Où naissent les mères

Virginia Helbling · Chapitre 5 sur 5

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Où naissent les mères

Au-delà

 

En vidant les cartons, je décide de ne garder que le strict nécessaire. Je veux que cette maison soit tout le contraire de l’ancienne, désencombrée, soulagée du superflu. Je jette des piles et des piles de papiers, des écrits, des dessins, de la musique que je ne jouerai jamais, des livres idiots que je ne lirai plus. Je fais de la place pour que ma voix soit plus forte, car je suis en train de m’éteindre, je perds ma propre trace au fil des jours.

Je regarde Erik et je me demande ce qu’il fait là. Il devrait vivre dans une vieille maison, avec une bibliothèque à l’acoustique parfaite comme dans les couvents. Il n’est pas fait pour enjamber une couche dans le salon ou préparer une compote. Cette vie n’est pas la sienne. Erik est un personnage de roman, il mérite d’être entouré de sylphides et de musiciens jusque tard dans la nuit. Il me fait de la peine, ce contexte médiocre et sa compagne qui ne peut pas lui donner ce dont il a besoin, tout ça l’appauvrit.

Comment a-t-il pu perdre son charme à mes yeux ? Sa posture, son attitude, sa façon presque arrogante de dire toujours ce qu’il pense, le fait qu’il paraisse plus jeune que son âge, son aura d’enfant prodige un peu fou… J’aurais classé chaque détail d’Erik sous l’étiquette : « À moi ». Quand je lisais l’admiration dans les yeux des autres, et parfois la jalousie, ou quand je le voyais devenir agaçant ou trop exigeant, mon cœur se gonflait d’amour. Je brillais du reflet de sa lumière. J’aimais l’entendre parler. Avec les autres. Parce qu’avec moi, il n’a jamais discuté passionnément de musique. Parfois, des musiciens de l’orchestre ou des collègues de l’étranger venaient à la maison. Des débats animés s’engageaient alors, pendant lesquels ils comparaient des « échantillons » ou des enregistrements de performances entières, et moi j’assistais à leurs échanges, reconnaissante de la chance qui m’était offerte. Je n’y participais jamais, mais j’étais tellement plongée dans leurs conversations que c’était comme si j’en prononçais moi-même les mots. Je pouvais jeter un coup d’œil furtif à l’intérieur du panthéon. Un privilège. Quand on pénètre dans le temple et qu’on entend les dieux de la musique, on s’imagine un destin supérieur. J’étais fière d’avoir un compagnon comme Erik, fière qu’il m’ait choisie, fière de pouvoir me tenir à ses côtés et d’être témoin de ses succès.

Mais tout ça, c’était avant Helena. Pourquoi mon admiration et mon dévouement se sont-ils évanouis ? Comme si dans la ronde des jours, la présence d’un enfant avait changé le cours des astres et leur position, provoquant à mon insu une véritable révolution copernicienne. Le soleil éclaire désormais des lieux qui jusqu’alors étaient dans l’ombre, tandis que les zones qui brillaient autrefois dans la lumière s’obscurcissent. Peut-être que je ne vois pas plus loin, peut-être que je ne vois pas mieux, mais je vois autre chose.

Riccardo ne me cherchera pas. Il ne l’a jamais fait. Il a toujours attendu que je fasse le premier pas. Par égard pour Erik, pour Helena, pour ne pas s’immiscer dans nos vies. Je me fais la promesse de ne pas retourner au village.

Le petit moteur ne s’est pas éteint comme je pensais. Alors je profite de cette frénésie inexplicable pour nettoyer l’appartement de fond en comble. Ce n’est qu’en lavant bien la salade, en récurant les carreaux de la salle de bains dans les moindres recoins, en passant le chiffon sur les meubles, les lampes, les livres et la tête de lit, que je parviens à faire taire ce bourdonnement d’abeilles dans ma poitrine. C’est du théâtre. J’ai l’impression non pas de vivre, mais d’être vécue, je ne me sens jamais complètement dans ma peau. J’effectue des tâches que je m’impose à moi-même, sans être présente, sans être vraiment dans ce que je fais. Je ne peux plus rejeter la faute sur Helena, si je ne trouve pas le sol sous mes pieds. Elle n’a plus de maux de ventre, elle ne pleure plus la nuit et s’occuper d’elle ne me demande plus autant d’efforts. Je ne peux en vouloir qu’à moi-même. L’incapable, c’est moi.

Il arrive que mon corps et mes gestes se rejoignent dans une harmonie salvatrice. Quand je suis allongée sur l’herbe au parc, qu’Helena rampe près de moi et arrache des touffes de trèfle. Ventre contre terre, bassin et jambes contre le manteau humide et dur, c’est comme si j’étais couchée sur Riccardo. Alors je rêve et ça me suffit. Mais quand Erik se met à jouer dans la pièce d’à côté et que la musique me prend par la main, je sens qu’avec le temps ma résignation pourrait redevenir de l’amour. Seulement, l’enchantement ne dure qu’un battement d’ailes avant de s’évanouir.

Je n’ai plus de lait. Helena doit se débrouiller toute seule comme les petits zèbres de la savane. Mon corps a décidé qu’il avait assez donné de lui. J’essaie de comprendre ce que j’ai fait, ou ce que je n’ai pas fait, pour qu’il se dérobe à sa tâche et se mure dans le silence. C’est peut-être la faute à l’infatigable petit moteur, il a aspiré tout mon lait pour continuer de tourner. Désormais mous et vides, mes seins tombent. Deux sacs flasques que je n’ose plus montrer à Erik.

Parfois, je fais semblant de préparer le dîner pour Riccardo, de repasser ses chemises, de nettoyer une maison qui nous appartiendrait à tous les deux. Ma vie serait-elle vraiment différente ? Je ferais sans doute les mêmes choses. Avec lui, mes envies et mon quotidien se confondraient et le simple fait de lui offrir un verre d’eau deviendrait un geste d’amour.

J’ai songé à lui écrire une lettre, mais la feuille est restée blanche trop longtemps devant moi.

Il pleut. La ville est une étendue de lumières aqueuses. Le bruissement de la forêt et l’odeur de la terre me manquent. Dans l’autre pièce, Erik joue de la musique baroque et redessine ce que je vois par la fenêtre en lui donnant un sens nouveau. Je le remercie silencieusement pour la bande-son parfaite.

Est-ce qu’une vie entière passée à ramasser des miettes me suffira ? Est-ce que je serai satisfaite lorsque mon âme aura retrouvé, par sédimentation, sa clarté et son calme ? Moi aussi, je voudrais gagner le paradis domestique, m’enthousiasmer pour une nouvelle recette dénichée sur internet ou partager avec mes amies les aphorismes mélancoliques d’un maître à penser. La tranquillité d’esprit que procure une astuce pour faire monter la mayonnaise ou une soirée ruineuse de démonstration de produits. Est-ce que je pourrai être heureuse, moi aussi ? Je voudrais que mon quotidien de femme au foyer soit un étang où je puisse barboter la tête hors de l’eau. En attendant, mes nerfs sont électriques, je suis dans un état d’hyperactivité sans fin. Mes mouvements sont rapides et précis comme ceux d’une machine. Si on me mettait sur une chaîne de montage, je serais extrêmement efficace. Pour optimiser mes mouvements dans la maison, je cours d’un endroit à l’autre, je fais la roue et je m’étire, je m’entraîne à exécuter les tâches en faisant le moins de gestes possible. Attacher la bavette d’Helena d’une seule main, tout en la portant de l’autre et aussi son petit pot. J’essaie d’insérer une corvée dans l’autre, en calculant combien de temps je dois faire griller la viande sur un côté avant de la retourner, histoire de vite repasser une nappe ou arroser les plantes, et je déambule dans la maison, toujours ponctuelle, toujours précise.

Peut-être que Riccardo ne pense pas à moi. Peut-être qu’il a quelqu’un dans sa vie et que je n’ai été pour lui qu’une distraction. Il peut bien rester où il est et faire comme bon lui semble ! Moi, je dois retrouver ma famille et revenir à la normale. Ce souvenir ne sera pas éternel, du moins pas comme ça, à fleur de peau. Il finira bien par s’estomper ! Riccardo deviendra une anecdote croustillante. Je parlerai de lui à mes amies autour d’un café et nous rirons ensemble de cette histoire futile.

Mais quelle horreur ! Je ne veux pas rire de Riccardo ni le rabaisser pour mieux l’oublier. Pourquoi suis-je incapable de le laisser partir, de me contenter de le regarder de loin ? Pourquoi suis-je incapable de le suivre ?

Helena. C’est plus juste ainsi, tout le monde me dirait que c’est plus juste ainsi. Mais qu’entend-on par « juste », au fait ? Selon quel schéma, quel point de vue, une chose est-elle plus « juste » qu’une autre ? Vis-à-vis de la société, de ma mère, d’Erik, ou même des proches de Riccardo qui penseraient : « Le pauvre, sa compagne a une fille d’un autre homme ! » Mes idées sont confuses. Je balance entre égoïsme et sacrifice, entre Riccardo et Erik. Mieux vaut être heureuse ou rendre les autres heureux ? Les autres seraient-ils vraiment malheureux sans moi ? Et moi, est-ce que je serai un jour enfin sereine ? Le petit moteur se nourrit de ces pensées et plus je me pose de questions plus vite il tourne. Je finirai par me consumer de l’intérieur dans un brasier que j’aurai allumé toute seule.

Le photographe entre chez nous avec un large sourire. Il regarde autour de lui comme s’il était dans un musée.

« Où est-ce qu’on fait ça ?

– Je ne sais pas… »

Je regarde Erik. Pour moi, ça ne change rien. Le photographe demande encore :

« Et la petite ? On la prend aussi ? »

Erik hausse les épaules :

« Je ne sais pas… Pourquoi pas ? »

Une famille heureuse. Au lieu de son violon, c’est Helena qu’il tient dans ses bras pour montrer aux lecteurs du magazine qu’il est père, que ces ornements féminins, aussi bien la grande que la petite, sont à lui. Je n’ai pas pensé à me changer ou à me coiffer. Avant que le photographe ne prenne la photo, j’imagine les commentaires de ses collègues et amies quand elles me verront. Au fond, je m’en fiche. Elles n’ont qu’à se moquer autant qu’elles veulent et après ça qu’elles aillent au diable !

Il fait nuit. Je ne peux pas dormir. J’ai dansé toute la soirée entre le canapé et la table à manger. Au diable ma promesse, j’écris sur un bout de papier : « Bach, o Suite anglaise n 5, Passepied ». Je le plie pour qu’il tienne dans ma paume. Dans la voiture, je serre fort le message dans mon poing. Helena est seule à la maison. Je ne sais pas si mon cœur bat plus fort à cause de cet acte irréfléchi ou parce que je m’apprête à glisser ma musique dans la fente de la porte de Riccardo en toute impunité.

Sur la route du village, je transpire. Les gouttes coulent sur mes flancs. Je ne croise personne. Je me faufile jusqu’à sa maison. Les lumières sont éteintes. Sa camionnette n’est pas là. Où es-tu, Riccardo ? Je saute de la voiture, je commets ce geste immature, et puis je m’enfuis.

Helena n’a même pas remarqué que je l’ai abandonnée. Mais Erik est déjà de retour. Depuis le canapé du salon, il me lance :

« Où t’étais passée ?

– J’étais chez Victoria.

– À cette heure-ci ? »

Je ne sais pas quoi inventer.

« Elle avait besoin de moi en urgence.

– Pourquoi ?

– Un truc… de femme qu’elle m’a prêté.

– C’est-à-dire ? »

Et là, la chose plus absurde à laquelle j’aurais pu penser :

« Un test d’ovulation. »

Erik est stupéfait :

« Tu voulais faire un test d’ovulation ?

– Non, j’y ai songé, mais au final, je ne l’ai pas utilisé. Je l’ai donné à Victoria. Ce soir, elle aura peut-être un autre bébé… »

Il n’en démord pas :

« Mais tu veux un autre enfant ?

– Non, pas maintenant.

– Et ça ne pouvait pas attendre jusqu’à demain matin ?

– Les enfants n’attendent pas ! Ils viennent quand ils doivent venir. »

Il se retourne, tout est rentré dans l’ordre.

Avec toute l’eau qui tombe du ciel, j’ai envie de pleurer moi aussi, de laisser s’échapper un peu de cette lymphe superflue. Mon cœur est lourd comme si j’avais avalé de la boue. Dans mes oreilles, le nocturne le plus bruyant de Chopin, à plein volume. Je le pleure à petit feu, je le réécoute une deuxième fois, puis une troisième, à l’infini.

En me voyant, Helena pousse un cri rauque surprenant : « Heu ! ». De la part d’une petite fille, je m’attendais à des « Hi ! » ou des « Ha ! » frais et aigus, rebondissant sur sa langue dans sa petite bouche grande ouverte. Je me découvre pétrie d’a priori, malgré moi. Ma fille me dévoile, elle me montre mon vrai visage avec ce « Heu ! » guttural. On se met à communiquer comme ça. Elle dit « Heu ! » et je réponds « Heu ! ». Deux hominidées, mère australopithèque et fille australopithèque. Notre échange est essentiellement basé sur la fonction phatique. Nous sommes à l’aube du monde.

Ma toute petite, je dois veiller sur ton enfance. Ce temps présent qui m’échappe sera pour toi un passé vaste et fécond dans lequel tu puiseras toujours. Tu y reviendras toujours.

Je dois veiller sur ton enfance.

Entre les larmes et les soupirs, la pluie, le découragement, l’ennui et mon petit moteur infatigable qui grince entre mes côtes, je trouve dans la boîte aux lettres, sous une pile de journaux et de publicités, un petit bout de papier plié de la taille d’une noix. Un seul mot y est inscrit : « Encore ».

Je monte les escaliers en courant, Helena sautille dans mes bras et rit. Je la pose par terre dans l’entrée et sans enlever mes chaussures, je cours prendre une feuille et un stylo.

« Bach, o Suite anglaise n 3, Gavotte ».

Le soir, je cuisine avec le cœur qui me mord. Je m’efforce de calmer mes gestes, de ralentir la vitesse à laquelle je tourne sur moi-même.

Je me réveille à cinq heures du matin, je sors de l’appartement en tournant la clé avec autant de délicatesse que si elle était en verre. Je dévale les marches, pieds nus, en effleurant à peine le sol. Dans la boîte aux lettres, la réponse de Riccardo : « Encore ».

Mais qu’est-ce que je fais ? Ce n’était pas mieux comme ça, mieux pour tout le monde et plus juste ? Qu’est-ce que je suis en train de faire ? Je dois tout arrêter. Je dois supporter. Je dois résister, un jour, et puis deux, trois, et je finirai par résister pour toujours.

J’ai un goût métallique dans la bouche et une vague sensation de vertige. Je ne mange pas beaucoup ces derniers jours. Riccardo n’a plus laissé de messages. Peut-être qu’il en a déjà marre.

Impossible de quitter la maison avec une robe propre, même si je l’enfile une minute avant de me jeter à la porte. J’habille Helena, toujours à la hâte, et tout en la tenant dans mes bras, je saute dans mes chaussures encore humides de la veille, je prends mon sac, mon parapluie, mes clés et je dévale l’escalier, déjà essoufflée. La bave d’Helena laisse des traces sur mes épaules et ma poitrine, avec les doigts collants de biscuits et de banane, elle salit mes vêtements. J’ai décidé que ça ne me dérangeait pas. Les grosses taches et les cheveux filasse, je peux vivre avec. Je laisse aux autres les colliers, ma fille s’y accroche à deux mains et les arrache. Je laisse aux autres les boucles d’oreilles, l’élégance et le temps de se faire belle. Je laisse aux autres la perfection. Moi, je n’en ai plus besoin.

Robert, le pianiste qui comptait sa bien-aimée sur ses doigts, vient de sortir un album. Il joue du Bach – le compositeur que je préfère, parce qu’il tend vers l’absolu tout en s’appuyant sur une structure rigoureuse. Chez Bach, ce ne sont pas les élans passionnés qui propulsent l’âme vers le ciel et au-delà des cordes du sensible, mais la rigueur de la construction qui, comme dans une cathédrale, hisse le regard et les aspirations jusqu’aux voûtes. L’auditeur entre en contact avec lui-même et avec Dieu. Sa musique, ce n’est pas du texte, mais un miroir. Elle ne raconte pas, elle réfléchit. Grâce à elle, on perçoit chaque nuance de nous-même et on touche, durant un instant sublime, à notre propre absolu.

Bach, Concerto pour piano en ré mineur BWV 1052. Premier mouvement. Après une ouverture presque prévisible, à l’unisson avec l’orchestre, le piano se dérobe agilement au motif et file sous le clair de lune. Une seule ligne de fuite. Dans son sillage, son ombre se presse, se divise en plusieurs voix, se brise contre les murs et dans les recoins, s’éloigne et revient, zébrée d’éclairs sonores. Le motif s’achève et le thème recommence du début. L’orchestre me ramène à l’endroit où Robert m’avait enlevée. Je l’attends, je sais qu’il reviendra pour moi. Le piano et l’orchestre font quelques pas, bras dessus bras dessous comme de vieux amis, puis Robert se dégage à nouveau, les yeux brillants de jade et les épaules un peu tombantes sous le poids du son. Il tourne et retourne le même motif dans tous les sens, déroule mon âme d’une seule poignée de notes, mes impressions oubliées soulevées en tourbillon et moi, débusquée par une idée proche du murmure, pianissimo, ses lèvres qui effleurent les touches et les embrassent. Je garde les yeux fermés et je le vois devant moi, ses lèvres blanches, ses doigts blancs qui poussent des vagues, les unes après les autres, hors d’haleine, il pousse de toutes ses forces des rouleaux de galets et d’écume. Robert. Riccardo. Le roulement des pierres répété en écho par un bruit sourd. Aussi bien là-haut qu’ici-bas, les rivières gonflent et bruissent sur le seuil de grottes secrètes. Alors l’orchestre retrouve de la vigueur et le piano acquiert une voix pleine, maintenant c’est comme s’il parlait et ses notes sont aussi claires que des mots articulés entre la langue et les dents. L’orchestre respire à pleins poumons, avec de grands coups d’archet. Le crin frotte les cordes, les mains en coquillage vibrent, décidées, et puis tout à coup, alors que l’orage grondait, tout devient silencieux, l’orchestre est en apnée. Un contact léger et insistant coule au bout des doigts de Robert, un goutte-à-goutte délicat, comme quand il pleut et que la forêt fait frémir ses branches pour se débarrasser du voile de pluie, des gouttes si rondes, si parfaites, si fines sur la peau, derrière les yeux, au fond du palais, qu’elles me font grimacer d’un plaisir intense. Ma tête tombe en arrière et les notes ruissellent sur moi comme des lucioles dans un enchantement mystérieux. Je me suis encore égarée.

Où suis-je ? Où est la trame du morceau ? Comment Robert fait-il pour composer sa musique sur celle d’un autre ? Je n’ai pas le temps d’y réfléchir, le mouvement repart en quête de basses et elles retentissent comme le tonnerre, de grands coups sombres sur une formule identique aux mutations infinitésimales. Un trille, puis un autre et un autre encore. Ils font l’effet d’une explosion. Les cordes poussent et le piano dégringole la tête la première, m’entraînant avec lui sur une pente vertigineuse qui fait céder mes genoux, il descend de plus en plus bas et éclaire de nouvelles salles de conscience. Au fond de l’abîme, il instille trois notes subtiles, très simples, toujours les mêmes, ta da dam, ta da dam, ta da dam, elles s’imprègnent petit à petit, gagnent en force et éclatent avec un nouveau souffle. Je refais surface dans une vaste mer. Les vagues et les ressacs me poussent et me tirent, l’écho venteux des violons déclenche une onde qui manque de me noyer et m’emporte au large, je sombre, je remonte, une jouissance terrible. Dans un élan retenu puis relâché se déploient des accords de nacre lourés qui rappellent les sonorités parallèles. Désormais, tout est possible. Je pourrais me perdre pour toujours. Des arpèges, lueurs qui ondulent sur la peau, aubes soudaines qui s’étirent jusqu’au coucher du soleil, blanches étouffées. Juste avant de perdre mes sens avec l’évanouissement du son, je tombe dans les bras d’un tumulte de cordes.

J’écris le titre du morceau sur un bout de papier et je l’envoie à Riccardo par la poste.

Vertiges et peau diaphane. Les odeurs sont aussi denses que de gros nuages gris. Même la petite tête moite d’Helena exhale une essence âcre qui me donne la nausée. Dehors, le vert des arbres gonfle, le printemps écarte ses bras de soleil. Je le traverse, rare et légère, prête à m’envoler à la prochaine rafale, je suis transparente comme du papier de soie.

Je me sens comme une tuberculeuse, il y a deux siècles. Un mal silencieux me consume et fait paraître mes yeux plus grands, mon destin décadent plus lumineux. Je suis la Violette malade d’Alfredo, je dissémine mon pollen comme les plantes. Comment puis-je continuer à me taire pendant les jours à venir ?

Ça finira par passer. Avec le temps, tout passe. Mais quelle ironie ! Quand j’en avais, du temps, je cherchais désespérément la vie et maintenant que j’ai enfin l’impression de vivre, je dois me donner le temps. Riccardo s’est tu et je sens ce silence se transformer en amour. Il se tait, car il sait que je n’irai pas plus loin. Je suis figée dans un instant insaisissable qui dure une éternité. Je vivrai en m’évaporant.

Même Victoria me le répète au téléphone : « C’est la solution la plus simple. Remets-toi dans le droit chemin ! » Mais c’est un chemin à sens unique, un cul-de-sac. Peut-être qu’un jour, je cesserai de le voir comme une contrainte et je m’y sentirai en sécurité, libérée des remous de ma conscience. Et je pourrais alors tirer profit de ma condition, considérer les limites que je m’impose comme les vers d’un poème, des frontières capables de dilater les mots et leur sens. Peut-être même qu’on peut trouver plus de vie là où elle se fait rare, pour autant qu’on connaisse le chemin ou qu’on ait un plan. En laissant de côté les choses vaines, laides et superflues, en ne visant qu’un but, la vie, même difficile, peut nous donner ses fruits. J’ai besoin d’un horizon, d’un objectif à atteindre. Je vais ôter de ma vue tout ce qui n’est pas ici, au fond, dans cette meilleure partie de moi-même.

Le chat m’attend devant sa gamelle, la télévision hurle des publicités pour de la nourriture et des produits cosmétiques, je reçois des élèves et j’écoute leurs mères se plaindre :

« Il ne fait jamais son piano. Je dois le forcer.

– À son âge, c’est normal… La motivation viendra plus tard. »

Je sors les poubelles, le voisin du dessus me salue. Tous les matins, à quatre heures et demie, je l’entends uriner difficilement, il ne fait que quelques gouttes dans une cuvette qui résonne et semble immense à cause de son misérable pipi. Quelqu’un a volé notre paillasson et l’a remplacé par un autre tout effiloché. La concierge m’épie quand je vais prendre le courrier, au cas où je me mettrais à fouiller dans les autres boîtes. Dans la buanderie, j’ai retrouvé notre linge soigneusement suspendu avec des pincettes. Quelqu’un a enlevé tous nos vêtements des fils, pour les étendre à sa manière.

Un jour peut-être, je penserai à nourrir le chat, je décrocherai les pinces à linge une à une et je remettrai nos vêtements à califourchon sur la corde, je démasquerai le voleur de paillasson pour lui rendre son tapis dégoûtant. Mais je n’ai pas encore accompli le processus de décantation nécessaire, les désagréments du quotidien ne m’effleurent pas, ils n’ont pas de sens.

Ce malaise qui m’habite n’a pas de sens non plus. Je suis toujours au bord. Au bord du vertige, au bord de l’évanouissement, au bord de la nausée, au bord de l’épuisement. Au bord de la maladie. Il faut que j’aille chez le médecin.

Dîner aux chandelles. Erik mastique du poisson. Il me sourit. La cadence est parfaite. Un bonheur intangible en do majeur. J’ai mal à la tête et mes lèvres sèches collent à mes dents. La flamme de la bougie tremble dans mes yeux.

J’essaie de me coiffer, mais mes cheveux glissent des épingles. Je ne me soucie même pas de contrôler dans le miroir, mes gestes sont vides, je suis une tension irrésolue. Je rince les tasses deux fois et en les frottant à nouveau de mousse, je me rends compte que je les ai déjà lavées. Il faut que mes mains bougent, qu’elles tâtonnent pour trouver un point d’appui. La poignée de l’armoire, le robinet, le balai, qu’importe, pourvu que je m’ancre dans la réalité.

« Il… »

« Il est… »

Mes pensées restent en suspens. Même mes idées sont incohérentes.

L’odeur du café me fait courir à la salle de bains. Je vomis.

Le monde entier repose sur une fine croûte. Elle pourrait s’effondrer à tout moment. C’est ridicule de se sentir en sécurité. Rien ne bouge pendant des siècles et puis, crac, une fissure engloutit les maisons mitoyennes, la rue pavée, la voisine qui surveille mes allées et venues. Tout sombre dans le néant avec un gargouillis. C’est comme ça que naissent de nouvelles galaxies.

Ce matin, dans la boîte aux lettres, je trouve une enveloppe à mon nom. À l’intérieur, une clé USB, sans instructions. La musique de Riccardo. Je l’écoute, avec les écouteurs à fond, Helena dort dans sa chambre. C’est du rap. Je ne sais pas qui chante, les mots se chevauchent, s’imbriquent les uns dans les autres, ils tombent sur le temps ou juste avant, et cette syncope me coupe le souffle et le sol se dérobe sous mes pieds dans une urgence irrépressible qui est soudain aussi la mienne, une urgence sans frein qui m’écartèle. À coups de bêche, de syllabes, de crachats, de morsures, un gouffre s’ouvre en moi, ô mon petit monde, et les rimes avalent Erik, l’appartement, le monsieur qui pisse tous les soirs, les pinces à linge et la concierge, toutes mes peines et toutes mes peurs. Je veux faire l’amour en dévorant. Qui l’eût cru ? L’apocalypse se joue en binaire.

La rage du rappeur est aussi la mienne. Les mots qu’il grogne, sa musique, c’est moi. C’est ma voix. Ce que vous direz de moi n’a plus aucune importance. Ma décision est prise : je vais suivre mes propres pas, je grimperai le long des sentiers sauvages en inspirant à pleins poumons. Souffle, cœur, vie.

La terre humide et noire qui entoure ta maison me manque, tes cheveux qui effleurent mes cils, les bourgeons du temps. Je suis moi tout entière et devant mes yeux, une forêt de châtaigniers.

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