Ouvrir son cœur

Alexie Morin · Chapitre 4 sur 6 · partie 2/4

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Ouvrir son cœur

III. Attention

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

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Sur l’heure du midi, je rangeais mes cahiers et mangeais mon lunch assise avec Jade et Roxanne, au pied de nos casiers, puis on se rendait au local d’arts. Au début Jacqueline fermait la porte pendant une vingtaine de minutes avant de nous laisser entrer, puis elle a fini par comprendre que nous n’entraînerions pas d’amis avec nous. Nous étions tranquilles. Je travaillais sur mes propres dessins ou je finissais ce que j’avais commencé en classe. Jacqueline s’assoyait sur une table avec sa tasse de thé, et elle nous regardait faire. Jamais je ne me suis demandé si elle peignait, dessinait, sculptait toujours. C’était une femme dans la jeune cinquantaine aux cheveux bouclés coupés au carré, teints en roux. Elle portait parfois des lunettes en forme de demi-lune, parfois non, souvent des bijoux en argent sertis de turquoises, et des colliers en corail qui dataient des années soixante-dix. Des jeans bleu pâle, de larges ceintures en cuir et des bottines à semelle tracteur ou bien des mules, exactement ce qu’on s’imagine d’une prof d’arts. Elle portait souvent une chemise de travail blanche ou un sarrau. Elle parlait fort, sa voix n’était pas aiguë, mais elle était perçante. Pas méchante, mais autoritaire. Dans la conversation, cette voix prenait facilement une tonalité virulente qui me plaisait beaucoup. Quand elle leur formulait des conseils, ses élèves se sentaient souvent critiqués injustement, et beaucoup la détestaient. Pas moi. Je me reconnaissais là-dedans, j’étais contente de côtoyer une femme qui n’était ni exagérément douce ou mielleuse, ni timide, ni hautaine, simplement une femme capable de dire le fond de sa pensée sans se soucier de paraître déplaisante, une femme qui à plus de cinquante ans était encore capable de s’exprimer avec ardeur, ne se mourait pas prématurément d’ennui. Je supposais qu’elle n’avait pas de mari, ou bien un mari qui lui ressemblait, pas d’enfants, ou bien une ou deux grandes filles déjà parties de la maison, une maison que j’imaginais en périphérie d’un village à vingt minutes de voiture de Windsor, sur une terre de quel ques acres, entourée d’un ou deux bâtiments de ferme en bois grisonnant. Je voulais être elle.

 

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Au cégep, j’ai choisi de m’inscrire en arts et lettres. Les études de lettres m’attiraient parce que j’aimais lire. J’aimais aussi écrire, j’avais de la facilité à écrire. Je refusais de tenir compte des maximums de mots imposés pour nos compositions. J’écrivais deux fois plus long et je remettais mes pages sans me relire. J’ai choisi arts et lettres parce que j’aimais lire, et parce que je sentais, confusément, que j’avais besoin du surcroît de culture générale que se vantait d’offrir le programme : cours d’histoire, d’histoire de l’art et de la littérature, de littérature mondiale, il y avait même un cours de théorie littéraire, et des ateliers de création. J’aimais connaître des choses. J’aimais me savoir savante. Et je crois que j’ai eu un peu peur des ateliers immenses du programme d’arts plastiques du cégep de Sherbrooke, où déambulaient en chantant, en s’invectivant des dizaines d’artistes extravertis, tous plus beaux les uns que les autres, à se relayer pour choisir le CD suivant, à fabriquer des sculptures en fer et en bois avec des marteaux, des bancs de scie, des fers à souder, des fusils à colle et toutes sortes d’outils qui m’auraient paru plus à leur place dans l’atelier de mon père que dans une école. Tout le monde semblait là autant pour travailler que pour célébrer sa folie intérieure, sa profonde originalité. J’avais l’impression d’une jungle, d’une fête perpétuelle. Une partie de moi se considérait faite pour ça et l’autre avait peur – peur de ne trouver là-bas aucun endroit où me cacher, aucune paix.

 

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Mon école secondaire offrait un cours de théâtre optionnel à partir de la quatrième année. En troisième, début juin, j’ai coché sur le formulaire des choix de cours : Français – Théâtre. C’était la dénomination officielle. Comme je refusais de m’inscrire en maths 436, je me retrouvais avec seulement six cours de maths par cycle de neuf jours plutôt que huit, comme les autres – la majorité des élèves au moins essayaient les maths fortes, pour se garder toutes les portes ouvertes. En cinquième secondaire, ça tomberait à quatre cours de maths par neuf jours. Je ne ressentais aucun besoin de garder ouvertes les portes du DEC en sciences de la nature ou en techniques de l’informatique, et mes parents n’ont essayé que mollement de me convaincre du contraire. Sérieusement, ai-je demandé, pourquoi je me casserais la tête pendant deux ans à apprendre des affaires qui ne me seront jamais utiles, qui ne me serviront jamais au cégep en arts, alors que je peux dès maintenant passer encore plus d’heures par semaine à dessiner et à peindre? Je veux être une artiste, et les maths fortes ne me serviront pas à devenir une artiste. À quinze ans, on a le droit d’inventer, de penser son futur dans ces termes. C’est trop tôt pour les compromis.

Dans mon horaire, les maths faibles libéraient de l’espace pour trois cours optionnels. En plus du théâtre, j’avais choisi arts plastiques, bien sûr, et le cours d’arts plastiques enrichis – Arts Explo, ça s’appelait. Huit cours d’arts par neuf jours. Ça voulait dire que je passerais presque quotidiennement du temps à l’atelier – du temps de classe, en plus des heures du midi – ou que, certains jours, mon horaire ressemblerait à : Français, Histoire, Art, Art – le paradis. Roxanne avait passé l’année à nous écœurer avec ses journées tellement relax : Anglais, Art, Art, Morale; Éduc, Maths, Art, Art. Quelle blague. Et moi qui aurais des cours de théâtre, en plus.

L’année de ma troisième secondaire, le groupe de théâtre avait monté La cantatrice chauve. J’étais sortie du spectacle transportée. Je rêvais d’en être. Je me disais que je n’avais pas besoin d’un gros rôle, que ça me suffirait d’être avec eux. Quel ques répliques à peine, ça me suffirait. Je m’occuperais de fabriquer les décors, de dénicher des costumes au sous-sol de l’église. N’importe quoi pour être avec eux.

 

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Puis la rentrée scolaire est arrivée, et au premier jour d’école j’avais du théâtre à l’horaire. Le cours avait lieu directement dans l’agora de l’école. Je me suis assise par terre, au milieu de vingt-cinq élèves de quatrième et de cinquième secondaire rayonnants de confiance et prêts pour la fête. J’étais excitée aussi, mais surtout j’avais peur. Je ne savais pas où me mettre, j’avais peur de m’asseoir à côté de quel qu’un qui aurait attendu quel qu’un d’autre, peur de me retrouver trop près, au milieu de retrouvailles où j’aurais fait tache, où mes interventions auraient dérangé. Les élèves se sont installés en constellations depuis lesquelles ils se saluaient, se demandaient des nouvelles de leur été, racontaient leurs voyages, leurs premières jobs, et ils s’esclaffaient, se félicitaient. Les plus hardis se donnaient des tapes dans le dos. J’avais remarqué depuis l’année d’avant l’habitude qu’avaient prise les élèves les plus populaires de se toucher. Ils se touchaient comme sans y penser, comme si ça allait de soi, ils faisaient quel que chose de leur aisance, ils découvraient que les amitiés, leur groupe, en prenaient de la valeur, que se toucher exprimait une appartenance, un privilège. Ils étaient bien dans leurs corps et ils se touchaient. Les garçons échangeaient des poignées de main complexes, les filles se serraient dans leurs bras. Les meilleures amies s’affichaient dans l’école en se tenant par la main. Ils avaient commencé à se faire la bise comme les adultes, quand les adultes n’étaient pas là. J’y voyais un signe de leur supériorité. Mes amies et moi ne nous touchions jamais. Entre chaque constellation, entre chaque personne, un courant passait, une énergie, qui me contournait ou achoppait à mon contact.

Le prof était un jeune de vingt-quatre ans qui avait toujours un sourire accroché au visage. Il portait des chemises amples aux couleurs les plus vives possible avec des runnings assortis. Quand il est arrivé au milieu de l’agora, il a salué ses élèves comme s’il était un garçon comme les autres, qui retrouvait ses vieux chums après les vacances. Il en a étreint plusieurs, il a échangé de vigoureuses poignées de main avec d’autres. Puis il nous a fait asseoir en cercle et il nous a souhaité officiellement la bienvenue. Particulièrement aux nouveaux. Il nous a dit de ne pas nous inquiéter, qu’ils étaient du bon monde, quoiqu’un peu excentriques parfois, mais qu’ils nous aideraient à nous dégêner, qu’on se dégênerait ensemble, qu’on apprendrait à se connaître, à avoir confiance les uns dans les autres. Si tout se passait comme prévu, à la fin de l’année, au moment de monter sur scène et de présenter notre spectacle devant toute l’école, nous aurions assez confiance les uns dans les autres pour remettre nos vies entre les mains du groupe. Mais ça ne s’accomplit pas en un jour, ça se bâtit. Dans un cours de théâtre, on ne faisait pas qu’apprendre des textes et répéter des scènes devant un décor. On n’était pas ici que pour nous déguiser. L’un de nos apprentissages serait aussi celui de nous ouvrir, de nous rendre à la fois perméables aux émotions que véhiculent les textes, puis à celles de notre personnage en particulier, mais aussi à ce que communiqueraient les autres, on apprendrait à absorber l’énergie des autres, l’énergie de la situation, et à y répondre d’une manière harmonieuse. On apprendrait à s’exprimer, et à exprimer des sentiments, des intensités dont on aurait cru de prime abord qu’ils nous étaient étrangers, mais qu’on ferait nôtres. On en finirait avec notre peur du ridicule, parce qu’on saurait qu’ici, dans cette classe, personne ne nous juge, ici dans cette classe on accueille chacun avec curiosité, dans cette classe on admire le courage nécessaire pour simplement se présenter devant le groupe.

Le reste du cours s’est passé en jeux. Le jeu de la quille, où les élèves se mettaient en rond autour de l’un de nous, qui devait contracter son corps pour lui donner la rigidité d’un tronc d’arbre puis se laisser tomber en arrière. Alors les autres formant le cercle le repousseraient dans toutes les directions sans jamais le laisser tomber à l’extérieur, au grand bonheur, aux grands rires de tous malgré les étourdissements.

Je me suis rendu compte très vite que je ne désirais m’abandonner dans les bras de personne.

Puis on a joué à autre chose, on s’est rassis en rond et on s’est pris les mains. Le prof allait ensuite murmurer le nom d’une émotion – joie, tristesse, tendresse – dans l’oreille d’une des élèves, qui devait faire passer ladite émotion à sa voisine par sa main, et ainsi de suite, dans le sens des aiguilles d’une montre, jusqu’à ce que le prof aille murmurer un autre mot dans l’oreille de quel qu’un d’autre – désespoir, honte, dégoût.

Tous les cours commenceraient par un grand rire collectif.

Je n’y suis jamais retournée, comme de raison.

 

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Peu avant Noël, Jacqueline m’a dit qu’elle s’occuperait des décors du gala Méritas annuel et qu’elle avait besoin de moi pour coordonner les opérations. Il faudrait créer un comité, organiser des réunions avec les concepteurs du gala, déterminer les besoins matériels, imaginer les décors, élaborer un horaire réaliste et diriger les autres membres du comité afin que tout se déroule comme prévu et soit prêt dans les temps. J’ai accepté tout de suite. Ça me tente, ai-je dit, je vais le faire. J’étais emballée qu’une adulte m’estime suffisamment pour me confier ces tâches importantes. J’ai demandé à Jade et à Roxanne de me servir d’adjointes, et cinq ou six volontaires ont accepté de s’impliquer dans le projet. À partir de là, j’ai consacré la majorité de mes midis à ce travail : dresser des listes de matériaux, produire des esquisses, rencontrer les acteurs et les rédacteurs des textes du gala – issus du cours de journalisme. Pendant trois semaines, Jade et moi avons travaillé à la fabrication de deux arbres plus grands que nous, en papier mâché monté sur une armature ayant sans doute nécessité un kilomètre de fil de fer. On avait utilisé du papier kraft pour la couche du dessus, de la teinte idéale. Ils étaient magnifiques, tordus, infiniment ramifiés, nous en étions très fières. Nous avons dessiné et peint sur des toiles larges comme les murs de la classe des fonds pour plusieurs scènes, et réalisé des tonnes d’accessoires que j’ai oubliés. Fin avril, il restait mille détails à peaufiner, et nous avions de moins en moins d’aide de la part des volontaires qui s’étaient d’abord proposés. Bientôt, ça n’a plus été que Jade, Roxanne et moi. Et Jacqueline. Bientôt, on a été le premier mai. Jacqueline nous a convoquées à l’école un samedi, à neuf heures, il fallait finir le travail.

 

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On a accepté, même s’il nous semblait qu’il était un peu tôt pour s’énerver. Jacqueline avait hâte d’en finir, ça se voyait. Quand on est entrées dans le local, on l’a entendue avant de la voir, qui fouillait dans un tas de matériel à la recherche de quel que chose. Elle m’a crié après. « Alexie, sont où, les recharges des fusils à colle? » Comment j’aurais pu savoir ça? J’ai crié que je ne savais pas, j’ai entendu des claquements métalliques, et ma prof soupirer d’exaspération, marmonner quel que chose que j’ai à moitié compris. « Elle est-tu assez perdue, elle. » J’ai frémi et je me suis ressaisie tout de suite : elle en avait beaucoup sur les épaules et elle comptait sur moi. Son indélicatesse voulait dire qu’elle s’attendait à mieux de ma part. Et elle avait raison, j’étais perdue et désorganisée. J’avais peut-être promis deux semaines avant de l’aider à garder le compte du matériel et des outils, puis oublié mon engagement. J’avais peut-être perdu les recharges, je les avais peut-être rangées au meilleur endroit. Le meilleur endroit étant souvent le meilleur endroit pour les perdre. Dès qu’on avait du mal à trouver un objet, c’était logique de se tourner vers moi en premier. Jacqueline a fini par apparaître, café à la main et smock déboutonné. Elle avait l’air fatiguée, on n’entendait plus beaucoup de joie dans sa voix. Peut-être que mes souvenirs me trompent, mais Jacqueline était de plus en plus cernée. Je me sentais responsable de ses cernes et de sa fatigue. J’aurais dû l’aider, la soulager d’une partie de sa charge de travail et de son stress, mais je lui en rajoutais. Ça me donnait envie d’en faire plus, d’être meilleure. Elle avait raison. J’étais totalement désorganisée, oublieuse, la tenue du gala reposait sur ma capacité à finir ce que j’avais commencé, capacité dont jamais dans ma vie je n’avais vraiment fait montre. Je n’avais fait que des promesses.

 

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L’emploi étudiant le plus convoité à Windsor, c’était un poste d’été à la Domtar. On pouvait y accéder si on avait réussi son diplôme d’études collégiales et qu’on était accepté dans un programme universitaire. On avait trois fois plus de chances d’être embauché si notre père (ou notre mère) travaillait à la Domtar. Ça ne nous assurait pas une place, toutefois. Si notre père ne travaillait pas à la Domtar, on pouvait aussi être pris, on avait juste beaucoup moins de billets dans le tirage. Une fois engagé, on avait le droit de rester quatre ans, toujours à condition de rester inscrit à l’université. Le salaire était de vingt-trois dollars et quarante-cinq sous de l’heure. En 2003, c’était une fortune. En 2003, le salaire minimum au Québec était de sept dollars et trente sous de l’heure. C’est ce que j’avais gagné les deux étés précédents comme animatrice au camp de jour. Quand cette année-là j’ai été acceptée à l’UQAM en études littéraires, la première chose que j’ai faite, c’est de postuler à la Domtar. Mon entrevue s’est horriblement mal passée, comme toutes les entrevues professionnelles que j’ai vécues. J’ai été embauchée quand même, ce que l’administration de l’usine a officialisé après un examen médical complet effectué par l’infirmière de la Domtar, avec test d’urine. J’ai eu chaud. J’ignore ce qu’ils cherchaient dans notre pipi, mais je sais ce qu’ils y auraient trouvé à l’époque s’ils s’en étaient donné la peine.

Les jeunes de Windsor disaient souvent à la blague qu’ils auraient tué pour être admis à la Domtar. Ils le disaient à la blague, sauf qu’ils étaient à moitié sérieux. Quand j’ai annoncé à mes amis de Windsor que j’étais engagée, ceux qui avaient déjà eu la job m’ont félicitée avec un sourire de connivence, comme les membres d’un club n’acceptant que les êtres de la plus haute qualité. Ceux qui n’avaient pas eu la job, que leur père travaille ou non à la Domtar, qu’ils soient ou non inscrits à l’université, ont eu diverses réactions, toutes exagérées ou, en tout cas, fortement émotionnelles, démonstratives. Un ami de Valcourt m’a envoyé une claque si bien sentie sur l’épaule que j’ai failli tomber par terre. Roxanne m’a crié de manger de la marde, en riant, mais juste un peu trop fort pour que je rie avec elle. À certains je n’en parlais pas du tout, parce que je les avais entendus, les étés précédents, se mettre en rage contre l’injustice du système : l’usine ne devrait pas privilégier les enfants de ses employés. Si ton père travaille à la Domtar, il peut payer tes frais de scolarité. C’était vrai, c’était injuste, et leur ressentiment, justifié. À tous j’ai eu envie de dire, et je l’ai dit à quel ques-uns, avant même ma première journée, que ça avait l’air affreux, comme emploi, que j’avais détesté la visite guidée précédant mon entrevue, mais ce n’était pas acceptable pour eux. Pour eux je me plaignais le ventre plein. D’une voix outrée, ils énuméraient tout ce qu’ils auraient fait pour vingt-trois dollars et quarante-cinq sous de l’heure, et ça n’avait rien de digne. Ils ne pouvaient concevoir que je ne sois pas d’emblée prête à tout pour les empocher, ces vingt-trois dollars et quarante-cinq sous de l’heure. Le simple fait que je craigne l’usine, que je n’entrevoie pas avec allégresse l’été que je passerais là, leur était étranger, leur paraissait étrange. C’était pour eux la preuve de mon étrangeté à moi, une de plus, la preuve que je me pensais meilleure qu’eux, que je n’aimais pas les gens, ma ville, voire la vie elle-même. Je compliquais tout, je jugeais tout, je faisais exprès pour faire le contraire des autres.

 

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Un jour, j’avais six ou sept ans et la radio du coupé Grand Am de mon père a mangé notre cassette de L’amour est sans pitié de Jean Leloup. Nous roulions sur un chemin de campagne, les vitres baissées. Nous n’allions nulle part en particulier. La fin de semaine, parfois, quand mon père était en congé, nous partions rouler pour le plaisir, pour regarder les paysages, repérer les nouvelles maisons. J’étais très excitée à cause de la musique et je sentais que je serais bientôt capable de suivre Leloup tout au long de « Nathalie », ma chanson préférée – même si je ne comprenais rien à ce qu’il racontait, Nathalie, dans le nez s’en est trop mis, et moi je m’en suis épris, par un bel après-midi, il y avait Hendrix Jimi, mais je n’avais pas un radis, mais ça ne faisait rien. Puis la musique s’est brutalement chiffonnée. Ma mère a appuyé sur stop avant que le mécanisme de la radio se brise. Tout en roulant, et sans quitter la route des yeux ni hésiter une seconde, mon père a sorti la cassette du lecteur en tirant sur le ruban tout déroulé et emmêlé, et il l’a lancée par la fenêtre ouverte. Elle est tombée dans le fossé à travers les hautes herbes. Papa! ai-je hurlé. Je lui ai demandé s’il avait fait semblant de la jeter pour nous faire une blague, et il m’a répondu que non. La cassette n’était plus bonne, c’était la seule chose à faire. De mon point de vue, il avait quand même l’air de trouver ça drôle. Je sentais, d’une manière confuse, que mes parents riaient de moi. J’étais scandalisée et j’avais des questions à poser, je voulais surtout savoir si on en aurait une autre, et quand. J’adorais cet album, cet album était essentiel à nos trajets en voiture. Mes parents m’ont dit que j’exagérais, que c’était juste une cassette, et qu’il y en avait d’autres, des cassettes. Ils devaient bien savoir que je ne m’inquiétais pas tant de l’objet cassette que de la musique dessus. J’aimais bien Niagara, mais « J’ai vu » ne pouvait pas remplacer « Nathalie ». Ils devaient bien le savoir, mais à un moment donné il faut changer de sujet. J’ai dit à mes parents que j’aurais voulu regarder la cassette brisée, essayer de la rembobiner, et sinon la jeter dans une vraie poubelle. C’est de la pollution, ai-je peut-être dit à mon père, parce qu’on nous avait enseigné à l’école que la pollution mettait la terre en danger. Alors mon père a admis qu’il n’aurait pas dû jeter la cassette et qu’il aurait pu se retenir.

 

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Une autre fois, j’avais encore six ou sept ans et je jouais avec mon père dans le nouveau parc aménagé à l’arrière de l’aréna Joseph-Armand-Bombardier tout neuf. On venait d’installer un module rutilant avec échelles, glissoires, structures à escalader aux couleurs primaires lustrées. Le soleil était en train de se coucher et tout brillait d’une lumière d’or. Je préférais l’un des jeux plus anciens. On avait planté dans le sol, côte à côte, d’énormes troncs d’arbre dont on avait retiré l’écorce pour former une sorte de podium, qui aurait eu cinq ou sept marches au lieu de trois. Le tronc central, le plus haut, mesurait un mètre de haut à peu près. Au début j’ai eu besoin de l’aide de mon père, qui me tenait par la main du côté gauche tandis que je parcourais la structure de haut en bas. Bientôt, j’ai gagné de l’assurance et je me suis mise à sautiller d’une bûche à l’autre, comme une chèvre. J’étais très fière de moi. Je me suis arrêtée sur la marche la plus haute et j’ai regardé devant moi, les jeunes arbres plantés dans le parc, le soleil et le visage de mon père qui semblait fier de moi, lui aussi. Nos visages arrivaient presque à la même hauteur et je trouvais fascinant de voir le monde de son point de vue. Et puis, aucune idée de ce qui lui est passé par la tête, mon père m’a donné une poussée sur la poitrine, du bout des doigts. Je suis tombée à la renverse, par terre, sur le dos. Le souffle coupé, j’ai essayé de crier, mais c’est sorti en une sorte de gémissement qui m’a fait terriblement mal. J’essayais de reprendre mon souffle et en même temps de réprimer mes cris de douleur. Mon père m’a ramassée par terre et m’a assise sur l’une des bûches. Il a tenté de me consoler, du mieux qu’il pouvait. Quand j’ai pu reprendre mon souffle, je lui ai demandé pourquoi il avait fait ça. Il n’a pas répondu tout de suite. Je lisais de l’épouvante sur son visage, et de la confusion. Il n’avait pas vraiment de réponse à m’offrir. Pour jouer, pour tester mon équilibre. Jamais il n’aurait pensé que ça suffirait à me faire tomber, jamais il n’aurait voulu me faire mal.

 

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Je suis arrivée à l’atelier le samedi matin, à neuf heures, pas très contente, c’est-à-dire que je me sentais comme si je venais de naître par césarienne, comme toute ado de presque seize ans qu’une alarme a réveillée à sept heures et demie un samedi matin. Je suis passée par l’entrée du personnel et je me suis traînée vers le local, où j’ai jeté sur une table mon sac facteur, mon écharpe, ma veste et mon lunch. J’avais bien dormi, passé un vendredi tranquille avec Jade et Roxanne, vautrées dans le lit d’eau de Roxanne, qui avait sa chambre au sous-sol de la maison chez ses parents, elle avait un lit d’eau queen qui prenait la moitié du plancher, avec une télé en face, où on écoutait des films, des vidéoclips enregistrés à MusiquePlus, des épisodes de nos séries préférées, enregistrés sur de grosses cassettes en plastique.

 

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Le magnétoscope. Si le mot n’est pas encore devenu aussi mystérieux que le mot « gramophone », ça s’en vient. Un objet qui était pour nous si familier, dont un enfant de douze ans aujourd’hui ne pourrait deviner le fonctionnement. Quand je me l’explique à moi-même, ça me paraît également insolite.

Les émissions étaient diffusées à la télévision à des heures fixes. Le magnétoscope était branché à la télé. Cet appareil servait à visionner des images reproduites sur bande magnétique, et aussi à en enregistrer. Quand une émission qui nous plaisait passait à la télé, on insérait l’une de ces grosses cassettes, de la taille d’un roman grand format, dans le magnétoscope. On pressait un bouton et les bobines de ruban se mettaient à tourner, et le magnétoscope à reproduire sur le ruban la trace physique, matérielle des images et du son qui apparaissaient sur l’écran. On sortait ensuite la cassette de là, on la rangeait et, par la suite, on pouvait visionner l’enregistrement. Si on voulait voir un épisode de série ou un vidéoclip avec une amie, on prenait la cassette, protégée par son étui en carton, et on l’emportait chez l’amie dans son sac, comme on le ferait des années plus tard avec les DVD, puis les clés USB contenant des saisons complètes de Game of Thrones, puis plus rien, parce qu’on peut streamer n’importe quoi maintenant.

Ah oui, et le ruban, de même que la cassette, avait deux côtés. Chaque côté avait une durée. En général, elle était de quarante-cinq minutes. Une cassette durait quatre-vingt-dix minutes au total.

Les émissions de télé étaient entrecoupées de longues séquences publicitaires, et on n’avait pas le choix de les regarder.

Si tu étais devant ta télé pendant que tu enregistrais l’émission, tu pouvais dire au magnétoscope de cesser d’enregistrer quand la pause commençait, en appuyant sur un bouton de la télécommande. En sautant les pauses, tu rendais les visionnements ultérieurs beaucoup plus agréables, et tu réussissais en général à faire rentrer ton épisode d’une heure au complet sur une cassette. Encore fallait-il que tu penses à relancer l’enregistrement quand ton émission recommençait – moi j’oubliais, je passais la durée de la pause à me dire en boucle : oublie pas, oublie pas, oublie pas; et quand mon émission reprenait je posais la télécommande à côté de moi, satisfaite, et je l’oubliais jusqu’à la pause d’après, ou la suivante, auquel moment je me rendais compte qu’il me manquait la moitié de mon épisode. Il était impossible de reculer une émission transmise en direct. Et si tu enregistrais quel que chose de plus long que quarante-cinq minutes, tu devais t’assurer de tourner la cassette avant d’arriver au bout du ruban, et ce, pendant une pause.

Oui, on devait physiquement éjecter la cassette du magnétoscope, la retourner, la remettre dans le magnétoscope, et appuyer à nouveau sur le bouton d’enregistrement.

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Notre tâche ce samedi-là, c’était de fabriquer les décors d’un faux plateau de télévision où les acteurs du gala procéderaient à une revue de l’année qui venait de s’écouler. Ce serait l’occasion pour les gens cool de l’école de parler d’eux-mêmes, de souligner leur réussite, leur popularité et leur sens supérieur de la répartie, comme ils le faisaient déjà dans la section des potins du journal étudiant. Le plateau devait avoir l’allure d’une salle de nouvelles. Nous avions besoin d’un pupitre derrière lequel s’installeraient les deux animateurs, de micros, de caméras, et aussi d’un arrière-fond représentant le classique panorama nocturne d’une ville. Je n’avais pas trop réfléchi à la façon de m’y prendre, à vrai dire j’aurais bien aimé que quel‐ qu’un de plus habile que moi en sculpture et en fabrication d’objets me vienne en aide. En même temps, la perspective d’admettre que je ne me sentais pas à la hauteur techniquement m’effrayait beaucoup. J’avais peur de décevoir Jacqueline, et je me sentais coupable, parce que je l’avais convaincue de ma valeur. J’avais activement travaillé à l’en convaincre. J’étais fière qu’elle me juge exceptionnelle. Elle me l’avait répété, avec insistance, elle n’en avait pas connu beaucoup, des comme moi, elle n’avait pas vu beaucoup de talent comme le mien dans sa carrière. Elle m’avait même dit qu’à l’âge de quinze, seize ans, elle n’avait pas le talent que j’avais et l’esprit que j’avais. De mon côté je savais bien que mon bon coup de crayon, mon effronterie, mon « originalité » affichée, c’était une façade pour cacher tout le reste, mais ça comptait quand même d’avoir l’estime d’une femme comme elle.

 

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Un soir, je sortais du travail et je marchais vers le métro Mont-Royal avec un ami. On discutait de notre incapacité chronique à nous souvenir des dates des journées pédagogiques ou fériées à l’école de nos enfants. Ça venait tout juste de m’arriver, encore. J’avais oublié l’existence de l’Action de grâce et planifié un rendez-vous de travail avec un auteur. Je lui ai raconté la fois où ma mère m’avait envoyée à pied à l’école alors que l’école était fermée. J’étais en maternelle. J’ai passé une bonne demi-heure assise dans la cour déserte, devant la porte où habituellement je faisais la file avec les autres enfants. Je suis restée assise une demi-heure, toute seule dans la cour silencieuse, à attendre – puis ma mère est revenue me chercher. L’ami m’a répondu :

— Imagine combien tu devais avoir confiance en elle! Après deux minutes, mon fils aurait conclu que papa a merdé, et il serait rentré à la maison pour me le dire.

— C’est drôle, ai-je répondu. Moi, ce que je me suis dit, c’est que c’est moi qui avais merdé.

Qui sait ce qui me passait alors par la tête, dans la cour déserte. Il n’y avait personne à l’école et c’était de ma faute.

 

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C’était une mauvaise année, c’était une mauvaise année en général, la quatrième secondaire. C’était l’année de Raté, l’année de Burn, l’année où j’ai abandonné le cours de théâtre, abandonné le projet de voyage à New York et abandonné mon journal intime. Je me traînais où que j’aille, je me sentais toujours triste, c’était devenu une seconde nature. Je passais mon temps à me demander comment il était possible de se sentir aussi triste, continuellement, comme tombant, tombant dans la tristesse, et à me demander si ça finirait un jour.

 

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L’anxiété peut conduire à la dépression, dans certaines circonstances. Quand une personne est stressée, son cerveau produit de l’adrénaline en quantité. C’est elle qui nous dispose à fuir ou à combattre, selon les cas : en accélérant les pulsations cardiaques et en ouvrant grand les voies respiratoires pour oxygéner à fond l’organisme. L’adrénaline s’épuise vite, son action dure à peine quel ques minutes. Elle agit en interaction avec une autre hormone, nommée cortisol. On ne sent pas l’effet du cortisol dans son corps, mais c’est lui qui joue en quel que sorte le rôle de régisseur ou de répartiteur, c’est lui qui ordonne de transformer des cellules adipeuses pour produire le sucre qui fournira l’énergie aux muscles, et de concentrer l’énergie physique dans certaines parties du corps – c’est ce qui permettra par exemple à une femme ou un homme de soulever une voiture pour dégager un enfant pris sous une roue. Le cortisol agit plus longtemps que l’adrénaline, et il faut beaucoup de temps au corps pour consommer entièrement ses réserves. On n’est pas pour autant censé vivre sous l’effet du cortisol. Mais ça arrive quand on se sent toujours en danger. La présence prolongée de cortisol dans le système peut avoir de multiples conséquences physiques, comme la prise de poids et l’obésité, l’insomnie ou des maladies auto-immunes. Et les hauts niveaux de cortisol sont aussi associés à l’anxiété généralisée, ce qui n’est pas étonnant, et sont précurseurs de la dépression, qui survient quand finalement le cerveau a vidé ses réserves.

 

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On dirait que les nerfs finissent par s’épuiser. Quand je sentais une menace sur moi, ou plutôt, quand je percevais que la menace pesant sur moi augmentait, j’en avais mal, souvent, le stress se manifestait sous la forme d’une douleur physique, le mélange d’un frisson dans tout le corps et d’une douleur musculaire intégrale qui circulait en moi comme un fluide, ou comme un million de minuscules aiguilles. Ça ressemblait à ce qu’on ressent quand on a la fièvre, pendant la montée de fièvre qui précède l’éclosion de la grippe. Je la ressens encore, parfois, cette douleur, quand il y a trop de tension dans l’air, pendant des conflits, quand j’ai peur que quel‐ qu’un m’abandonne ou quand j’ai l’impression d’avoir fait une erreur impardonnable. À l’âge de quinze, seize ans, je ressentais cette douleur en quasi-permanence, jusqu’à ce qu’elle cesse et que la remplacent l’apathie, le puits de tristesse. Je me suis acheté quel ques vêtements noirs pour marquer le coup. Je me suis tue beaucoup plus souvent. Je me suis laissée absorber par des rêveries de plus en plus envahissantes, même quand mes amies m’entouraient. J’avais un projet de roman, j’avais inventé quatre ou cinq personnages, dont l’un faisait une dépression. Je ne connaissais pas le mot dépression, en fait je ne savais pas qu’il aurait pu s’appliquer à moi. Cet état me semblait, à la limite, moins désagréable que l’agitation constante qui l’avait précédé. Et il s’accompagnait de cette impression, très douce, de comprendre un peu mieux, non pas ce que je vivais, non pas ma personne, mais le fonctionnement du monde et de la société : les gens sont cons pour la plupart, ils sont inconscients et méchants, comme les animaux, ils ne voient pas le mal qu’ils font ni ne voient les autres, nous allons tous mourir, mais avant nous allons saccager la terre, du mieux que nous pouvons, j’appartiens à ce nous, je n’y peux rien, je ne peux rien empêcher, je ne peux rien rectifier par moi-même, je suis complètement insignifiante, je n’ai aucune importance.

 

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À l’usine, on m’a assignée à un poste d’entretien à la pulperie. La pulperie, c’est l’endroit où l’on transforme les copeaux de bois en pâte à papier. Pour ce faire, on les place dans un immense réservoir et on les fait tremper dans des produits chimiques qui les désintègrent jusqu’à leur donner la consistance d’une boule de papier de toilette mouillé. Le département de la pulperie n’avait pas de préposé à l’entretien durant l’année. C’est pour ça qu’on engageait un étudiant. Pour nettoyer ce qui ne l’avait pas été durant l’année. La pulperie est l’un des endroits les plus sales de l’usine.

Le contremaître était convaincu qu’on lui enverrait un garçon, comme chaque année. C’est la première chose qu’il m’a dite quand il m’a vue. Je suis arrivée avec mon pantalon de travail bleu, mes bottes à caps, une chemise d’homme, mes nouvelles lunettes de travail payées par l’usine. Je n’étais pourtant pas une fille frêle. Je mesurais cinq pieds six pouces et je pesais cent trente-cinq livres. J’avais attaché mes cheveux en un chignon strict. J’étais capable de faire quinze push-ups de suite. Ce sont mes nerfs qui ont lâché, pas mes bras. Ça a pris quatre jours.

 

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Jacqueline m’a dit que notre studio télé aurait besoin d’une identité visuelle. Je n’avais pas du tout réfléchi à cela. Elle avait bien raison, il faudrait dessiner un logo et l’apposer sur les accessoires : sur le pupitre, les micros, sur le côté de la caméra.

Elle m’a dit de ne pas chercher trop loin, que c’était simple, un logo. Je devais réfléchir en termes de lettres et de formes géométriques. Elle avait tort, concevoir un logo, ce n’est pas évident. Elle devait bien le savoir, pourtant elle s’est comportée tout du long comme si elle l’ignorait et que c’était de ma faute si le travail n’avançait pas. Je comprenais obscurément que le problème n’était pas entièrement de mon côté. Je n’avais pas de mots pour traduire mon malaise. Je n’arrivais pas à dessiner un logo. J’étais de plus en plus en colère. Pendant que je m’escrimais à gribouiller des esquisses mauvaises, mes coéquipières fabriquaient les objets où reproduire mon logo. Jacqueline venait me voir, toutes les quinze minutes, elle demandait comment j’avançais, et je n’avais que des feuilles malpropres, pleines de ratures, de traces de graphite indélébiles incrustées dans le papier à coups d’efface rageurs. J’étais incapable de dessiner en ligne claire. J’avais assimilé les techniques d’ombre et de lumière, et les utilisais à mon compte pour camoufler mes erreurs au fur et à mesure. Je ne pouvais pas, sur commande, changer de style. J’avais beau entendre : lettres et formes géométriques simples; ce n’était pas si simple. J’aurais peut-être pu m’en sortir en admettant d’emblée mon inaptitude.

C’était elle, l’adulte.

Qui a commencé, ce matin-là?

Avait-elle des enfants, Jacqueline?

Se souvenait-elle réellement de ce que c’était que d’avoir quinze ans?

J’étais fatiguée. J’étais arrivée au local en colère. C’était elle, l’adulte. Elle, l’adulte, venait me voir toutes les quinze minutes et me demandait comment ça avançait, le logo, comme si de créer un logo était la moindre des niaiseries qu’elle m’avait demandées cette année-là.

Je déteste être prise en défaut.

Ça me met en rage, et très longtemps je n’ai pas compris que cette rage était dirigée contre moi-même. Dès que je me trouvais dans l’incapacité de comprendre une explication, de retenir une consigne, ça me plongeait dans une colère disproportionnée, que je ne voulais pas nécessairement retourner contre les autres, mais que je ne pouvais pas non plus affronter.

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Je ne possédais pas la notion d’effort. C’est terrible à affirmer, mais c’est vrai. Je n’avais qu’un appétit de lectrice infini, et une mémoire d’éléphant. Je n’avais que mon goût insatiable pour les informations inutiles, et je n’avais aucun talent pour mettre mes connaissances en pratique. Tout dessin qui n’était pas réussi du premier coup était perdu. Si je réussissais à résoudre des équations algébriques, c’était par hasard. Pourtant, quand le prof nous prodiguait ses exposés, je l’écoutais avec ferveur. Les mathématiques et les sciences me passionnaient. Je faisais quand même semblant de m’en foutre. Je prenais soin de jeter dans le bac de recyclage à côté de la porte de la classe toute photocopie distribuée durant le cours. Je sais maintenant pourquoi j’agissais ainsi. Je ne pouvais me permettre de montrer de l’intérêt pour un domaine où je n’excellais pas. J’avais absolument besoin de faire savoir à tout un chacun que, si je devais échouer à un examen, c’était parce que je le voulais.

En contrepartie, si j’avais voulu réussir un examen de mathématiques… J’y arrivais en fin d’année, quand la menace de redoubler se faisait trop forte pour que je l’ignore. Pendant une heure la mayo prenait, j’écrivais les bons chiffres sur la copie, ça me reste très mystérieux, j’obtenais mon quatre-vingt-dix pour cent, qui rachetait tous mes quarante de l’année. Pourquoi l’année durant je n’arrivais à rien? C’est dur à dire. Les rares soirs où il me restait assez de bonne volonté pour faire mes devoirs, je finissais par lancer mes crayons à travers ma chambre, tellement frustrée que j’en avais les larmes aux yeux. J’étais incapable de me fixer sur mon cahier, les chiffres clignotaient, je lisais les questions et les oubliais aussitôt. Si tu t’étais calmée tout à l’heure, disaient mes parents, tu aurais déjà fini.

Je me fâchais encore plus fort.

Je détestais qu’on me prenne en défaut.

 

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Jacqueline venait me voir, dans mon coin de l’atelier. Je m’étais installée loin des autres, loin de leur placotage joyeux de samedi matin, et je sentais la rage monter en moi, la même rage que celle que j’éprouvais devant les devoirs de maths. Incapable de recommencer mon dessin raté. Tout dessin raté était perdu. J’étais là, à froisser des esquisses, dans l’attente d’un miracle, de plus en plus fâchée qu’il ne se produise pas. Et incapable de cacher cette rage aux autres.

Pire encore, pour ce qui est de Jacqueline : j’avais confiance en elle, et donc, cette rage, je la lui ai montrée sans la camoufler. Je n’arrivais à rien, j’étais furieuse, et je le lui ai fait savoir. Sa présence, son impatience n’aideraient en rien ma concentration. As-tu fini? Achèves-tu? Je répondais en monosyllabes entrecoupés de longs soupirs. On manque de temps, on va en avoir besoin vite. Oui! Je sais! répondais-je.

— Alexie…

— Quoi, encore?

Que pouvait-elle avoir d’autre à me dire? Que pouvait-elle avoir de plus à m’expliquer? Rien d’utile.

— Je pense que tu comprends pas…

J’avais bien compris ce qu’elle m’avait dit depuis le début de la journée, ainsi que ce qu’elle aurait pu vouloir ajouter. Je comprenais que le gala était dans un mois, que la fin de l’année approchait, que Jacqueline était nerveuse; je comprenais ses consignes sur le dessin de logo. Soit Jacqueline savait cela, que je comprenais tout, et donc elle continuait à me houspiller pour rien, pour le plaisir, de sa voix nasillarde et forte, soit elle l’ignorait, ce qui faisait d’elle quel qu’un de plus con que je l’avais soupçonné. Que pouvait-elle d’autre, à part me laisser travailler? Je comprenais, bien qu’encore obscurément, que je ne parviendrais pas à rendre un résultat satisfaisant pour moi, ou pour elle. J’étais en passe de l’admettre; en attendant, cette réalisation à venir prenait la forme du déni, d’une furie exponentielle. Qu’elle me laisse travailler, qu’elle me foute la paix, qu’elle se taise. C’est ce que je lui ai dit. Il y a eu un déclic en Jacqueline, on l’aurait presque entendu, quand elle a constaté que j’avais abandonné la politesse de base, la dernière apparence de respect de l’autorité. Je n’en avais jamais véritablement eu, mais avec Jacqueline, je restais polie, amicale, parce que je l’admirais. Plus aujourd’hui. On était samedi, et elle me faisait la leçon pour que je produise plus vite, comme si j’avais été son employée. Elle a réalisé que sa journée, et peut-être sa fin d’année au complet, tournerait mal parce qu’elle avait eu confiance en moi, et parce qu’elle avait feint de me considérer comme son égale. À cause d’elle je m’étais sentie importante et unique, et elle ne pouvait plus revenir en arrière. Ça tournerait mal et moi je m’en foutais. Tu veux me retirer mon statut particulier, de véritable être humain sensible et intelligent parmi les autres élèves, ces bébés que tu méprises? Tu décides de me montrer ton mépris, alors même que tu as le plus besoin de moi? Ça va tourner mal, ça va tourner irrésistiblement mal.

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