Ouvrir son cœur

Alexie Morin · Chapitre 4 sur 6 · partie 3/4

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Ouvrir son cœur

III. Attention

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

— Fous-moi la paix.

 

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La journée de travail débutait à sept heures. Le premier matin, je me suis rendue à l’usine avec mon père, qui commençait son propre shift. Le sien se terminait à dix-neuf heures, et le mien à quinze ou seize heures. Pour la première fois, j’ai franchi le portail sécurisé qui s’ouvrait sur présentation de notre carte magnétique. On traversait une sorte de tourniquet en métal qui m’effrayait quand j’étais petite. Je n’aimais pas voir mon père y passer. L’espace entre ses barreaux chromés me semblait à peine suffisant pour une personne, j’avais l’impression qu’en s’y faufilant de la mauvaise façon, en un seul faux pas, on pouvait s’y blesser, rester coincé, être empalé, que le tourniquet pouvait casser des jambes, comme une sorte de broyeur doté d’une volonté propre.

Une fois entré dans l’usine, on arrivait devant la réception. Derrière la secrétaire, un corridor menait aux bureaux de l’administration, et un peu plus loin une porte d’acier marquait la frontière entre les locaux propres et l’usine comme telle, son paysage de grilles, de béton et de tuyaux fumants.

Le contremaître de la pulperie m’a entraînée dans une visite de sa division. Vue de l’extérieur, la pulperie est une bâtisse très haute, une trentaine de mètres, peut-être. Assez haute pour dominer le paysage de la ville d’à peu près tous les points de vue. Jour et nuit, la pulperie était surmontée d’un nuage de vapeur énorme, un nuage à lui seul.

Le bâtiment logeait l’immense cuve où les copeaux de bois fermentaient. Il comptait sept étages, et le contremaître m’a dit que chaque étage avait la hauteur de deux étages d’une maison normale. C’était un homme au début de la quarantaine, aux cheveux sombres lissés avec du gel, très bronzé, dans mon souvenir il n’était pas laid. J’ai oublié son nom. Je me rappelle la barbe forte, la peau lisse, aux pores très serrés, une face comme vernie dont on se demande si elle a déjà laissé paraître le moindre bouton. Et je me souviens de son attitude, à la fois condescendante et méfiante, parce que je ne répondais que le strict minimum à chacune de ses paroles, je ne riais pas, je ne blaguais pas, je posais très peu de questions, je n’avais pas l’air contente de me trouver là. J’imagine que cet homme aurait rassuré un garçon craintif. J’étais persuadée qu’il m’avait détestée dès qu’il avait posé les yeux sur moi.

 

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Je n’ai plus regardé son visage de la visite, même quand il s’adressait à moi, même quand je lui répondais. Je ne regardais jamais les gens dans les yeux. Regarde-moi quand je te parle, ordonnaient souvent les adultes quand j’étais enfant. Sois polie. Ça n’est pas pour rien si le contremaître de la pulperie s’est imaginé que je le détestais. Même quand je parlais à mes parents ou à mes amis, je regardais ailleurs. Je fixais un point flou, au milieu de la pièce, je regardais par la fenêtre, je regardais mon cahier à dessins, je tournais une mèche de cheveux entre mes doigts, je suivais des yeux des insectes, des oiseaux, des chats, des voitures qui apparaissaient dans mon champ de vision. Je ne regardais pas dans les yeux. On m’avait trop souvent demandé, en milieu de conversation, ce qui n’allait pas avec ma face, ce qui n’allait pas avec mon œil, est-ce que c’était normal? Est-ce que j’allais bien? Est-ce que j’avais déjà pensé à consulter?

 

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On grimpait d’un étage à l’autre par un escalier en fer qui tremblait et vibrait à chaque pas. Il y avait au moins deux cages d’escalier dans la bâtisse, peut-être plus, j’ai du mal à m’en souvenir. Je n’ai jamais réussi à m’orienter dans cet endroit. On accédait à chaque étage par une de ces portes d’acier qu’on trouvait en tant d’exemplaires à l’intérieur de l’usine. Les planchers étaient faits d’un épais grillage, en acier aussi, on voyait à travers, on voyait la silhouette de la cuve et les lignes droites des murs sans fenêtres. Des étages supérieurs, on n’arrivait plus à distinguer le rez-de-chaussée à cause de la distorsion que créait la superposition des grillages, on pouvait s’imaginer à n’importe quelle altitude, ou dans Metropolis, ou dans le décor d’une dystopie qui se déroule à l’intérieur d’une usine-monde infinie. Plus on montait, plus il faisait chaud. Au dernier étage, c’était tout simplement insoutenable, c’était comme se promener dans un marécage volcanique.

Au plafond courait une tuyauterie complexe. Chaque tuyau arborait à intervalles réguliers des plaques indiquant la substance qui y circulait. À tout moment je pouvais lever les yeux et lire : acide sulfurique, dioxyde de chlore, peroxyde d’hydrogène, ammoniaque, et bien d’autres noms de produits chimiques que j’ai oubliés. Fréquemment, j’entendais sonner des alarmes.

— Ça veut dire quoi, ces sonneries-là?

— Toutes sortes d’affaires. T’as pas besoin de savoir ça. Ça mesure les taux de gaz dans l’air. Il y en a une pour le monoxyde de carbone. C’est compliqué. Il y a une formation de deux jours là-dessus en santé et sécurité, mais y a pas grand monde qui retient vraiment ça.

— Mais c’est pas… dangereux?

— De toute façon, on vient jamais ici, nous autres, on sort pas sauf s’il y a une urgence, nos postes de travail sont bien isolés.

— Mais moi…

— Inquiète-toi pas, s’il y a de quoi, on va venir te chercher.

J’aurais bien aimé qu’il sache de quoi il parlait. J’aurais pu me rendre sympathique à ses yeux s’il avait été possible d’apprendre de lui. Les lieux étaient cauchemardesques, mais ils m’inspiraient aussi une immense curiosité. Nous avons poursuivi notre visite. Il m’a recommandé de ne toucher aucun de ces tuyaux à mains nues parce que c’était impossible de savoir lesquels étaient brûlants.

Enfin il m’a guidée vers des racoins où s’accumulait une sorte de glu puante qui était du bois à moitié fondu sous l’effet des produits chimiques et qui, nul ne sait comment, avait suinté des conduits. À certains endroits, ça s’était encroûté, ça avait pris l’aspect d’un proto carton brun, verdâtre ou gris, la matière dont auraient fait leur nid des termites ou des guêpes extraterrestres. Ça s’incrustait entre les tuyaux et autour d’eux et dans les alvéoles du plancher, sur les murs, le long de la cuve, en coulisses merdeuses. Au plafond aussi, partout.

Mon travail, ce serait grosso modo de faire disparaître tout ça. De retirer ça des murs, des planchers, des tuyaux, des alvéoles, du fer de la cuve. Il y aurait d’autres tâches, dont le contremaître me parlerait plus tard, mais celle-là m’occuperait au moins la moitié de l’été. Il m’a parlé du petit gars qui avait eu la job les quatre années précédentes. Il avait fini par s’y faire. Il s’était trouvé des techniques. Il avait pris des habitudes. Il était fort et sportif. Je disposais de balais et de guenilles, mais mon outil principal, ce serait le boyau d’arrosage, un boyau de pompier, qui projetait un jet d’eau gros comme mon mollet, de quatre-vingt-dix livres de pression. J’arroserais les parties sales. L’humidité suffirait à chasser la glu à l’état liquide, et à dissoudre le carton alien. Pour déloger ce qui serait vraiment collé, j’utiliserais cette pression du jet d’eau. Plus on arrose les objets de proche, plus la pression est forte; et pratiquement rien ne résiste aux quatre-vingt-dix livres. Évidemment, plus j’arroserais de près, plus je serais éclaboussée. C’était certain que je finirais chaque jour trempée des pieds à la tête. On me recommandait fortement de porter un imper. L’usine en avait mis à ma disposition, manteau et culottes, des vêtements d’homme ridiculement grands.

Il a déroulé le boyau du troisième étage, il m’a conduite devant un amas de glu, il m’a passé l’embout en fer et m’a ordonné de bien le tenir. Puis il est retourné ouvrir la valve trente mètres derrière nous. Je n’ai pas laissé échapper le boyau. J’ai résisté. Mais j’aurais aussi bien pu me trouver dans un rodéo, ou en train de lutter avec un anaconda. L’eau se réchauffait au contact de la tuyauterie et m’éclaboussait le visage, et le contremaître me criait des consignes par-dessus le bruit. J’ai arrosé un bout de mur quel ques minutes, puis il a refermé la valve pendant que je me demandais comment je m’y prendrais, le lendemain. Dérouler le boyau, ouvrir l’eau et transporter mon anaconda déchaîné jusqu’à l’endroit à nettoyer? Transporter le boyau flasque jusqu’aux coulisses visées, retourner à la valve, puis ouvrir l’eau, revenir vers l’anaconda et le maîtriser alors qu’il cracherait son eau dans toutes les directions à la fois? Ni l’un ni l’autre, les boyaux de pompier sont dotés d’un mécanisme merveilleux : sur l’embout de métal, il y a une pièce rotative qu’on tourne pour bloquer ou dégager l’orifice. On n’a donc qu’à bloquer la sortie d’eau, ouvrir la valve, marcher avec son boyau flasque jusqu’aux amas de glu, et libérer le jet d’eau quand on est prête, en position. Le contremaître ne me l’a pas expliqué. Je suppose que le gars des quatre étés précédents savait comment ça marchait, puisque tous les bébés mâles naissent avec cette information stockée dans leur cerveau. Il n’a pas jugé essentiel de me dire ça. Je l’ai compris moi-même, après trois jours à me battre.

Il n’y aurait pas de traitement spécial parce que je suis une fille, m’a dit le contremaître. Si j’ai postulé à la Domtar, c’est que je savais que j’avais de grosses chances de me retrouver avec une job physique. Ça faisait partie de ce qui était exigé de quiconque voulait se montrer digne des vingt-trois dollars et quarante-cinq sous.

 

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C’est mon père qui m’a appris à grimper aux arbres. Sur notre terre de Melbourne poussaient regroupés des dizaines de pommiers qui donnaient plusieurs variétés. Certaines cohabitaient sur un même arbre, pommettes et grosses pommes rouges. Les arbres s’étaient comme hybridés eux-mêmes. À l’automne nous allions parfois cueillir des pommes, et mes parents passaient les trois jours suivants à travailler – quel ques heures étalées sur trois jours – pour en tirer compote et gelée.

Les pommiers font d’excellents arbres à grimper pour les enfants. Ils ne sont pas trop hauts, leur tronc se sépare à basse hauteur, les branches se ramifiant poussent dans des angles pas trop aigus.

Ni ma mère ni mon père n’avaient peur quand je grimpais aux arbres ou que je descendais à vélo une côte de la mort sans toucher aux freins. Nous étions nombreux au bois ce jour-là. Il y avait ma mère, mon frère, plusieurs de mes oncles et même ma grand-mère. Je devais avoir neuf ans. J’avais neuf ans. C’était rare que nous soyons rassemblés comme ça en pleine nature. Parfois, on arrivait à se coordonner pour improviser un pique-nique et remplir des voitures et aller manger des sandwichs jambon haché, moutarde, mayo dans la clairière. Après on partait marcher. Il y avait un sentier en boucle que nous les enfants trouvions interminable, mais qui en réalité faisait trois ou quatre cents mètres. Depuis la clairière, le sentier monte très doucement, à travers les bouleaux, jusqu’à un plateau où se trouve l’érablière. Au-delà de l’érablière, c’est le verger.

Après le dessert, pendant que les adultes discutaient, j’ai choisi un arbre et je me suis mis en tête de grimper jusqu’à la cime. J’avais réussi à me hisser seule sur une première branche basse. Mon père s’est approché sans rien dire, sans me demander de descendre, sans même m’enjoindre de faire attention. Puis, quand je me suis retrouvée bloquée dans mon ascension, il ne m’a pas ordonné de redescendre. Il n’a rien dit pendant quel ques instants. Il a observé l’arbre comme si c’était un objet à réparer, un moteur. Il a observé l’arbre, et mes gestes. Ma main se tendait vers un embranchement un peu trop éloigné, ou vers une autre branche qui, une fois saisie, ne donnait accès à aucune prise pour mon pied. J’avais essayé plusieurs combinaisons de motions et m’étais retrouvée à pendre à moitié dans le vide puis à retourner à ma position précédente, de frustration plus que de peur. Mon père a repéré un nœud un peu décalé sur ma droite, où je pourrais poser le pied en me retenant à la branche juste au-dessus de moi.

— Tiens-toi là, appuie-toi sur le nœud. Tu te donneras un élan jusque dans la fourche, là.

— Mais c’est trop loin, je serai pas capable!

— Non, non. Je te dis, essaye. Tu t’accroches après la branche, tu mets le pied droit sur le nœud, puis tu te hisses dans les airs et tu envoies ton pied gauche dans la fourche. Tiens-toi fort. Quand ton pied est solide, tu peux ramener ton autre pied, puis ton autre main.

Une fois que j’ai été installée sur la fourche, mon père a continué à m’indiquer des embranchements et des prises possibles – il adore donner des instructions –, mais j’ai senti que je pouvais continuer seule. J’ai grimpé, jusque dans les hautes branches, jusqu’à ce qu’il y ait plus de branches en dessous qu’au-dessus et qu’elles soient devenues trop petites pour supporter mon poids. Mon père avait fini par se taire et m’observait en silence, le visage levé vers moi, calme.

 

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Le contremaître s’est muni de deux pelles et je l’ai suivi jusqu’à une porte au dernier étage. Elle donnait sur un balcon en grillage. L’escalier menait sur le toit. J’ai remarqué beaucoup de corrosion sur les structures en fer, elles avaient l’air dévorées par une bactérie ou quel que chose du genre. Il m’a répondu que ça s’usait vite, peut-être à cause des vapeurs, et que, faute d’entretien, en des endroits reculés sur le site de l’usine, comme ici, la rouille corrodait plancher et rampes en quel ques années. Pour le prouver, et un peu fier, comme si la puissance des émanations de l’usine reflétait sa propre virilité, il a repéré un bout particulièrement abîmé du grillage au pied d’un poteau de rampe, et il a donné des coups de talon. J’ai vu des alvéoles se décrocher du poteau, de l’acier désintégré tomber en poudre et partir au vent. Le contremaître m’a regardée avec une expression indéfinissable. Je n’ai pas réagi.

Ce balcon nous donnait accès au convoyeur qui acheminait les copeaux de bois depuis la cour à bois jusqu’à la pulperie. Le convoyeur avait la largeur d’une glissade d’eau et la longueur approximative de deux piscines olympiques. Une galerie couverte le longeait. Nous avons marché à côté du convoyeur, jusqu’à une bâtisse où nous ne sommes pas entrés. C’était la limite de la pulperie et le début de l’autre division, la cour à bois. Je n’aurais pas à laver le convoyeur ni à balayer la galerie. Il voulait juste que je voie, que je voie les copeaux tous pareils, semblables à des milliers de briquettes de barbecue, que je les voie avancer par eux-mêmes en tremblotant sur la courroie, que j’admire la merveille technologique qu’était cette machine. Une profonde fatigue m’envahissait, une lassitude inconnue.

Nous avons rebroussé chemin et nous sommes retournés sur le balcon précaire, où le contremaître a récupéré ses pelles, puis nous avons grimpé un escalier et débouché sur un toit plat d’où surgissaient cheminées et tuyaux divers par quoi s’échappait de la vapeur. Ce n’était pas le toit du bâtiment principal, celui qui abritait la cuve, c’était un autre, je ne savais plus exactement où j’étais. Une épaisse couche de bran de scie et de poussière de bois humide recouvrait le toit, de la poussière venue du convoyeur et qui s’était déposée là, poussée par le vent. Une pellicule sur le dessus paraissait fine comme du germe de blé, susceptible de s’envoler de nouveau, mais les couches inférieures étaient très humides et denses. Sous le pied, ça ressemblait à la texture de la tourbe. Le contremaître a planté sa pelle là-dedans d’un geste brusque et m’a expliqué que, si on laissait ça s’accumuler au fil des années, ça devenait tellement lourd que le toit pouvait s’effondrer. Ça avait l’air facile à pelleter comme ça, mais c’était plus lourd que la plus lourde neige mouillée. Ce serait aussi l’une de mes missions de l’été : libérer le toit de la bâtisse de cette cochonnerie. Il m’a invitée à donner un coup de pelle dans l’espèce de boue brune, ce que j’ai fait. J’ai réussi à l’enfoncer de deux ou trois pouces. Il m’a dit qu’à chaque averse, la poussière s’était tassée, et que plus je m’approcherais de la surface du toit, plus ce serait dur. Personne n’avait le temps de m’aider. Il m’a dit que j’avais le droit d’organiser mon temps comme je le voulais, de venir pelleter ici un peu chaque jour, ou bien de finir d’un seul coup, pour être débarrassée. Il m’a indiqué un endroit où lancer le contenu de ma pelle, derrière l’usine, puis il m’a demandé de continuer à pelleter quel ques minutes. J’ai obtempéré, toujours plus fatiguée. Ce n’était pas exactement une fatigue physique. J’avais l’impression que mon corps, mon système nerveux au complet voulaient s’éteindre.

 

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Et au moment de descendre de mon pommier, je n’ai plus osé bouger, j’avais trop regardé en bas, j’avais le vertige. Mon père n’a pas perdu son calme.

— Tu es montée, tu es capable de redescendre.

Il n’a fait aucun geste dans ma direction. Il m’a accompagnée avec sa voix. Tu t’es agrippée à cette branche-là avec ta main, répétait-il, poses y maintenant ton pied, et ainsi de suite. Au-dessus de ce nœud qui m’avait servi de prise entre deux branches, dix minutes avant, je me suis retrouvée convaincue que j’allais basculer dans le vide. Il fallait, tout en restant accrochée, que je me laisse tomber doucement sur une autre branche sous moi. La manœuvre demandait de repositionner mes mains en abaissant mon centre de gravité alors que ni l’un ni l’autre de mes pieds n’était ancré solidement. L’impression de contrôle de moi-même que j’avais eue en grimpant s’était évanouie; pendant une fraction de seconde, je devais lâcher trois points d’appui sur quatre et relaxer complètement mon corps. Je n’y arrivais pas. Mes coudes refusaient de se déplier et mes pieds s’agitaient dans le vide. Plus instable et déséquilibrée que jamais, je me suis énervée, je me suis mise à pleurnicher. J’ai appelé mon père et je lui ai crié de me rattraper. Je n’étais pas si haut, forcément, presque à sa portée. Il n’a pas bougé. Il est resté exactement où il était, à quel ques mètres de l’arbre. Sans élever la voix, sans me rabaisser, il a recommencé à me dicter le chemin. Je lui trouvais quand même la voix un peu plus tranchante, je sentais un reproche, de l’impatience, comme chaque fois que mon père prononçait les mots « c’est facile » ou « c’est simple ».

Jamais mon père n’a crié après un enfant. À vrai dire, je ne l’ai jamais entendu crier après qui que ce soit. Quand l’irritation ou la colère le gagnent, il baisse un peu la voix, de l’air s’y infiltre. Quand j’étais une adolescente turbulente et qu’il essayait de me chicaner, je riais de lui. Je sentais qu’il se forçait pour se donner un air dur. Il n’y croyait pas. J’étais convaincue qu’il s’estimait obligé de me faire la morale. Ça m’inspirait une sorte de pitié mêlée de connivence. Nous savions lui et moi que son discours était inutile et que rien n’était grave.

Cette fois-là, la fois de l’arbre, il ne s’agissait pas du tout de ça. Il y avait à peine une pointe d’impatience dans sa voix. Je ne bougeais plus, j’étais au bord des larmes, j’exigeais de l’aide, je m’affolais au lieu de réfléchir et je me mettais en danger. J’avais juste à penser avec ma tête un instant et à comprendre que le vide sous mon pied, il était minime. Je n’avais qu’à me calmer les nerfs et à faire ce qu’il disait. Mon émotion était contre-productive et pour cette raison il fallait que je l’abandonne.

Ma mère, ma tante ou ma grand-mère ont bien dû me parler, mais personne n’a essayé de me rassurer ou de me consoler, ne m’a tendu les bras pour me rattraper parce que ça avait assez duré. Ma mère, ma tante préférée, ma grand-mère, tout le monde m’a laissée finir ma crise, jusqu’à ce que j’en comprenne l’inutilité, le gaspillage d’énergie et d’émotion, jusqu’à ce que ma fureur s’épuise et que je me laisse tomber dans ce vide de six pouces à peine, sur la branche d’en dessous.

— Bon! ont lâché tous les membres de ma famille d’une seule voix. Enfin!

 

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J’ai réalisé cinq ou six croquis de logos télévisuels supplémentaires. L’envie d’abandonner était de plus en plus forte, mais quand Jacqueline est revenue me demander des comptes, je n’étais toujours pas prête à le lui avouer. Elle a regardé mes dessins, poussé de profonds soupirs. C’est pas compliqué, pourtant, a-t-elle dit, c’est la chose la moins compliquée que je t’ai jamais demandé de faire.

J’ai voulu protester, lui dire que ce n’était pas si facile que ça, mais elle m’a interrompue avant que je parvienne à formuler une phrase. Elle m’a arraché mes papiers des mains, et elle a dit qu’elle le ferait elle-même si elle pouvait pas se fier à moi pour des tâches aussi élémentaires.

J’ai riposté aussi sec :

— Fuck you. Fuck you, tabarnac. Arrange-toi toute seule, oui.

J’ai eu un mouvement de recul, de pure répulsion, j’ai marché jusqu’au fond du local, de l’immense réserve de matériel, jusqu’à la porte du fond, celle qu’on n’avait pas le droit d’utiliser, qu’on n’était même pas censés connaître, en tant qu’élèves, une ancienne sortie de secours qui menait au stationnement du centre d’éducation professionnelle. Sans mon sac, sans mon lunch, sans mon étui à crayons, sans mon manteau. C’était une maudite journée brune et grise dégueulasse et un feu d’essence brûlait dans ma gorge et ma poitrine. Dehors, je suis restée plantée devant la porte – elle s’était verrouillée de l’intérieur –, sans mes affaires, dans le froid humide printanier. Mes oreilles bourdonnaient. J’avais envie de crier, mais aucun mot ne se formait dans ma tête. Mes grands-parents maternels habitaient tout près. J’ai envisagé, une demi-seconde, d’aller appeler mes parents de là-bas, mais dans l’état où je me trouvais, je les terrifierais.

 

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Le contremaître m’a ramenée à la salle commune des employés, qu’il m’a fait visiter, un espace crûment éclairé de lampes halogènes et meublé de chaises, qui servait de hall, de sas entre l’immensité de l’usine et leurs postes de travail aménagés derrière de grandes vitres qui permettaient de voir partout dans la pulperie, et derrière eux dans les espaces communs. Ça ressemblait à une tour de contrôle où clignotaient des voyants rouges et verts. Des données s’affichaient sur divers moniteurs entourés de boutons, de leviers et de cadrans. Les images des caméras de surveillance défilaient sur d’autres écrans. Il y faisait très sombre, presque autant que dans l’usine dont nous revenions. J’avais mal aux yeux. Le contremaître m’a conduite dans une pièce carrée peinte en blanc cassé, avec un frigo, un four, un four à micro-ondes, une table, quatre chaises. Un comptoir en mélamine bleu vert. Il m’a dit que toutes les tâches pouvaient attendre, que ce que les gars aimeraient le plus, dès aujourd’hui, en fait le plus vite possible, c’était que je leur fasse un bon ménage de la cuisine. Il y avait tout ce qu’il fallait sous l’évier, du Fantastik, des gants jaunes, des torchons, un balai et un porte-poussière. Je pouvais carrément commencer par ça. Un vrai bon ménage. Frigo, four, intérieur extérieur, toutes les surfaces, les planchers, les coulisses en bas des murs aussi, et la hotte, et l’intérieur du placard à balais. Je ne me souviens plus si j’ai répondu quel que chose tout de suite ou si, incrédule, je l’ai seulement regardé en hochant la tête. J’ai peut-être dit OK. Au bout de trente secondes, je lui ai demandé si c’était comme pour le reste, pour la glu, s’ils avaient attendu toute l’année que leur étudiant arrive pour lui demander de faire leur ménage, ou s’ils nettoyaient leur cuisine eux-mêmes, des fois. Il ne savait pas, il ne pensait pas à ces affaires-là. J’ai regardé la vaisselle sale dans l’évier, il a suivi mon regard. J’ai compris qu’il me faudrait la laver. Je n’ai pas osé demander s’il était attendu de moi que je la lave aussi pour tout le monde, au quotidien.

 

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Quel qu’un a poussé la porte du local d’arts et m’a fait signe de m’approcher. C’était Jade. Elle avait rassemblé tout ce qu’elle possédait de fermeté pour venir s’adresser à moi. Comme si tout d’un coup elle était devenue mon aînée, ma prof ou ma mère. C’était peut-être la seule manière qu’elle connaissait de faire entendre raison à quel qu’un.

— Là, il faut que tu te calmes.

— Là, tu vas aller me chercher mon sac pis mon manteau.

Elle a dû sentir que je n’avais pas envie de rire. Elle ne m’avait jamais vue dans cet état. Elle avait une plus grande expérience de la colère que moi. Son père était un homme qui se fâchait fort, elle en avait un peu peur, comme bien des enfants, et on disait de sa mère qu’elle savait se défendre. Pour ma part j’avais de loin le pire caractère de ma famille et je le réprimais avec ce qu’on pourrait appeler de la discipline. Qu’elle tente d’exercer une autorité sur moi, un ascendant, me paraissait ridicule et affecté.

Jade est rentrée puis revenue avec mon manteau et mes affaires. Je suis allée les prendre dans ses mains, pendant qu’elle maintenait la porte ouverte du pied. Elle avait déjà changé de ton, elle m’a dit qu’il fallait absolument que je rentre, qu’il nous restait beaucoup de travail sur les décors et que j’allais m’attirer des problèmes si j’entrais en guerre contre une prof. Ça ne servait à rien, ça ne me ressemblait pas. Jacqueline était fâchée contre moi, mais si je revenais tout de suite et que je demandais pardon, j’aurais peut-être encore une chance de m’en tirer sans trop de dégâts. J’ai répondu que, si elle voulait que je revienne, c’était à Jacqueline de venir me chercher. Jade n’avait pas à faire ce travail-là à sa place. Ce n’est pas à toi de nous réconcilier. C’était Jacqueline, l’adulte, elle n’avait tout simplement pas le droit de tomber comme ça en chicane avec nous. Jade m’a écoutée d’un air sévère, coincé. Au fond, elle détestait le conflit. Elle aurait voulu que tout le monde s’entende, que tout le monde aille toujours bien ou du moins l’affirme. Elle détestait le conflit, les tensions, la tristesse, le pessimisme, et quand elle s’y trouvait confrontée, elle réagissait mal, elle le prenait comme une insulte personnelle. Quand on allait au cinéma et que j’osais dire le fond de ma pensée sur un film que je n’avais pas aimé, que j’avais trouvé niaiseux, ça la mettait mal à l’aise. Juger quel que chose ou quel qu’un, avoir une opinion négative sur une personne ou un objet, c’était se mettre au-dessus de la masse, c’était se donner de l’importance. C’était se montrer ingrate. N’étais-je pas contente d’être en vie, et d’avoir ce que j’avais? Elle aurait préféré que je fasse comme elle disait. Elle était capable de se réveiller d’une colère en un claquement de doigts, elle pensait que j’aurais dû faire pareil, mais ce n’était pas du tout mon genre. Je jugeais absurde d’obéir à un règlement con. Je jugeais d’autant plus absurde de me soumettre à une figure d’autorité en délire tyrannique, juste parce que c’était mon rôle. Jade est retournée à l’intérieur, j’ai enfilé mon veston, enroulé mon foulard autour de mon cou, en me demandant ce que j’attendais exactement.

 

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Quand j’étais petite, j’étais une grande braillarde. En tant qu’adulte, j’ai aussi la larme facile. Je pleure dans les mariages, devant les pubs d’assurances et de banques – c’est la musique, la progression d’accords de piano, ils déclenchent un réflexe pavlovien –, je pleure à la fin des spectacles, quand le public applaudit. Je pleure quand je suis contrariée, avant de me mettre en colère. Quand je me retrouve dans une situation désagréable, quand je ne suis pas d’accord avec quel qu’un, quand je me sens menacée ou quand j’ai peur d’être abandonnée. J’argumente, quel que temps, puis je pleure. Quand mes émotions débordent, quand j’ai l’impression de perdre le contrôle de la situation, quand je me sens impuissante, les larmes viennent d’abord. Quand Fannie me disait qu’elle ne m’aimait plus, je pouvais la pleurer une journée entière. Deux fois aussi, lorsque j’étais à l’école primaire, j’ai perdu un chat. Quand le premier est mort subitement d’une leucémie féline, j’avais peut-être neuf ans, je l’ai pleuré au coucher pendant une semaine. D’exaspération, ma mère, qui essayait de dormir dans la chambre voisine, a fini par donner trois coups de poing dans le mur et crier que ça faisait. Je comprends maintenant l’énergie excédée dans ce cri. J’ai eu honte. Ça ne m’a pas empêchée, deux ans et demi plus tard, quand la chatte de la maison est morte de vieillesse, de pleurer une autre semaine. En silence. Or, par la suite, pendant mes années au secondaire, j’ai pratiquement oublié comment pleurer. Je suis devenue très dure, j’ai développé d’autres stratégies contre les agressions du monde extérieur – c’est-à-dire les êtres humains qui partageaient mon espace – : le mépris ostentatoire, un ennui feint, les répliques assassines, le look répulsif.

Mais ce matin-là je me croyais prête à fondre en larmes, embarrée à l’extérieur de l’école après la trahison de Jacqueline. Pourtant, quand je l’ai vue pousser la porte à son tour, je me suis remplie de ce fluide glacial qui rend capable de n’importe quelle horreur. Je l’aurais frappée au visage, je lui en aurais crissé une, pour être exacte, je l’aurais frappée avec la permission de l’univers au complet, et elle n’avait pas dit un mot encore.

 

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Je suis donc redescendue toute seule de mon arbre. La fois d’après, je suis montée plus haut. Quand cette terreur reviendrait, je comprendrais qu’elle était irrationnelle. Je sauterais dans le vide en l’acceptant. Je n’arrêterais pas de la ressentir; il ne fallait pas m’empêcher de vivre les aventures auxquelles je me destinais à cause d’elle.

Et je comprendrais que ma réponse émotionnelle aux événements est distincte des événements eux-mêmes. Quand on a besoin d’agir, on peut bloquer cette réponse, on peut la jeter aux poubelles et faire ce qu’on a à faire. Si on est dans l’impossibilité de bloquer et jeter, on peut agir quand même. La rage, la terreur n’ont pas à me rendre aveugle aux objets, aux lois de la physique ou à ce que je connais du monde. Je peux agir même si je suis en crise, ou terrorisée.

Il ne s’agit pas d’apprentissages particulièrement édifiants ou spirituels, mais je les trouve dignes, je les trouve utiles. Quand mon frère et moi étions enfants et que nous nous blessions, jamais mes parents ne s’énervaient. Jamais nous ne les sentions affectés parce que nous saignions, ou souffrants parce que nous souffrions. Ils devaient observer, réfléchir, bouger, ils devaient faire des gestes. Ils devaient sortir de la pharmacie la bouteille de peroxyde, la ouate, le tube d’onguent et le diachylon. Ils devaient désincruster les petites roches logées sous la peau et désinfecter la plaie. Ils le faisaient donc. Un peu sévèrement. Mes parents ont le sens du devoir. Ils ont le sens du réel. Ils font ce qu’ils ont à faire. Ils ont des émotions, eux aussi, et ils font avec.

 

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Je l’ai lavée, leur cuisine. J’ai récuré leur micro-ondes orange fluo qui puait, j’ai effacé les taches de sauce tomate laminées qui le constellaient. Depuis ce jour, je ne supporte plus l’odeur du Fantastik. J’ai su dès que le contremaître me l’a demandé, j’ai su que je ne passerais pas l’été avec lui et les autres, ça ne serait pas possible, les trois ou quatre collègues qu’il m’avait présentés, tous des hommes de peu de mots, comme disait ma mère, et plein d’autres gens, des hommes qui se sont braqués face à mon hostilité. Je l’ai su tout de suite, mais je n’ai pas immédiatement su quoi faire. Je ne savais jamais où me mettre pendant les pauses. Elles étaient trop brèves pour que je parte à la recherche d’une porte ouvrant sur le monde extérieur. Alors je retournais vers leurs espaces climatisés et trop éclairés, vers les vitres qui donnaient sur la nuit de l’usine, je me trouvais une chaise, je me détachais les cheveux, je secouais ma chemise mouillée, j’essayais de fermer les yeux. Et puis j’y retournais. Dans ce lieu, chacun de mes sens était surstimulé – négativement stimulé, toxiquement. Il n’y avait rien de beau là-bas – plusieurs visions fascinantes, hypnotisantes, mais rien de beau –, il faisait sombre et la vapeur voilait tout. On avançait dans la pulperie comme dans un rêve. Un rêve où régnait un vacarme indescriptible, tout de chocs et de grondements et de souffles de vapeur brûlante. La première fois que j’ai entendu Merzbow, l’artiste de noise japonais, ce boucan m’est revenu. Un rêve qui puait, évidemment, qui sentait tellement fort les œufs pourris, le soufre et le plastique brûlé qu’on peut honnêtement dire qu’il avait un goût. Et la chaleur, et la saleté qui bloquait chaque pore de peau, et la sueur qui saturait mes vêtements, comme pour se moquer de la protection des imperméables qui me donnaient encore plus chaud. J’ai essayé de travailler sans, le deuxième ou le troisième jour. J’imagine que les journaliers qui m’ont vue revenir aux vestiaires ce jour-là, rouge comme une betterave, les cheveux dégoulinants, mes bottes de travail trempées, ont conclu que j’étais folle. Que penser d’autre, c’était vrai.

 

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Quatre jours de suite, les quatre jours les plus longs de ma vie, j’ai enfilé mon ensemble imperméable et je me suis appliquée à rincer murs et planchers de l’espèce de plaxmol qui les colonisait comme un étrange fongus artificiel. Quand je n’en pouvais plus de la chaleur et de l’humidité, je changeais le mal de place en vidant des poubelles. Elles non plus, les poubelles, on ne s’en était pas occupé de l’année. La plupart ne contenaient que des retailles de laine minérale et d’autres déchets plus volumineux que lourds. J’ai bien failli me casser le dos le jour où je me suis attaquée à l’une d’elles, qui n’avait l’air de rien, sauf qu’on avait jeté au fond un morceau de moteur de cinquante livres.

Très souvent je m’égarais. J’essayais de regagner les vestiaires et je m’engageais dans une mauvaise direction, je perdais mes repères, qui n’en étaient pas. Il n’y avait pas de repères en cet endroit, c’était tellement vaste, tellement infernal. Je m’engageais dans une mauvaise direction, ou dans la bonne, puis la frayeur s’emparait de moi et je rebroussais chemin, je bifurquais, j’entendais un bruit trop fort et je sursautais, je m’enfuyais, puis je me calmais et, en marchant, je me posais la question : je fais quoi je fais quoi je fais quoi. Est-ce que ça avait vraiment de l’importance que je m’astreigne à ce travail? Quel qu’un s’en rendrait-il compte si je passais l’été à errer dans l’usine plutôt qu’à travailler?

J’angoissais parce que je m’étais perdue. Une fois j’ai marché jusqu’à la cafétéria centrale sans le vouloir, tout près des bureaux de la direction et de l’administration, dans la section la plus propre de l’usine, dont les murs étaient peints de couleurs, où l’on croisait des personnes décemment vêtues, en souliers de ville, qui sentaient bon. Un monsieur m’a fait la conversation dans le corridor, son ensemble Big Bill était neuf, il avait les cheveux secs, les lunettes fraîchement astiquées, il m’a arrêtée comme ça pour me demander ce que je faisais, où j’allais, qui était mon père – t’es une petite qui? a-t-il dit –, et si j’étais française. Si j’avais été moins stressée, j’aurais éclaté de rire.

Une autre fois, c’était le quatrième jour, j’ai laissé tomber mon boyau d’arrosage à mes pieds, je l’ai abandonné là, je suis partie sans savoir exactement où j’allais, avec la vague idée, je crois, de prendre ma pause, de manger une barre tendre, et je me suis perdue comme jamais. Les éléments de décor qui m’entouraient n’avaient pas changé, c’était encore les mêmes tuyaux, la même vapeur, la même crasse, mais un vrai plafond avait remplacé les grillages de fer, les murs s’étaient rapprochés de moi jusqu’à former un long corridor que je n’avais jamais emprunté. J’ignorais dans quelle direction se trouvait mon casier. Ça m’importait peu de savoir depuis combien de temps je marchais, depuis combien de temps j’avais cessé de me tuer au travail pour lequel j’étais payée. Tout ce que je savais, c’est que je n’en pouvais plus, j’avais besoin de voir la lumière du jour, de respirer de l’air, et donc j’ai poussé une porte, j’ai posé le pied sur un perron en acier, à peine assez grand pour l’arc que traçait la porte, cette porte en acier pareille à toutes les autres. J’étais loin. Bien au-delà du grand stationnement, à un kilomètre des tourniquets et de la réception. Un vrai kilomètre. On ne peut s’imaginer l’immensité de cet endroit sans le visiter, et s’y habituer prend du temps. Les pattes du perron étaient plantées dans un sable beige chaud où survivaient deux ou trois brins d’herbe. Devant moi, une ligne de forêt, et le chemin où passaient les camions de pitounes qui arrivaient ici pour déverser leur stock dans les fosses de la cour à bois. Je n’avais aucune idée de la façon dont je m’étais rendue là. Ça n’avait pas de sens. Je suis restée plusieurs minutes sur le perron, sans jamais lâcher la porte, de peur qu’elle se verrouille derrière moi et qu’il me faille retourner à la pulperie par dehors. Je serais rentrée par où? L’usine était trop vaste et son fonctionnement trop complexe pour que j’arrive à les comprendre, pour que j’arrive à les appréhender en un été. Comment les travailleurs pouvaient-ils se satisfaire d’y passer des années sans même savoir ce que les alarmes dont dépendait peut-être leur survie signifiaient? Je suis restée là, à flotter dans mes pensées, pendant de très nombreuses minutes, puis, ayant analysé le paysage, j’ai su dans quelle direction marcher pour revenir à mon sac, à mon lunch, que j’ai ramassés. Je suis allée trouver mon père à son poste de travail aux machines à papier, et je lui ai demandé s’il pouvait manger avec moi, maintenant. Ce n’était pas tout à fait l’heure de ma pause ni de la sienne, mais ce n’était pas important. J’avais pris toutes mes affaires avec moi, comme si la journée était finie.

 

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Jacqueline est sortie, elle a marché vers moi et s’est arrêtée à trois mètres. Je m’étais préparée à entendre un baratin de prof classique, des reproches sur mon attitude, mon rapport à l’autorité, mon incapacité à fournir des efforts. Elle n’avait pas pris son manteau. Elle aussi était furieuse. Elle aussi tremblait de colère. Ça a commencé doucement, somme toute, une fois qu’on sait où elle voulait en venir. Elle m’a dit qu’elle avait placé de grands espoirs en moi. Elle m’avait fait confiance et aujourd’hui elle regrettait son erreur. C’était une erreur de placer sa confiance en une jeune fille de quatrième secondaire, et c’était une erreur de placer sa confiance en moi, particulièrement, personnellement. C’était une erreur de croire en moi, de s’être laissée séduire.

Je ne répondais rien, j’étais paralysée. Jacqueline parlait, d’une voix saccadée, affaiblie par la colère.

Elle m’a dit qu’elle le voyait bien, maintenant, ce que j’étais, au fond. Et, maintenant qu’elle le voyait, il était de son devoir de me le dire en face. J’étais jeune encore, j’avais le temps de réfléchir, j’avais le temps de changer. J’avais l’air bien gentille comme ça, bien drôle, bien colorée, j’avais du talent, mais au fond je n’étais qu’une princesse, je n’étais qu’une petite fille égoïste, qui ne pensait qu’à elle, qui ne pensait pas aux autres, qui se foutait des autres et du fait que les autres se fient à elle, aient confiance en elle. J’étais une princesse, imbue d’elle-même, méchante, et lâcheuse. Elle en avait la preuve, maintenant que je la laissais tomber, au pire moment de l’année scolaire, alors qu’elle avait besoin de moi plus que jamais, et que j’avais donné ma parole. Quel pire moment pour apprendre que ma parole ne valait rien, que je me révélerais incapable de livrer le travail et que je m’enfuirais comme la dernière des enfants gâtées au premier reproche.

 

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J’avais demandé à mon père de m’accompagner à la cafétéria, il m’a plutôt gardée dans la cuisine de la salle des machines. Il devait aller se chercher un repas à la cafétéria, mais ça ne prendrait qu’une dizaine de minutes, j’avais juste à l’attendre. Je suis restée dans leur cuisine, pareille à celle que j’avais récurée trois jours avant. Mon père est revenu avec un plateau de poulet et de frites. Je l’ai regardé manger en grignotant mon sandwich, puis je lui ai dit ce que j’avais en tête. Je lui ai dit que je me sentais infiniment coupable, mais que je ne serais pas capable de rester à l’usine tout l’été. Je lui ai demandé s’il m’avait vue ce matin-là, pendant qu’on déjeunait ensemble à six heures et quart du matin. J’étais traversée de frissons et de soupirs et les larmes coulaient sans que je puisse les en empêcher. J’arrivais à contrôler ma respiration, mon diaphragme ne s’emballait pas, je buvais mon café, je n’essuyais pas mes yeux. Ça m’étonnait qu’il ne m’ait pas vue, qu’il ne m’ait pas demandé ce que j’avais, mais il n’avait réellement pas remarqué. J’ai dit à mon père que je pleurais comme ça en travaillant aussi, et que jamais, nulle part ailleurs, je ne m’étais sentie aussi nerveuse, à fleur de peau, désorientée. On était seulement à la fin du mois de mai, j’avais encore la possibilité de reprendre mon poste d’animatrice au camp de jour, et pendant l’année scolaire je travaillerais, comme tout le monde. Si je persistais, si je restais à l’usine et à ce poste pendant dix semaines, je finirais probablement trop malade pour retourner à l’école de toute façon. Je n’avais jamais ressenti ça de ma vie, des émotions si désagréables que je m’en sentais physiquement malade, comme si on m’avait empoisonnée. J’aurais pu passer mes journées à dormir, mais quand je dormais je restais consciente et je voyais les mêmes images de machines et d’immondices, j’entendais, comme si j’avais encore eu mes coquilles protectrices sur les oreilles, les bruits de mon intérieur, mes borborygmes, ma déglutition, mes oreilles qui se bouchaient et se débouchaient chaque fois que j’avalais ma salive ou reniflais. Même le soir, de retour à la maison, je sentais des bulles éclater dans mes conduits auditifs, j’avais toujours chaud, j’étais incapable de me reposer parce que je savais que mon cadran sonnerait, à cinq heures du matin le lendemain, et j’en suais, je me révulsais d’avance.

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