Perer Camenzind
Hermann Hesse
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
– 62 – quelques sandwiches, il apparut que j’avais dévoré à moi seul toute la provision de jambon. Je m’étais imaginé à tort qu’il devait y en avoir encore au moins un second plat en ré-serve. On se mit à rire discrètement et je fus gratifié de quelques regards ironiques. Maudissant l’Italienne et son jambon, je me levai alors furieux, m’excusai brièvement au-près d’elle, déclarai que, une autre fois, j’apporterais mon dî-ner et je saisis mon chapeau.
L’Aglietti me l’arracha des mains, me considéra d’un œil tranquille et étonné, et me pria gravement de rester. La lu-mière d’un lampadaire, tamisée par l’abat-jour de voile, tom-bait sur son visage et soudain, au milieu de mon dépit, mes yeux eurent la révélation de la beauté mûre et merveilleuse de cette femme. Je me jugeai tout à coup très mal élevé et très bête et je m’installai, comme un écolier puni, dans un coin, à l’écart. Assis là, je feuilletai un album du lac de Côme. Les autres prenaient le thé, allaient de côté et d’autre, riaient, bavardaient, et quelque part, à l’arrière-plan on en-tendit des violons et un violoncelle s’accorder. Un rideau s’écarta, quatre jeunes gens apparurent assis devant des pu-pitres improvisés, prêts à exécuter un quatuor à cordes. À cet instant la jeune femme s’approcha de moi, posa devant moi sur la petite table une tasse de thé, me l’offrit avec bien-veillance et s’assit auprès de moi. Le quatuor commença et dura longtemps, mais je n’en entendis pas une note, car je regardais avec de grands yeux la dame mince, distinguée, vêtue avec goût, dont j’avais mis en doute la beauté et dévo-ré les provisions. Je me souvins avec joie et angoisse qu’elle avait eu l’intention de me dessiner. Et puis je songeai à Rose Girtanner, à l’escalade de la falaise aux roses des Alpes, à l’histoire de la reine des neiges, toutes choses qui me sem-blaient n’avoir été qu’un prélude à l’instant présent.
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La musique terminée, l’artiste ne me quitta pas comme je l’avais craint, mais resta assise là tranquillement et se mit à bavarder avec moi. Elle me félicita pour une nouvelle qu’elle avait lue dans le journal. Elle plaisanta sur Richard autour duquel se pressaient quelques jeunes filles et dont le rire insouciant dominait par moments toutes les autres voix. Puis elle exprima de nouveau le désir de me dessiner. Alors il me vint une idée. Sans transition, je poursuivis l’entretien en italien et cela ne me valut pas seulement un regard de joyeuse surprise de ses yeux expressifs de Méridionale, mais j’eus la délicieuse jouissance de l’entendre parler sa langue, la langue qui allait à sa bouche, à ses yeux, à toute sa sil-houette, la lingua toscana harmonieuse, élégante, coulante et vive, avec une légère nuance charmante de dialecte du Tes-sin. Moi-même je ne parlais ni correctement ni couramment, mais cela ne me troublait point. Je devais revenir le lende-main pour qu’elle fasse un dessin.
« Arreviderla », dis-je en prenant congé et en m’inclinant aussi bas que je pouvais.
« Arreviderci domani », répliqua-t-elle rieuse, en me fai-sant un signe d’adieu.
En quittant sa maison, je marchai droit devant moi jusqu’à ce que la route atteignît la crête d’une colline et que le sombre paysage s’étendît devant moi dans sa splendeur nocturne. Sur le lac voguait un bateau solitaire avec une lan-terne rouge jetant quelques traînées écarlates, qui dansaient sur les eaux ténébreuses d’où rien d’autre ne s’élevait que, çà et là, en une mince ligne pâle et argentée la crête d’une lame isolée. Dans un jardin tout proche on jouait de la mandoline et on riait. Le ciel était recouvert de nuages presque à moitié et sur les collines passait un vent puissant et chaud.
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Et comme le vent caressait les branches des arbres frui-tiers et le noir feuillage des châtaigniers, les faisant gémir, rire et trembler, de même la passion jouait avec mon cœur. Je m’agenouillai sur la crête de la colline, je m’étendis sur la terre, me redressai en soupirant, frappai du pied le sol, jetai mon chapeau au loin, enfouis ma figure dans l’herbe et se-couai les troncs d’arbres, pleurai, ris, sanglotai, me démenai, délirant de honte et de joie, le cœur mortellement serré. Au bout d’une heure tout cela s’était en moi détendu, étouffé dans une lourde torpeur. Je ne pensais à rien, ne décidais rien, ne sentais rien ; comme un somnambule je descendis de la colline, errai à travers la moitié de la ville, aperçus dans une rue écartée un petit café encore ouvert, entrai machina-lement, bus deux litres de vin vaudois et rentrai chez moi vers le matin affreusement ivre.
L’après lle-midi suivant, M Aglietti fut tout effrayée quand je me présentai chez elle.
« Qu’avez-vous ? Êtes-vous malade ? Vous semblez tout ravagé !
— Rien de grave, dis-je, il me semble que j’ai été cette nuit tout à fait ivre, voilà tout. Commencez, je vous prie. »
On m’installa sur une chaise et on m’invita à me tenir tranquille. Je n’y manquai point, car je ne tardai pas à som-noler et j’ai perdu tout cet après-midi à dormir dans l’atelier. Ce fut sans doute l’odeur d’essence de térébenthine répan-due dans la salle qui provoqua mon rêve : On repeignait notre canot à la maison. J’étais étendu à côté sur le gravier et je regardais mon père se servir du pot de peinture et du pinceau ; ma mère, elle aussi, était là, et quand je m’étonnai qu’elle ne fût pas morte, elle répondit à voix basse : « Non,
– 65 – car si je n’étais pas là, tu finirais par devenir un gredin comme ton père. »
En me réveillant je tombai de ma chaise et me trouvai, à ma grande surprise, transporté dans l’atelier d’Erminia Aglietti. Je ne l’aperçus pas elle-même, mais je l’entendis dans la pièce à côté faire du bruit avec des tasses et des cou-verts, et j’en conclus que ce devait être l’heure du dîner.
« Êtes-vous réveillé ? cria-t-elle de l’autre côté.
— Oui. Ai-je dormi longtemps ?
— Quatre heures. N’avez-vous pas honte ?
— Oh ! si. Mais j’ai fait un si beau songe !
— Racontez-le !
— Oui, si vous venez et me pardonnez. »
Elle vint. Mais avant de me pardonner elle voulait en-core attendre que j’aie raconté mon rêve. Je le fis donc et ce récit d’un songe me transporta au fond des années oubliées de mon enfance, et quand je me tus – il faisait déjà nuit noire – je lui avais raconté et je m’étais raconté à moi-même toute l’histoire de ma jeunesse. Elle me tendit la main, dé-froissa mon vêtement, m’invita à revenir le lendemain pour le croquis et je sentis qu’elle avait compris et pardonné mon incorrection d’aujourd’hui comme celle d’hier.
Les jours suivants, je lui servis de modèle durant bien des heures. On parlait à peine pendant ce temps-là, j’étais là, assis ou étendu comme sous un charme, j’écoutais le léger glissement des fusains sur la feuille, j’aspirais la légère odeur des couleurs à l’huile et n’éprouvais point d’autre impression que celle d’être tout proche de la femme que j’aimais et de
– 66 – savoir que son regard ne cessait pas de reposer sur moi. La lumière blanche de l’atelier ruisselait sur les murs, quelques mouches somnolentes bourdonnaient contre les vitres et, à côté, dans la petite pièce sifflait un réchaud à alcool, car on m’offrait après chaque séance une tasse de café.
Rentré chez moi, je suivais souvent Erminia par la pen-sée. L’idée que je ne pouvais pas admirer son art n’avait au-cune action sur ma passion, ne l’amoindrissait nullement. Elle était elle-même si belle, si bonne, si limpide, si sûre, que pouvaient bien me faire ses tableaux ? Je trouvais même dans son application laborieuse quelque chose de tragique : la femme luttant pour la vie ; une héroïne silencieuse, pa-tiente, vaillante. Au reste rien n’est plus vain que la réflexion sur une personne que l’on aime. Des considérations de cette sorte sont comme certains chants populaires, certaines chansons de soldats où interviennent des milliers d’événements, mais le refrain revient obstinément, même là où il n’a absolument rien à faire.
Aussi l’image que je garde dans mon souvenir de la belle Italienne, si elle ne manque pas de netteté, ne se présente pas avec tous les petits détails et tous les petits traits que nous remarquons souvent beaucoup mieux sur des étrangers que sur nos proches. Je ne sais plus comment elle se coiffait, comment elle s’habillait, etc., pas même si elle était réelle-ment grande ou petite. Quand je pense à elle, je vois une tête de femme aux cheveux noirs, au noble profil ; des yeux aux regards perçants, pas très grands, dans une figure pâle et vi-vante, avec une bouche étroite, aux belles courbes, expri-mant une âpre maturité. Quand je pense à elle et à toute cette période où je fus amoureux, je ne me souviens jamais que de cette soirée sur la colline où le vent chaud passait sur le lac et où je pleurai, exultai et me démenai dans une pas-
– 67 – sion furieuse. Et aussi d’un autre soir dont je veux parler à présent.
Je m’étais rendu compte qu’il me fallait trouver quelque moyen de faire à l’artiste l’aveu de ma passion et demander sa main. Si elle avait été loin de moi, j’aurais tranquillement continué à la vénérer et à souffrir à cause d’elle des douleurs secrètes. Mais la voir presque chaque jour, lui parler, lui ser-rer la main, fréquenter sa maison, toujours avec cet aiguillon au cœur, je n’y tins pas longtemps.
Une petite fête d’été avait été organisée par des artistes et leurs amis. Elle eut lieu au bord du lac, en un joli jardin, dans la molle tiédeur d’un soir où l’été, déjà avancé, atteint sa pleine maturité. Nous bûmes du vin et de l’eau glacée, écoutâmes la musique, en regardant les lampions rouges qui pendaient en longues guirlandes entre les arbres. On bavar-da, on plaisanta, on rit et enfin on chanta. Quelque rapin, portant un béret extravagant, allongé au bord du parapet, se donnait des airs romantiques et jouait sur une guitare au long manche. Les rares artistes en renom ou bien n’étaient pas venus ou bien se tenaient à l’écart au milieu des peintres plus âgés. Quelques femmes encore jeunes étaient là, en clairs vêtements d’été, les autres allaient et venaient dans leurs blouses de travail ordinaires. Une affreuse étudiante, d’un certain âge, me frappa en particulier désagréablement ; elle portait un chapeau de paille d’homme sur ses cheveux coupés court, fumait le cigare, buvait ferme et parlait beau-coup et fort. Richard se tenait, comme d’ordinaire, avec les jeunes filles. Dans toute cette agitation, je restais froid, bu-vais peu, et attendais l’Aglietti qui m’avait promis de m’accompagner en canot aujourd’hui. Elle vint en effet, m’offrit quelques fleurs, et monta avec moi dans la petite barque.
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Le lac était lisse comme de l’huile et sans couleurs dans la nuit. J’emmenai rapidement le léger canot bien loin au large, dans le silence, et ne cessai de regarder en face de moi la svelte silhouette de la femme appuyée commodément dans le siège du gouvernail et jouissant de la promenade. Le ciel profond était encore bleu et faisait surgir lentement, l’une après l’autre, les pâles étoiles ; sur la rive, çà et là, on jouait de la musique et on s’amusait dans les jardins. L’eau paresseuse recevait la rame en faisant un léger glouglou ; d’autres barques voguaient ici et là, obscures, à peine vi-sibles, sur les eaux silencieuses ; mais je m’y intéressais peu, tout entier à mon pilote que je ne quittais pas des yeux, sen-tant mes projets de déclaration d’amour serrer mon cœur anxieux comme un lourd anneau de fer. Ce qu’il y avait de beau et de poétique dans toute cette mise en scène noc-turne : le canot où nous étions assis, les étoiles, le lac tiède et tranquille, tout cela me donnait le trac. J’avais l’impression d’un beau décor de théâtre au milieu duquel j’allais jouer une scène sentimentale. Dans cette inquiétude, l’âme lourde au milieu du profond silence – car nous nous taisions tous les deux – je ramais vigoureusement vers on ne sait quel but.
« Comme vous êtes fort, dit l’artiste d’un ton rêveur.
— Voulez-vous dire gros ? demandai-je.
— Non, répliqua-t-elle en riant, je veux parler de vos muscles.
— C’est vrai, je suis fort. »
C’était là un début peu propice. Triste et dépité, je con-tinuai à ramer. Au bout d’un moment je la priai de me racon-ter quelque chose de sa vie.
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« Qu’est-ce que vous voudriez bien savoir ?
— Tout, dis-je, mais de préférence une histoire d’amour. Ensuite je vous en raconterai aussi une qui me concerne, l’unique. Elle est très courte et belle, elle vous amusera.
— Que dites-vous là ! Racontez donc !
— Non, vous d’abord. Vous connaissez du reste beau-coup plus de choses de moi que moi de vous. Je voudrais sa-voir si vous avez été quelquefois vraiment amoureuse, ou bien si, comme je le crains, vous êtes pour cela bien trop rai-sonnable et fière. »
Erminia réfléchit un instant.
« C’est là encore une de vos idées romantiques, dit-elle, vous faire raconter des histoires par une femme, ici, dans la nuit, sur les eaux sombres ! Malheureusement, je ne saurais le faire. Vous autres poètes, vous avez l’habitude de trouver pour tout de jolis mots et de supposer que ceux qui parlent moins de leurs sentiments n’ont point de cœur. Vous vous êtes trompé à mon sujet, car je ne crois pas qu’on puisse ai-mer plus violemment et plus fort que je ne le fais. J’aime un homme qui est lié à une autre femme et il ne m’aime pas moins ; mais nous ne savons ni l’un ni l’autre s’il nous sera jamais possible de nous unir. Nous nous écrivons et nous nous rencontrons aussi quelquefois…
— Puis-je vous demander si cet amour vous rend heu-reuse ou malheureuse, ou bien l’un et l’autre ?
— Ah ! l’amour n’est pas fait pour nous rendre heureux. Je crois qu’il est fait pour nous révéler dans quelle mesure nous avons la force de souffrir et de supporter. »
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Je comprenais bien cela et je ne pus cependant éviter que quelque chose comme un léger soupir sortît de ma bouche en guise de réponse.
Elle le perçut.
« Oh ! dit-elle, connaissez-vous déjà cela, vous aussi ? Vous êtes si jeune ! Et maintenant voulez-vous vous confes-ser à moi à votre tour ? Mais seulement si vous le voulez vraiment.
— Une autre fois peut-être, mademoiselle Aglietti. Au-jourd’hui d’ailleurs, je me sens le cœur quelque peu orageux, et je regrette de vous avoir peut-être fait voir les choses en noir à vous aussi. Allons-nous faire demi-tour ?
— Comme vous voudrez. À quelle distance sommes-nous donc ? »
Je ne répondis rien, mais je plongeai bruyamment les rames dans l’eau, virai de bord et entraînai la barque comme si la bise allait souffler. Le canot glissait rapide sur les vagues, et, au milieu de ce tourbillon de détresse et de honte qui bouillonnait en moi, je sentis la sueur me couler sur le vi-sage à grosses gouttes, tandis qu’en même temps je grelot-tais. Quand je réalisai combien j’avais été près de jouer le rôle de l’amoureux à genoux dont on repousse les prières sur un ton d’amitié maternelle, un frisson me passa dans les moelles. Cela au moins m’avait été épargné ; il ne restait plus qu’à se résigner aux autres misères. Je ramai comme un pos-sédé vers la rive.
Ma belle partenaire fut quelque peu déconcertée quand, une fois débarqués, je pris brièvement congé et la laissai seule.
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Le lac était aussi calme, la musique aussi gaie, les lan-ternes de papier brillaient sur la fête aussi rouges qu’auparavant, mais tout cela maintenant me semblait stu-pide et ridicule. Tout spécialement la musique. J’aurais vou-lu mettre en bouillie le type en vêtement de velours qui con-tinuait à faire l’intéressant avec sa guitare au bout de son long ruban de soie. Et il y avait encore au programme un feu d’artifice ! Quelles puérilités !
J’empruntai à Richard quelques francs, rejetai mon cha-peau sur la nuque et me mis à marcher, à traverser la ville et à poursuivre ma route, des heures durant, jusqu’à ce que je fusse pris du besoin de dormir. Je me couchai dans une prai-rie, mais je me réveillai au bout d’une heure tout couvert de rosée, raide et grelottant, et me rendis au prochain village. C’était au petit matin. Des faucheurs de trèfle s’en allaient par les rues poussiéreuses, des domestiques de ferme mal réveillés faisaient des yeux ronds aux portes des écuries, par-tout se manifestait l’activité paysanne. Tu aurais dû rester un campagnard, me disais-je en traversant tout honteux le ha-meau, et je continuai mon chemin malgré ma fatigue jusqu’à ce que le soleil commençât à échauffer la terre et me permît de me reposer. Au bord d’un bosquet de jeunes hêtres, je me jetai dans l’herbe maigre du talus et dormis dans le chaud so-leil jusque tard dans l’après-midi. Quand je me réveillai, la tête tout embaumée du parfum des prairies, les membres dé-licieusement lourds, comme on ne les a qu’après être resté longtemps étendu sur la terre du Bon Dieu, la fête, la prome-nade en bateau et tout le reste me firent l’impression des choses lointaines, tristes et à demi disparues de ma cons-cience comme un roman qu’on a lu il y a des mois.
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Je restai en route trois jours, me fis brûler la peau par le soleil et me demandai si je n’allais pas, tout d’un trait, ren-trer à la maison aider mon père à faucher le regain.
La douleur, à vrai dire, était encore loin d’être éteinte. Après mon retour en ville j’évitai comme la peste de rencon-trer l’artiste, mais je n’y réussis pas longtemps et chaque fois que, par la suite, elle posa son regard sur moi et m’adressa la parole, je sentis ma peine me prendre à la gorge.
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Ce à quoi mon père, en son temps, n’avait pas réussi, cette détresse amoureuse y parvint : elle fit de moi un bu-veur.
Ce fut là, pour ma vie et mon caractère, chose plus im-portante que tout ce que j’ai raconté jusqu’ici. Le dieu fort et doux devint pour moi un ami fidèle et il l’est resté. Qui donc est aussi puissant que lui ? Qui est aussi beau, aussi fan-tasque, aussi enthousiaste, joyeux et mélancolique ? C’est un héros et un magicien. C’est un séducteur, frère d’Éros. L’impossible est en son pouvoir. Il emplit de pauvres cœurs humains de beaux et merveilleux poèmes. Du paysan, du so-litaire que j’étais, il a fait un roi, un poète, un sage. Il charge de nouveaux destins des barques qui se sont vidées sur le fleuve de la vie et ramène les naufragés dans des courants qui les emportent, à toute vitesse, à travers l’existence.
C’est tout cela, le vin. Mais il en est de lui comme de tout ce qui a du prix, dons et arts : il veut être aimé, recher-ché, compris et conquis à grand effort. Bien peu en sont ca-pables, et c’est par milliers qu’il mène les hommes à leur perte. Il en fait des vieillards, il les tue et éteint en eux la flamme de l’esprit. Mais ses favoris, il les invite à ses fêtes et leur construit des arcs-en-ciel, des ponts qui mènent aux îles fortunées. Il glisse des coussins sous leurs têtes, quand ils
– 74 – sont las et les enserre, quand ils sont en proie à la tristesse, de ses bras doux et bons, comme un ami et comme une mère qui console. Il transforme les embarras de la vie en mythes sublimes et joue sur sa harpe puissante le chant de la créa-tion.
Et puis, c’est aussi un enfant aux longues boucles soyeuses, aux épaules étroites, aux membres frêles. Il se serre sur votre cœur, levant son pâle visage vers le vôtre, vous regardant de ses bons grands yeux naïfs et rêveurs au fond desquels ruissellent, au sein de la primitive innocence, les souvenirs enfantins du Paradis du Bon Dieu, dans toute leur fraîcheur et tout leur éclat, comme une eau qui vient de sourdre au fond des bois.
Et il ressemble aussi, ce dieu délicieux, à un fleuve qui s’écoule profond et tumultueux à travers la nuit de prin-temps. Et il ressemble à une mer qui berce sur la fraîcheur de ses vagues le soleil et la tempête.
Quand il s’entretient avec ses favoris, alors déferle en eux, parmi les frissons, la mer en furie du mystère, du sou-venir, de la poésie, des pressentiments, dominant tous les autres bruits. Le monde connu devient minuscule et perd sa réalité et l’âme se précipite, tremblante de joie et d’angoisse, dans les espaces vierges de l’inconnu où tout est étranger et pourtant familier et dont la langue est celle de la musique, celle des poètes et du rêve.
Mais il faut que je commence par raconter les événe-ments.
Il arrivait que, m’oubliant moi-même, je pouvais garder ma sérénité pendant des heures, étudier, écrire et écouter la musique de Richard. Mais pas un jour ne s’écoulait sans
– 75 – souffrance. Parfois elle ne m’accablait que la nuit dans mon lit, et je soupirais et me révoltais, pour ne m’endormir que tard, dans les larmes. Ou bien elle s’éveillait quand j’avais rencontré l’Aglietti. Mais généralement c’était à la fin de l’après-midi, au début des belles soirées tièdes d’été qui vous épuisent. Alors j’allais au bord du lac, je prenais une barque, je m’exténuais à ramer tout en sueur, et je trouvais alors im-possible de rentrer chez moi. Donc, il fallait aller dans un ca-baret ou dans le jardin d’un café. Alors, je faisais l’essai de différents vins, je buvais, je ruminais ma peine, et, le lende-main, j’étais à demi malade. Des douzaines de fois j’éprouvai dans cet état une si affreuse misère, un tel dégoût, que je dé-cidai de ne plus boire jamais. Et puis je retournais boire. Peu à peu, j’appris à distinguer les vins et leurs effets et j’en fis usage en pleine conscience en quelque sorte, mais en général assez naïvement et grossièrement. À la fin, je m’arrêtai au vin rouge sombre de la Valteline. Le premier verre avait un goût âpre et excitant, puis il noyait mes pensées dans une rêverie calme et prolongée, et puis commençait son action magique, créatrice, poétique. J’évoquais alors, dans un ma-gnifique éclairage, tous les paysages qui m’avaient plu un jour ; je cheminais au milieu d’eux, chantant, rêvant, et je sentais vibrer en moi une vie supérieure et ardente. Et cela finissait par une tristesse extrêmement agréable, où j’entendais des violons jouer des chansons populaires, où je savais que m’attendait quelque part un grand bonheur de-vant lequel j’étais passé et que j’avais laissé échapper.
Tout naturellement j’en vins à ne plus boire seul que ra-rement, je buvais en toutes sortes de compagnies. Dès que je n’étais plus solitaire, le vin avait sur moi une action diffé-rente. Je devenais alors bavard, mais sans m’exciter, sentant au contraire en moi une étrange fièvre froide. Une des faces de mon être dont j’avais à peine jusque-là pris conscience
– 76 – s’épanouit en un instant, mais elle avait sa place bien moins parmi les fleurs ornementales, les fleurs de jardin que parmi les chardons et les orties. En même temps que la faculté de m’exprimer, un esprit critique froid et tranchant prenait pos-session de moi, me donnait de l’assurance, la conscience de ma supériorité me rendait sarcastique et spirituel. S’il y avait là des gens dont la présence me gênait, je les blaguais, je les agaçais jusqu’à ce qu’ils s’en aillent. Depuis mon enfance les hommes ne m’étaient ni particulièrement chers, ni indispen-sables ; je me mis alors à les considérer avec un sens critique et ironique. Je prenais plaisir à imaginer et à raconter de pe-tites histoires où les rapports des gens entre eux apparais-saient sous un jour méchant et satirique et se trouvaient rail-lés sous une apparence de froide objectivité. D’où me venait ce ton méprisant ? Je n’en savais rien moi-même ; cela sor-tait de moi comme un abcès venu à maturité dont je n’avais pu me débarrasser pendant de longues années.
Si, entre-temps, je me trouvais seul un soir, alors je me remettais à rêver de montagnes, d’étoiles, de musique triste.
En ces semaines-là, je rédigeai une série d’études sur la société, la civilisation, l’art de notre temps, une petite bro-chure venimeuse qui avait pris naissance dans mes conversa-tions de café. Mes travaux historiques, poursuivis assez acti-vement, fournissaient certains matériaux venus du passé qui donnaient à ma satire une sorte d’arrière-plan solide.
Cette publication me fit obtenir dans un journal d’une certaine importance la situation d’un collaborateur perma-nent qui assurait presque mon existence. Peu de temps après, ces essais parurent sous la forme d’un petit ouvrage et eurent quelque succès. Je jetai alors définitivement la philo-logie par-dessus bord. J’étais déjà fort avancé dans mes
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études universitaires, des relations nouées avec des pério-diques allemands me tirèrent de l’obscurité et de la médiocri-té où j’avais végété jusque-là et me firent admettre dans le cercle des écrivains consacrés. Gagnant ainsi mon pain, je renonçai à la bourse qui m’était à charge et je voguai à pleines voiles vers la méprisable destinée d’un petit homme de lettres.
Mais en dépit du succès et de ma vanité, en dépit des sa-tires, en dépit de mes peines d’amour, dans la joie et dans la mélancolie, l’ardent éclat de la jeunesse reposait sur moi. Malgré toute mon ironie, malgré les petits airs bien anodins de blasé que je me donnais, je voyais toujours devant moi dans mes rêves un but, un bonheur, un idéal. Ce que ce se-rait, je n’en savais rien. Je sentais seulement que la vie de-vait un jour déposer à mes pieds un bonheur particulière-ment charmant, la gloire, un amour peut-être, la satisfaction de mes désirs ardents, quelque chose qui viendrait combler mes aspirations passionnées, ou exalter ma destinée. Je res-tais le page qui rêve de nobles dames, du jour où il sera armé chevalier, où il accédera à de grands honneurs.
Je me croyais au début d’une brillante carrière. Je ne savais pas que tout ce que j’avais vécu jusqu’ici n’était que le jeu du hasard, et que ma nature, ma vie n’avait pas encore trouvé la note fondamentale et profonde qui lui était propre. Je ne savais pas encore que l’ardent désir qui me tourmen-tait ne pouvait rencontrer sa limite ni sa satisfaction dans l’amour ni dans la gloire.
Je jouissais donc de ma petite renommée, bien trouble encore, avec tout l’enthousiasme de la jeunesse. Je trouvais bon d’être assis devant un verre de bon vin avec des gens pleins de sagesse et d’esprit, et de voir, quand je me mettais
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à parler, les yeux se tourner vers moi, brillants de curiosité et d’attention.
Parfois, je prenais conscience de cet immense besoin qui, dans toutes les âmes d’aujourd’hui, appelait à grands cris la délivrance et des voies étranges dans lesquelles il les engageait. Croire en Dieu passait pour bête, presque pour in-convenant ; mais, à part cela, on voulait bien croire à toutes sortes de doctrines et de noms : à Schopenhauer, à Bouddha, à Zarathoustra, à cent autres. Il y avait de jeunes artistes in-connus qui, dans des demeures de grand style, devant des statues et des tableaux, se livraient à de solennelles médita-tions. Ils auraient rougi de se prosterner devant Dieu, mais ils se mettaient à genoux devant le Jupiter d’Orticoli. Il y avait des ascètes qui se torturaient dans la continence et dont la toilette était un scandale. Leur Dieu avait nom Tols-toï ou Bouddha. Il y avait des artistes qui cherchaient à se suggérer des états d’âme originaux devant des tapisseries choisies avec un soin délicat et finement nuancées, au moyen de certaines musiques, de mets, de vins, de parfums, de cigares. Ils parlaient couramment, en feignant d’y voir des données du sens commun, de lignes musicales, d’accords de couleurs et de subtilités du même genre ; partout à l’affût d’une « notation personnelle » qui n’était le plus souvent rien de plus qu’une petite mystification anodine dont ils étaient eux-mêmes les premières victimes, à moins que ce ne fût quelque extravagance. Au fond je m’amusais à les voir ainsi entrer en transes pour jouer une petite comédie ridicule, ce qui ne m’empêchait pourtant pas d’avoir quelquefois, avec un étrange frisson, le sentiment que de profondes aspira-tions, de véritables forces spirituelles se dissipaient là en flammes et en cendres.
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De tous ces poètes, de ces artistes, de ces philosophes à la mode nouvelle dont je fis alors la connaissance avec une surprise amusée, pas un, que je sache, n’a donné par la suite quelque chose de remarquable. Il y avait parmi eux un Alle-mand du Nord, du même âge que moi, un petit personnage sympathique, un homme aimable et tendre dans sa vie pri-vée, délicat et sensible dans tous les domaines qui touchent de quelque manière à l’art. Il passait pour un des grands poètes de l’avenir, et j’entendis parfois lire des vers de lui qui flottent encore dans ma mémoire comme quelque chose d’infiniment léger, d’une beauté pleine d’âme. Peut-être était-il le seul de nous tous qui eût en puissance dans sa na-ture un vrai poète. J’appris plus tard, par hasard, sa courte histoire. Cet artiste trop sensible, devenu ombrageux à la suite d’un échec littéraire, décida de ne plus avoir aucun rapport avec le public et tomba sous la coupe d’un gredin de Mécène qui, au lieu de le stimuler et de lui faire entendre rai-son, eut vite fait de le mener à sa perte. Il se complut dans les villas du riche personnage à de fades et prétentieuses parlotes d’esthète avec les dames dont celui-ci faisait sa so-ciété, se posa, dans son imagination, en héros méconnu et, avec l’aide de la musique de Chopin et de l’extase préraphaé-lique, il se rendit lui-même systématiquement responsable de la perte de sa raison. Je ne puis songer sans effroi et pitié à toutes ces belles âmes, à cette pléiade de poètes encore à demi enfants, aux vêtements et aux chevelures bizarres ; car c’est seulement après coup que je pris, conscience du danger que présentaient ces relations. C’est ma nature paysanne de montagnard qui me garda de pareilles excentricités.
Mais je dois à l’amitié plus de noblesse et de bonheur qu’à la gloire, au vin, à l’amour, à la sagesse. C’est elle en fin de compte qui m’aida à vaincre mon penchant naturel à ne voir que le tragique de la vie et conserva intacte en ma jeu-
– 80 – nesse la fraîcheur de l’aube. Aujourd’hui encore je ne sais rien de plus précieux qu’une honnête et féconde amitié entre hommes et si, parfois, en des journées moroses, je me trouve pris d’une sorte de nostalgie de mon adolescence, il s’agit uniquement de mon amitié d’étudiant.
Depuis que j’étais amoureux d’Erminia j’avais un peu négligé Richard. Je n’en eus pas conscience au début ; mais au bout de quelques semaines, j’éprouvai des remords. Je lui fis ma confession, et il me révéla qu’il avait vu venir et gran-dir la catastrophe qu’il redoutait. Je m’attachai de nouveau à lui, cordialement et jalousement. Si, sur quelques points de détail, j’acquis alors une certaine sérénité, une certaine ai-sance dans l’art de vivre, c’est entièrement à lui que je le dois. Au physique comme au moral il était beau, plein d’entrain et il semblait que pour lui l’existence n’eût point d’ombres. Sa sagesse, sa vivacité ne lui laissaient point igno-rer les passions et les erreurs du temps, mais elles glissaient sur lui sans dommages. Sa démarche, son langage, tout en lui était souple, harmonieux, aimable. Oh ! comme il savait rire !
Il ne s’entendait guère à mes études sur les vins. Il m’accompagnait à l’occasion, mais au bout de deux verres il en avait assez et marquait un étonnement naïf devant ma capacité sensiblement plus imposante. Mais quand il me voyait souffrir et succomber à ma mélancolie sans pouvoir réagir, il me faisait de la musique ou bien la lecture, ou m’emmenait me promener. Dans nos petites excursions nous étions souvent déchaînés comme deux petits bambins. Un jour, dans la torpeur de midi, en faisant la pause dans une vallée boisée, nous nous jetâmes des pommes de pin et chantâmes des vers de la pieuse Hélène sur des airs senti-mentaux. Le murmure de la rivière rapide et limpide monta
– 81 – alors à nos oreilles, et, ne pouvant résister à la séduction de sa fraîcheur, nous nous déshabillâmes, nous nous plon-geâmes dans l’eau froide. Il eut alors l’idée de jouer la comé-die. Assis sur un rocher moussu, il fut la Lorelei et je voguais au-dessous comme le batelier dans sa petite barque. Il avait un tel air de vierge pudique et faisait de telles grimaces que je pouvais à peine me tenir de rire alors que j’aurais dû faire montre d’une douleur sauvage. Tout à coup on entendit des voix, un groupe de touristes apparut sur le sentier et, dans notre nudité, nous dûmes nous cacher en toute hâte sous la rive rongée par les eaux et qui les surplombait. Au moment où le groupe passait à notre hauteur sans se douter de rien, Richard poussa toutes sortes de cris bizarres, grognant, piail-lant, faisant le chat en colère. Surpris, les gens s’arrêtèrent, cherchèrent autour d’eux, écarquillèrent les yeux sur la ri-vière, et ils étaient sur le point de nous découvrir quand mon ami sortit à mi-corps de sa cachette, et, regardant la compa-gnie indignée, prononça d’une voix grave, avec des gestes sacerdotaux : « Allez en paix ! » Après quoi il disparut à nou-veau et me pinça le bras en disant : « Ça aussi, c’était une charade.
— Et laquelle ? demandai-je.
— Pan effraie quelques pâtres, dit-il en riant. Malheu-reusement il y avait aussi parmi eux quelques dames. »
Il faisait peu de cas de mes études historiques. Il ne tar-da toutefois pas à partager ma prédilection presque amou-reuse pour saint François d’Assise, tout en se permettant sur lui, à l’occasion, des plaisanteries qui me scandalisaient. Nous voyions le bienheureux cheminer comme un bon grand enfant, dans la grâce et la sérénité de son enthousiasme, à travers les paysages de l’Ombrie, réjoui dans le Seigneur et
– 82 – plein d’une humble tendresse pour tous les hommes. En-semble nous lisions son immortel cantique au soleil que nous savions presque par cœur. Une fois que nous revenions en bateau à vapeur d’une excursion sur le lac, comme le vent du soir soulevait des vagues dorées, il me demanda à mi-voix : « Voyons, comment dit-il, le saint, en pareille circons-tance ? » Et je citai :
« Laudaitu si, mi signore, per frate ventu e per aere e nubilo e sereno e onne tempu !… »
Quand nous avions une dispute et nous disions des in-jures, il me jetait à la tête, en riant à demi, une telle quantité de drôles de surnoms, à la façon des écoliers, que je ne pou-vais bientôt plus me tenir de rire et que la fâcherie avait per-du sa pointe. C’était seulement en écoutant et en jouant ses musiciens préférés que mon ami était relativement sérieux ; et encore était-il capable de s’interrompre pour faire une plaisanterie quelconque. Pourtant il se donnait à l’art dans toute la pureté de son cœur, et son sentiment de ce qui avait une véritable valeur me semblait infaillible.
Il s’entendait à merveille à l’art délicat et tendre de con-soler, d’être là pour prendre part à la souffrance d’autrui, ou bien pour égayer ses amis quand l’un deux était dans la peine. Quand il me voyait de mauvaise humeur il trouvait moyen de me raconter une foule de petites histoires anecdo-tiques d’une amusante drôlerie et savait prendre alors un ton qui vous calmait, vous rassérénait et auquel je résistais ra-rement.
Je lui en imposais quelque peu parce que j’étais plus sé-rieux que lui, et ma force corporelle lui faisait plus d’impression encore. Il la vantait devant les autres ; il était fier d’avoir un ami qui eût pu l’étrangler d’une seule main. Il
– 83 – faisait grand cas des aptitudes et de l’adresse physiques ; il m’apprit le tennis, ramait et nageait avec moi, m’emmenait à cheval avec lui et n’eut pas de trêve que je ne susse jouer au billard presque aussi bien que lui. C’était son jeu favori et il ne s’y livrait pas seulement avec art et maîtrise ; il était d’ordinaire, devant un billard, particulièrement vif, spirituel et joyeux. Souvent il donnait aux trois billes les noms de gens de notre connaissance, et à chaque coup, d’après la po-sition, la proximité ou l’éloignement des billes, il construisait tout un roman plein de saillies, d’allusions et de rapproche-ments grotesques. Ce qui ne l’empêchait pas de jouer tran-quillement, avec une légèreté et une élégance extrêmes, et c’était un plaisir de le voir.
De mon activité littéraire il ne faisait pas plus de cas que moi-même. Il me dit un jour : « Vois, je t’ai toujours tenu pour un poète et je n’ai pas changé d’avis, mais ce n’est pas à cause de tes feuilletons, c’est parce que je sens qu’en toi vit quelque chose de beau et de profond qui finira tôt ou tard par percer au jour. Et alors ce sera de la vraie poésie. »
Pendant ce temps-là, les semestres s’écoulaient comme de la petite monnaie entre nos doigts et, sans qu’on s’en aperçût, le temps arriva où Richard dut songer au retour dans son pays. Nous jouissions, avec une folle gaieté, un peu factice, des semaines qui s’envolaient et, à la fin, nous con-vînmes qu’avant l’amère séparation il fallait clore ces belles années dans une joie de bon augure par quelque entreprise brillante qui ferait date dans notre existence. Je proposai un voyage de vacances dans les Alpes bernoises, mais c’est à peine si le printemps allait commencer. Il était bien trop tôt pour aller à la montagne. Tandis que je me cassais la tête à chercher d’autres suggestions à faire, Richard écrivit à son père et me prépara en secret une grande et joyeuse surprise.
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Un jour, il arriva avec un gros chèque et m’invita à l’accompagner, en qualité de guide, dans l’Italie du Nord.
Mon cœur se mit à battre de joie et d’impatience. Un vœu, ardent entre tous, formé depuis le temps de mon en-fance, mille fois réalisé en rêve, allait s’accomplir. Dans la fièvre, je fis mes petits préparatifs, enseignai à mon ami quelques mots d’italien, redoutant jusqu’à la dernière minute que tout ne s’évanouisse en fumée.
Notre bagage avait pris les devants, nous voici dans le wagon, les champs et les collines défilent, c’est le lac d’Uris, c’est le Gothard, puis les villages accrochés aux monts, les torrents, les éboulis et les cimes neigeuses du Tessin, puis les premières maisons de pierre, noirâtres dans des vignobles plats, et puis, toute chargées d’espérance, la fuite du train au bord des lacs et à travers la riche Lombardie, vers Milan, vi-vante et bruyante, qui vous attire et vous repousse étrange-ment.
Jamais Richard ne s’était fait une idée de ce que pouvait être la cathédrale de Milan, il en avait seulement entendu parler comme d’un grand édifice célèbre. Ce fut bien amu-sant de voir sa déception et son indignation. Quand il eut dominé son premier effroi et recouvré son sens de l’humour, il proposa lui-même de grimper sur le toit et de se balader là-haut à travers la folle végétation des figures de pierre. Nous constatâmes, non sans satisfaction, qu’il n’y avait pas lieu de se faire de mauvais sang pour les centaines de lamentables statues de saints sur les clochetons, car la plupart – les plus récentes tout au moins en totalité – apparurent à l’examen comme fabriquées en série et de l’espèce la plus vulgaire. Nous restâmes près de deux heures sur les larges dalles de marbre inclinées qu’un bon soleil d’avril avait légèrement
– 85 – pénétrées de sa chaleur. Là, Richard m’avoua tout tranquil-lement : « Sais-tu, au fond, je ne vois aucun inconvénient à subir en route d’autres déceptions comme celle qui nous vient de cette absurde cathédrale. Pendant tout le voyage, je me suis un peu effrayé de toutes les splendeurs que nous al-lions visiter qui ne pouvaient manquer de nous écraser. Et voilà l’aventure qui commence de façon si gentille et si hu-mainement comique ! » Après quoi ce monde chaotique de figures de pierre au milieu duquel nous étions étendus éveilla en lui toutes sortes de fantaisies baroques. « Je suppose, dit-il, que là-haut, sur le clocheton du chœur, dont la pointe dé-passe toutes les autres, c’est aussi le plus grand des saints et le plus élevé en dignité qui a sa place. Mais ce ne doit nulle-ment être un plaisir de faire éternellement de l’équilibre comme un acrobate de pierre sur cette flèche pointue, et il est juste que de temps en temps le plus grand des saints soit relevé et aspiré au ciel. Alors imagine quel remue-ménage ça déclenche chaque fois ! Car naturellement tous les autres saints, tant qu’ils sont, montent d’un rang, exactement dans l’ordre hiérarchique, et chacun doit faire un grand saut sur le clocheton de celui qui le précède, sans perdre une seconde tant il est jaloux de tous ceux qui viennent encore avant lui. »
Chaque fois que, depuis, je suis passé par Milan, j’ai songé à cet après-midi et imaginé, avec un rire mélancolique les centaines de sauts périlleux.
À Gênes, je m’enrichis d’un grand amour. Ce fut par un clair après-midi de vent, peu après le milieu du jour. Mes bras reposaient sur un large parapet de pierre, derrière moi s’étendait Gênes dans la richesse de ses couleurs ; au-dessous de moi s’enflait, vivante, la grande mer bleue. La mer ! Dans un tumulte sourd l’éternel, l’immuable, se ruait
– 86 – vers moi de toute la violence de son désir incompris, et je sentis qu’en mon cœur quelque chose se liait avec ces flots bleus écumants d’une amitié à la vie et à la mort.
Avec la même puissance le vaste horizon marin prit pos-session de moi. Comme aux jours de mon enfance, je revis les lointains vaporeux s’ouvrir devant mes yeux comme une porte dans l’azur. Et de nouveau un sentiment s’empara de moi : le sentiment que ma destinée n’était pas de rester sans cesse à vivre aux foyers des hommes, dans les villes et les maisons, mais de cheminer par les terres lointaines et d’errer sur les mers. Le vieux besoin obscur de me jeter sur le cœur de Dieu, d’unir fraternellement ma pauvre petite vie à l’infini et à l’éternel, monta en moi et me remplit de tristesse.
À Rapallo, pour la première fois, je luttai à la nage contre les flots, savourai l’amertume de l’eau salée, éprouvai la force des vagues. Elles m’entouraient, bleues et limpides, parmi les rochers brunâtres de la rive, sous le ciel profond et calme, dans le grand murmure éternel. Sans cesse la vue des navires qui glissaient au loin, leurs mâts noirs et leurs voiles blanches, ou bien la minuscule colonne de fumée d’un va-peur s’éloignant à l’horizon me remplissaient d’une nouvelle émotion. À part les nuages, mes favoris, je ne sais pas d’image plus belle et plus grave des aspirations et des péré-grinations humaines qu’un navire s’en allant ainsi vers les régions lointaines, devenant de plus en plus petit et dispa-raissant dans l’horizon qui s’ouvre à lui.
Et nous nous rendîmes à Florence. La ville était là, telle que je la connaissais par cent images et mille rêves – lumi-neuse, vaste, hospitalière, traversée par le fleuve vert qui s’écoule sous ses ponts, et entourée d’une claire ceinture de collines. La tour audacieuse du Palazzo Vecchio perçait ef-
– 87 – frontément le ciel lumineux, Fiesole, la toute belle, s’étendait sur sa colline, blanche dans l’ardeur du soleil, et tous les monts étaient blancs et roses sous le voile des arbres en fleurs. La vie toscane, active, joyeuse, se révéla à moi dans sa candeur comme un miracle, et je ne tardai pas à m’y trou-ver chez moi, plus que je n’avais jamais été dans mon pays. Les journées s’écoulaient en flâneries dans les églises, sur les places, dans les ruelles, les loggias, les marchés ; les soirées, dans les jardins sur les pentes où déjà mûrissaient les ci-trons, ou bien en beuveries et en bavardages dans de petites auberges naïves où l’on sert le chianti. Entre-temps, des heures combles de bonheur dans les galeries de tableaux, au Bargello, dans les cloîtres, les bibliothèques et les sacristies, les après-midi à Fiesole, à San Miniato, à Settignano, à Prato.
Il avait été convenu, dès avant le départ, que je laisse-rais Richard seul pour une semaine, et je m’en allai jouir du pèlerinage le plus noble et le plus délicieux de ma jeunesse à travers les riches et fertiles collines ombriennes. Je marchai sur les pas de saint François et le sentis qui cheminait à côté de moi bien des heures, l’âme pleine d’un insondable amour, adressant à chaque oiseau, à chaque source, à chaque buis-son d’églantier un salut de joie et de gratitude. Je cueillis et mangeai des citrons sur des pentes rayonnantes de soleil, passai les nuits dans de petits villages ; mon cœur chantait et créait des poèmes, et je fêtai Pâques à Assise dans l’église de mon saint.
J’ai toujours le sentiment que ces huit jours de marche à travers l’Ombrie furent le couronnement et le rougeoyant crépuscule de ma jeunesse. Pas de jour où de nouvelles sources n’aient jailli en moi, et mes yeux se fixaient sur la fête printanière de ce lumineux paysage comme dans les yeux du Bon Dieu.
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En Ombrie, j’avais marché respectueusement sur les traces de saint François, « le jongleur de Dieu. » ; à Florence, je me plongeai délicieusement dans la constante évocation de la vie du Quattrocento. J’avais bien écrit déjà au pays des satires de nos formes de vie moderne. Mais c’est à Florence que je sentis pour la première fois tout ce que peut avoir de sordide et de ridicule notre culture présente. C’est là que j’eus pour la première fois le sentiment que je resterais éter-nellement un étranger dans notre société, et c’est là que na-quit en moi pour la première fois le désir de vivre à l’avenir hors de cette société, dans le Midi s’il se pouvait. Ici, je n’avais point de peine à me lier avec les gens, ici, à chaque pas, je voyais, à ma grande joie, se dérouler, avec un naturel que nul ne cherchait à dissimuler, une vie que la tradition classique d’une culture et d’une histoire enveloppait pour l’ennoblir et l’affiner.
Ces délicieuses semaines s’envolèrent, pleines d’éclat, comblées de bonheur ; Richard lui aussi était ravi d’un en-thousiasme que je ne lui avais encore jamais connu. Nous vi-dions la coupe de la beauté et des jouissances dans une joie débordante. Nous allâmes dans des trous perdus sur les col-lines, nous faisant des amis des aubergistes, des moines, des villageoises, des petits curés de campagne tout réjouis ; écoutant de naïves sérénades, distribuant du pain et des fruits à de jolis enfants bruns, en contemplant, du haut des monts ensoleillés, la Toscane dans la splendeur du prin-temps, avec, au loin, l’étincelante Mer ligure. Et nous avions l’un et l’autre le profond sentiment de marcher, dignes de notre bonheur, à la rencontre d’une vie nouvelle et féconde. Le labeur, la lutte, les plaisirs et la gloire étaient là devant nous, si brillants et si sûrs, que nous cueillions sans hâte les joies de ces journées heureuses. La séparation prochaine nous semblait, elle aussi, facile et passagère, car nous sa-
– 89 – vions, plus indubitablement que jamais, que nous étions né-cessaires l’un à l’autre et que nous pouvions compter l’un sur l’autre pour la vie.
Telle fut l’histoire de ma jeunesse. Quand j’y réfléchis, il me semble qu’elle fut courte comme une nuit d’été. Un peu de musique, un peu de vie intellectuelle, un peu d’amour, un peu de vanité – mais c’était beau, riche et coloré comme une fête d’Éleusis.
Et cela s’éteignit vite et lamentablement, comme une lumière dans le vent.
À Zurich, Richard me quitta. Deux fois il descendit du train pour m’embrasser et, tant que ce fut possible, il me fit encore, de la portière, des signes de tendresse.
Quinze jours plus tard, il se noyait dans l’Allemagne du Sud, en se baignant dans une rivière ridiculement petite. Je ne le revis plus, je n’étais pas là quand on l’enterra, j’appris tout quelques jours plus tard seulement, quand il était déjà dans le cercueil et dans la terre. Alors, allongé sur le sol, je maudis Dieu et la vie en des blasphèmes affreux et vul-gaires ; je pleurai, je donnai libre cours à ma fureur. Je n’avais pas songé jusque-là que le seul bien solide que j’eusse possédé en ces années, c’était cette amitié. Elle était maintenant perdue.
Impossible de rester plus longtemps dans la ville où, chaque jour, une foule de souvenirs s’attachaient à moi et m’étouffaient. Ce qui pouvait maintenant advenir m’était in-différent. J’étais touché au plus intime de mon âme et j’avais horreur de tout ce qui vivait. Pour l’instant, il ne semblait pas qu’il y eût beaucoup de chances que ma personnalité brisée se redressât, et, tendant de nouveau ses voiles, voguât vers
– 90 – les bonheurs amers des années viriles. Dieu avait voulu que je sacrifie le meilleur de moi-même à une amitié pure et joyeuse. Comme deux barques légères, nous nous étions précipités ensemble en avant, et c’était la barque de Richard qui était brillante, agile, heureuse, aimée, c’était à elle que s’était fixé mon regard, c’est elle qui, j’en avais l’assurance, m’entraînerait vers des buts magnifiques. Voilà qu’elle avait sombré, lançant un bref appel, et je m’en allais à la dérive sur des eaux soudain devenues sombres. C’eût été mon tour d’aller au gouvernail et de lutter et d’errer dans une nouvelle traversée pour conquérir la couronne de la vie. J’avais cru à l’amitié, à l’amour des femmes, à la jeunesse. Maintenant que, l’une après l’autre, elles m’avaient abandonné, pourquoi ne croyais-je pas à Dieu et ne me remettais-je pas dans sa forte main ? Mais, toute ma vie, je suis resté indécis et têtu comme un enfant, et toujours j’ai attendu la vie véritable, comme si elle devait, dans un tumulte de tempête, se préci-piter sur moi, me rendre sage et riche, et m’emporter sur ses grandes ailes vers un bonheur arrivé à maturité.
Mais la vie, sage et économe, se tut et me laissa aller à la dérive. Elle ne m’envoya ni tempête ni étoiles, mais atten-dit que je fusse redevenu humble et patient et que fût brisé mon esprit de bravade, ma rébellion. Elle me laissa, sans y prendre garde, jouer ma comédie orgueilleuse et faire le ma-lin, et elle attendit que l’enfant égaré retrouvât sa mère.
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Me voici venu à une période de ma vie en apparence plus animée et plus variée que celle qui précède et qui don-nerait bien matière en tout cas à un petit roman à la mode. Il me faudrait raconter comment je fus choisi comme rédacteur par un journal allemand, comment je laissai à ma plume et à ma mauvaise langue trop de liberté, ce qui me valut des chi-canes et des remontrances. Comment, en outre, je me fis une réputation de buveur et finalement, à la suite de venimeuses querelles, démissionnai, et me fis envoyer à Paris comme correspondant. Comment, dans ce maudit trou, je vécus en bohème, gâchai mon existence, et comment, en divers do-maines, j’en vis de toutes les couleurs.
Ce n’est point lâcheté si je joue, aux amateurs de co-chonneries qui peuvent se trouver parmi mes lecteurs, le tour de passer sous silence cette courte période de ma vie. Les voies où je m’engageai les unes après les autres étaient bien mauvaises, j’en conviens ; de tous côtés je fis connais-sance avec la fange et j’y restai embourbé. J’ai perdu depuis lors le goût du romantisme de la vie de bohème, et vous me permettrez de m’en tenir à ce qu’il y avait aussi, dans ma vie, de propre et de bon, et de considérer ce temps perdu comme perdu sans retour ; qu’il n’en soit plus jamais question.
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Paris, d’ailleurs, est une horreur : de l’art, de la politique, de la littérature et des papotages de filles – des artistes, des hommes de lettres, des politiciens et d’ignobles femmes, rien d’autre. Les artistes étaient aussi vaniteux et prétentieux que les politiciens, les hommes de lettres plus vaniteux et plus prétentieux encore, et les plus vaniteuses et les plus préten-tieuses étaient bien ces dames.
Un soir j’étais au Bois, me demandant si je devais dire adieu à Paris ou s’il ne valait pas mieux dire adieu tout de suite à la vie elle-même. Je me trouvai ainsi amené à parcou-rir en pensée toute mon existence, ce que je n’avais pas fait depuis longtemps, et je calculai que je n’avais pas grand-chose à y perdre.
Mais alors, soudain, je vis avec une extrême netteté dans mon souvenir une journée depuis longtemps écoulée et oubliée – l’aube d’un matin d’été, chez moi, dans les mon-tagnes ; je me vis à genoux auprès d’un lit, et sur ce lit gisait ma mère à l’agonie.
J’eus un sursaut et je fus pris de honte d’avoir pu si long-temps ne pas songer à ce matin-là. Mes stupides idées de suicide s’étaient enfuies. Car je crois qu’il n’est point d’homme sérieux, à moins qu’il n’ait complètement perdu la bonne voie, qui soit capable de s’ôter la vie, s’il a vu s’éteindre l’existence d’un être sain et bon. Je revis ma mère mourante. Je revis sur son visage l’œuvre silencieuse et sé-vère de la mort qui l’ennoblissait. Elle avait l’air revêche, la mort, mais puissante aussi et bonne, comme une mère ra-menant au foyer avec précautions un enfant égaré.
Soudain, je compris à nouveau que la mort est notre sœur bonne et sage ; elle sait l’heure qui convient et nous devons lui faire confiance. Je me mis aussi à comprendre
– 93 – que le rôle de la douleur, des déceptions et des idées noires n’est pas de nous aigrir, de nous faire perdre notre valeur et notre dignité, mais de nous mûrir et de nous purifier.