Où naissent les mères
Dehors
Silvia nous rend visite. Elle nous invite à fêter le Nouvel An chez elle. Erik accepte :
« Ce serait bien, non ? »
Il me regarde et mon estomac se noue, ma gorge aussi.
« Oui, c’est sûr. »
Je vois déjà les bébés qui pleurent et une tablée chaotique de parents qui se lèvent pour les cueillir dans leurs couffins. On écoute distraitement, on reste vague et on arrive tant bien que mal au dessert, exténués. Pourtant, il faut bien que je surmonte ma timidité – c’est ce que pense Erik, même si je ne crois pas pouvoir sortir de mon isolement grâce à ses amis à lui. Entre-temps, Silvia veut du thé. Elle est bavarde et pétillante. En débarquant chez nous à l’improviste, elle a interrompu la cafetière, le tic-tac de l’horloge et la vapeur du fer à repasser. Erik, tout sourire, lui tient compagnie et moi, je fais semblant d’être occupée avec Helena.
Dans l’appartement de Silvia, on ne respire pas. Je m’assois à table avec Helena dans les bras, inconfortable et mal à l’aise. On est arrivés en retard et les plats sont déjà entamés, les assiettes presque vides. Enthousiasme au moment des présentations, gazouillis devant Helena, puis les conversations de ceux qui ne sont pas allés fumer sur le balcon se déplacent à ma droite et à ma gauche. Elles circulent de bouche en bouche sans jamais m’effleurer, un nuage épais de mots qui m’efface. Avant de venir, Erik m’a dit :
« Allez, essaie de faire un effort. »
Je passe une bonne partie de la soirée avec une flûte de champagne à la main, ma fille agrippée à mon sein.
La tête d’Helena ballotte sur mon bras. Je cherche Erik pour lui dire que j’aimerais rentrer à la maison. Un de ses amis m’intercepte, un musicien de son quatuor. Je ne sais pas quoi lui répondre quand il me demande comment je vais et ce que je fais « de beau ». Comment traduire le monde dans lequel je me suis roulée en boule ?
« Ça va, merci. »
Je préfère le laisser parler :
« Et toi ? »
Il me parle de leur disque, des musiciens qui y ont participé.
« Tu le connais ? Tu vois qui c’est, non ? »
J’acquiesce en souriant comme si on me tirait le portrait. Pendant ce temps, Helena pèse dans mes bras. Je la prends d’abord d’un côté, puis de l’autre, en balayant la pièce du regard à la recherche d’Erik. Je crois que son ami est convaincu de me faire du bien, de me « tenir compagnie » ou même de me « distraire » de l’aridité de ma vie domestique.
« Tu veux boire quelque chose ? »
Je n’en ai pas envie, mais je dis oui. Alors qu’il s’éloigne pour me prendre un verre, quel gentleman, je m’éclipse sans dire au revoir, comme une voleuse, et je rentre à la maison en taxi.
Le lendemain matin, Erik ne m’a pas encore pardonné de m’être enfuie de chez Silvia. Son visage est fermé, il m’évite. Il repart dans quelques jours, mais je ne trouve pas le temps de lui parler.
Mes pas mesurent la pièce. Je suis le trajet d’une mouche, un zigzag surexcité et incohérent. Erik joue. Ses manches sont retroussées et ses cheveux ébouriffés. Sur son visage obstiné se dessine un plaisir nerveux et dur, sa main retient une note aiguë. Erik a une volonté de fer, j’ai toujours admiré son contrôle. Dès les premières mesures, il oublie le public et à la fin, comme s’il avait remporté un duel, il soulève la tête, l’air triomphant et satisfait. C’est tout naturel qu’il plaise aux femmes. Moi, je ne pouvais pas aspirer à une carrière de soliste, avec mes doigts tremblotants sur le clavier et ma gorge sèche incapable de déglutir. Même le Valium ne marchait pas. Ça m’étourdissait sans me calmer à l’intérieur et mes mains devenaient des pattes froides d’oiseau.
Avec Erik, c’est l’éblouissement total. Les yeux écarquillés et la bouche ouverte. J’étais comme ça quand je l’ai entendu la première fois. Ses doigts vont vite, sa main est stable et son regard aussi. Le simple fait de pouvoir être près de lui, juste de l’effleurer, était déjà une impertinence, presque un sacrilège.
Je voudrais m’agripper à lui, le retenir un peu à mes côtés, surtout quand il est comme ça, avec le visage sombre et cette ride profonde entre ses sourcils. Il m’en veut encore, et en plus de la déception liée aux événements de la veille, il laisse éclater d’autres contrariétés.
Il neige. Je mets mes bottes, mon manteau, mon écharpe, un foulard autour de la tête, je prends la pelle. Je sors et je commence à déblayer. Plusieurs coups de pelle, et la terrasse est dégagée. Le chemin aussi, après quelques efforts, la voie est libre. Mais ensuite, je me laisse emporter, je déblaie la route, l’accès à la maison en bas, puis à celle des voisins, la sortie du garage, le virage, le plat. Ça me prend deux heures. J’ai mal au dos et je transpire. Helena m’appelle dans son berceau. Je me demande ce qui m’a pris. C’est fait, et bien fait, mais je ne ressens aucune satisfaction. Je pense à Helena, au dîner pour Erik, et la nuit tombe.
Erik part pour son concert. Il revient aussitôt :
« Ça a gelé ! »
Il a glissé et son pantalon est mouillé. Je sors. Une fine couche de glace s’est formée sur la route que j’ai dégagée. Je rentre. Je ressors. Sous un bras, vingt-cinq kilos de sel de déneigement et sous l’autre, un sac de litière pour chats. Dans le virage, je répands sable et sel, dans la descente, sable et sel, sur les bouches d’égout, sable et sel, sur le talus, sable et sel, sur les pavés, sable et sel. Je termine le sable et je verse beaucoup de sel, peut-être en vain. Nuit. Jour. Il a plu une neige mouillée et mon sel et mon sable ont formé une sorte de pâte. Devant la maison, un épais tapis de neige fondue. C’est ma faute. Une pelle. Un seau. J’enlève la boue à la pelle sur la terrasse, sur le trottoir, dans le virage, sur la route, sur le chemin, devant le garage. Puis je remplis le seau d’eau et je rince. Je remplis de nouveau et je rince encore, je remplis et je rince, je remplis et je rince, je remplis et je rince, pendant une heure et demie. Jusqu’à ce que les petites mains d’Helena soient froides et qu’elle se mette à pleurer dans son landau garé au bord de la route. Je balaie rapidement le trottoir, la terrasse, le perron, je nettoie l’entrée, le couloir devant la cuisine et jusqu’à la salle de bains. Ma jupe est pleine de sable boueux et de sel, mes mains brûlent. Je jure que jamais, plus jamais de la vie, je ne déblaierai la neige. Je préfère m’enfouir sous terre. Dans le sable et le sel.
Je fais une boule avec les cheveux morts que je cueille sur les épaules et sous les aisselles de mon pull. Des amas de poussière et des miettes de pain volent sous le lit avec un courant d’air. J’ai des mouchoirs et des morceaux de papier toilette chiffonnés dans les manches, dans les poches, sous mon coussin, dans mon sac. Des tickets de caisse, des vieilles notes, des listes de courses froissées.
Je brosse mon manteau. La surface en laine bouloche. L’ourlet de mon pantalon est décousu, ces chaussettes trop grandes pour moi sont à Erik. Le tapis est plein de poils, de moutons et de petits fils. Dehors, le vent m’irrite, le soleil qui rase l’horizon m’aveugle en gravant ses reflets acérés dans mes globes. J’ai froid et j’ai mal à la tête. Des chiens qui aboient et des cloches au loin. Des excréments piétinés sur le bord de la route. Les voitures dépassent sans ralentir. Chaque fois, mon sang se glace à l’idée qu’elles pourraient heurter la poussette. La végétation stérile, les branches rabougries et la terre craquelée. Un molosse rugit dans son enclos, il saute contre la grille et s’il pouvait, il m’attaquerait sauvagement. Je fais mine de l’ignorer, mais moi aussi je le tuerais volontiers. Je pousse vite le landau dans la montée. Je passe devant la maison de l’homme à la barbe noire. Il n’est pas là. Personne n’est sorti de chez soi aujourd’hui, sauf moi.
Je me jette sur mon lit et je m’enferme dans un sommeil sourd. Je n’ai envie de rien, même pas de manger. Mon corps s’est arrêté de vivre. Je ne me promène pas, je promène. Je ne danse pas, je berce. Je ne mange pas, j’engloutis. Je ne dors pas, je m’éteins. Je ne me lave plus que les mains et le visage, comme au Moyen Âge. Le reste pue sous les draps, une odeur chaude de moisi qui ne me déplaît même pas.
Je n’arrive pas à me défaire de l’impression que quelque chose a changé chez Erik. Aucun moyen de savoir ce que c’est. L’inflexion de sa voix ou son ton légèrement plus sec, comme s’il coupait l’air aux mots, comme s’il les empêchait de s’échapper. La façon qu’il a de changer brusquement de sujet, en passant d’une idée à une autre comme s’il énumérait une longue liste. Il communique quelque chose de froid, de peu naturel et de retenu, une espèce d’exaspération. Je lui cours après, je lui téléphone souvent pour m’assurer qu’il est bien là, qu’il tient encore à moi.
« Mais bien sûr que je tiens à toi ! »
J’y crois un peu oui et un peu non.
C’est quand il joue que je le retrouve enfin. Dès les premières notes, Erik redevient tangible et stable. Toute son intensité se matérialise, l’air est presque aussi dense que sa présence. Il cherche quelque chose au-delà de la mélodie, il explore les dessous de chaque phrase jusque dans les moindres notes. Une quête délicate de ce que l’œuvre peut encore révéler. Quand je l’écoute, j’ai toujours l’impression de saisir quelque chose de nouveau. Je n’ai jamais compris si ce quelque chose était inhérent à la musique, s’il se dissimulait dans chaque pièce ou s’il découlait plutôt de l’âme de l’interprète. En fait, je ne sais pas si Erik est capable de dévoiler la trame la plus secrète et inattendue d’un morceau ou s’il a le don de faire vibrer les notes d’un autre avec toute l’intensité de son être.
Aujourd’hui, un soleil chaud m’a poussée à faire une longue promenade, l’esprit vide, occupée seulement à regarder autour de moi comme font les chats. J’ai fini par croire que pour redevenir comme avant, il suffirait que la nature se renouvèle autour de moi. Il y a un lien étroit entre mon état d’âme et la forêt en hiver, l’air pâle de ce ciel bas. Je voudrais fermer les yeux, éteindre la lumière et me réveiller avec une inspiration nouvelle.
Derrière sa fenêtre, un vieil homme me fait un signe de la main. Il passe le plus clair de ses journées à fixer le même coin de rue. Des gens comme lui devraient se raconter dans les amphithéâtres des universités. Chez lui, un morceau de savon usé et un vieux torchon. Le pendule se balance et le vieil homme se traîne à petits pas de la table à la cheminée, du buffet à la fenêtre. Il a une histoire à raconter, mais personne pour la mettre par écrit.
« La vie, faut la saisir tant qu’y en a, parce que ça finit qu’un jour… »
Son regard se perd sur la route qui monte dans la vallée.
« Un jour quoi ?
– Ça finit qu’un jour il y a la guerre. »
« Poussez, de grâce, poussez ! »
On entendait hurler la sage-femme dans la pièce voisine. « Papa, est-ce que maman va mourir ?
– Non, mon garçon, elle ne mourra pas. Ne dis pas de
sottises. »
Un cri déchira la nuit et réveilla les voisins. Des gouttes
coulaient lentement sur la vitre. Dans le couloir, désormais, le père se rongeait les sangs :
« Elle meurt, mon fils, elle meurt ! Il faut prier, maintenant. » Bientôt, ce n’étaient plus des cris humains qui venaient de la
chambre, mais des râles. Au matin, un beau bébé était né, sain et fort. Ils l’appelèrent Ottaviano.
Et puis un jour, il eut dix-sept ans.
« Je vais à la guerre, maman. »
Sa mère faillit s’écrouler de la chaise où elle épluchait des
pommes de terre.
« Comment ?
– Je dois aller à la guerre ! »
Sa décision était prise. Alors vint le temps des prières, un
temps étiré, des cercles sur l’eau toujours plus vastes. Il n’y eut qu’un instant entre l’annonce et son départ, mais il ne rentra jamais et sa mère ne cessa de prier dans l’attente interminable de toute une vie.
Quelquefois, elle croyait entendre le son de sa voix :
« Maman, maman, je suis rentré ! », mais c’était un courant d’air, un chat ou un rêve.
Un jour, une lettre de ses camarades annonça : « Il est mort
au combat pour ses idéaux », mais la mère ne voulut croire que son petit garçon, si beau et si fort, était mort d’une balle dans le dos, qu’il avait choisi de mourir loin de sa maison, loin de ses bras à elle. Enterré sous un monticule de terre desséchée, il continua de vivre dans le cœur de sa mère, et entre sa cuillère de
soupe et une tranche de pain, elle le grondait encore avec tendresse :
« Le coquin ! Toujours à vadrouiller par l’Espagne et il ne
prend même pas le temps d’écrire à sa pauvre mère ! »
« Ils ont dû mettre en scène l’enterrement, vous comprenez ? »
Le vieil homme me parle de son frère, Ottaviano. Le présent me rattrape d’un coup.
« Comment ça ?
– Au village, ils ont organisé un faux enterrement pour qu’elle puisse enfin pleurer. Sauf que rien. Elle n’a pas pleuré à l’enterrement. Elle n’a jamais pleuré. »
La terre espagnole a englouti le corps de son fils et de là-bas rien n’est jamais revenu, pas de médaille ni de mouchoir. Il n’est rien resté de ses dix-sept ans. Pas un écrit, pas un vêtement, pas une photographie. Pas même des os. Comment peut-on pleurer sur rien ? Alors à la demande de sa mère, le nom d’Ottaviano n’a pas été gravé sur la pierre du monument aux morts.
On ne peut pas concevoir la perte d’un enfant. La perte d’un enfant ne peut tout simplement pas être.
Du bout de ses doigts, Ottaviano ouvre des plaies marécageuses et m’empoisonne. Mon père, et avec lui tous les morts du monde, fouille des blessures de mon corps dont j’ignorais l’existence. Des douleurs en toiles d’araignée que la mort répand sur les choses comme de la poudre.
Je suis faite de tant de souillures. Je m’enlise. Et je m’écroule comme érodée par l’eau, je tombe en poussière.
S’il n’avait pas une carrure aussi imposante, j’aurais parfois l’impression d’être avec un petit garçon. Dans tout ce qu’il fait, Erik éclate, il ne met aucun frein aux élans de son génie. Il a un regard provocateur, des réponses vives et précises, un charme qu’il doit autant à son physique qu’à son charisme. Son sens de l’humour me déroute. Quand il saisit son violon, il se transforme. Le garçon exubérant disparaît et son corps se met à vibrer à l’unisson, son âme prête à m’anéantir à chaque coup d’archet. Je succombe à son envoûtement, acquise à cet être capable de transcender sa présence par la musique.
Me voilà prise de fièvre. Un froid tenace s’accroche à ma peau, même sous les couvertures, je n’arrive pas à me réchauffer. L’immobilité de ma vie est assiégée et je perçois les signes d’un effondrement proche dans le désordre des petites choses.
Ils ont coupé le noyer. J’étais en train d’allaiter quand j’ai vu son tronc se plier en deux et disparaître dans la vallée avec un bruit sourd. Ils l’ont traîné sans cérémonie, en l’attachant avec des cordes à un tracteur. Il a laissé un vide en bas, sur le torrent. L’écureuil a juste eu le temps de récupérer ses noisettes.
Un chiffon enroulé autour de ma tête maintient d’épaisses tranches d’oignon contre mon front. Un remède de ma mère. Ça ne me soulage pas. Je lutte contre des gênes incessantes. Le vent qui m’irrite, l’air sec qui dessèche mes lèvres et les abîme, le désordre partout. Des piles d’habits, des vieux journaux, du courrier ouvert et des publicités, des moutons de poussière dans les coins, des fleurs qui fanent dans un vase. Je regarde la nuit par la fenêtre et elle entre en moi. C’est comme si je buvais la nuit.
J’éteins mes problèmes en m’endormant sur le canapé.
Helena se réveille et pleure un moment avant de se rendormir. Sa voix s’immisce dans mes rêves et les déforme, je me réveille avec le cœur au galop. Le petit ruisseau qui roule entre les pierres et le frigo qui vibre à la cuisine. Mon souffle.
Ma fièvre est passée, mais Helena l’a prise. Mon dos est un gros nœud, une carapace.
Il est deux heures du matin. Helena a une pneumonie et depuis deux jours, je dors à côté de son lit d’hôpital. Il y a quelques mois, quelques étages plus bas, dans une chambre semblable à celle-ci, ma fille qui venait de naître dormait à poings fermés et moi, comme maintenant, j’étais sur le qui-vive, à surveiller que son souffle ne s’arrête pas. Les lumières de la ville filtrent à travers les stores et dans la pénombre, j’entrevois trois autres lits vides, recouverts d’un drap blanc. Des pleurs et le bruit de chariots qu’on bouscule. La nuit dernière, je suis sortie dans le couloir. La porte d’une chambre était entrouverte. J’ai vu une mère en robe de chambre qui allaitait, la tête un peu penchée.
« Ding dong ! Réveille-toi ! Réveille-toi ! »
J’ouvre les yeux, mais la voix provient de mon rêve. C’est celle d’une petite fille.
Les cloches de la messe, un dimanche. Dans ma robe bleue,
je dévale une colline. Dans ma main, des perce-neiges et des anémones. J’entends ma mère crier :
« Attention à ta nouvelle robe ! »
Et moi, je soulève mon bouquet en l’air pour le lui montrer : « Les fleurs pour la Mère de Dieu ! »
J’ai une lumière de perle sur le visage et ce plaisir tiède de la
terre encore molle sous l’herbe. Les campanules jaillissent au milieu des brindilles et l’eau coule en ruisseaux bruyants. Encore enveloppée de mon désir de bourgeons, je perçois quelque chose de frais dans la pénombre. Le parfum de la neige qui vient de fondre.
Le moniteur d’Helena bipe avec impatience et claque la porte d’un rêve durement gagné. La pièce est sombre et lourde. J’ai mal à la tête, une longue épine plantée dans l’oreille. Je garde Helena collée contre mon sein, même si elle ne mange pas. Les infirmières désapprouvent, elles disent que je la gâte, mais moi, si je pouvais, je la remettrais même dans mon ventre. J’ai besoin de la sentir, de la toucher, de la regarder longuement.
À l’hôpital, le temps se dilate, on dirait que des heures ont passé depuis que j’ai couru ici avec une Helena livide. Le présent devient plus dense et tangible. Je le traverse au rythme lent du tic-tac de l’aiguille. La maladie me ramène à la gravité de l’existence du corps, à l’importance primordiale de ses fonctions. J’ai besoin de me laver, de manger, de dormir. J’aimerais tellement pouvoir jouer. Rien qu’un prélude, doux et docile, pour retracer le contour des choses autour de moi et me donner l’élan pour repartir.
« Et si elle mourait ? »
Une angoisse avide s’est emparée de ma chair. Ce matin, elle pesait sur ma poitrine comme une énorme pierre.
J’aimerais qu’elle soit une créature divine. Son ventre mou gonflé de terre, c’est ainsi qu’elle m’est apparue en rêve la nuit dernière, des fleurs entre ses petits doigts et le visage blême. Son souffle était léger, mais elle était morte.
Ils ont fermé la boîte.
Mes forces s’amenuisent, je respire à peine. Là, au fond de la
fosse, ma fille meurt. Je ploie vers le sol, à bout de souffle. Mes jambes sont lourdes et mon cœur souffre à chaque battement. La vie toujours plus faible, toujours plus effilée et fragile. Je meurs. Sauf que non. Ce n’est pas Helena, dans le cercueil, mais quelqu’un d’autre.
C’est le visage d’Erik.
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