Perer Camenzind

Hermann Hesse · Chapitre 1 sur 1 · partie 2/6

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Perer Camenzind

Hermann Hesse

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

En même temps, ma jeunesse, qui s’étiolait dans les salles de classe, prenait sa revanche. Mes épaules

 

– 31 – s’élargirent, ma figure et mon cou brunirent, et tous mes muscles se tendirent et se gonflèrent.

L’avant-dernier jour de vacances, je fis à mon amour une offrande de fleurs péniblement conquises. Je savais bien que, sur mainte pente qui m’attirait, il y avait des edelweiss sur d’étroites bandes de terre ; mais cette plante argentée, mala-dive, sans parfum et sans éclat m’avait toujours paru sans âme et presque sans beauté. Par contre je connaissais quelques buissons de roses des Alpes apportées par le vent au fond d’un précipice abrupt, fleurissant tard, difficiles à at-teindre – une tentation de plus. Il fallait y arriver. Et comme rien n’est impossible à la jeunesse et à l’amour, je parvins fi-nalement au but, les mains déchirées, les cuisses tourmen-tées de crampes. Impossible de crier ma joie dans ma situa-tion périlleuse, mais mon cœur lançait des tyroliennes et manifestait son bonheur à grand fracas quand je coupai avec précautions les dures tiges et tins mon butin dans les mains. Il fallut revenir, les fleurs dans la bouche, en rampant à recu-lons ; et Dieu seul sait comment le gamin téméraire que j’étais atteignit sain et sauf le pied de la falaise. Dans toute la montagne les fleurs des roses des Alpes étaient depuis long-temps passées, j’avais à la main le dernier bouquet de l’année, en boutons délicatement éclos.

Le lendemain, pendant les cinq heures de voyage, je gardai les branches dans mes mains. Au début, mon cœur battait fort, appelant de ses vœux la ville de la belle Rose ; mais plus la montagne s’éloignait, plus l’amour inné du pays natal me ramenait en arrière. Comme je m’en souviens de ce voyage en chemin de fer ! Le Sennalpstock n’était plus vi-sible depuis longtemps, maintenant c’étaient les autres ai-guilles qui s’affaissaient les unes après les autres, et chacune se détachait de mon cœur, y laissant une légère sensation

– 32 – douloureuse. Les montagnes familières étaient maintenant toutes disparues, et un vaste paysage, bas, vert clair, se pré-sentait à moi. Cela ne m’avait nullement frappé lors de mon premier voyage. Mais, cette fois, je fus saisi d’angoisse et de tristesse, comme si j’étais condamné à m’en aller dans des régions toujours plus plates, à perdre à jamais mes mon-tagnes et mon droit de cité au pays natal. En même temps, je voyais sans cesse devant moi le beau et mince visage de Rose Girtanner, distingué, étranger, glacial et se souciant si peu de moi que j’en perdis le souffle d’amertume et de dou-leur. Devant les portières passaient les uns après les autres les villages joyeux et propres, avec leurs tours élancées et leurs pignons blancs ; des gens entraient et sortaient, par-laient, se saluaient, riaient, fumaient et faisaient des plaisan-teries – tous des gens du bas pays, des gens aux manières ai-sées, à la parole facile, sociables – et moi, gros lourdaud des hautes terres, j’étais là au milieu d’eux, m’obstinant dans mon silence et dans ma tristesse. J’eus le sentiment d’être pour toujours arraché à mes montagnes sans pouvoir cepen-dant jamais devenir semblable à ces hommes du pays plat, jamais joyeux, jamais adroit, jamais à l’aise et sûr de moi comme eux. Des individus de cette sorte se moqueraient tou-jours de moi ; ce serait un homme comme cela qu’épouserait un jour Rose Girtanner, et toujours je trouverais des gens comme cela en travers de ma route ou en avance d’un pas sur moi.

C’étaient là les pensées que je ramenais en ville. À peine achevées les formules de politesse, je montai dans mon gre-nier, ouvris ma malle et en sortis une grande feuille de pa-pier. Elle était assez grossière et, quand j’y eus enveloppé mes roses des Alpes et les eus attachées avec une ficelle ap-portée exprès de la maison, le paquet n’avait pas l’air d’un présent d’amour. Gravement, je l’emportai dans la rue où

– 33 – habitait l’avocat Girtanner et, au premier instant favorable, j’entrai par la porte ouverte, jetai un coup d’œil dans le ves-tibule faiblement éclairé par la lumière du soir, et posai mon fagot informe sur le large escalier de cette résidence patri-cienne.

Personne ne m’aperçut et je ne sus jamais si Rose avait eu l’occasion de voir mon offrande. Mais j’avais grimpé au flanc des ravins, j’avais risqué ma vie pour poser une branche de roses sur les marches de sa maison. En cela il y avait quelque chose de doux, de triste et de gai tout en-semble, de poétique, qui me fit du bien et que je ressens en-core aujourd’hui. C’est seulement aux heures où Dieu m’abandonne qu’il me semble parfois que mon aventure avec ces roses ne fut, comme toutes mes autres histoires de cœur, qu’une donquichotterie.

Ce premier de mes amours ne trouva jamais sa conclu-sion. Il s’éteignit dans l’incertitude, sans solution, au cours de mes années de jeunesse, et quand, par la suite, je redevins amoureux, il chemina, à côté de ces passions nouvelles, comme une discrète sœur aînée. Il m’est toujours impossible d’imaginer quelque chose de plus noble, de plus pur et de plus beau que cette jeune patricienne de bonne race au re-gard tranquille. Et lorsque, bien des années plus tard, dans une exposition historique, je vis à Munich ce portrait ano-nyme, énigmatique et charmant, d’une fille des Fugger, j’eus l’impression d’avoir devant moi toute ma jeunesse roma-nesque et mélancolique qui me regardait.

Cependant je faisais peau neuve, lentement, posément, et j’achevais peu à peu de devenir un adolescent. Ma photo-graphie d’alors présente un jeune campagnard osseux, de haute taille, en mauvais habits d’écoliers, les yeux assez

 

– 34 – ternes, avec les membres d’un lourdaud qui n’a pas fini sa croissance. La tête seule avait atteint de bonne heure sa forme définitive. Je me voyais avec une sorte d’étonnement perdre les manières de l’enfance, et j’attendais la vie d’étudiant, goûtant vaguement par avance ses joies.

Je devais suivre les cours de l’Université de Zurich et, au cas où mon travail aurait donné des résultats remarquables, mes protecteurs avaient laissé entendre qu’un voyage d’études serait possible. Tout cela se présentait à moi comme un beau tableau classique : un noble et gracieux bouquet d’arbres avec les bustes d’Homère et de Platon, au milieu duquel j’étais assis penché sur de gros bouquins, et de toutes parts, dans la lumière, une vue illimitée sur des villes, des lacs, des montagnes, de splendides horizons. Mon esprit, devenu moins romanesque, avait toutefois plus d’élan, et je me réjouissais de mon bonheur futur, convaincu que je serais jugé digne de l’obtenir.

Au cours de ma dernière année de collège, je me pas-sionnai pour l’étude de l’italien et pris un premier contact avec les vieux auteurs de nouvelles, avec qui je me promet-tais d’avoir un commerce plus intime en les étudiant au cours de mes semestres à Zurich, en marge de mes études classiques. Puis le jour vint où je dis adieu à mes professeurs et à mon hôte, où j’emballai et clouai ma petite malle, et pas-sai avec une douce mélancolie devant la maison de Rose pour en prendre congé.

Les vacances qui suivirent me donnèrent un avant-goût amer de la vie et ne mirent pas longtemps à couper rude-ment les ailes de mes rêves. Tout d’abord je trouvai ma mère malade. Elle était au lit, ne parlait presque pas et restait éga-lement indifférente à ma présence. Je n’étais pas porté à

 

– 35 – prendre les choses au tragique, pourtant cela me fit de la peine de ne trouver ici aucun écho à mes joies et à ma juvé-nile fierté. Puis mon père me déclara que, si je voulais main-tenant faire des études supérieures, il n’avait rien contre, mais qu’il n’était pas en situation de me donner de l’argent pour cela. Si ma petite bourse était insuffisante, je n’avais qu’à trouver moyen de me procurer les sommes nécessaires. À mon âge, il gagnait déjà depuis longtemps son pain.

Les courses dans la campagne, le canot, les ascensions n’eurent guère de place cette fois dans ma vie, car il me fal-lut prendre ma part des travaux de la maison et des champs, et dans les demi-journées de liberté, je n’avais de goût à rien, pas même à lire. J’étais révolté et déprimé en voyant comme les petites besognes de la vie quotidienne avaient les dents longues pour exiger leur dû et dévorer tout ce surcroît de forces et d’audace que j’avais rapporté. Au reste mon père, une fois qu’il se fut soulagé de la question d’argent, se mon-tra bien, selon son naturel, rude et peu expansif, mais nulle-ment désobligeant à mon égard ; je n’y pris toutefois aucun plaisir. J’étais également troublé et peiné de constater que ma culture scolaire et mes livres lui inspiraient, sans qu’il en fît rien voir, un respect mêlé de mépris. Et puis je pensais souvent aussi à Rose et j’avais de nouveau, sans vouloir m’y résigner, le sentiment amer de mon incapacité paysanne à me trouver jamais à mon aise dans le « monde ». J’allai jusqu’à me demander pendant des jours s’il ne vaudrait pas mieux rester ici et oublier mon latin et mes espérances dans les dures et tenaces contraintes de la vie misérable au pays. J’errais, tourmenté et maussade, de-ci de-là, et ne trouvais pas non plus de consolation ni de repos près du lit de ma mère malade. Ces bosquets que j’avais vus en rêve autour du buste d’Homère notaient plus pour moi que dérision, et je les chassai de ma pensée avec toute la rage et toute la haine de

– 36 – mon esprit tourmenté. Les semaines étaient d’une longueur insupportable, comme si ma jeunesse tout entière devait se dissiper dans cette période désespérée d’amertume et d’intime désaccord.

Si j’avais été surpris et révolté de voir la vie détruire si vite et si totalement mes rêves de bonheur, j’eus lieu main-tenant de m’étonner de ce que mes tourments actuels pus-sent se trouver si soudainement et si violemment domptés. La vie m’avait montré d’abord sa face grise de tous les jours, voici qu’elle se présenta à mes yeux prévenus dans son éter-nelle profondeur et enrichit ma jeunesse d’une expérience toute simple mais féconde.

Un matin, de bonne heure, par un chaud jour d’été, j’eus soif dans mon lit et je me levai pour aller à la cuisine où se trouvait toujours un seau d’eau fraîche. Il me fallait pour cela traverser la chambre de mes parents, où je fus frappé des étranges gémissements de ma mère. Je m’approchai de son lit, elle ne me vit pas et ne me répondit point, mais poursui-vit ses plaintes brèves et anxieuses, battant convulsivement des paupières, le visage pâle et bleuâtre. Je n’en fus pas par-ticulièrement effrayé, bien que je fusse pris d’une certaine inquiétude. Mais je vis alors ses deux mains reposer sur le drap, immobiles, comme des sœurs jumelles endormies. Ce furent ces mains qui me révélèrent que ma mère allait mou-rir, car elles étaient déjà épuisées et sans la moindre volonté, comme on ne les voit jamais chez un vivant. J’oubliai ma soif, m’agenouillai près du lit, posai ma main sur le front de la malade, cherchant son regard. Quand il rencontra le mien, il était bon et ne trahissait pas de souffrance, mais semblait tout près de s’éteindre. Je ne songeai pas à réveiller mon père qui dormait à côté en respirant bruyamment. Je restai ainsi près de deux heures à genoux, regardant ma mère mou-

– 37 – rir. Elle endura la mort silencieusement, gravement, vail-lamment, comme il était dans sa nature, et m’a donné un bon exemple.

La pièce silencieuse se remplit lentement de la clarté du jour naissant ; la maison et le village reposaient dans le sommeil, et j’eus le loisir d’accompagner l’âme d’une mou-rante par-delà la maison, le hameau, le lac et les cimes nei-geuses, dans la liberté glacée d’un pur ciel matinal. J’éprouvai peu de douleur, car j’étais plein d’étonnement et de respect de ce qu’il me fût permis de voir comme se dé-noue une grande énigme, et comme le cercle d’une vie se ferme dans un léger frémissement. La vaillance et la résigna-tion de la mourante étaient si sublimes que, de la splendeur froide et dure du nimbe qui l’entourait, un clair rayon vint toucher et rafraîchir mon cœur. Que le père fut couché là à côté, qu’aucun prêtre ne fût présent, que ni les sacrements ni les prières ne fissent un saint cortège à l’âme qui s’en allait, je n’en avais pas conscience. Je ne percevais rien qu’un fris-son d’éternité passant comme un souffle dans la pâle lumière de la chambre et pénétrant dans mon âme pour s’unir à elle.

Au dernier moment – les yeux étaient déjà éteints – je baisai pour la première fois de ma vie la bouche froide et fa-née de ma mère. Alors, à cet attouchement glacé, un frisson passa soudain sur moi, je m’assis sur le bord du lit, et je sen-tis de grosses larmes hésitantes couler lentement l’une après l’autre sur mes joues, mon menton et mes mains.

Peu après, mon père s’éveilla et, me voyant assis là, me demanda, encore tout endormi, ce qui se passait. Je voulus lui répondre mais ne pus prononcer un mot ; je sortis de la pièce, vins dans ma chambre comme en rêve et m’habillai

 

– 38 – lentement, sans en avoir conscience. Bientôt mon père fut près de moi.

« Ta mère est morte, dit-il, le savais-tu ? »

Je fis signe que oui.

« Pourquoi m’as-tu laissé dormir ? Elle n’a pas eu de prêtre. Que… » Il lança un gros juron.

Alors je ressentis une douleur dans la tête comme si une veine avait éclaté. Je m’avançai vers lui, le saisis de mes deux mains – il n’était, à côté de moi, pas plus fort qu’un en-fant – et je le regardai les yeux dans les yeux. Je ne pus rien dire, mais il garda le silence, tout anxieux, et quand, là-dessus, nous allâmes ensemble auprès de ma mère, il fut tout pénétré lui aussi de la puissance de la mort et prit un visage inaccoutumé et solennel. Ensuite, il se pencha sur la morte et se mit à gémir tout doucement comme un enfant, presque comme un oiseau, sur un ton aigu et bas. Je m’en allai porter aux voisins la nouvelle. Ils m’écoutèrent, ne posèrent point de questions, me serrèrent la main et offrirent leur aide pour notre maison privée de sa ménagère. Quelqu’un s’empressa d’aller au monastère chercher un père et, quand je rentrai, une voisine était déjà dans notre étable et soignait la vache.

Le prêtre arriva ; presque toutes les femmes du hameau vinrent ; tout se passa ponctuellement et dans les formes traditionnelles, nous n’eûmes même pas à nous occuper du cercueil, et je pus constater pour la première fois comme il est bon, dans les circonstances difficiles, d’être au milieu des siens et d’appartenir à un petit groupe sur lequel on peut compter. Le lendemain, j’aurais pu peut-être y songer davan-tage encore.

 

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En effet, lorsque le cercueil eut été descendu en terre sous les bénédictions, et que la petite troupe eut disparu mé-lancoliquement, quand les chapeaux à poils, les hauts de forme – celui de mon père également – furent rentrés dans leur boîte et dans leur armoire, alors mon pauvre père eut un moment de faiblesse. Il se mit à se prendre lui-même en pitié et m’exposa son malheur en formules étranges, bibliques pour la plupart. Maintenant que sa femme était partie, il al-lait encore perdre son fils et le voir s’en aller au loin. Cela ne finissait point ; j’écoutais tout effrayé et j’étais sur le point de lui promettre de rester.

À ce moment – j’avais déjà ouvert la bouche pour ré-pondre – il se passa en moi quelque chose de bizarre. Sou-dain, en une seconde, tout ce que depuis mon enfance j’avais pensé, souhaité et passionnément espéré se présenta comme condensé dans une subite vision intérieure. Je vis de grands et beaux travaux qui m’attendaient, des livres à lire, des livres à écrire. J’entendis souffler le foehn et j’aperçus au loin des lacs et des rivages splendides qui brillaient dans l’éclat du Midi. Je vis des hommes passer avec des visages où s’exprimaient la sagesse et la vie spirituelle, des femmes belles et distinguées ; je vis des routes se dérouler et des cols franchissant les Alpes, et des trains filer à travers toutes sortes de contrées ; tout cela en même temps, et pourtant chaque chose séparément, pleine de netteté, et derrière tout cela les lointains sans limites d’un horizon lumineux coupé de nuages qui se déplaçaient et s’envolaient. Apprendre, produire, contempler, cheminer ; la vie dans sa plénitude resplendit en une vision fugitive et argentée devant mes re-gards, et de nouveau, comme au temps de mon enfance, quelque chose en moi s’agita qui me poussait inconsciem-ment et irrésistiblement vers les vastes horizons du monde illimité.

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Je gardai le silence et laissai dire mon père, secouant seulement la tête et attendant que son émotion fût épuisée. Cela ne se produisit que le soir. Alors je lui fis part de ma ferme résolution de faire des études et de chercher à l’avenir une patrie dans le royaume de l’esprit, mais sans lui deman-der la moindre aide matérielle. Il ne tenta pas à nouveau de faire pression sur moi et me regarda d’un air consterné en branlant la tête. Il comprenait, lui aussi, que, à partir de ce jour, je m’engageais dans mes voies particulières et ne tarde-rais pas à n’avoir plus aucun rapport avec sa vie. Lorsque tout à l’heure, en écrivant, je me ressouvenais de cette jour-née, je voyais mon père assis près de la fenêtre comme il était ce soir-là. Sa tête de paysan malin, aux traits nettement marqués, repose immobile sur le cou mince, les cheveux courts commencent à grisonner, et sur son visage sévère et dur la tristesse d’une vieillesse commençante lutte contre la résistance de la maturité.

Il me reste encore de lui et de mon séjour d’alors sous son toit le souvenir d’un petit événement qui n’est pas sans importance. Dans les dernières semaines avant mon départ mon père mit un soir sa casquette et posa sa main sur la poi-gnée de la porte. « Où vas-tu ? » demandai-je. « Cela te re-garde ? » dit-il. « Tu pourrais tout de même me le dire si ce n’est rien de mal. » Alors il rit et cria : « Tu peux bien venir avec moi, tu n’es plus un tout petit. » Je l’accompagnai donc à l’auberge. Il y avait là quelques paysans assis devant une cruche de vin de Hallau, deux voituriers étrangers buvaient de l’absinthe, une tablée de jeunes gens jouaient aux cartes et menaient grand tapage.

J’étais habitué à boire de temps en temps un verre de vin, mais c’était la première fois que j’entrais sans besoin dans un café. Je savais, pour l’avoir entendu dire, que mon

– 41 – père était un solide buveur. Il buvait beaucoup et avec dis-cernement, et c’était pour cela que notre ménage, qu’il ne négligeait pourtant pas sérieusement, demeurait dans une ir-rémédiable indigence. Je fus frappé de la considération qu’avaient pour lui l’aubergiste et les clients. Il commanda un litre de vin vaudois et me chargea de le verser en m’enseignant comment il fallait s’y prendre. On devait d’abord verser bas, puis allonger modérément le jet et, pour finir, baisser à nouveau la bouteille aussi bas que possible. Là-dessus il se mit à parler de divers vins, qu’il connaissait, et qu’il avait coutume de savourer en des occasions excep-tionnelles, quand par exemple il allait par hasard à la ville ou au pays welche. Il appréciait avec un respect tout à fait sé-rieux le vin de la Valteline, rouge sombre, dont il savait dis-tinguer trois espèces. Après quoi il se mit à parler d’une voix plus discrète et persuasive de certains vins en bouteille du pays de Vaud. Et, à la fin, ce fut presque à voix basse et avec l’allure de quelqu’un qui débite un conte qu’il fit l’éloge du vin de Neuchâtel. De ce vin-là, il y avait des années dont la mousse, quand on le versait, faisait une étoile dans le verre. Et de son doigt mouillé il dessinait l’étoile sur la table. En-suite, il se plongea dans d’extravagantes suppositions sur la nature et le goût du champagne, qu’il n’avait jamais bu et dont il croyait qu’une bouteille pouvait rendre deux hommes soûls comme des bourriques.

Après quoi il fit silence, se plongea dans ses réflexions et alluma sa pipe. Ce faisant il s’aperçut que je n’avais rien à fumer et me donna vingt sous pour acheter des cigares. Et puis, nous restâmes assis l’un en face de l’autre, nous souf-flant la fumée à la figure, et vidant lentement et à petits coups le premier litre. Je trouvai tout à fait de mon goût le vin de Vaud, jaunâtre et piquant. Peu à peu les paysans assis à la table voisine se risquèrent à prendre part à l’entretien et

– 42 – finalement ils vinrent en toussotant, l’un après l’autre, s’installer avec précaution à côté de nous. Bientôt ce fut moi qui me trouvai au centre de la conversation, et il apparut que ma réputation d’ascensionniste n’était pas encore oubliée. On raconta toutes sortes d’escalades et de chutes aussi in-certaines que des mythes baignés dans le brouillard, on les contesta, on les soutint. Pendant ce temps-là nous avions dé-jà fini le second litre, et le sang me montait à la tête. Contrai-rement à mon naturel je me mis à faire le malin et je racon-tai, entre autres, mon insolente grimpée au haut de la falaise du Sennalpstock où j’avais été cueillir les roses des Alpes pour Rose Girtanner. On ne me crut pas, je soutins ce que j’avançais, on se mit à rire et je devins furieux. Je provoquai à la lutte quiconque mettait la chose en doute et je laissai en-tendre que j’étais disposé au besoin à leur tenir tête à tous à la fois. Sur ce un vieux petit paysan, tout tordu, alla prendre sur la console un grand pot de grès et le coucha sur la table.

« Je vais te dire une chose, déclara-t-il en riant, si tu es si fort que ça, fracasse la cruche d’un coup de poing. Alors on te paiera autant de vin qu’elle en peut contenir. Mais si tu n’en es pas capable, c’est toi qui paieras le vin. »

Mon père fut tout de suite d’accord. Je me levai donc, entourai ma main de mon mouchoir, et cognai. Les deux premiers coups n’eurent aucun résultat. Au troisième le pot vola en éclats. « Payez ! » cria mon père, rayonnant de joie. Le vieux parut l’admettre. « Bon, dit-il, je paierai tout le vin que la cruche peut tenir. Cela ne doit plus faire beaucoup. » En effet les débris ne tenaient plus une chope, et en plus de mon mal au bras j’avais encore le ridicule. Mon père lui-même riait de moi maintenant.

 

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« Eh bien, tu as gagné ! » m’écriai-je. Je remplis un des débris avec notre bouteille, et le jetai à la tête du vieux. C’était nous cette fois qui avions l’avantage et les rieurs étaient de notre côté.

On fit encore plusieurs grosses farces de ce genre, après quoi, mon père m’entraîna à la maison. Fort excités et de mauvaise humeur nous fîmes du vacarme dans la pièce où trois semaines à peine auparavant se trouvait le cercueil de ma mère. Je dormis comme un mort et, le lendemain matin, j’étais détraqué et démoli. Mon père se moquait de moi. Il était vaillant et de bonne humeur, visiblement heureux de sa supériorité. Mais, moi, je me jurai en moi-même de ne plus boire et j’attendis avec impatience, le jour de mon départ.

Il arriva et je partis ; mais je n’ai pas tenu parole. Depuis lors j’ai fait connaissance avec le vin jaune du pays de Vaud, le vin rouge sombre de la Valteline, le vin aux étoiles de Neuenburg, et bien d’autres encore, et je suis devenu leur ami.

 

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Une fois dégagé de l’atmosphère lourde et sans poésie du pays natal, je pris mon vol à grands coups d’ailes vers le plaisir et la liberté. S’il m’est arrivé parfois dans le reste de ma vie de me trouver mal partagé, j’ai du moins goûté dans leur richesse et leur plénitude les joies singulières et roma-nesques de l’adolescence. Comme un jeune guerrier qui se repose au bord d’une forêt verdoyante, j’ai vécu dans une dé-licieuse inquiétude entre la lutte et les distractions frivoles ; et comme un voyant hanté de pressentiments, je me suis te-nu au bord de sombres abîmes, l’oreille tendue au gronde-ment des grands fleuves et des grandes tempêtes, l’âme ou-verte à l’accord profond des choses et à l’harmonie de tout ce qui vit. J’ai bu avec délices aux coupes pleines de la jeu-nesse, j’ai souffert en secret de profondes douleurs pour de belles femmes que je vénérais timidement, et j’ai savouré jusqu’au fond le plus noble bonheur des adolescents : une amitié virile, joyeuse et pure.

Je débarquai du train vêtu d’un vêtement neuf de gros drap, avec une petite malle qu’emplissaient mes livres et le reste de mes affaires, prêt à faire la conquête d’une tranche du monde et à montrer aussi vite que possible aux rustres de mon petit pays que j’étais fait d’un autre bois que les autres Camenzind. Pendant trois années, trois merveilleuses an-

 

– 45 – nées, j’habitai, en face d’un vaste horizon, la même man-sarde ouverte aux vents, voué à l’étude et à la création poé-tique, aspirant à toutes les beautés de la terre qui, si proches, m’enveloppaient de leur chaleur, et les sentant pénétrer en moi. Je n’avais pas tous les jours un repas chaud, mais tous les jours et toutes les nuits et toutes les heures, mon cœur riait et pleurait, débordant d’une joie intense et tenant étroi-tement serrées contre lui, dans l’ardeur de son désir, les dé-lices de la vie.

Zurich fut la première cité importante dont le blanc-bec que j’étais fit la connaissance, et pendant quelques semaines je ne cessai d’ouvrir de grands yeux. Il ne me vint pas à l’esprit d’admirer ou d’envier la vie des villes : en cela j’étais un paysan tout simplement. Mais je pris plaisir à la diversité des rues, des maisons, des gens. Je suivais la circulation animée des véhicules, je regardais les embarcadères, les places, les jardins, les monuments et les églises, je voyais des citadins laborieux courir en foule à leur travail, des étu-diants flâner, des étrangers faire un tour de ville. Les épouses des riches, les élégantes à la mode, avec leur grâce hautaine et un peu ridicule, me faisaient l’effet, dans leur morgue, de paons dans la basse-cour. Je n’étais pas vraiment timide, mais simplement gauche, je manquais seulement de sou-plesse au physique comme au moral et je ne doutais pas que je fusse incontestablement le type capable de se familiariser à fond avec cette vie active des citadins, et d’y trouver un jour sa place définitive.

La jeunesse se présenta à moi sous la figure d’un bel adolescent qui faisait ses études dans la même ville, au pre-mier étage de ma maison où il avait loué deux jolies pièces. Je l’entendais chaque jour jouer au-dessous de moi du piano, et j’eus ainsi l’occasion d’éprouver quelque peu pour la pre-

– 46 – mière fois ce qu’est le charme de la musique, le plus féminin et le plus doux de tous les arts. Ensuite, je voyais ce joli gar-çon quitter la maison, mince et souple dans sa démarche, un livre ou un cahier de musique dans la main gauche, dans la droite une cigarette dont les spirales de fumée se dissipaient derrière lui. Je me sentais attiré vers lui par un sentiment tendre et timide, mais je restais cependant à distance, crai-gnant de me lier avec un compagnon dont les manières sûres, libres, dont l’aisance ne pouvaient qu’humilier ma pauvreté et mon manque de savoir-vivre. Ce fut lui qui vint à moi. Un soir, on frappa à ma porte, et je fus un peu inquiet, car jamais encore je n’avais reçu de visite. Le bel étudiant entra, me tendit la main, dit son nom et se comporta avec autant de liberté et de bonne humeur que si nous étions de vieilles connaissances.

« Je voulais vous demander si vous n’auriez pas envie de faire un peu de musique avec moi », dit-il aimablement. Mais moi, je n’avais de ma vie touché un instrument. Je le lui dis et ajoutai que, en dehors du chant à la tyrolienne, j’étais ignorant de tous les arts, toutefois la musique de son piano était souvent montée vers moi pleine de beauté et de charme.

« Ce qu’on peut se tromper ! dit-il gaiement. À votre al-lure extérieure j’aurais juré que vous étiez musicien. Cu-rieux ! Mais vous savez chanter à la tyrolienne. Oh ! je vous prie, chantez un peu. J’adore cela. »

J’étais tout décontenancé et je lui répondis que, comme ça, sur commande et dans une chambre, j’étais absolument incapable de lancer une tyrolienne. Cela ne pouvait se faire que sur la montagne ou tout au moins en plein air et quand on en avait soi-même envie.

 

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« Eh bien alors, vous me chanterez une tyrolienne sur une montagne ! Demain par exemple ? Dites, je vous en prie. Nous pourrions peut-être, vers le soir, aller faire une excur-sion ensemble, nous balader et bavarder un peu ; là-haut, vous lanceriez une tyrolienne et puis après nous prendrions le repas du soir dans un village quelconque. Vous avez bien du temps libre ? »

Oh ! oui, le temps ne manquait pas. Je m’empressai d’accepter. Et puis je le priai de me jouer quelque chose. Je descendis avec lui dans son grand et bel appartement. Quelques tableaux dans des cadres modernes, le piano, un certain désordre gracieux, une odeur fine de cigarettes met-taient dans la jolie pièce une sorte d’élégance aisée et con-fortable, une atmosphère de bien-être toute nouvelle pour moi. Richard se mit au piano et frappa quelques mesures.

« Vous connaissez, n’est-ce pas ? interrogea-t-il en se penchant vers moi, et il était splendide, sa jolie tête ainsi in-clinée et écartée de son jeu, me regardant avec des yeux bril-lants.

« Non, dis-je, je ne connais rien.

— C’est du Wagner, répliqua-t-il, les Maîtres Chanteurs », et il continua de jouer. C’était une musique douce et puis-sante, nostalgique et sereine et je me sentis comme baigné dans une eau tiède et vivifiante. Je contemplais en même temps avec une joie secrète le dos et la nuque grêle du pia-niste, ses mains blanches de musicien, et je fus parcouru du même sentiment de tendresse et de respect émerveillés et timides avec lequel j’avais considéré jadis mon camarade aux cheveux noirs, mêlé à une vague impression que ce beau jeune homme distingué allait peut-être devenir mon ami et

 

– 48 – réaliser mes anciennes aspirations que je n’avais pas ou-bliées.

Le lendemain j’allai le chercher. Lentement, tout en ba-vardant, nous gravîmes une colline de moyenne altitude, dominant de nos regards la ville, le lac et les jardins, et goû-tant l’heure saturée de beauté qui précède le soir.

« Et maintenant, une tyrolienne ! s’écria Richard. Si vous êtes encore intimidé, tournez-moi le dos. Mais je vous en prie, à pleine voix ! »

Il put être satisfait. Dans la rougeur lointaine du soir, je chantai, déchaînant toutes mes forces, exultant de toute ma joie, sur tous les tons, dans toutes les variations. Quand je m’arrêtai, il voulut dire quelque chose, mais s’interrompit tout de suite, montrant les montagnes et tendant l’oreille. D’une hauteur lointaine la réponse venait, discrète, traînant et s’enflant, le salut d’un pâtre ou d’un voyageur, et nous écoutâmes dans le silence et la joie. Pendant que nous nous tenions tous deux à l’écoute, le sentiment d’être là, auprès d’un ami, pour la première fois, jetant avec lui mes regards vers les lointains resplendissants du monde illuminé de nuages roses, me parcourut d’un délicieux frisson. Le lac commençait à faire jouer dans le soir ses couleurs et, peu avant le coucher du soleil, je vis surgir de la brume qui se dissipait quelques crêtes alpestres aux hardies découpures.

« C’est là-bas qu’est mon pays, dis-je, l’aiguille du milieu est la Rote Fluh, à droite le Geishorn, à gauche et plus loin le sommet arrondi du Sennalpstock. J’avais dix ans et trois se-maines quand je suis monté pour la première fois sur cette large crête. »

 

– 49 –

Je fis effort pour tâcher d’apercevoir encore un sommet plus au sud. Au bout d’un moment Richard dit quelque chose que je ne compris pas.

« Que disiez-vous ? demandai-je.

— Je disais que je sais maintenant quel art est le vôtre.

— Lequel donc ?

— Vous êtes poète. »

Alors je rougis ; j’étais tout ensemble contrarié et étonné qu’il eût deviné cela.

« Non, m’écriai-je, je ne suis pas poète. J’ai bien fait des vers à l’école, mais il y a fort longtemps que je n’en fais plus.

— Pourrais-je les voir ?

— Ils sont brûlés, mais vous ne les verriez pas, même si je les avais encore.

— C’étaient certainement des choses très modernes, avec beaucoup de Nietzsche ?

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Nietzsche ? Ah ! grand Dieu ! Ne le connaissez-vous pas ?

— Non. Où l’aurais-je connu ? »

Le voilà enchanté de ce que j’ignore Nietzsche. Mais, moi, j’étais vexé, et je lui demandai sur combien de glaciers il était déjà monté. Quand il me répondit : sur aucun, je pris un air aussi railleur et surpris que lui tout à l’heure à mon égard. Alors il me mit la main sur le bras et dit très sérieu-sement : « Vous êtes susceptible. Mais vous ignorez vous-

– 50 – même quel homme sain vous êtes et combien digne d’envie. Ces gens-là, vous ne savez pas comme ils sont rares ! Voyez donc, dans un an ou deux vous connaîtrez, vous aussi, Nietzsche et tout le bazar bien mieux que moi, car vous avez plus de profondeur et d’intelligence. Mais tel que vous êtes maintenant, vous me plaisez. Vous ne connaissez pas Nietzsche et pas davantage Wagner, mais vous êtes allé sou-vent sur les neiges des montagnes et vous avez une bonne fi-gure d’homme des hautes terres. Et certainement vous êtes aussi un poète. Je vois ça à votre regard et à votre front. »

Il me semblait étrange également qu’il me regardât avec tant de liberté et de sans-gêne et exprimât sans détour son sentiment.

Mais je fus encore plus surpris et plus heureux quand, huit jours plus tard, dans le jardin d’une brasserie très fré-quentée, il me proposa de sceller une amitié fraternelle et, se levant, m’enlaça et m’embrassa devant tout le monde et se mit à danser avec moi autour de la table.

« Que vont penser les gens ? observai-je timidement.

— Ils penseront : ces deux-là sont extraordinairement heureux ou tout à fait extraordinairement ivres ; mais la plu-part ne penseront rien du tout. »

Souvent, bien qu’il fût plus âgé, plus intelligent, mieux élevé et en toutes choses plus ferré et plus raffiné que moi, Richard me semblait être, à côté de moi, un vrai gamin. Dans la rue il faisait la cour à des écolières encore à demi enfant, d’un ton cérémonieux et railleur ; il interrompait subitement les morceaux de piano les plus sérieux par des plaisanteries tout à fait puériles, et un jour que nous étions allés, pour nous amuser, dans une église, il me dit soudain au beau mi-

 

– 51 – lieu du sermon d’un ton pénétré et comme une chose impor-tante : « Dis donc, ne trouves-tu pas que le curé a l’air d’un vieux lapin ? » La comparaison était exacte, mais je trouvais qu’il aurait aussi bien pu garder cela pour plus tard, et je le lui dis.

« Mais du moment que c’était exact ! répliqua-t-il en fai-sant la moue. Après je n’y aurais probablement plus pensé. »

Ses plaisanteries n’étaient pas toujours spirituelles, elles n’étaient même souvent pas autre chose qu’une citation d’un vers de Busch, mais je n’en étais pas choqué et les autres pas davantage, car ce que nous aimions en lui, ce n’était pas l’esprit ou l’intelligence, mais l’inaltérable gaieté de sa nature enjouée et enfantine, qui se faisait jour à chaque instant et l’enveloppait d’une atmosphère légère et joyeuse. Elle pou-vait ne se manifester que par un signe dans un rire discret, dans un regard plein de bonne humeur, mais elle était inca-pable de se dissimuler longtemps. Je suis convaincu que même dans son sommeil il devait parfois rire ou faire un geste amusant.

Richard m’emmenait souvent avec d’autres camarades, des étudiants, des musiciens, des peintres, des écrivains, car tous les gens intéressants, originaux, tout ce qui avait du goût pour les arts dans la ville, finissaient par se trouver en relations avec lui. Il y avait parmi eux quelques esprits sé-rieux, violemment engagés dans les luttes de la vie, des phi-losophes, des esthètes, des socialistes, et beaucoup pou-vaient m’enseigner bien des choses. Des connaissances ve-nues des domaines les plus divers m’arrivaient ainsi par bribes, je les complétais d’autre part en lisant beaucoup. Je me fis ainsi peu à peu une idée de ce qui tourmentait et pas-sionnait les intelligences les plus inquiètes de l’époque et je

 

– 52 – pus jeter un regard dans la vie internationale de l’esprit, ce qui me fit du bien et me stimula. Je compris ses désirs, ses tendances, ses efforts, son idéal et je m’y associai sans qu’une attitude personnelle bien arrêtée m’obligeât à m’engager dans un des camps. Je vis, chez la plupart des es-prits, toutes les énergies de la pensée et de la passion appli-quées aux formes et aux institutions de la société, de l’État, de la science, des arts, des méthodes pédagogiques mais un tout petit nombre me semblaient éprouver le besoin de se former eux-mêmes sans avoir de but extérieur à eux et de projeter de la lumière sur leurs rapports personnels avec le temps et l’éternité. Chez moi également cette tendance ne se manifestait encore en général qu’assez vaguement.

Je ne me liai d’amitié avec personne d’autre, car j’aimais Richard exclusivement et d’une tendresse jalouse. J’essayai aussi de le soustraire aux femmes avec lesquelles il avait des rapports fréquents et intimes. J’observais avec une exacti-tude minutieuse les plus petites conventions faites avec lui et j’étais froissé quand il me faisait attendre. Un jour il me de-manda de venir le prendre à une certaine heure pour aller ramer. Je vins, mais ne le trouvai pas à la maison et j’attendis en vain son retour pendant trois heures. Le lende-main je lui reprochai vivement sa négligence.

« Pourquoi n’es-tu pas allé ramer seul tout simplement ? s’étonna-t-il en riant. J’avais tout à fait oublié. Ce n’est tout de même pas vraiment un malheur.

— J’ai l’habitude de tenir ponctuellement ma parole, ré-pondis-je avec violence. Mais je suis également habitué, bien sûr, à ce que tu te soucies peu de me savoir quelque part en train de t’attendre. Quand on a autant d’amis que toi ! »

Il me regarda avec un immense étonnement.

– 53 –

« Oh ! tu prends cette bagatelle si au sérieux !

— Mon amitié ne me paraît pas une bagatelle. »

Richard cita cérémonieusement :

 

« Ce mot l’ayant touché au cœur,

Aussitôt il promit de devenir meilleur. »

 

et, prenant ma tête dans ses mains, il frotta, selon une cou-tume d’amour orientale, la pointe de son nez contre le mien, et me couvrit de caresses, jusqu’au moment où, riant de dé-pit, je m’arrachai à lui ; mais notre amitié était sauve.

En des volumes empruntés, souvent précieux, j’avais dans ma mansarde les philosophes, les poètes et les critiques modernes, ainsi que des revues littéraires d’Allemagne et de France, des pièces de théâtre nouvelles, des feuilletons pari-siens et des essais des esthètes viennois à la mode. Mais je m’intéressais à mes auteurs de nouvelles du classicisme ita-lien et à mes études historiques plus sérieusement et plus profondément qu’à toutes ces choses rapidement parcou-rues. Mon vœu le plus cher était de laisser de côté la philolo-gie le plus tôt possible et de me consacrer exclusivement aux études historiques. À côté d’ouvrages d’ensemble sur l’histoire et sa méthode, je lisais en particulier des textes ori-ginaux et des monographies sur le Moyen Âge à son déclin en Italie et en France. C’est là que je fis la connaissance de l’homme que je préfère entre tous, saint François d’Assise, le plus céleste et le plus divin de tous les saints. Et ainsi le rêve où j’avais vu s’ouvrir devant moi la vie de l’esprit dans toute sa plénitude devenait chaque jour une réalité, il échauffait mon cœur au milieu des ambitions, des plaisirs et des vanités de la jeunesse. Dans les salles de cours, c’était la science,

– 54 – grave, un peu austère et parfois un peu ennuyeuse qui m’absorbait. À la maison, je trouvais un refuge dans la pieuse intimité des récits du Moyen Âge, dans ses sinistres histoires, dans la joie de vivre des vieux conteurs de nou-velles dont le monde de beauté et de bien-être m’enveloppait d’une atmosphère de rêve, pleine d’ombre et de lumière voi-lée, ou bien je sentais déferler sur moi la mer sauvage de l’idéal moderne et des passions contemporaines. Entre-temps, j’écoutais de la musique, je riais avec Richard, je pre-nais part aux réunions de ses amis, fréquentais des Français, des Allemands, des Russes, écoutais la lecture d’étranges livres nouveaux, entrais çà et là dans des ateliers de peintres ou assistais à des soirées où fréquentaient une foule de jeunes esprits enfiévrés et fumeux qui m’entouraient comme d’un carnaval fantastique.

Un dimanche Richard visita avec moi une petite exposi-tion de nouveaux tableaux. Mon ami resta en arrêt devant une peinture qui représentait une montagne avec quelques chèvres. C’était correctement et gentiment peint, mais un peu démodé et, au fond, sans véritable sentiment artistique. On voit dans n’importe quel salon de ces petites images jo-lies et insignifiantes, tant qu’on en veut. J’y pris néanmoins plaisir comme à une reproduction assez fidèle des pâturages alpestres de mon pays. Je demandai à Richard ce qui l’attirait dans ce tableau.

« Cela », dit-il en montrant le nom du peintre dans le coin. Je n’arrivai pas à déchiffrer les lettres en brun rou-geâtre. « La peinture, dit Richard, n’est pas une merveille. Il y en a de plus belles. Mais il n’y a pas de plus belle artiste que celle qui a fait cela. Elle s’appelle Erminia Aglietti, et, si tu veux, nous pourrons aller demain chez elle lui dire qu’elle est un grand peintre.

– 55 –

— La connais-tu ?

— Bien sûr. Si ses tableaux étaient aussi beaux qu’elle, il y a longtemps qu’elle serait riche et n’en peindrait plus. Car elle fait cela sans en avoir le goût et parce qu’elle se trouve n’avoir appris rien d’autre dont elle puisse vivre. »

Richard ne pensa plus à cette visite et ne revint là-dessus que quelques semaines plus tard.

« J’ai rencontré hier l’Aglietti. Nous voulions lui faire une visite il y a quelque temps. Viens donc ! Tu as justement un col propre ; c’est un détail auquel elle tient. »

Mon col était propre et nous allâmes ensemble chez l’Aglietti. Moi, avec un certain sentiment de résistance inté-rieure, car les rapports libres, un peu sans gêne de Richard et de ses camarades avec des femmes artistes et des étudiantes ne m’avaient jamais plu. Les hommes y montraient assez peu de délicatesse, parfois de la grossièreté, parfois de l’ironie ; les jeunes filles, de leur côté, étaient pratiques, astucieuses et malignes, et nulle part ne se révélait ce parfum d’idéalisme dans lequel j’aimais à voir et à vénérer les femmes.

Je pénétrai dans l’atelier assez mal à l’aise. J’étais bien familier avec l’atmosphère des ateliers de peintres, mais c’était la première fois que j’entrais dans celui d’une femme. Il était sans prétention et sans aucun désordre. Trois ou quatre peintures achevées pendaient dans des cadres, une autre se trouvait sur le chevalet à peine ébauchée. Le reste des murs était couvert par des esquisses au crayon très propres, appétissantes d’aspect, et par une bibliothèque à demi vide. L’artiste accueillit froidement nos saluts. Elle mit de côté son pinceau et alla, dans sa blouse de travail,

 

– 56 – s’adosser à la bibliothèque. Elle avait tout l’air de ne pas avoir envie de perdre beaucoup de temps avec nous.

Richard lui fit d’énormes compliments sur le tableau ex-posé. Elle se moqua de lui et se défendit de croire à ses éloges.

« Mais, mademoiselle, je pourrais avoir l’intention d’acheter le tableau ! Du reste les vaches y sont d’une vérité !

— Ce sont des chèvres, dit-elle tranquillement.

— Des chèvres ? Naturellement des chèvres. Une étude, voulais-je dire, qui m’a renversé. Ce sont des chèvres, telles qu’elles sont dans la vie, tout à fait avec leur naturel de chèvres. Demandez à mon ami Camenzind qui est lui-même un fils de la montagne ; il me donnera raison. »

À ce moment-là, tout en écoutant, embarrassé et amusé, ces bavardages, je sentis le regard de l’artiste qui passait sur moi et m’examinait. Elle me regarda longuement et avec le plus grand naturel.

« Vous êtes montagnard ?

— Oui, mademoiselle.

— On s’en aperçoit. Et que pensez-vous de mes chèvres ?

— Oh ! elles sont très bien, certainement. Du moins ne les ai-je pas prises pour des vaches comme Richard.

— Vous êtes aimable. Vous êtes musicien ?

— Non, étudiant. »

 

– 57 –

Elle n’échangea pas avec moi d’autre parole et j’eus le loisir de la contempler. La longue blouse qui la couvrait voi-lait ses formes féminines, les dépouillant de leur grâce, et le visage ne me sembla pas beau. Les lignes étaient nettes et simples, les yeux un peu sévères, les cheveux abondants, noirs et souples ; ce qui me gênait et me choquait presque, c’était la teinte du visage. Elle me faisait irrémédiablement songer au gorgonzola, et je n’aurais été nullement surpris d’y découvrir des traînées vertes. Je n’avais pas encore rencon-tré cette pâleur italienne et à cette heure, dans la lumière dé-favorable de l’atelier matinal, elle semblait de pierre, à vous faire peur, non pas comme du marbre, mais comme une roche toute ravagée et pâlie par les intempéries. Je n’avais pas non plus l’habitude d’étudier la forme d’une figure de femme, mais je cherchais d’ordinaire en elles plutôt le fondu, le rose, la grâce ; encore un peu enfant en cela.

Richard lui non plus n’était pas satisfait de la visite de ce jour. Je fus d’autant plus étonné ou, à vrai dire, effrayé, quand il me dit savoir, à quelque temps de là, que l’Aglietti serait heureuse de pouvoir me dessiner. Il ne s’agissait que de quelques esquisses ; elle n’avait rien à faire du visage, mais ma carrure avait, paraît-il, quelque chose de typique.

Avant que les choses allassent plus loin un autre petit événement survint qui modifia toute mon existence et dé-termina mon avenir pour des années. Un matin, à mon ré-veil, j’étais devenu un écrivain.

Sur les instances de Richard, j’avais dépeint, à titre de simple exercice et de distraction littéraires, des types de notre pays, de petites scènes vécues avec des dialogues etc., sous forme d’esquisses, et en restant, autant qu’il se pouvait,

 

– 58 – fidèle à la réalité. J’avais aussi écrit quelques essais sur des faits littéraires ou historiques.

Un matin donc, j’étais encore au lit quand Richard entra chez moi et posa trente-cinq francs sur ma couverture. « Ce-la t’appartient. » dit-il sur le ton d’un homme d’affaires. À la fin, après que j’eus épuisé dans mes questions toutes les suppositions, il tira de sa poche un journal et m’y montra une de mes petites nouvelles qui s’y trouvait publiée. Il avait transcrit quelques-uns de mes manuscrits, les avait portés à un rédacteur de ses amis et les avait négociés pour moi en grand secret. Ce qu’il avait maintenant en main, c’était le premier article paru avec les honoraires qui s’y rapportaient.

Jamais je n’avais eu si étrange impression. Au fond j’étais fâché que Richard eût joué ainsi à la Providence, mais la douce vanité d’auteur s’éveillant pour la première fois, le bel argent et la pensée d’une petite gloire littéraire possible prirent le dessus et finalement l’emportèrent.

Dans un café mon ami me mit en rapport avec le rédac-teur. Celui-ci demanda à conserver les autres travaux que Richard lui avait montrés et m’invita à lui en envoyer de temps en temps de nouveaux. Il y avait, disait-il, dans mes papiers un ton original ; surtout dans les essais historiques dont il aurait aimé recevoir de nouveaux spécimens et qu’il voulait rémunérer convenablement. Alors seulement, je compris l’importance de la chose. Non seulement j’allais pouvoir faire chaque jour des repas réguliers et payer mes petites dettes, mais encore je pourrais envoyer promener ces études que je faisais par contrainte et peut-être, bientôt, vivre complètement de ma plume en travaillant dans mon domaine préféré.

 

– 59 –

En attendant, ce rédacteur envoya chez moi un paquet de livres dont je devais faire le compte rendu. Je les dévorai, ces ouvrages, jusqu’au dernier et j’eus de la besogne pendant des semaines, mais comme les honoraires n’étaient payés qu’en fin de trimestre, et que, en comptant là-dessus, j’avais vécu un peu mieux qu’auparavant, je vis un beau jour partir mon dernier sou et je pus commencer une nouvelle cure d’amaigrissement. Pendant quelques jours, je tins bon dans ma chambre avec du pain et du café, après quoi la faim m’entraîna dans un restaurant. J’emportai trois des bouquins dont j’avais à rendre compte, afin de les laisser en gage pour le prix de mon repas. J’avais déjà vainement cherché à les céder au bouquiniste. Le déjeuner fut délicieux, mais au café je commençai à me sentir le cœur un peu inquiet. J’avouai avec embarras à la servante que je n’avais pas d’argent, mais j’allais laisser les livres en gage. Elle en prit un en main, un volume de vers, le feuilleta avec curiosité, et demanda si elle pouvait le lire. Elle adorait la lecture, mais n’arrivait jamais à se procurer de livres. Je sentis que j’étais sauvé et lui propo-sai de garder pour elle les trois petits bouquins en guise de paiement. Elle accepta et m’acheta ainsi peu à peu pour dix-sept francs de livres. Pour de petites plaquettes de poésies je demandais par exemple un fromage avec du pain, pour des romans, le même dessert et du vin en plus, des nouvelles toutes seules ne représentaient qu’une tasse de café et du pain. Autant que je sache, il ne s’agissait la plupart du temps que de petites choses en style tourmenté à la mode nouvelle, et la brave fille doit avoir pris là une drôle d’idée de la littéra-ture allemande contemporaine. Je me souviens avec plaisir de ces matinées où, à la sueur de mon front, j’achevais au galop un bouquin et écrivais quelques lignes de compte ren-du pour en avoir fini avec lui à midi et pouvoir l’échanger pour quelque chose de comestible. Je m’efforçais de cacher

 

– 60 – soigneusement à Richard mes embarras d’argent, car j’en avais honte, bien à tort, et n’acceptais son aide qu’à contre-cœur et seulement pour de très courts délais.

Je ne me prenais pas pour un écrivain. Ce que je rédi-geais à l’occasion, c’était du feuilleton, non du travail artis-tique. Mais en moi-même, et tout en me gardant bien de le dire, je me laissais aller à l’espoir qu’il me serait donné un jour d’écrire un poème, un grand et puissant poème de nos-talgie et de vie.

Le gai et clair miroir de mon âme fut parfois terni par une espèce de mélancolie, mais jamais, à ce moment-là, il ne fut sérieusement troublé. Les idées noires apparaissaient de temps en temps pour un jour ou pour une nuit, comme une tristesse rêveuse et solitaire qui disparaissait ensuite sans laisser de traces pour revenir après des semaines ou des mois. Peu à peu, je m’habituai à elle comme à une amie fami-lière. Elle ne me donnait plus l’impression d’un tourment, mais d’une inquiétude et d’une fatigue qui n’étaient pas sans charmes. Quand elle prenait possession de moi la nuit, je restais, au lieu de dormir, des heures durant à la fenêtre à re-garder le lac sombre, les silhouettes des montagnes se dessi-nant sur le ciel et, au-dessus, les belles étoiles. Alors souvent j’étais pris d’un sentiment violent de douce angoisse, comme si toute cette splendeur de la nuit me regardait avec un air de reproche justifié. Comme si les étoiles, les monts et le lac as-piraient à trouver un être qui comprît et exprimât leur beauté et la douleur de leur muette existence, comme si j’étais cet être, comme si ma véritable mission était de donner dans l’œuvre d’art une expression à la nature muette. Jamais je ne me demandais de quelle manière cela pourrait bien se faire, mais je sentais simplement la belle et sévère nuit qui m’attendait silencieuse, impatiente de désir. Jamais non plus

– 61 – je n’écrivis quoi que ce soit dans un tel état d’esprit ; mais j’avais seulement conscience de ma responsabilité à l’égard de ces appels indistincts et, à la suite de pareilles nuits, j’entreprenais ordinairement des marches à pied solitaires de plusieurs jours. J’avais l’impression de pouvoir ainsi témoi-gner un peu mon amour à la terre qui s’offrait à moi dans une muette prière ; une idée dont je riais moi-même ensuite.

Ces voyages à pied restèrent une des habitudes fonda-mentales de ma vie. J’ai passé une grande partie des années qui se sont écoulées depuis lors à cheminer ainsi à travers divers pays en des excursions qui duraient des semaines et des mois. Je pris l’habitude de faire de longues courses avec peu d’argent et un morceau de pain dans ma poche, de pas-ser des jours dans la solitude sur les routes et de coucher souvent à la belle étoile.

Ces essais littéraires m’avaient fait complètement ou-blier l’artiste peintre. Et voici qu’il m’arriva un billet d’elle : « Quelques amis seront chez moi jeudi pour prendre le thé. Faites-moi le plaisir de venir aussi et d’amener votre cama-rade. »

Nous y allâmes et trouvâmes réunie une petite colonie d’artistes. C’étaient presque tous des inconnus, des oubliés, des ratés, ce qui, pour moi, avait quelque chose de touchant, bien que tous eussent l’air de bons vivants, parfaitement sa-tisfaits de leur sort. Il y avait du thé, des tartines beurrées, du jambon et de la salade. Je ne trouvai là personne de connais-sance et je me sentais du reste peu communicatif ; aussi cé-dai-je à ma faim : je mangeai pendant environ une demi-heure, en silence et sans lâcher prise, tandis que les autres ne faisaient encore que siroter leur thé et bavarder. Mais quand, l’un après l’autre, ils voulurent à leur tour prendre

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