Perer Camenzind
Hermann Hesse
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
PETER CAMENZIND
Traduit de l’allemand par Fernand Delmas
(1950)
Au commencement était le mythe. La divinité qui, dans son effort pour s’exprimer, le fit éclore dans l’âme primitive des Hindous, des Grecs et des Germains le crée aussi chaque jour à nouveau dans toute âme d’enfant.
Je ne savais pas encore les noms du lac, des montagnes et des rivières de mon pays natal, mais je voyais s’étendre sous le soleil la vaste nappe des eaux immobiles, vertes et bleuâtres, brochées de mille reflets lumineux, les montagnes abruptes dressant tout autour leur épaisse couronne avec les brèches étincelantes de neige, les minces cascades minus-cules dans les découpures de leurs sommets, et, à leur pied, les pentes baignées de lumière, les pâturages parsemés d’arbres fruitiers, de chalets et de vaches grises des Alpes. Et sur ma pauvre petite âme qui attendait, vierge encore et si-lencieuse, les esprits du lac et des montagnes gravèrent leurs exploits splendides et hardis. Les flancs rigides des monts et les falaises parlaient avec colère et respect des temps qui leur ont donné naissance et dont ils portent les cicatrices. Ils disaient les époques lointaines où, dans les gémissements et les douleurs de l’enfantement, la terre tourmentée éclatait pour faire surgir de son corps torturé les cimes et les arêtes. Dans un grondement de tonnerre des masses puissantes de rochers surgissaient, se pressaient éperdues, lançant à l’assaut de l’immensité sans limites leurs pointes qui, brisées, retombaient sur elles-mêmes, et les montagnes jumelles en-gageaient une lutte désespérée pour la conquête de l’espace, jusqu’à ce que l’une d’elles se dressât triomphante et rejetât sa sœur à l’écart en la faisant voler en éclats. Çà et là, té-moins de ces lointaines époques, des tronçons d’aiguilles fendues et mutilées, rejetés au loin dans la tourmente, sur-plombent encore les ravins et, à chaque fonte des neiges, les eaux torrentueuses entraînent au long des pentes d’énormes blocs de rochers, les brisant comme verre ou les faisant pé-nétrer profondément sous la violence de leurs coups dans la chair molle des alpages.
Toujours ils répétaient la même histoire, ces amas de rochers. Et on n’avait pas de peine à les comprendre en voyant leurs parois abruptes, aux couches de terrain tordues les unes au-dessus des autres, déviées, éclatées, toutes pleines de blessures béantes. « Nous avons enduré des choses effroyables, disaient-elles, et nous en endurons en-core. » Mais leur langage était fier, sévère, obstiné, comme celui de gens de guerre, blanchis sous le harnois, et dont on ne viendra jamais à bout.
Oui certes, des gens de guerre. Je les regardais dans leur lutte contre les eaux et la tempête, au cours des nuits d’épouvante où s’annonce le printemps, quand le foehn gronde et s’acharne autour de leurs vieilles têtes et que les torrents arrachent à leurs flancs des blocs de chair pante-lante. Dans ces nuits-là, ils se dressaient, sinistres, crampon-nés obstinément de toutes leurs racines, retenant leur souffle, serrant les dents, présentant à la tempête leurs pa-rois et leurs pics fendus par les intempéries, ramassant toutes leurs forces dans une attitude de défi. Et à chaque blessure, ils faisaient retentir le grondement lugubre de leur fureur et de leur angoisse, qui se répercutait dans tous les
– 3 – bruits lointains, brisé et rageur, en gémissements épouvan-tables.
Et je voyais les alpages et les pentes, les échancrures des rochers garnis de terre, couverts d’herbes, de fleurs, de fou-gères et de ces mousses auxquelles la vieille langue popu-laire a donné des noms si étranges, si lourds de signification. Ils vivaient dans l’innocence, ces enfants des montagnes, de génération en génération, sur les espaces qu’ils s’étaient choisis, et brillaient de leurs mille couleurs. Je les tâtais, je les observais, j’aspirais leur parfum, j’apprenais leurs noms. Les arbres me faisaient une impression plus sévère et plus profonde. Je regardais chacun d’eux mener sa vie à part, donner à sa couronne une forme personnelle, projeter son ombre qui ne ressemblait à aucune autre. Je voyais en eux des ermites et des combattants, étroitement apparentés aux montagnes, car chacun d’eux, surtout ceux qui se dressaient tout là-haut, menait sa lutte silencieuse et tenace contre le vent, les intempéries et la rocaille pour subsister et croître. Chacun avait sa charge à porter, chacun devait s’accrocher solidement au sol et recevait, dans cet effort, sa silhouette particulière, ses blessures à lui. Il y avait des pins à qui la tempête n’avait permis d’avoir des branches que d’un seul côté, d’autres dont les troncs rougeâtres s’étaient enlacés comme des serpents autour des rochers qui les surplom-baient, en sorte que l’arbre et le roc se serraient l’un à l’autre pour subsister. Ils se présentaient à moi comme des guerriers et éveillaient dans mon cœur un sentiment de crainte et de respect.
Les hommes et les femmes de chez nous leur ressem-blaient ; ils étaient durs, sous leurs traits sévères, taciturnes, les meilleurs surtout. J’appris donc à regarder les hommes comme des arbres et des rochers et, quand je me mis à me
– 4 – faire sur eux mes idées à moi, à ne les honorer pas moins et à ne pas les aimer davantage que les pins silencieux.
Nimikon, notre village, est situé sur une pente qui des-cend en triangle vers le lac, coincée entre deux avancées de montagnes. Un chemin mène vers le monastère voisin, un autre vers un village distant de quatre lieues et demie ; c’est par la voie des eaux qu’on se rend aux autres bourgs des bords du lac. Nos maisons sont bâties dans le vieux style des chalets de bois et n’ont pas d’âge bien défini ; on ne ren-contre presque jamais de constructions neuves ; dans ces vieilles masures on répare un coin après l’autre, selon les be-soins ; une année le parquet, une autre fois quelque partie du toit. Un bout de poutre ou une latte de bois qui, naguère, avaient trouvé place dans une cloison font maintenant office de chevron sur la toiture, et quand, là aussi, ils sont hors de service, mais trop bons encore pour faire du feu, on les em-ploie cette fois à réparer l’étable ou le grenier à foin ou pour remplacer la traverse d’une porte. Il en va de même des ha-bitants ; chacun joue son rôle aussi longtemps qu’il peut dans la vie en commun, pour passer ensuite peu à peu dans la catégorie des inutiles et disparaître sans qu’on en fasse grand cas. Quiconque, après avoir vécu des années loin du village, revient au pays, ne trouve rien de changé, si ce n’est qu’on a remis à neuf quelques vieux toits et que quelques toi-tures plus récentes ont pris de l’âge ; les vieillards d’alors ne sont plus là, il est vrai, mais d’autres vieillards ont pris leur place, habitent les mêmes chaumières, portent les mêmes noms, surveillent les mêmes bandes d’enfants aux cheveux foncés, et se distinguent à peine dans leurs traits et dans leurs gestes de ceux qui, pendant ce temps-là, sont descen-dus dans la tombe.
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Ce qui manquait à notre commune, c’était un apport plus fréquent de sang nouveau et de vie nouvelle venus de l’extérieur. Les habitants, fils d’une race assez robuste, sont tous étroitement apparentés entre eux et il y en a bien les trois quarts qui portent le nom de Camenzind. Il remplit les pages du registre paroissial, on le voit sur les croix du cime-tière, il s’étale en peinture à l’huile ou se lit grossièrement gravé sur les maisons ; on peut le voir aussi sur la charrette du voiturier, sur les seaux des étables et sur les barques du lac. C’est ainsi que, au-dessus de la porte de mon père, on avait peint l’inscription : « Cette maison a été bâtie par Job et Francisca Camenzind. » Il ne s’agissait pas de mon père, mais de son aïeul, mon arrière-grand-père ; et si, comme il semble, je meurs sans laisser d’enfants, je sais qu’un Camen-zind n’en viendra pas moins habiter la vieille bicoque, si, tou-tefois, elle tient jusque-là et possède encore un toit.
En dépit de cette uniformité apparente, il se trouvait néanmoins parmi nos concitoyens des bons et des méchants, des aristocrates et des humbles, des puissants et des gens de rien, et, à côté d’un bon nombre de sages, une amusante pe-tite collection d’écervelés, sans parler des crétins évidem-ment. Il y avait là comme partout une image réduite et ré-jouissante de l’univers, et comme grands et petits, malins et fous, étaient indissolublement unis par des liens de parenté et de cousinage, il arrivait assez souvent à l’orgueil endurci et à l’insouciance bornée de se rencontrer sous le même toit et de se marcher sur les pieds ; en sorte que notre vie offrait à la profondeur et au comique des choses humaines bien as-sez d’espace. Mais une sorte de dépression dissimulée ou in-consciente recouvrait constamment comme d’un voile toutes ces manifestations.
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Notre race, déjà vieillissante d’ailleurs, tenait, de sa dé-pendance à l’égard des forces de la nature et des misères d’une existence surchargée de travail, une tendance à pren-dre les choses au tragique qui n’allait pas mal, à vrai dire, à ces visages aux traits saillants et durs, mais, à part cela, res-tait sans conséquences d’aucune sorte, tout au moins sans conséquences heureuses. Aussi prenait-on plaisir aux quelques fous qui, sans manquer assurément de sérieux ou de retenue, mettaient pourtant dans la vie un peu de couleur et procuraient quelques occasions de rire et de railler. Quand l’un deux faisait parler de lui par une nouvelle farce, c’était comme un éclair de chaleur qui passait sur les figures bru-nies et ridées des gens de Nimikon, et au plaisir de la plai-santerie elle-même s’ajoutaient encore, comme un piment, la jouissance pharisaïque qu’avait chacun de sa propre supério-rité, le plaisir qu’il éprouvait en se sentant à l’abri de telles erreurs et de tels faux pas.
Parmi ceux – et ils étaient nombreux – qui se tenaient à mi-chemin entre les justes et les pécheurs et auraient bien voulu goûter les avantages des uns et des autres, se trouvait mon père. Pas une folie ne venait à maturité qui ne l’eût rempli d’une bienheureuse inquiétude ; il balançait comi-quement alors entre une admiration pleine de sympathie pour l’auteur et la conscience béate qu’il avait d’être person-nellement hors de cause.
Mon oncle Conrad faisait partie du groupe des fous, sans pour cela le céder en intelligence à mon père ou à qui que ce soit. Bien plus, c’était un esprit astucieux, sans cesse agité d’un besoin d’invention que les autres auraient dû lui envier. Mais, en fait, rien ne lui réussissait. Au lieu de se décourager et de rester dans l’inaction à ruminer ses échecs, il se lançait toujours dans de nouvelles entreprises, tout en ayant un sen-
– 7 – timent étrangement vif de ce qu’il y avait de tragi-comique dans son activité. C’était là sans doute un mérite, mais on y voulait voir seulement une originalité ridicule qui le rangeait au nombre des bouffons chargés d’amuser gratuitement la commune. Les sentiments de mon père à son égard ne ces-saient d’osciller entre l’admiration et le mépris. Tout nou-veau projet de son beau-frère lui inspirait une immense fièvre de curiosité qu’il s’efforçait en vain de dissimuler der-rière des questions et des allusions insidieuses et ironiques. Quand mon oncle se croyait sûr du succès et se mettait à faire le malin, il se laissait toujours entraîner à le suivre dans ses trouvailles géniales, et spéculait fraternellement à ses cô-tés jusqu’à ce que vînt l’inévitable échec qui faisait hausser les épaules à mon oncle tandis que mon père, dans sa colère, l’accablait de mépris et d’outrages et ne lui adressait, pen-dant des mois, ni un regard ni une parole.
Ce fut mon oncle qui fit voir pour la première fois au vil-lage ce que c’était qu’un bateau à voile ; et ce fut la barque de mon père qui en fit les frais. La voile et les cordages fu-rent soigneusement exécutés par mon oncle d’après les gra-vures d’un almanach, et ce n’est pas sa faute si notre petit canot se trouva finalement trop étroit pour faire un voilier. Les préparatifs durèrent des semaines ; mon père en devint, d’attente, d’espoir et d’inquiétude, comme du vif-argent, et tout le reste du village également ne parla de rien tant que du nouveau projet de Conrad Camenzind. Ce fut pour nous une journée mémorable, celle où, par un matin venteux de la fin de l’été, le bateau allait pour la première fois faire voile sur le lac. Mon père avait, dans son inquiétude, le pressenti-ment d’une catastrophe possible et ne voulait point s’en mê-ler. À mon grand regret, il m’avait défendu à moi aussi de prendre part à l’équipée. Seul, le fils du boulanger Fussli ac-compagnait l’inventeur de la voile. Mais le village tout entier
– 8 – se trouvait sur notre plage et dans le petit jardin pour assis-ter à ce spectacle inouï. Un bon vent d’est soufflait dans la direction du lac. Au début le mitron fut obligé de ramer, jusqu’à ce que la barque fût sous la brise, enflât sa voile et prît fièrement sa course. Émerveillés, nous la vîmes dispa-raître derrière le prochain promontoire et nous nous prépa-râmes à fêter en vainqueur à son retour notre oncle ingé-nieux, et à avoir honte de nos arrière-pensées railleuses. Mais quand, dans la nuit, la barque rentra, elle n’avait plus de voile, l’équipage était plus mort que vif et le fils du bou-langer nous dit en toussant : « Vous avez raté une fameuse distraction : il s’en est fallu de peu que vous ayez eu di-manche prochain deux repas d’enterrement. » Mon père fut obligé de clouer deux planches neuves dans le bateau et ja-mais plus, depuis lors, une voile ne s’est mirée à nouveau dans le lac. Longtemps on cria à Conrad chaque fois qu’il était pressé : « Il faut mettre les voiles, Conrad. » Mon père garda en lui-même son dépit, mais pendant de longues an-nées, chaque fois qu’il rencontrait son malheureux beau-frère, il détournait les yeux et lançait au loin un crachat en signe d’inexprimable mépris. Cela dura jusqu’à ce que Con-rad, un beau jour, vînt le trouver avec un projet de four ga-ranti contre l’incendie qui valut à l’inventeur des railleries sans fin et coûta à mon père quatre écus comptants. Malheur à qui osait lui rappeler l’histoire des quatre écus. Beaucoup plus tard, quand le ménage connut à nouveau la misère, ma mère dit un jour, sans y attacher d’importance, que ce serait une bonne affaire si cet argent criminellement gaspillé était encore là. Mon père devint cramoisi jusqu’au cou, mais il se domina et se contenta de dire : « Je voudrais l’avoir bu en un seul dimanche. »
À la fin de chaque hiver le foehn arrivait avec son sourd grondement que le montagnard des Alpes entend en trem-
– 9 – blant d’effroi et vers lequel, hors du pays natal, il aspire dans une nostalgie qui le consume.
Quand le foehn est proche, hommes et femmes, mon-tagnes, bêtes sauvages et animaux domestiques le sentent bien des heures à l’avance. Sa venue, que précèdent presque toujours des vents frais de sens contraire, est annoncée par un mugissement sourd et un souffle tiède. Le lac verdâtre devient en quelques instants noir comme de l’encre et cou-ronne tout à coup de crêtes blanches ses flots tumultueux. Et bientôt après, lui qui reposait il y a seulement quelques mi-nutes dans la paix et le silence, il vient se briser sur la rive en grondant comme une mer en furie. En même temps tous les éléments du paysage se rapprochent peureusement et se ser-rent les uns contre les autres. Sur des sommets qui, jusque-là, s’estompaient au loin on peut maintenant compter les ro-chers, et des villages qui, auparavant, n’apparaissaient que comme des taches brunes dans le lointain, on distingue maintenant les toits, les pignons et les fenêtres. Monts, prai-ries et maisons, tout se rassemble comme un troupeau crain-tif. Et alors s’élève un grondement furieux, le sol se met à trembler ; sous les coups de fouet les vagues montent haut dans les airs comme de la fumée, et, sans interruption, sur-tout la nuit, on entend la lutte désespérée de la tempête contre les monts. Peu de temps après, on ne parle plus dans les villages que de torrents débordés, de maisons démolies, de barques brisées et des pères et des frères qui ne sont pas revenus.
Dans mon enfance, je redoutais le foehn et le haïssais même. Mais quand j’entrai dans cette crise de sauvagerie que traversent tous les garçons, je me mis à l’aimer dans son éternelle jeunesse, dans son insolence batailleuse, ce révolté, messager du printemps. C’était un magnifique spectacle
– 10 – lorsque, plein de vie, d’exubérance et d’espoir, il engageait sa lutte sauvage, soufflant en trombe, riant et gémissant, quand il menait en hurlant sa chasse à travers les gorges, dé-vorant la neige des monts et pliant de sa rude main les pins tenaces pour leur arracher des soupirs. Par la suite mon amour devint plus fort et je saluai dans le foehn la douceur, la beauté, la richesse débordante du Midi d’où ne cessent de jaillir des flots d’air, de chaleur, de beauté qui vont se briser sur les montagnes et s’abattre enfin, épuisés, dans les plaines glacées du Nord. Rien de plus étrange et de plus délicieux que cette fièvre dont les hommes de la montagne et particu-lièrement les femmes sont atteints pendant la période du foehn ; elle ravit le sommeil, excite tous les sens sous sa ca-resse. C’est le Midi, ardent et tumultueux, qui se précipite sans relâche sur le cœur du Nord plus pauvre dans sa ru-desse, et qui annonce aux villages alpestres, encore blottis dans les neiges, que maintenant, au bord des lacs empour-prés, tout proches de l’Italie, les primevères, les narcisses, les branches d’amandier sont déjà en fleur.
Ensuite, quand le foehn a épuisé son souffle, quand les dernières avalanches boueuses ont achevé leur course, c’est alors que vient le plus beau. Alors, de tous côtés, se dressent au flanc des monts les prairies jaunâtres couvertes de fleurs ; tout là-haut les sommets neigeux et les glaciers apparaissent dans leur pureté paradisiaque, et le lac, devenu bleu et chaud, reflète le soleil et le défilé des nuages.
Tout cela est déjà de nature à remplir une enfance et, au besoin, une vie. Car tout cela parle dans sa pureté et sa force la langue de Dieu comme jamais elle ne s’exprima sur les lèvres d’un homme. Qui l’a entendue ainsi dans son enfance continue de l’entendre toute sa vie, douce et forte et terrible, et ne saurait échapper à son emprise. Celui qui a grandi dans
– 11 – la montagne, il peut bien pendant des années étudier la phi-losophie ou l’histoire naturelle et faire table rase des vieilles croyances : quand il sent à nouveau le foehn ou entend une avalanche dévaler à travers les bois, son cœur tremble dans sa poitrine et il songe à Dieu et à la mort.
L’enclos d’un minuscule jardin touchait à la maison de mon père. Il y poussait une salade amère, des raves et des choux ; ma mère y avait bêché pour ses fleurs une pauvre plate-bande, si étroite qu’elle était touchante et dans laquelle deux rosiers de Bengale, une touffe de dahlias et une poignée de résédas s’étiolaient misérablement sans espoir de revivre. Une place encore plus petite, couverte de gravier, allait jusqu’au lac et faisait suite au jardin. Il y avait là deux ton-neaux en mauvais état, quelques planches, des poteaux, et, plus bas, dans l’eau, était amarré notre canot qu’en ce temps-là on réparait et goudronnait encore tous les deux ou trois ans. Les journées où l’on faisait ce travail se sont soli-dement fixées dans ma mémoire. C’était par de chauds après-midi à l’approche de l’été ; les papillons jaune soufre voletaient dans le soleil, pas une ride sur le lac, les sommets, bleus et calmes, rayonnaient d’un doux éclat, enveloppés d’une légère vapeur, et sur la petite plage de gravier régnait une forte odeur de poix et de peinture à l’huile. Et ensuite, tout au long de l’été, le canot sentait bon le goudron. Chaque fois que, bien des années après, quelque part, au bord de la mer, ce parfum caractéristique, fait de la senteur de l’eau et de la vapeur du goudron, m’est entré dans le nez, notre pe-tite plage au bord du lac a surgi devant mes yeux, et mon père m’est apparu en bras de chemise, manœuvrant son pin-ceau, avec les petits nuages bleuâtres de sa pipe qui mon-taient dans l’air calme de l’été et les papillons jaunes comme des éclairs dans leurs vols incertains et apeurés. Ces jours-là mon père se montrait d’une humeur exceptionnellement bril-
– 12 – lante ; il sifflait des roulades, ce qu’il savait faire merveilleu-sement, et pouvait même aller jusqu’à lancer une tyrolienne, mais une seule et rien qu’à mi-voix. Ma mère préparait alors quelque chose de bon pour le dîner et, maintenant, je pense qu’elle le faisait dans l’espoir inexprimé que Camenzind n’irait pas à l’auberge ce soir-là. Mais il y allait tout de même.
Je ne puis pas dire que mes parents aient particulière-ment favorisé ou contrarié le développement de ma jeune âme. Ma mère avait toujours du travail plein les bras, et il n’y avait certes rien au monde dont mon père se fût moins soucié que des problèmes de l’éducation. Il avait assez à faire à tenir tant bien que mal ses quelques arbres fruitiers en bon état, à cultiver le petit champ de pommes de terre et à veiller au foin. Mais toutes les deux ou trois semaines envi-ron il me prenait par la main, le soir, avant de sortir, et dis-paraissait en silence avec moi dans le grenier à foin au-dessus de l’étable. Là s’accomplissait alors un rite étrange de châtiment et d’expiation : je recevais une volée de coups sans que mon père ou moi sussions au juste pourquoi. C’était un sacrifice silencieux sur l’autel de la Némésis, et il était ac-compli sans reproches de sa part, sans cris de mon côté, comme un tribut que l’on devait à des puissances obscures. Toujours quand, par la suite, j’entendis parler du destin aveugle, ces scènes mystérieuses me revinrent en mémoire et me parurent fournir une image tout à fait plastique de ce concept. Sans le savoir mon brave homme de père suivait en cela la pédagogie simpliste que nous applique d’ordinaire la vie elle-même, qui nous envoie de temps en temps du ciel serein un orage, en nous laissant le soin de réfléchir aux mé-faits par lesquels nous pouvons bien avoir provoqué les puis-sances supérieures. Malheureusement c’était là une réflexion à laquelle je ne me livrais jamais ou fort rarement.
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J’acceptais plutôt ce châtiment distribué par mensualités sans faire l’examen de conscience qui eût été souhaitable, soit avec résignation, soit dans un esprit de bravade, et je me réjouissais toujours ces soirs-là d’avoir encore une fois payé ma dette et de voir devant moi quelques semaines exemptes de punitions. Je résistai avec plus de personnalité aux tenta-tives de mon père pour me mettre au travail. La nature in-compréhensible et prodigue avait réuni en moi deux dons contradictoires : une force physique exceptionnelle et une horreur de l’effort qui n’était malheureusement pas moindre. Mon père se donnait toutes les peines du monde pour faire de moi un fils et un collaborateur utilisable, mais, moi, j’esquivais au moyen de toutes sortes de chicanes les travaux qui m’étaient imposés et, quand je fus devenu collégien, il n’était pas de héros de l’antiquité pour qui j’eusse autant de sympathie que pour Hercule, contraint à tous ses fameux et pénibles travaux. Pour l’instant, je ne savais rien de plus beau que de flâner sur les rochers et les prairies ou au bord de l’eau.
Les montagnes et le lac, la tempête et le soleil étaient pour moi des amis, me racontaient des histoires, faisaient mon éducation, et me furent pendant longtemps plus chers et plus familiers que n’importe qui parmi les humains, que n’importe quelle destinée humaine. Mais c’est encore aux nuages qu’allait ma prédilection ; je les préférais au lac étin-celant, aux pins mélancoliques et aux rochers ensoleillés.
Qu’on me montre dans le vaste monde un homme qui connaisse mieux les nuages et qui les aime mieux que moi ! Ou bien qu’on me montre dans la nature quelque chose qui soit plus beau que les nuages ! Ils sont un jouet, une consola-tion pour nos yeux, ils sont une bénédiction, un présent de Dieu, ils sont sa colère et sa puissance dévastatrice. Ils sont
– 14 – tendres, doux et paisibles comme les âmes des nouveau-nés ; ils sont beaux, riches et généreux comme de bons anges ; ils sont sombres, inéluctables et sans pitié comme les messa-gers de la mort. Ils planent en minces traînées d’argent, ils voguent en souriant, blancs avec une bordure d’or, ils s’arrêtent et se reposent, jaunes, rouges et bleuâtres. Ils se faufilent, sinistres et lents comme des meurtriers, ils filent en trombe et piquent vers le sol comme des cavaliers en furie, ils restent suspendus, tristes et rêveurs, dans la pâle lumière des hauteurs, comme de mélancoliques solitaires. Ils ont la forme d’îles bienheureuses et d’anges apportant des bénédic-tions ; ils ressemblent à des mains menaçantes, à des voiles qui flottent, à des grues émigrantes. Ils planent entre le ciel de Dieu et la pauvre terre comme de beaux symboles de toutes les aspirations humaines, participant de l’un et de l’autre – rêves de la terre dans lesquels elle serre contre le ciel immaculé son âme souillée, éternel symbole de tout cheminement, de toute quête, de tout désir, de toute nostal-gie. Et comme ils sont suspendus entre ciel et terre, incer-tains, chargés de désir ou de violence, les âmes des humains sont suspendues, incertaines, chargées de désir ou de vio-lence, entre le temps et l’éternité.
Oh ! les nuages ! les beaux nuages qui planent sans trêve ! Je n’étais qu’un enfant ingénu et je les aimais, je les contemplais sans savoir que je devais, moi aussi, m’en aller à travers la vie comme un nuage – de-ci de-là, partout étran-ger, planant entre le temps et l’éternité. Depuis mon enfance ils sont pour moi de chers amis et des frères. Je ne saurais traverser la rue sans que nous échangions des signes d’amitié, sans que nous nous adressions un salut et restions un moment à nous regarder les yeux dans les yeux. Je n’ai pas oublié non plus ce que j’ai appris d’eux alors, leurs formes, leurs couleurs, leurs trajets, leurs jeux, leurs rondes,
– 15 – leurs danses, et leurs repos et leurs étranges histoires ter-restres et célestes tout ensemble.
Celle de la princesse des neiges entre autres. Elle se passe dans la montagne moyenne, à l’approche de l’hiver, par un vent bas et chaud. La princesse des neiges, descen-dant des hauteurs, apparaît avec une petite suite et cherche dans les larges vallons de la montagne ou sur un vaste som-met un endroit où elle puisse reposer. Jalouse, la bise perfide la voit s’étendre sans défiance ; elle fait mille détours, en ca-chette, elle gravit la montagne, la léchant dans l’ardeur de son désir vorace, et tombe soudain sur elle dans une rage fu-rieuse. Elle lance à la belle princesse des lambeaux de nuages noirs, la raille, lui cherche noise et voudrait la chas-ser. Un moment la princesse s’inquiète, attend, laisse faire ; parfois, en branlant la tête, elle remonte, doucement rail-leuse, vers les hauteurs. Mais parfois aussi elle rassemble soudain autour d’elle ses compagnes apeurées, découvre son visage, rayonnant de princesse, et froidement, d’un geste de la main, repousse le kobold. Il hésite, gémit et s’enfuit. Silen-cieuse, elle s’étend, enveloppe les lieux où elle siège, bien loin alentour, de brume blafarde, et quand la brume s’est dis-sipée, les vallées et les cimes sont là, étincelantes de clarté, couvertes d’une neige fraîche, pure et molle.
Il y avait dans cette histoire quelque chose de noble, où s’exprimait l’âme, où triomphait la beauté, qui ravissait mon petit cœur et l’agitait comme un délicieux secret.
Bientôt vint le temps où je pus m’approcher des nuages, me glisser entre eux, les contempler d’en haut. J’avais dix ans lorsque j’escaladai le premier sommet, le Sennalpstock, au pied duquel se trouve notre hameau de Nimikon. Je fis alors connaissance avec les épouvantes et avec les beautés
– 16 – de la montagne. Des ravins profonds et abrupts, pleins de glace et de neige fondue, des glaciers d’un vert vitreux, d’affreuses moraines et, au-dessus de tout cela, bien haut, ronde comme une cloche, la voûte céleste. Quand on a vécu dix ans durant serré entre la montagne et le lac, étroitement entouré de tous côtés de hauteurs toutes proches, on n’oublie pas le jour où, pour la première fois, on a eu au-dessus de soi un grand et vaste ciel et devant soi un horizon sans limites. Déjà au cours de l’ascension j’étais surpris de trouver si immensément grands les rocs et les falaises que je connaissais si bien d’en bas. Et alors, tout possédé de la splendeur de cet instant, je vis, avec une angoisse bienheu-reuse, l’espace immense se précipiter en moi. Le monde était donc si fabuleusement grand ! Tout notre village s’étendait perdu dans les profondeurs et n’était plus qu’une petite tache claire. Des sommets que, vus de la vallée, on croyait tout proches les uns des autres étaient là, distants entre eux de plusieurs heures.
Je commençai à éprouver l’obscur sentiment que j’avais bien eu jusqu’ici un pauvre aperçu, mais pas encore une vi-sion substantielle du monde et que là-bas, peut-être, des hauteurs se dressaient, des vallées se creusaient, des événe-ments s’accomplissaient dont nous n’avions pas la moindre idée dans notre trou perdu parmi les montagnes. Mais en même temps quelque chose en moi vibrait, comme l’aiguille de la boussole, qui, sans que j’en eusse conscience, se tour-nait irrésistiblement vers ces lointains où je soupçonnais tant de grandes choses. Alors seulement je compris tout à fait la beauté et la mélancolie des nuages en voyant dans quelle immensité sans fin ils s’en allaient.
Les deux adultes qui m’accompagnaient louèrent mes qualités de grimpeur, se reposèrent un peu sur la cime glacée
– 17 – et rirent de ma joie délirante. Mais moi, quand j’en eus fini avec ma première et immense surprise, je me mis à hurler de joie et d’émotion dans l’air limpide, comme un taureau. Ce fut mon premier chant inarticulé à la beauté. J’attendais un écho de tonnerre, mais mon cri, pauvre cri d’oiseau, se perdit dans la paix des hauts lieux. Alors, tout honteux, je gardai le silence.
Cette journée avait pour ainsi dire brisé la glace de ma vie, car, ensuite, de grands événements se succédèrent. D’abord on m’emmena souvent dans des ascensions, même dans des ascensions difficiles, et je m’initiai, avec une félicité mêlée d’une étrange angoisse, aux grands secrets de la haute montagne. Après quoi je fus nommé pâtre et gardai les chèvres. Sur l’une des pentes où j’emmenais d’ordinaire mes bêtes, il y avait un coin abrité du vent, tout couvert de gen-tianes bleuâtres et de saxifrages rouge vif : c’était le lieu qui me plaisait le plus au monde. De là, on ne voyait pas le vil-lage et on ne découvrait également, par-dessus les rochers, qu’une étroite bande brillante du lac ; par contre les fleurs resplendissaient de couleurs fraîches et riantes, le ciel bleu s’étendait comme une tente au-dessus des aiguilles nei-geuses, et le bruit ininterrompu de la cascade assez proche se mêlait au son discret des clarines de mes chèvres. Je res-tais couché là au soleil, suivant avec étonnement les nuages blancs et chantant à mi-voix pour moi seul, à la tyrolienne, jusqu’à ce que les chèvres, s’apercevant de ma paresse, vou-lussent se permettre toutes sortes de tours et de distractions interdits. Dès les premières semaines il se fit un vilain accroc dans ma béatitude phéacienne quand je tombai dans une crevasse, avec une chèvre qui s’était échappée. La chèvre était morte, mon crâne me faisait mal et, par-dessus le mar-ché, je fus affreusement rossé. Je m’enfuis de la maison et j’y fus ramené au milieu des adjurations et des lamentations.
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Ces aventures auraient aisément pu être les premières et les dernières. Ce petit livre n’aurait pas alors été écrit et bien des efforts, bien des folies n’auraient pas eu lieu. J’aurais vraisemblablement épousé quelqu’une de mes cousines, ou bien je serais peut-être resté gelé quelque part dans l’eau d’un glacier. Ce ne serait pas un malheur. Mais tout se dé-roula autrement, et ce n’est pas à moi à comparer ce qui s’est passé avec ce qui n’a pas eu lieu.
De temps en temps mon père faisait de petits travaux dans le monastère de Welsdorf. Une fois il se trouva malade et me chargea d’aller l’excuser. Mais, moi, je ne le fis point : j’empruntai au voisin une plume et du papier et j’écrivis aux frères du couvent une lettre maniérée, que je donnai à la femme du messager, tandis que je prenais sur moi de m’en aller dans la montagne.
La semaine suivante, comme je rentrais un jour à la mai-son, voici qu’un Père y attendait celui qui avait écrit la jolie lettre. Je me sentis inquiet, mais il me fit des compliments et chercha à persuader mon père de me laisser étudier sous sa direction. Justement, en ces temps-là, l’oncle Conrad était de nouveau en faveur et fut consulté. Naturellement il prit tout de suite feu et flamme à l’idée que j’allais m’instruire, deve-nir un étudiant, puis un savant et un monsieur. Mon père se laissa convaincre et mon avenir fit ainsi partie des dangereux projets de mon oncle, tout comme le four garanti contre l’incendie, le bateau à voile et mille fantaisies du même genre.
On se mit tout de suite à étudier et à étudier particuliè-rement le latin, l’histoire sainte, la botanique et la géogra-phie. Cela m’amusait beaucoup et il ne me vint pas à l’esprit que toute cette marchandise welche pourrait me coûter ma
– 19 – petite patrie et mes plus belles années. Ce n’est pas non plus le latin tout seul qui est responsable de ces catastrophes. Mon père aurait fait de moi un paysan, même si j’avais pu réciter par cœur le De Viris en commençant par la première ou par la dernière ligne. Mais, en sage qu’il était, il avait pé-nétré à fond mon naturel dont une insurmontable paresse constituait le centre de gravité et le vice capital. J’échappais au travail chaque fois qu’il y avait moyen pour courir à la montagne ou au lac ou pour aller m’allonger sur la pente, ca-ché dans un coin écarté, à lire, à rêver et à paresser. C’est cette considération qui, à la fin, le décida à me lâcher.
Et voici l’occasion de dire rapidement un mot de mes parents. Ma mère avait jadis été belle, mais de cette beauté, il ne restait plus que sa taille robuste et droite et la grâce de ses yeux noirs. Elle était grande, très vigoureuse, laborieuse et silencieuse. Bien qu’elle fût largement aussi intelligente que mon père et lui fût supérieure par sa force physique, ce n’était pas elle pourtant qui menait le ménage, elle en laissait la direction à son mari. Il était, lui, de taille moyenne, avait des membres minces, presque fins, et une tête où apparais-saient la ténacité et l’astuce, avec un visage coloré plein de petites rides sans cesse en mouvement ; au front, un pli court, perpendiculaire, s’assombrissait chaque fois qu’il fron-çait le sourcil et lui donnait un air grincheux et dolent. On aurait dit alors qu’il cherchait à se rappeler quelque chose de très important et désespérait lui-même d’y jamais parvenir. On aurait pu en le voyant avoir l’impression d’une certaine mélancolie, mais personne n’y faisait attention, car les gens de notre pays sont presque tous affectés d’une constante et légère tristesse qui s’explique par les longs hivers, les dan-gers, la peine qu’ils ont à vivoter, l’isolement du monde.
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Mes parents m’ont transmis l’un et l’autre des traits im-portants de mon caractère. Ma mère, une certaine sagesse pratique, un certain abandon à la volonté de Dieu, un naturel calme et peu communicatif ; mon père, l’horreur des déci-sions fermes, l’inaptitude à me servir de l’argent et l’art de boire beaucoup et en connaisseur. Mais cette dernière facul-té ne se manifestait pas encore en moi en cet âge tendre. Physiquement je tiens de mon père mes yeux et ma bouche ; de ma mère, une stature et une démarche lourdes et endu-rantes avec une force musculaire infatigable. De mon père et, du reste, de toute notre race, j’ai bien reçu une intelligence pleine de ruse paysanne, mais aussi un tempérament morose et une tendance à une insondable mélancolie. Puisque ma destinée était de faire mon chemin longtemps hors du pays natal, parmi des étrangers, il eût mieux valu que j’apportasse dans l’existence un peu de souplesse et quelque joyeuse lé-gèreté.
Muni de ce bagage et d’un vêtement neuf, je m’engageai sur le chemin de la vie. Les dons reçus de mes parents ont fait leurs preuves, car depuis lors j’ai volé dans le monde de mes propres ailes. Toutefois, il devait me manquer quelque chose que ni la science ni le commerce du monde ne m’ont apporté. Car je suis capable aujourd’hui encore, aussi bien que par le passé, d’escalader une montagne, de marcher ou de ramer pendant dix heures, et, en cas de besoin, de tuer un homme de ma main ; mais pour ce qui est de l’art de vivre, il me manque encore aujourd’hui tout ce qui me manquait alors. Ma familiarité précoce et exclusive avec la terre, ses plantes et ses animaux n’a guère laissé se développer en moi de qualités sociales, et maintenant encore mes songes four-nissent une étrange preuve de mon regrettable penchant à une vie tout animale. Il m’arrive en effet souvent de rêver que je suis couché au bord de la mer sous la figure d’un ani-
– 21 – mal, le plus souvent d’un phoque, et j’éprouve un si profond bien-être qu’en prenant conscience au réveil de recouvrer ma dignité d’homme je ne ressens pas la moindre joie, pas le moindre orgueil, mais simplement du regret.
Je fus élevé, selon la tradition, dans un collège avec une bourse d’études et d’entretien et destiné à la philologie. Per-sonne n’a jamais su pourquoi. Il n’y a pas de discipline plus inutile et plus ennuyeuse ; il n’en était pas vers laquelle je me sente moins attiré.
Les années d’école s’écoulèrent vite. Il y eut, entre les rixes et les classes, des heures pleines de nostalgie, des heures pleines d’audacieux rêves d’avenir, des heures pleines de respectueuse vénération pour la science. Parfois aussi ma paresse naturelle se faisait jour, m’attirait toutes sortes d’ennuis et de punitions, et puis faisait place à quelque nou-vel enthousiasme.
« Peter Camenzind, disait mon professeur de grec, tu es un mauvais coucheur et un original, et tu feras si bien qu’un jour tu briseras contre les murs ta mauvaise tête. » Je regar-dais le gros bonhomme à lunettes, j’écoutais ses boniments et je le trouvais grotesque.
« Peter Camenzind, disait le professeur de mathéma-tiques, tu pousses la paresse jusqu’au génie, et je regrette qu’il n’y ait pas de note inférieure à 0. Ton devoir d’aujourd’hui vaut moins deux et demi. » Je le regardais, je le plaignais, car il louchait, et je le trouvais fort ennuyeux.
« Peter Camenzind, dit un jour le professeur d’histoire, tu n’es pas un bon élève, mais tu seras tout de même un jour un bon historien. Tu es paresseux, mais tu sais distinguer les grandes choses des petites. »
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Cela non plus n’avait pas pour moi une extrême impor-tance. Pourtant j’avais du respect pour les professeurs ; je croyais qu’ils étaient en possession de la science, et j’éprouvais pour la science une obscure et profonde vénéra-tion. Et bien que tous mes maîtres fussent d’accord sur ma paresse, je n’en faisais pas moins des progrès et me classais au-dessus de la moyenne. Que l’école et le savoir scolaire fussent quelque chose d’insuffisant, je m’en apercevais bien, mais je m’en remettais à l’avenir. Derrière ces exercices pré-paratoires et ces chinoiseries de pédants j’imaginais une pure vie spirituelle, une science indiscutable et sûre de la vé-rité. C’est là que j’apprendrais le sens de l’obscure énigme de l’histoire, des conflits des peuples, et de l’angoissante ques-tion qui se pose dans l’âme de chaque individu.
En moi se manifesta encore un autre besoin plus fort et plus vif. J’aurais voulu avoir un ami.
Il y avait là un garçon sérieux, aux cheveux bruns, de deux ans plus âgé que moi : Gaspard Hauri. Sa démarche et son attitude étaient sûres et tranquilles, il portait la tête d’un air assuré et grave, comme un homme, et parlait peu avec ses camarades. Pendant des mois je levai les yeux sur lui avec une extrême vénération, je le suivais dans la rue avec un immense espoir d’être remarqué de lui. J’étais jaloux de tous les bourgeois qu’il saluait et de toutes les maisons où je le voyais entrer et d’où je le voyais sortir. Mais j’étais de deux classes en retard sur lui et il se sentait vraisemblable-ment déjà en avance sur la sienne. Jamais nous n’avons échangé un mot. À sa place, ce fut un petit garçon maladif qui se lia avec moi sans que j’y fusse pour rien. Il était plus jeune que moi, timide et mal doué, mais il avait de beaux yeux, des traits fins et douloureux. Malingre et un peu dif-forme, il était en butte dans sa classe à bien des brimades et
– 23 – chercha en moi un protecteur qui eût de la force et du pres-tige. Il ne tarda pas à se trouver si malade qu’il dut renoncer à fréquenter l’école. Il ne me manqua pas ; j’eus vite fait de l’oublier.
Il y avait dans notre classe un blondin plein d’entrain. Il avait mille tours dans son sac, musicien, mime et bouffon. Je gagnai non sans peine son amitié. Bien que du même âge que moi, ce petit luron prit toujours à mon égard des airs quelque peu protecteurs. Du moins avais-je maintenant un ami. J’allais le voir dans sa chambrette, je lisais avec lui quelques livres, lui faisais ses devoirs de grec et me faisais en échange aider en calcul. Nous allions aussi quelquefois nous promener ensemble et nous devions avoir l’air, l’un à côté de l’autre, de l’ours et de la belette. Il avait toujours la parole, ce joyeux compère, spirituel, jamais embarrassé ; et moi, je riais, et j’étais heureux d’avoir un ami si bon vivant.
Mais un après-midi j’arrivai à l’improviste comme le pe-tit charlatan était en train de donner, dans le couloir de l’école, devant quelques camarades, une de ses représenta-tions comiques si appréciées. Il venait de singer un profes-seur et je l’entendis ensuite qui criait : « Devinez qui c’est ! » Il se mit à lire à haute voix quelques vers d’Homère ; et, ce faisant, il m’imitait très exactement : mon attitude embarras-sée, mon débit anxieux, ma prononciation rauque de monta-gnard et aussi mes tics continuellement déclenchés par l’attention, mes clignements d’yeux, mon œil gauche que je fermais. C’était tout à fait comique et l’imitation était aussi spirituelle et sans cœur qu’il se pouvait.
Quand il eut fermé le livre et récolté les applaudisse-ments auxquels il avait droit, je m’approchai de lui par-derrière, et je me vengeai. Je ne trouvai pas un mot, mais
– 24 – j’exprimai vigoureusement mon indignation, ma honte et ma fureur dans une gifle unique, gigantesque. Tout de suite après commença la leçon, et l’attention du professeur fut at-tirée par les pleurnicheries et la joue enflée et rouge de mon ancien ami qui, par-dessus le marché, était son chouchou.
« Qui t’a mis en cet état ?
— Camenzind.
— Camenzind, viens ici ! Est-ce vrai ?
— Bien sûr.
— Pourquoi l’as-tu frappé ? »
Pas de réponse.
« N’avais-tu aucun motif ?
— Non. »
Je fus donc sévèrement puni et je savourai stoïquement les délices du martyr qui se sait innocent. Mais, comme je n’étais ni un stoïcien ni un saint, mais un gamin, une fois ma peine accomplie, je tirai la langue à mon ennemi de toute sa longueur. Le maître se précipita sur moi indigné :
« N’as-tu pas honte ? Qu’est-ce que cela signifie ?
— Cela signifie que l’autre là-bas est un sale type et que je le méprise. Et un lâche encore, par-dessus le marché ! »
Ainsi prit fin ma liaison avec ce pitre. Il n’eut pas de successeur, et il me fallut rester sevré de toute amitié pen-dant ces années d’adolescence. Mais bien que ma conception de la vie et de l’homme se soit, depuis lors, modifiée plus d’une fois, je ne me souviens jamais de cette gifle sans une
– 25 – profonde satisfaction. Je veux croire que le blondin ne l’a pas oubliée lui non plus.
À l’âge de dix-sept ans, je m’amourachai de la fille d’un avocat. Elle était belle, et je suis fier de n’avoir été épris tout au long de ma vie que de très belles femmes. Ce que j’ai souffert d’elle et de quelques autres, je le raconterai une autre fois. Elle s’appelait Rose Girtanner et elle mérite bien, aujourd’hui encore, d’être aimée par des hommes d’une va-leur autre que moi.
En ce temps-là, les forces inemployées de ma jeunesse vibraient dans tous mes membres. J’engageais avec mes ca-marades des batailles folles. Je me sentais fier d’être le meil-leur lutteur, le meilleur joueur de balle, le meilleur coureur et le meilleur rameur, et cela n’excluait nullement une cons-tante mélancolie. À peine si mon histoire d’amour y était pour quelque chose. C’était tout simplement la douce mélan-colie de l’avant-printemps qui me possédait plus violemment que les autres, en sorte que je me complaisais aux idées noires, à la pensée de la mort, et au pessimisme. Naturelle-ment il se trouva aussi un camarade qui me passa le Livre des Chants de Heine dans une édition bon marché. À vrai dire ce ne fut plus une lecture ; je mis tout mon cœur débordant dans les vers vides, je participai à cette souffrance, ma créa-tion poétique se mêlant à celle de l’artiste, je m’abandonnai à une exaltation lyrique qui m’allait comme une chemisette à un cochon de lait. Jusque-là je n’avais pas eu la moindre idée de ce que c’était que les « belles-lettres ». Ensuite vinrent Lenau, puis Schiller, et Goethe, et Shakespeare, et voilà sou-dain la littérature, ce pâle fantôme, devenue pour moi une grande divinité.
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Je sentais avec un doux frisson souffler vers moi de ces livres l’air frais et savoureux d’une vie qui n’avait jamais existé sur la terre, qui pourtant était réelle et voulait mainte-nant rouler ses vagues et suivre ses destinées dans mon cœur tout ému. Dans le coin aux livres de ma mansarde où ne pénétraient que le battement des heures sonnées au clo-cher voisin et le claquement du bec des cigognes nichant tout à côté, les personnages créés par Goethe et par Shakes-peare se mirent à fréquenter. Je pris conscience de ce qu’il y a de divin et de ce qu’il y a de ridicule dans toute existence humaine : l’énigme de nos cœurs déchirés et révoltés, la pro-fondeur de l’histoire universelle et l’immense miracle de la pensée qui transfigure notre courte existence et qui, par l’effet de la connaissance, élève notre petite destinée dans la sphère de la nécessité et de l’éternel. Quand je passais ma tête par l’étroite fenêtre, je voyais le soleil luire sur les toits et les ruelles étroites, j’entendais avec surprise les petits bruits du travail et de la vie de tous les jours monter confu-sément, et je me sentais – grenier hanté de sublimes esprits – comme dans l’atmosphère d’un beau conte étrange. Et peu à peu, à mesure que je lisais, à mesure que la vue des toits, des ruelles et de la vie quotidienne où plongeait mon regard de-venait pour moi plus surprenante et plus étrangère, il arrivait de plus en plus souvent que s’élevait en moi, timide et an-goissant, le sentiment que, moi aussi, j’étais peut-être un voyant et que le monde qui se déployait devant moi m’attendait pour que je ramasse une partie de ses trésors, pour que j’en écarte le voile de l’accidentel et de la vulgarité, pour que j’arrache à la destruction et fixe pour l’éternité par ma puissance poétique les images ainsi dévoilées.
Je me mis, avec quelque honte, à faire des vers ; peu à peu, un certain nombre de cahiers se remplirent de poèmes, d’esquisses et de petits récits. Ils ont disparu et n’avaient
– 27 – vraisemblablement guère de valeur, mais ils provoquèrent en moi bien des battements de cœur, bien des délices secrètes. La critique et le contrôle personnel ne firent suite que lente-ment à ces essais, et c’est seulement au cours de la dernière année de collège que se produisit la première et inévitable grande déception. J’avais déjà commencé à liquider mes poèmes de débutant et à considérer toute mon activité litté-raire avec défiance quand quelques volumes de Gottfried Keller me tombèrent sous la main. Je les lus aussitôt deux fois et trois fois de suite. Je vis alors, dans une soudaine ré-vélation, combien mes rêveries étaient loin de la maturité et de l’art authentique, âpre et vrai ; je brûlai mes poésies et mes nouvelles, après quoi je n’eus plus du monde qu’une vi-sion réaliste et pessimiste : celle du malheureux qui se sent mal aux cheveux.
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Et pour ce qui est de l’amour, toute ma vie j’y suis resté un gamin. Chez moi, l’amour pour une femme a toujours été une adoration purificatrice, une flamme jaillie du trouble de mon cœur et qui monte toute droite ; des mains en prière tendues vers des cieux d’azur. Par héritage maternel aussi bien que par un obscur sentiment personnel, j’honorais les femmes, toutes tant qu’elles étaient, comme des êtres étran-gers, beaux et énigmatiques qui nous dépassent par la beauté innée et l’unité de leur nature et qui doivent nous être sacrés, parce que, comme les étoiles et les cimes bleues des monts, elles sont loin de nous et nous paraissent plus près de Dieu. Comme les rigueurs de la vie ne se sont pas fait faute de mettre là-dedans leur grain de poivre, l’amour des femmes a apporté dans mon existence autant d’amertume que de dou-ceur. Les femmes sont bien restées sur leur haut piédestal, mais, en ce qui me concerne, le rôle du prêtre en solennelle adoration s’est trop aisément transformé en celui – douloureusement comique – du fou bafoué.
Je rencontrais presque chaque jour Rose Girtanner en al-lant déjeuner. C’était une jeune fille de dix-sept ans, à la taille souple et bien prise. Le visage mince, brun et frais ma-nifestait la beauté sereine, reflet d’une vie intérieure, qui donnait encore à sa mère à cette époque la même distinction
– 29 – qu’elle avait donnée auparavant à sa grand-mère et à son ar-rière-grand-mère. De cette vieille famille, appartenant à la haute société et comblée de bénédictions, était issue, de gé-nération en génération, toute une grande et gracieuse lignée de femmes, toutes discrètes et distinguées, toutes fraîches, nobles et d’une parfaite beauté. Nous avons le portrait d’une jeune fille de la maison des Fugger, peint au e XVI siècle par un maître inconnu ; une des plus délicieuses images que mes yeux aient vues. Les femmes de la race des Girtanner avaient ce type-là et Rose aussi lui ressemblait.
Tout cela, bien sûr, je ne le savais pas alors. Je la regar-dais seulement qui s’avançait dans sa dignité calme et se-reine et je percevais la noblesse de ses manières toutes simples. Alors, le soir, dans la demi-obscurité, je restais plongé dans mes pensées jusqu’à ce que je parvienne à évo-quer clairement sa figure et sa présence, et un frisson doux et mystérieux passait sur mon âme enfantine. Mais ces ins-tants de bonheur ne tardèrent pas à perdre leur pureté et à me faire endurer d’amères souffrances. J’eus soudain le sen-timent qu’elle m’était tout à fait étrangère, ne me connaissait pas, ne s’informait nullement de moi, et que cette belle figure de mon rêve était un vol commis au préjudice de cet être su-périeur. Et c’est justement quand je sentais cela de la façon la plus vive et la plus douloureuse que je voyais, pendant quelques instants, son image vivant et respirant véritable-ment devant mes yeux, et qu’un flux sombre et chaud passait sur mon cœur, provoquant jusque dans les pulsations les plus lointaines de mon sang une étrange douleur.
Le jour, il arrivait qu’en pleine classe ou au beau milieu d’une rixe violente, cette vague passât sur moi. Alors je fer-mais les yeux, laissais tomber mes mains et me sentais glis-ser dans un abîme tiède jusqu’à ce que l’appel du professeur
– 30 – ou le coup de poing d’un camarade me réveillât. Je me reti-rais, je me sauvais dans la nature et jetais sur les choses, au milieu de bizarres rêveries, des regards étonnés. J’avais sou-dain la révélation de la beauté et de la couleur du monde, de cette lumière et de ce souffle qui coulaient à travers les choses, du fleuve vert clair, des toits rouges et des mon-tagnes bleues. Mais cette beauté qui m’entourait ne me dis-trayait pas, j’en jouissais seulement dans la paix et la tris-tesse. Plus tout était beau, plus tout me semblait étranger ; je n’y avais aucune part et je me tenais comme en dehors. Et mes mornes pensées retrouvaient, par-delà, leur chemin vers Rose : si je venais à mourir en cette heure, elle n’en saurait rien, ne s’en informerait pas, n’en serait pas affligée.
Pourtant je n’éprouvais pas le désir d’attirer son atten-tion. J’aurais voulu faire pour elle quelque chose d’inouï, le lui offrir sans qu’elle sût de qui cela venait.
Et je fis en effet bien des choses pour elle. Il y eut juste-ment alors de courtes vacances et on m’envoya chez mes pa-rents. Là, j’accomplis chaque jour toutes sortes de prouesses, tout cela, dans ma pensée, en hommage à Rose. J’escaladai un sommet difficile du côté le plus abrupt. Je fis sur le lac des courses démesurées en canot, couvrant de grandes dis-tances en un temps record. À la suite d’un exploit de ce genre, comme je rentrais brûlé de soleil et affamé, il me vint à l’esprit de rester jusqu’au soir sans manger ni boire. Tout cela pour Rose Girtanner. Je portai son nom et sa louange sur des aiguilles perdues dans le lointain et dans des ravins où personne n’avait pénétré.