macéré dans des flaques d’eau noires sèchent le long des murets et des trottoirs. Des châtaignes vidées par le gel. L’hiver étire ses membres pour conquérir plus de jours, pour durer un peu plus longtemps. Mais sous le voile gris de ses jupes, la lumière a déjà changé de spectre et se laisse deviner plus chaude derrière les nuages, elle effleure les manteaux.

Une heure et demie du matin. Je veille encore avec un chagrin dont je ne parviens pas à me défaire. Je suis asynchrone, incongrue, maladroite, mal à l’aise. Comme ils sont vains ces bavardages ! Erik exalte mon incompétence par contraste. Il est si plein de lumière et si fier. Sa présence me rend triste et me fait me sentir mal. Je me regarde dans le miroir et je ne vois rien d’autre qu’un visage de gomme molle avec trois trous noirs à la place des yeux et de la bouche. Mais comment ai-je pu devenir stérile au beau milieu de ma saison fertile, pendant ces années où j’aurais dû tout mettre en œuvre pour la continuation de l’espèce ? Les femmes comme moi devraient briller de leur propre lumière, émaner des effluves enchanteurs, je devrais être capable d’envoûter mon amant d’un seul regard ou rien qu’avec le son de ma voix ! La nature doit bien fournir des armes, des moyens renforcés pour y parvenir, sinon nous aurions disparu depuis longtemps. Il faut croire que chez moi, quelque chose n’a pas fonctionné. Dans le petit paquet de la cigogne, il y avait un bébé, mais pas toute cette magie que d’autres mères ont reçue. Erik dit que je lui pèse. Alors pour ne pas l’ennuyer, je ne parle plus de moi.

Je rêve de maisons. Grandes, vides, avec des tapisseries sales et une moquette qui se décolle et s’enroule. Des maisons abandonnées où les pas résonnent. Dédales de chambres sombres et angoissantes, vastes pièces dans lesquelles je me perds. Et toujours vive et palpable comme un tremblement monotone, cette présence, quelqu’un ou quelque chose, fantôme du passé, locataire disparu.

Les symboles me hantent. Comme la truite que j’ai vue jaillir entre les pierres dans le ruisseau. Elle est sortie de l’eau juste un instant, ses écailles argentées et émeraude. Ce n’était pas une créature terrestre, j’en suis sûre, ce n’était pas qu’un poisson. L’univers me parle, il m’envoie des messages, et la truite est un signe qui ne trompe pas. La rivière n’est pas qu’un cours d’eau, elle signifie bien plus que son ruissellement ou son lit d’anfractuosités. Les choses qui m’entourent sont comme un livre : les pans de forêt et les crêtes, des pages. Le fait d’être, tout simplement d’être, m’émerveille.

Il y avait des ruches dans le fourgon de l’homme à la barbe noire. Pourquoi ne pas lui avoir demandé où il les apportait ? J’ai juste dit bonjour, mais le bruit du moteur a effacé ma voix.

Dehors, un vent furieux bouscule mes pensées et les disperse au hasard. Il s’insinue sous les portes et fait grincer les meubles. J’ai cru que quelqu’un était entré. J’ai entendu une voix ou le cri d’une bête. J’ai pris les ciseaux, en réfléchissant au meilleur endroit où frapper. Je suis allée dans l’autre pièce et le chat sur son fauteuil m’a regardée d’un drôle d’air. Le vent aboie, il imite le bruit des pas et traîne de gros coffres pleins de peurs. Une nausée douceâtre me lèche la bouche, je me sens comme si j’avais un estomac de boue et un cœur d’argile.

Erik est près de moi, il sait que je suis là, mais il ne me cherche pas. Pour lui, je suis une évidence. Une grosse cruche ou un objet quelconque, un animal de compagnie, je suis une présence et ça lui suffit. Il m’embrasse sur le front comme on embrasse un enfant. À ses yeux, je suis un organisme vivant asexué. Depuis la naissance d’Helena, ma féminité n’est plus évidente que pour moi-même. Une force originelle, dénuée de toute projection masculine, je suis élémentaire et farouche. Je n’ai rien à voir non plus avec l’image douceâtre de la mère des publicités, cette Madone sublimée. Ni déesse ni amazone, ni nymphe ni sorcière, mais femme. Sans stéréotypes ni fioritures, l’être féminin échappe à toutes les catégories. Ma féminité est un terreau originel, instinctif et intuitif, elle s’épanouit par elle-même, sous la chape des préjugés et indépendamment de ceux-ci. Je suis Femme et Terre.

Pendant des mois, j’ai regardé dans le vide et maintenant, mes yeux ne sont plus les mêmes. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite, mais avec le temps, les premiers signes sont devenus évidents. Un détail insignifiant m’est apparu sous un nouveau jour, une tournure dérangeante et le bruit de fond est devenu un brouhaha. Pourtant, tout allait bien jusqu’à hier, tout était paisible ce matin, et puis tout à coup, la façon qu’a Erik de manger m’a tapé sur les nerfs.

« Ça suffit ! ai-je craché brusquement, en le regrettant aussitôt.

– Quoi ? »

Il était d’une beauté insupportable, mais sa manière de mastiquer, sa moustache de lait au-dessus de la lèvre… Il a bu encore une gorgée et à l’intérieur de moi, j’entendais rugir une bête féroce et myope.

Non, je ne serai plus jamais la même qu’avant. Même Erik me le reproche, il dit que j’ai changé. Pourtant, j’ai l’impression de m’être simplement mise à nu, d’avoir ôté des couches d’écorce de plus en plus fines. Essentialisée jusqu’au noyau. Si je me regarde, je me vois enfant.

Mon visage est resté le même, mais ma voix est différente. C’est ma mère qui me l’a fait remarquer.

« Au téléphone, c’est comme si tu n’étais plus toi-même.

– Mais oui, c’est moi, c’est bien moi. »

Un moi primitif, nu et insolent. Une Ophélie sortant des eaux pleine d’algues et de vase. J’ouvre les yeux. Mes bras sont entourés de lierre et mes jambes recouvertes de boue. Je respire. Helena sourit, je lui souris aussi. J’aimerais tout récupérer, je veux être femme et enfant, mère et jeune fille en même temps, m’enivrer des sensations limpides d’autrefois. Sans m’en rendre compte, je suis celle que j’ai toujours été. La partie la plus enfouie de mon être ne fait pas la différence entre l’avant et l’après, elle n’a pas d’histoire ni de temps, elle se relève intacte au milieu des ruines et des débris. Je sens mon cœur battre plus fort. Intemporelle comme la dimension dans laquelle j’évolue, je me nourris et je suis faite de cette énergie vitale. Pour cette raison, je ne peux pas être mesurée, comme la vie elle-même, grâce à des manifestations extérieures trompeuses et sujettes aux aléas, mais uniquement en ampères.

Printemps. Les bourgeons percent leur calice. L’air s’est rempli d’insectes comme de jolis petits grains de sable scintillants. J’écoute le bruit sourd de l’eau au fond de la vallée. La rivière a des reflets de branches tendues et l’écume lave les pierres. C’est mon royaume, ma terre. Je vibre au son de la nature, des mêmes cordes, et tout ce qui m’entoure résonne en moi.

Aujourd’hui, l’homme à la barbe noire a décidé d’ajouter une touche de couleur à ce qui est devenu un jeu avec moi-même. Dans la monotonie de mes journées, je me suis mise à observer ses faits et gestes. Si j’avais pu le prendre en photo chaque fois que je le salue, devant sa maison, j’aurais obtenu une série d’instantanés aux variations infimes, comme si, jour après jour, j’avais saisi un arbre plutôt qu’un homme. Magnifique en automne avec ses lentes feuilles mortes, glacial et froid en hiver, frémissant de vie au printemps. Si beau dans sa progression presque imperceptible, si régulier, si insaisissable, si délicat dans sa trajectoire, que son mouvement semble immobile.

Comme toujours, je lui dis : « Bonjour ! »

Et lui me répond : « Salut. »

Je ne devrais pas, mais je le fais quand même. J’ai tourné en rond tout l’après-midi et c’est comme si la pièce allait s’effondrer sur moi. Je sors. Helena dort. Dehors, une lumière aveuglante adoucit le contour des choses. Je cours lire, en cachette, le nom de l’homme à la barbe noire. Le village est silencieux, seul mon souffle remplit les rues. Si Helena se réveille, je ne suis qu’à dix minutes. Juste le temps de lire. La boîte aux lettres est cachée derrière les branches de l’arbre aux anémones, je dois approcher mon nez tout près.

Son nom est Riccardo.

Riccardo, huit lettres, comme moi. Je souris en songeant à Robert et à ses calculs. J’imagine que si j’additionnais, multipliais ou divisais le nombre huit, je n’obtiendrais jamais zéro.

Après avoir vécu pendant des mois, le passé collé à la peau, le présent est enfin revenu avec la bruine du printemps, les bourgeons et les insectes. Je fouille dans de vieux papiers à la recherche d’une photographie récente de moi. Je veux du bleu, un ciel infiniment bleu dans lequel les nuages seraient des îles.

À la maison, Erik est encombrant. Une masse sombre qui se déplace en m’ôtant l’air et l’espace. J’ai l’impression qu’il est toujours sur mon chemin. Quand il n’est pas là, je respire. Le lit est aussi vaste et frais qu’un champ de fleurs. Je dors tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, en suivant la lumière qui filtre par la fenêtre. Si la pluie crépite contre la vitre, je me blottis au milieu et je ne bouge pas de mon cocon jusqu’au lever du jour. S’il y a la lune, je m’allonge de manière à pouvoir la fixer, jusqu’à ce qu’elle entre dans mes yeux et dans mes rêves. Si le vent souffle, je regarde la forêt qui oscille, les ombres qui s’effilochent de gris et me caressent les cheveux. Quand il est à la maison, je ne joue jamais. Il ne dirait rien, mais je sais qu’au fond de lui, il jugerait même la façon dont je me tiens au piano. C’est étrange que nous n’ayons jamais joué ensemble. S’il me le proposait maintenant, peut-être que les choses changeraient.

Il passe une main dans ses cheveux, il est terriblement beau. Erik est une image. Il se tient là, devant moi, et pourtant il appartient à une autre époque. Une époque qui remonte à quelques mois en arrière, mais qui semble déjà si lointaine. L’époque d’avant la naissance. Erik et moi n’avons pas suivi le même chemin. Nous étions l’un à côté de l’autre, mais il n’a pas marché avec moi. Je l’ai perdu en route ou peut-être que nous ne nous sommes jamais vraiment trouvés. Même quand il erre dans la maison, il n’a pas plus de consistance qu’un fantôme.

Devant moi, une longue route goudronnée, plate et sans couleur, qui traverse un paysage trop lumineux. Les jours se répètent sans enthousiasme. Helena sourit, elle s’assoit, me cherche du regard et pleure quand je m’éloigne. Les gens me demandent quand je compte lui donner un petit frère. J’ai tant de réponses désagréables qui me viennent à l’esprit, mais je réponds toujours : « Qui vivra verra ! » Sur cette autoroute toute lisse, je ne vois pas d’enfant à l’horizon. À vrai dire, je ne vois rien, si ce n’est une clarté aveuglante qui m’écrase et tarit toute ma substance.

J’avance par inertie. J’ai du goudron sous les pieds et m’arrêter serait pire – je sécherais au soleil comme les vers de terre qui sortent pendant la pluie et ne parviennent pas à rejoindre leurs galeries souterraines à temps. J’avance en poussant le landau. Parfois, Erik apparaît, avant de disparaître à nouveau, parfois ma mère appelle, parfois je débranche la prise du téléphone et je n’entends plus personne pendant des jours. Hier était comme aujourd’hui et aujourd’hui sera comme demain. Si je remarque que les jours passent, c’est seulement parce que le frigo se vide. Erik rentre et se plaint qu’il n’y a rien pour le dîner.

« Je ne peux pas vivre de crackers et de fromage ! »

C’est pourtant ce que je fais, moi.

5 h 15. Je me lève, quelques oiseaux chantent déjà. Je me suis réveillée il y a plus d’une heure, mon petit moteur en marche, mais il n’y avait que du silence, alors j’ai refermé les yeux. Erik est là et il dort, je ne peux rien faire sans le déranger. Je sors. L’air est vif. Je monte vers la forêt. C’est l’heure où la nuit s’estompe, les arbres émergent de l’obscurité et ne sont à nouveau plus que des arbres. Même les créatures maléfiques de la forêt replongent dans leur sommeil. Mes pas sont d’abord hésitants. C’est la première fois que je vais seule en forêt à une heure pareille. Peut-être que je renouerai avec mon héritage de sorcière. Le froid fond de mon corps et de mes mains, mon souffle devient plus régulier. Pourquoi je n’ai jamais fait ça auparavant ? Pourquoi je ne fais pas ça tous les matins ? J’ai les mains vides, je n’ai pas d’objectif, je marche dans la forêt dans le seul but de marcher dans la forêt et plus je m’enfonce, plus elle semble familière. Je sais tout d’elle, je la connais depuis que je suis petite. Cette forêt est comme la maison de mon enfance. De même que chaque pièce, chaque fissure au plafond et dans les murs me parlent, les voix blanches des châtaigniers et des hêtres, le bruit des feuilles sèches déplacées par les pas, tout ça me parle aussi. Ce que la forêt dit me plaît, je le savais déjà, mais je l’avais oublié. Tu es toi. Elle le dit avec le vent dans les branches, avec le cri des oiseaux. Tu es toi. Tu es toi. Tu es toi. Avec l’eau qui coule au fond du ravin et franchit de gros rochers noirs. Tu es toi. Et moi je lui réponds : bien sûr que je suis moi ! Mais mon impertinence ne la fâche pas, pas plus que le fait que son message me paraisse évident. Elle continue son mantra. Tu es toi. Tu es toi. Tu es toi. Tu es toi. La phrase se grave en moi à chacun de mes pas, elle gagne en dignité à chaque répétition. Ce qui m’a d’abord semblé banal devient nécessaire, je veux qu’elle le répète encore et encore, je veux qu’elle articule clairement. Quand on demande quelque chose à la forêt, elle répond toujours. Alors un faon apparaît derrière un grand arbre. Des yeux d’onyx, un regard d’enfant qui me fixe. Et je le fixe, moi aussi. Il n’a pas peur, il me regarde et attend que je fasse quelque chose. Pour lui, je ne suis ni bonne ni mauvaise, ni amie ni menace, c’est à moi de décider ce que je serai. Pendant quelques secondes, nous restons comme ça, nos museaux pointés l’un vers l’autre, puis il baisse la tête et dans un bruissement, repart dans le monde magique d’où il est venu. Plus haut, plus haut, je veux aller plus haut. Tu es toi. Tu es toi. Je touche la roche froide d’un éperon, l’eau qui s’est accumulée dans le creux d’une souche pourrie, un parfait bénitier. Des troncs comme des dos d’hommes, droits et tendus vers le ciel, une touffe de fourrure blanche coincée entre les ronces. C’est bien moi et ce sont bien mes jambes, mes bras, mes mains, mon souffle. Plus haut, plus haut. J’arrive sur une route goudronnée. Une camionnette descend à toute allure dans les virages, elle freine en arrivant à ma hauteur. Riccardo.

La bouillie à la petite cuillère, enfin ! Je n’ai plus besoin de faire pousser une pomme en moi pour nourrir ma fille. Elle entre dans le monde petit à petit, en le mangeant. Et pas seulement parce qu’elle met à la bouche tout ce qui lui tombe entre les mains, mais parce qu’en absorbant de la nourriture qui ne vient pas de moi, elle se détache et se transforme en individu. C’est comme si je lui avais donné naissance par bourgeonnement, comme une levure. Après avoir été mon petit bourgeon, elle devient une créature à part entière. Merveilleux petit être.

J’ai recommencé à donner des cours. Erik dit que je ne dois pas me sentir mal à l’aise de vivre sur son salaire. Si je ne restais pas à la maison, il faudrait payer quelqu’un pour s’occuper d’Helena. Sauf que moi, je veux recommencer à subvenir seule à mes besoins.

Aujourd’hui, Riccardo a nettoyé son potager. Il l’a préparé pour les semailles. J’ai ralenti le pas pour qu’il ait le temps de relever la tête et qu’il me salue. À la maison, je repense à sa chemise à carreaux, son bonnet de laine et son foulard noir autour du cou. J’aime les vêtements qu’il porte, ils me rappellent que je suis une femme.

J’appelle Leila dont je n’ai plus de nouvelles depuis des années. Nous décidons de nous rencontrer l’après-midi même. J’ai pris Helena et elle est seule. Elle n’est plus avec son compagnon de toujours. J’aurais pourtant parié qu’ils se seraient mariés. Ils étaient l’un de ces couples que les gens envient, ou que moi j’enviais, parce que l’un avait les caractéristiques que j’aurais aimé trouver chez mon partenaire et l’autre celles que j’aurais voulu posséder. Leila n’était pas meilleure que moi au piano. J’enviais plutôt son magnétisme, la facilité avec laquelle elle se dépêtrait de chaque situation. Je restais toujours dans son ombre ou je marchais un pas derrière. C’est peut-être pour cette raison qu’après avoir terminé le Conservatoire, je n’ai rien fait pour entretenir notre amitié. Je l’ai laissée s’épuiser.

« Ça fait quoi d’avoir un enfant ? »

Avant d’avoir des enfants, on s’imagine des moments de vie heureux, des clichés. On ne se rend pas compte qu’il faut toujours être présent. Toujours. Nous sommes assises sur un banc dans un parc baigné de lumière.

« C’est difficile. S’occuper de quelqu’un chaque jour, chaque heure. C’est parfois gratifiant et parfois très lourd. Il faut du temps pour que cette charge devienne un exercice par lequel on se transforme. »

Avant ça, on ne peut pas comprendre que c’est l’abnégation qui fait mûrir.

Leila est très maigre. Elle n’était pas comme ça avant. Je me demande si c’est pour ça qu’elle ne peut pas avoir d’enfants. Entre les os pointus de ses hanches qu’on devine sous sa robe, j’imagine un utérus aussi petit et sec qu’un pruneau. Je me sens mal d’être venue ici avec mon petit trophée rose qui gigote et sourit dans son landau. Je lui promets de lui écrire et de l’appeler, mais je ne le ferai pas. Je passerais pour une frimeuse, et puis au fond, je crois que nous n’avons plus rien à nous dire.

Erik et moi vivons comme deux collègues qui partagent la même maison.

« Bonjour !

– Bonjour !

– Tu as passé une belle matinée ?

– Oui, magnifique !

– Au revoir !

– Au revoir ! »

« Salut.

– Salut.

– Tu seras là aujourd’hui ?

– Non, et demain non plus.

– Tu rentres pour le dîner ?

– Je pense que oui. Et toi, qu’est-ce que tu fais ?

– Je vais rester par ici, peut-être que j’irai faire une balade.

– Bien !

– Au revoir.

– Au revoir. »

Et il s’en va. Moi aussi, je sors. Pour voir ce que Riccardo porte aujourd’hui.

Riccardo est un mystère. Parfois, je le croise dehors en plein après-midi. Parfois, il disparaît pendant des jours. Aujourd’hui, il a disparu. La maison est fermée et sa camionnette n’est pas là.

Dans les romans, le chevalier vient, comme par magie. Il était parti à la guerre, à des kilomètres de là, mais il revient. Et il choisit toujours le bon soir, juste quand la dame a décidé de sortir de son palais dans son manteau de fourrure. Elle tourne gracieusement la tête pour se défendre d’une bourrasque soudaine et aperçoit sa silhouette à lui qui remonte la rue d’un pas solennel. Leurs regards se croisent, un éclair. Là, l’auteur se délecte, il ressent un léger picotement dans ses doigts et, transporté par un souffle fécond, il écrit des pages et des pages de grande littérature. Malheureusement, on n’est pas à Moscou au e XIX siècle, à l’époque où les hommes et les femmes avaient besoin d’un grand bal ou d’une messe pour se rencontrer. Dans ce petit village qui compte une poignée de maisons et autant de chemins, le chevalier ne vient jamais. Ici, on peut croiser du monde à chaque coin de rue, mais j’ai déjà fait trois fois le tour en passant devant son potager, en vain. Peut-être qu’il n’est pas là ? Peut-être qu’il est parti en vacances ? Mais où ? Chez un ami ? En ville ? Sur le dos d’une montagne ?

Les cimes l’appellent, il a des pensées d’infini.

Riccardo ! Je voudrais que les esprits soient reliés entre eux pour que tu puisses sentir que je pense à toi. J’aimerais qu’un frisson léger te frôle, qu’il te fasse sourire au milieu de la neige et des rochers. Et le vent ou le long fil d’une émotion partagée, peut-être, m’apporteraient en retour ce sourire du haut des sommets enneigés et des plus petites fleurs, et par écho, comme effleurée par une main invisible, je dirais : Riccardo !

Je me contenterais de ça.

Je porte une robe à fleurs, bien qu’elle me serre sur les hanches et qu’elle soit trop légère pour la saison. En bas, il y a une route qui sillonne la campagne, j’ignore où elle va. Quand je me promène avec Helena, je vais toujours jusqu’au grand saule, avant de faire demi-tour. Mais aujourd’hui, avec mes rollers, je veux voir où mène cette route. Musique dans les oreilles, roues sous les pieds, je traverse les champs comme un héron en rase-mottes. Il n’y a que le vent, la paille flétrie, la neige aux reflets orangés qui glisse langoureusement sur les pentes. Je ne fais pas de bruit. Je n’ai plus de souffle ni de pouls, je ne touche même plus terre, personne ne me voit, mais moi je vois tout. Maintenant, mon vol est celui d’un aigle, un rapace qui glatit, plane et caresse l’air, les ailes déployées. La vie vaut la peine d’être vécue, quand on peut voler à tire-d’aile, rire aux éclats devant la petite église blanche sous le grand saule et filer plus loin, plus loin encore.

Les nouvelles feuilles encore recroquevillées sur les plantes et les coteaux parsemés du blanc des cerisiers en fleur. Au bord du chemin, des branches et des racines noueuses, les ailes d’azur d’un geai volent au-dessus de mon cœur. Le ciel est clair.

Je sonne. Rien. Je n’entends personne. Mon cœur bat la chamade. Et puis de l’autre côté de la porte, j’entends Riccardo demander :

« Qui c’est ? »

La porte s’ouvre.

Je veille sur les fleurs, je les cueille dans le jardin. Un petit bouquet bleu de printemps.

« Vous me permettez d’en cueillir ?

– Aucun problème, vas-y ! »

Il enfile ses bottes dans l’embrasure. Il a une voix grave et de grosses chaussettes en laine.

Riccardo, Riccardo, mes mains tremblent.

Je m’accroupis et la terre salit ma jupe.

Je ramasse tiges et feuilles en toute hâte. Partir, partir de là le plus vite possible. Je me relève et il est là, sur le pas de la porte, à me regarder. Je le remercie en soulevant le bouquet.

« C’est rien !

– Tu en veux ? »

Je m’approche, en séparant le bouquet en deux par les tiges.

« Non, garde-les. »

Sauf que je tends déjà le bras vers lui. D’un geste doux et rapide, il me prend les fleurs des mains. Quelques-unes tombent par terre.

J’ai réussi à convaincre Erik d’emménager dans un appartement plus grand. Il m’a dit de regarder. Ce matin, j’en visite deux. Lui pourrait aussi bien vivre dans une chambre d’hôtel. Je me demande s’il se sent plus chez lui au Conservatoire ou à la maison. Si je n’étais pas là, je crois qu’il y serait encore moins souvent.

Je croise Victoria en promenade avec son cadet. Elle a trois enfants. Ce n’est pas la première fois que je la vois, nous nous sommes arrêtées parfois pour discuter et je l’aime bien parce qu’elle ne me donne jamais de conseils. Elle ne tourne pas en rond, elle fait deux blagues sur la météo, avant de me demander :

« Tu viens à la fête samedi ?

– Quelle fête ?

– La fête du village ! Tout le monde y va, même les gens des villages voisins. Alors ?

– Erik n’est pas là. »

Elle ne me laisse pas le choix :

« Qu’est-ce que ça peut faire ? À moi, ça me ferait plaisir que tu viennes !

– Je ne peux pas. »

Elle me coince :

« Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ?

– Et comment je fais avec la petite ? »

Elle éclate de rire. J’hésite.

« Je n’en sais rien…

– Mais si… Tu viens, un point c’est tout. »

La fête du village ! Pour quoi faire ? Je m’ennuierai. Je serai mal à l’aise. Je passerai mon temps à chercher un moyen de m’éclipser. Il me faut une excuse, vite. Quelle horreur, je vois déjà la tête que ferait Erik si je lui disais.

Pendant ce temps, la distance entre les choses augmente. J’arrive à la petite église, je réfléchis en marchant d’un pas plus rapide avec la poussette. L’église est là, béate et claire dans le jaune-vert de la prairie, mais entre elle et moi de vastes champs de paille et mes pas sont comme des points en mathématiques. On peut toujours glisser un point entre deux points, un pas entre deux pas. Au lieu d’avancer, je marche dans l’infiniment petit, je rallonge la distance en m’enfonçant dans un gouffre à plat.

Si je le croise vers l’église et qu’il me demande où je vais, je lui réponds que je suis venue le chercher. Sauf que l’idée est bien trop audacieuse.

Appartement dans maison mitoyenne. Quatre pièces. Jardin en commun avec une autre famille. Je frémis. Le barbecue, tous ensemble, les mères qui reviennent de la cuisine avec des saladiers et des boissons fraîches, pendant que les pères sirotent leur bière à l’ombre. Les jouets de ma fille cassés par un autre gamin, ici des fleurs et pas des herbes, tailler les arbres même quand ils sont beaux, tondre la pelouse le samedi ou subir le voisin méticuleux qui tond et retond pendant des heures, même quand il n’y a plus rien à tondre. La joie de la vie commune, un cauchemar de contrôle social et de tolérance mutuelle. J’y renonce sans même en parler à Erik.

Appartement dans petit immeuble. Sans ascenseur. Je me dis que ça peut le faire. Trois étages, ce n’est pas tant que ça. Erik me fait réfléchir. Les courses, le bébé, sous la pluie, avec la fièvre et, qui sait, un autre enfant en route, monter et descendre, monter et descendre, toujours monter et descendre, à pied. Ça pourrait le faire, mais est-ce que c’est vraiment nécessaire ?

Je me demande si Erik veut vraiment quitter notre studio. Il est heureux ici, après tout. Comme il ne rentre que pour manger et dormir, une table et un lit lui suffisent. En vérité, Erik cherche un autre endroit pour me faire plaisir, il se rend peut-être compte qu’une famille de trois personnes a besoin de plus de place. La raison le pousse à vouloir déménager, alors que d’autres forces, comme la paresse et l’habitude, le retiennent ici. Alors c’est facile pour lui d’écarter toutes mes propositions avec un brin de mauvaise foi. Aucun appartement n’est comparable au nôtre, aucun ne mérite une visite. Si je lui proposais le château de Versailles pour une bouchée de pain, il prétendrait que le faste, ça lasse, et il resterait dans son trou. Je l’imagine capable de vivre dans l’étui de son violon.

La fête du village. J’ai demandé à ma mère de garder Helena. J’essaie de me rappeler à quand remonte ma dernière sortie. Des mois, probablement. Et sans Erik, peut-être même des années. Ça fait tellement longtemps que je ne suis pas sortie seule que je ne sais même plus comment marcher. Que suis-je censée faire ?

Au milieu de toutes ces têtes et ces épaules, je ne vois Victoria nulle part. Je me dis que je ferais mieux de rentrer à la maison, mais mes pieds me portent à travers la foule. Je me retrouve devant le bar, comme une gamine.

« Qu’est-ce que tu prends ? »

Je n’en sais rien.

« De l’eau. »

Je n’ai même pas soif. Je paie, et ensuite je file.

« On ne boit pas d’eau à une fête ! »

Un grand gaillard au visage brillant, à côté de moi. Il est avec un autre type. De quoi il se mêle ?

« Un verre de vin pour la petite dame ! »

On me tend un verre noir rempli à ras bord. J’allaite encore, mais je ne dis rien, je le pense seulement. Il soulève sa chope de bière.

« Santé ! »

Puis il me tourne le dos. À la vôtre ! Le vin est tiède, du sang de bête. Ça m’écœure et ça m’envoûte, je ne pourrais pas mettre des mots sur ce goût. Je bois cette potion, ce poison, à petites gorgées. Ce n’est que du jus de raisin foncé, ça ne peut pas faire de mal à Helena. Ce soir, je jette mon lait et je lui donne du lait en poudre. Et maintenant, c’est décidé, je rentre à la maison. Je pose mon verre et je m’en vais. Entre les épaules, les chevelures, les chemises, les décolletés, dans les gestes, les sourires, les lumières, les voix, la musique, parmi tous ces visages qui parlent, qui rient, qui s’appellent, qui vont et viennent. Riccardo. En pleine conversation. Il porte un pull noir, les manches retroussées sur ses avant-bras. De ma cachette, je le regarde avec des yeux comme des miroirs et le sang de bête au corps.

Victoria me tombe dessus :

« Qu’est-ce que tu fais là ? Allez, viens ! »

Elle me prend par la main et m’attire au milieu des hommes et des femmes, effluves, verres, mains et bras. Arrivée devant un autre comptoir, elle me demande :

« Tu bois quoi ?

– Je viens de prendre un verre de vin…

– Du rouge pour mon amie ! »

Un autre verre de sang de bête. Ce soir, c’est sûr, je jette mon lait et demain matin aussi. Le sang est encore chaud, il palpite, mais j’ai moins de peine à le boire, cette fois-ci. J’ai de la résine et des peaux de raisin plein la bouche. Riccardo est derrière moi. Seuls quelques corps nous séparent, je n’ose pas me retourner. Je sens mes épaules nues et mes joues qui s’enflamment.

« Allez, viens, on danse ! »

Victoria vide son verre d’un trait.

« Mais je ne sais pas danser !

– Tu n’as qu’à bouger un peu. »

Elle me tire par le bras.

« Vas-y toi ! Je finis mon verre et j’arrive. »

Accoudée au bar, je cherche une nouvelle cachette pour siroter le verre de sang de bête qui me sert de prétexte. Quelque chose m’effleure, une main ou un manteau de velours. Riccardo. Ma langue trébuche, je bafouille :

« Salut, Ricca-do…

– Salut ! Je ne pensais pas te voir ici ! »

Les premiers mots qu’il m’adresse spontanément. J’ai le souffle coupé. Le sang de bête commence à faire effet.

« Je n’étais pas sûre de venir.

– Pourquoi ? Tu n’aimes pas les fêtes ?

– Je n’ai pas encore décidé. »

Il sourit.

« Tu veux danser ? »

À cause du sang de bête, et rien d’autre, je réponds oui. Quelle inconsciente !

Lui devant, moi derrière, nous coupons la foule des corps en deux, un chemin tortueux s’ouvre entre les sourires et les mots, les ventres, les jambes qui bougent, les seins et les fesses, la musique, et cette lumière bleue qui efface les visages et éclaire les yeux. Je suis son pull noir, et puis il se retourne, esquisse un sourire et me prend la main, comme une bogue sa châtaigne. Tout est bleu et noir autour, tout est dilué dans un instant qui s’étire et se dilate, le temps est une flaque d’eau pleine de miroitements. Même les gens se déplacent lentement, lointains, comme sous l’eau. Seule la musique tourne vite, je ne sais pas ce que je fais, je danse, mes mouvements répondent aux siens, Riccardo, voix, écho, rien d’autre. Je suis prise dans un tourbillon confus et sans fin. Je n’arrive plus à m’arrêter de rire. Ce n’est que plus tard, à la maison, que je réaliserai que j’ai regardé ses mains, je les ai touchées, j’ai un besoin insatiable de contact. Victoria nous rejoint et danse avec nous, les gens autour se rapprochent aussi, ils sortent de l’eau et deviennent réels. Riccardo et Victoria dansent ensemble. En serpentant entre les corps, je retourne à ma cachette et je les regarde. Son visage, sa barbe désormais très courte, il est aussi beau qu’une statue de saint. Ils dansent, Victoria bouge bien mieux que moi, il lui accorde plusieurs chansons. Pendant ce temps, la bête dans mon sang prend possession de mon corps. En buvant un autre verre, je me rends compte que je bouge en rythme, je quitte ma cachette et je marche à travers la foule échauffée, dans l’eau bleue qui efface le temps. Trop tard pour faire demi-tour. La bête prend le dessus, je me mets à danser seule, au milieu de tous et loin de tous, baignée dans le bleu le plus profond. Je ferme les yeux et la musique me serre les poignets et les chevilles, elle me tient, plus d’issues, plus de craintes. À la fin de la chanson, mes yeux s’ouvrent, voraces. J’en veux encore. J’attends la prochaine chanson en poussant un grognement, puis je baisse les volets pour être à nouveau dans le bleu, je ne veux plus en sortir, je veux danser jusqu’à l’épuisement, je veux que la musique me secoue comme un vieil oreiller, je veux qu’elle me vide et m’emporte comme une plume légère dans le vent, peut-être jusqu’où le ciel est noir et le retour impossible. La bête rugit et plus elle bouge, plus elle devient agressive. Si je pouvais, au lieu de danser, maintenant, je me battrais, je me lancerais contre un mur jusqu’à m’évanouir, je hurlerais jusqu’à perdre ma voix, j’écorcherais mes poings en frappant contre la vitre. Je les serre. Un cri monte très vite dans ma gorge, je le ravale en ouvrant les yeux. Devant moi, un type me regarde avec un sourire, je lui jette un regard noir, s’il s’approche, je le mets en pièces. Je referme les yeux, la musique me suit, nous sommes de vieilles amies, nous nous connaissons bien, il n’y a plus de frontière entre elle et moi. Je suis la musique, la musique est moi, et les sons que j’entends, cette pulsation furieuse, c’est ma voix, mon souffle. Victoria saisit mon bras, j’ai deux fentes à la place des yeux.

« Je vais aux toilettes ! Je reviens tout de suite. »

Je hoche la tête. Il n’y a plus de mélodie maintenant, seulement le rythme et quelques sons étirés. Un long voile sonore de soie blanche et légère me caresse la tête et le visage, c’est une musique de plumes d’oiseaux et de pétales, elle s’enroule autour de mes doigts et de mon cou. La méchante bête se délecte. Je vais prendre un verre. Elle a soif.

Au comptoir, je ne remarque même pas Riccardo. C’est lui qui s’approche :

« Qu’est-ce que tu prends ? Je t’invite.

– Du vin. »

Ce n’est pas moi qui parle, c’est elle, toujours, la bête féroce.

« Eh bien, on dirait que tu aimes danser ! »

Mes hanches se balancent toutes seules, je n’arrive pas à rester immobile devant Riccardo. Je vide mon verre d’un trait, comme Victoria plus tôt. En désignant le bleu qui engloutit les gens, je le remercie et je dis :

« Bon, j’y retourne ! »

Lui ne bouge pas. En passant près de lui, je prends sa main et je l’emmène. Mais qu’est-ce que tu fais ? Ma raison intervient. Mais la bête rit. Qu’est-ce que tu fais ? Et maintenant ? La bête rit de plus belle. Alors je ris, moi aussi, au milieu de ces limbes bleus et tourbillonnants, je ris et je danse autour de Riccardo. Je ne me contente pas de bouger. Je danse vraiment, avec les bras, les épaules, le bassin, trois minutes d’offensive. Riccardo me regarde et soudain, il m’attrape.

Riccardo, ses mains, il a des mains de pin qui sentent les

aiguilles vertes et l’écorce, et son visage, un visage comme une plage de sable fin, des grains de quartz éparpillés dans les yeux.

La vie dure le temps d’une soirée. Non, elle dure le temps d’une danse, et puis c’est fini. La vie, le noyau le plus intime de l’existence, contenue tout entière dans une danse, et ensuite le néant, un silence qui s’étale dans un espace sans limite. Après, il faudra supporter ça aussi. Mais maintenant, ces minutes entre mes doigts et la main de Riccardo, elles sont à moi et je m’y accroche. Je me colle contre lui, parce que demain, parce que ce soir, parce que dans deux heures, dans dix minutes, dans quelques secondes, tout sera fini. Riccardo est un hêtre, ses bras sont comme des branches, son tronc est lisse comme les pierres de la rivière sous la pluie. Ses cheveux noirs me poudrent le visage de poix. La chanson est finie.

« Je dois y aller.

– Où ça ?

– À la maison. Ma mère est avec Helena.

– Il n’est pas tard !

– Pour elle, si. »

Il m’aide à garder l’équilibre en me tenant l’épaule.

« Merci, Riccardo. »

La bête a disparu, maintenant c’est bien moi.

« Pour quoi ?

– Pour tout. »

Je rentre à la maison avec une envie brûlante de parler, mais ma mère s’esquive en hâte. Elle a l’air tout endormie. Elle a dû s’assoupir sur le canapé.

« Tout s’est bien passé, elle dort. »

Il y a un silence frémissant, l’air est plein d’électricité. Ce soir, je parlerai toute seule, je bavarderai pour bavarder, je remonterai mille fils et j’en perdrai autant pour ne pas oublier ce contact, ne pas arrêter de rire, jusqu’à l’aube.

Appartement spacieux de trois pièces. Erik l’écarte. Le violon et le piano n’y seraient pas tolérés.

Appartement de trois pièces et demie. Erik m’accompagne à la visite, mais il est catégorique. Trop vieux et trop humide. Il a raison, cet endroit est triste. On dirait une scène de crime abandonnée. Tout est vieux et les matériaux sont de mauvaise qualité. La moquette jaune moutarde est pleine de marques de brûlure, comme si on avait éteint des cigarettes en les piétinant, et dans la cuisine flotte une odeur désagréable de vinaigre et d’égouts. L’air colle à ma peau et me fait me sentir sale. Cette atmosphère, c’est celle de la maison de mes cauchemars.

Je le cherche. C’est terrible, mais c’est comme ça. Je le cherche dans chaque objet de la maison, entre deux corvées, dans les cheveux fins d’Helena, dans ses petites mains. Est-ce que c’était vraiment moi l’autre soir ? Ou le souvenir de la fête est-il le fruit d’une projection déformée ? Parce que là, dans mes bras, il n’y a plus rien, il s’est échappé comme la brume entre les plantes. Ce n’est plus qu’un plaisir intellectuel, un souvenir inconsistant. Pourtant, je le cherche, je cherche Riccardo dans les ronces au bord de la route et dans tout ce que je vois, dans les roues dentées du camion qui me dépasse, alors que je marche en poussant le landau près de la glissière. Et puis, ce besoin d’ondes sonores, je ne peux plus m’en passer. Si j’enlève mes écouteurs, le monde perd ses couleurs. Pour le supporter, je dois monter le volume au maximum. Les basses jaillissent de mes écouteurs comme un crépitement de flammes. Je sais que je ne suis pas à ma place ici, sur cette route de montagne, avec les oiseaux qui chantent sur les branches et le soleil qui saupoudre la forêt d’argent. Je traîne une musique urbaine exaspérante dans un paysage bucolique et silencieux.

Riccardo m’assiège, il conquiert la terre de mon royaume. Ou plutôt, c’est moi qui la lui cède. Lui, il ne me demande rien, il n’exige rien de moi. Une fois de plus, ces élucubrations n’existent que dans ma tête. Riccardo est une enveloppe dans laquelle je glisse toutes mes aspirations, une marionnette que j’anime pour avoir un peu de compagnie.

J’ai faim de musique. Et je dois être au bord de la famine, car j’en ingurgite de tous les genres, de façon désordonnée et fiévreuse. J’arrive à faire coexister des voix qui résonnent dans l’écrin d’une église et un son entraînant de boîte de nuit. L’âme suspendue à un souffle. En promenade avec Helena, les écouteurs à fond. Ça fait deux semaines que je n’ai pas vu Riccardo au village. Mon agitation est plus grande, mon petit moteur qui turbine ne s’éteint parfois même plus la nuit, et pour ne pas entendre la respiration d’Erik qui dort à mes côtés, je mets de la musique et je danse dans le noir. Je sais que je ferais mieux de m’adonner à une activité plus calme, mais le petit moteur continue de turbiner et je me dis que les occupations tranquilles peuvent attendre, quand je serai sous terre, à la rigueur. Alors avec le bruissement des branches dans la vallée, je danse, je saute et quelquefois je cours même sur place, comme sur un tapis roulant.

Appartement spacieux et lumineux, cuisine ouverte sur le salon. Prix abordable. Pas de forêt, ni derrière ni devant. Seulement la route. J’aime le trafic. Rester debout le soir, lumières éteintes, à regarder passer les voitures, à imaginer des destins, l’idée me séduit. Mais la forêt encore plus. Nos racines ont poussé dans la terre de l’une et de l’autre, comment pourrais-je me passer d’elle ?

C’est comme si Erik se déplaçait derrière un rideau de mousseline claire. J’entrevois son ombre, mais je n’arrive pas à discerner ses expressions, je ne parviens pas à le déchiffrer. Peut-être que c’est lui qui m’évite, il essaie de dissimuler ses pensées et ses humeurs. Il a toujours l’air tellement occupé, tellement pressé. Et s’il m’échappait ? Et s’il avait une maîtresse ?

Je donne une leçon de piano à Paolo, quinze ans. C’est sa mère qui veut qu’il apprenne. Lui, je ne sais pas ce qu’il en pense. Il joue mécaniquement, sans quitter la portée des yeux, comme s’il tapait à la machine. Quand je le corrige, il continue de fixer la partition ou les touches. Je ne croise jamais son regard fuyant. Il n’est pas timide, mais plutôt résigné.

« Tu aimes le piano ?

– Oui. »

Mais il hausse les épaules. Il préférerait sans doute faire de la guitare électrique ou ne jouer d’aucun instrument. Si ça ne tenait qu’à lui, il se prélasserait peut-être sur le canapé pour lire tout l’après-midi.

« Tu voudrais qu’on fasse du jazz plutôt que de la musique classique ?

– Non, le classique c’est bien. J’aime pas le jazz. »

Il reprend la fugue depuis le début, aussi machinalement qu’un téléprompteur, jusqu’à la note finale.

« Le morceau est parfaitement exécuté au niveau des notes, mais ça manque de nuances. Quand c’est écrit piano, il faut que tu joues plus doucement et là, c’est plutôt mezzoforte que forte.

– Je préfère le jouer comme ça, sans nuances.

– Pourquoi ?

– C’est plus original.

– Essaie encore une fois.

– Votre mari est dehors. Ça me gêne quand on m’écoute.

– Mon mari ? »

Je lui demande de jouer les gammes de sol majeur et de ré mineur, pendant que je vais guigner à la fenêtre. Là, sur le chemin, Riccardo, immobile, figé. Mon cœur accélère d’un coup. Il doit penser que c’est moi qui joue ! Je retourne au piano en un éclair :

« Prends ma place, je vais te montrer comment on interprète un morceau. »

Je choisis Schubert qui touche toujours aux cordes sensibles de l’âme. Mais je me sens ridicule de faire ça, et mes notes sont plus pathétiques et forcées qu’expressives.

« Si vous continuez à jouer comme ça, je vais tomber amoureux de vous ! dit Paolo, en plaisantant, ou peut-être pas.

– Mais non. Si tu joues comme ça, c’est toi qui feras tourner les têtes. »

Il semble apprécier mon conseil et la dernière version de la fugue qu’il me propose est, sans l’ombre d’un doute, la meilleure de toute la leçon.

Appartement spacieux et tranquille. Petit jardin. Erik m’accompagne à la visite. Il est intéressé, il prend des mesures, il réfléchit où nous pourrions mettre nos meubles et le piano.

« Qu’est-ce que tu en penses ?

– C’est sympa ! »

En vérité, j’espère qu’il lui trouvera des défauts, un petit quelque chose qui nous empêche de déménager.

« Si tu l’aimes aussi, alors je suis partant. »

Je regarde les pièces encore vides de notre future maison. Si vite que ça ? Les choses peuvent-elles s’enchaîner aussi rapidement ? On a mijoté pendant des mois et à force de fermentation, la situation s’est transformée en liqueur, elle a acquis une saveur et une profondeur intéressantes. Mais voilà que la vie change de trajectoire et qu’il faut s’adapter. Ainsi soit-il, me dis-je. De toute façon, est-ce que j’ai vraiment le choix ? Les choses seraient-elles différentes dans un autre appartement ?

« D’accord. »

Nous signons.

Victoria m’appelle.

« Ça fait un moment que je voulais t’appeler. Tu sais qu’on parle de toi au village ?

– De moi ?

– De toi et de Riccardo. »

Je grimace.

« Pourquoi ? Qu’est-ce qu’ils disent ?

– Ils vous ont vus danser à la fête et tu sais comment c’est… Ils brodent.

– Mais on n’a fait que danser !

– Oui, je sais, ne fais pas attention à ça. Mais, si je peux me permettre… vous feriez un joli couple.

– Peut-être, mais ça ne durerait pas. Je déménage le mois prochain. Ils n’auront plus rien à se mettre sous la dent. »

Victoria m’invite chez elle. Je lui explique que je ne veux pas partir, j’ai insisté auprès d’Erik pour qu’il se décide, mais l’idée de changer ne me va plus.

« Pourquoi ?

– Parce que je me sens bien ici.

– C’est votre appartement que tu aimes ou la campagne ?

– Le village.

– Alors tu devrais te trouver un appartement ici. »

Impossible, on a déjà signé. Erik est tellement difficile, et puis on n’a rien trouvé au village.

« Tu finiras bien par te plaire là-bas.

– Je ne suis pas sûre de vouloir y aller avec Erik. »

Victoria sait que c’est à Riccardo que je pense. En le lui disant, je me sens moins bête et moins coupable. Suis-je une bonne mère même si je pense à lui ?

Il y a trop peu de temps, il n’y a plus de temps. Un mois à peine, trois semaines. C’est mieux comme ça, mieux pour Helena et pour moi aussi, peut-être. Tout rentrera dans l’ordre, le petit moteur cessera de turbiner et je m’enfermerai dans mon nouveau chez-moi pour faire la cuisine et le repassage.

J’ai encore perdu quatre kilos. J’emballe mes affaires et celles d’Erik. Je n’arrive pas à me résoudre à les mettre ensemble dans le même carton. Je m’imagine partir et le laisser ici. Ma mère a remarqué que quelque chose ne tourne pas rond. Elle voit que je ne vais pas bien.

« Viens chez moi quelque temps avec la petite. Vous rejoindrez Erik quand tout sera rentré dans l’ordre. »

Rien ne rentrera jamais dans l’ordre. Pourtant, il le faut. Je ferai semblant, je garderai tout pour moi, parce que je suis une bonne mère, parce que je veux qu’Helena ait une famille. Mais même si je viens vivre chez toi, ma petite maman chérie, même si tu me veux tout le bien du monde, rien ne rentrera jamais dans l’ordre.

Je regarde la forêt et l’envie me vient de pleurer. C’est comme si je disais adieu à une compagne, à une amante. Là-bas, il y a aussi une forêt, mais elle n’est pas sous les fenêtres. Elle est plus loin, au-delà des maisons, on la distingue à peine. Ici, les arbres m’appartiennent, ils ont veillé sur moi, ils ont pris soin de moi, ils ont tendu leurs branches pour me protéger. Le jour s’efface, je regarde la vallée fondre lentement. Avec la nuit naît une douleur inconnue.

Je sonne à sa porte. Je le lui dis comme ça, et voilà ? Riccardo ouvre.

« Salut !

– Salut, Riccardo. »

Il attend.

« Je voulais te voir. »

Mes mains sont moites, mes jambes tremblent, je n’ai plus de salive.

« Je pars demain.

– Je sais. »

Il me regarde, sérieux, mais son expression est douce et un peu douloureuse. Il me laisse entrer. Debout dans le vestibule, il me dévisage encore sans rien dire, les bras abandonnés le long du corps. C’est son attitude, comme s’il attendait sans avoir d’attentes, comme s’il se laissait prendre sans rien demander, c’est sa solitude calme qui fait bouger ma main, qui la soulève, comme si c’était le vent. Je caresse son visage. Lui reste immobile, il ne ferme les yeux qu’un instant. Puis il me fixe à nouveau. Mon geste pourrait l’avoir contrarié, impossible de sonder son regard. Je n’ai pas envie de dire quoi que ce soit. Tout est rouge autour de moi, comme quand on met ses mains sur ses yeux en été et qu’on regarde le soleil à travers la peau. Je ne tremble plus, mais mon cœur bat encore la chamade. Je l’entends palpiter entre les murs de la maison. Peut-être que j’ai mal interprété ses gestes, peut-être que je ne suis pas à ma place, peut-être que Riccardo ne sait pas quoi dire pour me repousser, pour que j’arrête, mais je m’en fiche, mes mains le cherchent toujours et coulent de son visage sur ses épaules, sur son torse, et lui, il baisse les yeux et se laisse explorer en silence. Mais quelle idée se fera-t-il de moi ? Je sonne à la porte et j’entre chez lui pour l’importuner ! Je m’approche de lui. Je me sens minuscule. Je prends son visage dans mes mains, il est maigre, sa bouche est fine, je comprends qu’il n’est ni contrarié ni agacé. Comme la branche d’un jeune pommier sous le poids d’un fruit bien mûr, il penche un peu les épaules pour se faire plus petit, pour que je puisse atteindre son visage, sur la pointe des pieds, je l’embrasse. J’ai presque envie de suspendre mon souffle de peur que l’instant s’évapore. Riccardo ne demande rien, il ne dit rien, il se laisse prendre, il se laisse goûter petit à petit.

Erik ! Aucune importance. Ma mère ! Ça ne fait rien. Et le village tout entier n’y ferait rien.

Et ma vie entière, non plus.

Riccardo s’approche, à son tour, juste un petit pas, nos corps se frôlent à peine. Il n’y a plus de temps, peut-être qu’il n’y aura plus jamais de temps, peut-être que je mourrai demain ou ce soir, mais maintenant je suis là, je suis vivante, j’ai un cœur jeune et fort qui bat, qui vibre. J’ai l’impression de grimper à un arbre, auquel je m’accroche pour ne pas tomber en miettes. Je n’avais pas prévu d’aller aussi loin, je n’avais pas réfléchi, mais maintenant, c’est la seule chose que je veux, la seule et unique chose que je ferai avant de voler en éclats.

Demain, sans même que je sache qui tu es, tu disparaîtras

douloureusement de mes journées. Au fond, qu’importe ? T’embrasser maintenant, découvrir que j’existe encore, tout ça me rendra féconde pour les siècles à venir.

Enfin plus femme que mère, plus vie que temps. Pour un

instant au moins, le présent ouvre ses portes sur l’infini.

Riccardo enlève mon pull, je n’ai même pas honte de mes seins qui dégoulinent de lait et mouillent sa peau. Il me serre contre lui. Ses lèvres, ses cheveux, ses bras, ses mains, j’explore son corps en craignant presque de le blesser. Un désir en moi comme une douleur qui se ramifie, des gouttes d’aquarelle sur du papier à gros grains. Je détache ma jupe qui glisse à mes pieds dans un courant d’air et Riccardo me soulève contre le mur. Avalanche de neige, sous un soleil brûlant, falaise rocheuse qui s’écroule, qui m’emporte, qui m’enterre vivante. Riccardo pose son front contre le mien. Haletant, les yeux encore fermés, il reste immobile quelques secondes. Moi non plus, je ne bouge plus, ses mains dans les miennes. À ce moment précis, alors que nous sommes nus l’un devant l’autre, j’ai l’impression d’être là où le monde finit et avec lui toutes les pensées, la vie, l’avenir. Loin de tout, des corps, des mots, du sens.

Riccardo ouvre les yeux pour les plonger dans les miens. En souriant, il prononce la plus belle chose que j’aie jamais entendue.

Mon nom.

Caterina.

Loin, très loin. C’est mieux, tout rentrera dans l’ordre. Mieux pour moi, pour Helena, pour Erik et même pour Riccardo. C’est mieux pour tout le monde.

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