Perer Camenzind

Hermann Hesse · Chapitre 1 sur 1 · partie 5/6

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Perer Camenzind

Hermann Hesse

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

– 125 – quelques beautés rêveuses aux yeux immenses qui sem-blaient sorties des tableaux de Pérugin. Elles me plaisaient toutes et je jouissais de la bonhomie malicieuse de leur pré-sence, mais jamais je ne fus amoureux d’aucune : les belles filles parmi elles se ressemblaient tant les unes les autres que leur beauté m’apparaissait comme un privilège de la race, non comme un avantage personnel. Souvent aussi un jeune gars, fils du boulanger, Matteo Spinelli, venait avec nous : un bougre finaud et plein d’esprit. Il savait imiter toutes sortes d’animaux, était au courant de tous les scandales et avait plein son sac de projets aussi insolites qu’astucieux. Quand je racontais de saintes légendes, il écoutait avec une piété, une humilité sans pareilles, mais, ensuite, il se moquait des saints Pères en des questions, des comparaisons, des suppo-sitions malicieuses, présentées en toute naïveté, au grand scandale de la fruitière et, manifestement, à la grande joie de la plupart des auditeurs.

Souvent aussi je restais seul à côté de Mme Nardini à écouter ses propos édifiants, et j’avais ma joie, toute profane, à voir apparaître ses petits côtés, si nombreux, si humains. Pas un défaut, pas un vice de son prochain ne lui échappait ; elle leur assignait à l’avance leur place dans le purgatoire après les avoir scrupuleusement pesés. Mais moi, elle me portait dans son cœur, elle me confiait sans réticences, sans omettre un détail, ses expériences et ses découvertes les plus infimes. Après chacun de mes petits achats elle me deman-dait ce que j’avais payé et veillait à ce qu’on ne m’exploitât pas. Elle se faisait raconter la vie des Saints, et, en échange, me mettait au courant des secrets du commerce des lé-gumes, de l’achat des fruits et de ceux de la cuisine. Un soir, nous étions assis dans la salle délabrée. À la joie folle des en-fants et des jeunes filles j’avais chanté une chanson suisse et lancé une tyrolienne. Ils se tordaient de joie, imitaient les

– 126 – sons de la langue étrangère et me faisaient voir comme ma pomme d’Adam montait et descendait drôlement pendant la tyrolienne. Alors quelqu’un se mit à parler d’amour. Les fil-lettes riaient sous cape, Mme Nardini roulait des yeux et poussait des soupirs sentimentaux et, à la fin, on me pressa de raconter mes propres aventures d’amour. Je ne dis rien d’Elisabeth, mais je décrivis ma promenade en barque avec l’Aglietti et ma déclaration manquée. J’éprouvais une drôle d’impression à livrer à la curiosité de mes auditeurs om-briens cette histoire dont je n’avais jamais dit mot à per-sonne, sauf à Richard, devant ces ruelles pavées de pierres, comme elles sont dans le Midi, et ces collines au-dessus des-quelles le soir rouge et or embaumait. Je racontai sans beau-coup réfléchir, à la façon des vieux conteurs de nouvelles, et cependant j’y mettais tout mon cœur et je redoutais au fond les rires et les taquineries des assistants.

Quand j’eus fini, tous les yeux étaient fixés sur moi avec tristesse et sympathie.

« Un si bel homme ! » s’écria une jeune fille. « Un si bel homme, avoir des peines de cœur ! »

Mme Nardini, elle, passa avec précautions sa main molle et ronde sur mes cheveux et dit : « Poverino ! »

Une autre jeune fille m’offrit une grosse poire, et quand je l’eus priée de mordre dedans pour l’entamer, elle le fit, me regardant de ses yeux graves. Mais quand je voulus y faire mordre aussi les autres, elle ne le souffrit pas. « Non, mangez vous-même. Je vous l’ai offerte, parce que vous nous avez raconté votre malheur.

— Mais maintenant, vous allez bien sûr en aimer une autre, dit un vigneron aux cheveux bruns.

 

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— Non, dis-je.

— Oh ! vous aimez donc toujours la méchante Erminia !

— J’aime maintenant saint François, et il m’a enseigné à chérir tous les hommes, vous et les gens de Pérouse, et aussi tous ces enfants que voici et même l’amant d’Erminia. »

Certaines complications, certains dangers menacèrent cette existence idyllique lorsque je m’aperçus que la bonne Signora Nardini faisait des vœux ardents pour que je me fixe définitivement dans la ville et l’épouse. Cette petite affaire fit éclore en moi un fin diplomate, car il n’était point facile de détruire ces rêves sans gâter l’harmonie de notre amitié sans nuages. Il me fallait aussi songer au retour. Sans le rêve de mon futur poème et la menace de voir bientôt ma caisse à sec, je serais bien resté. Peut-être aussi – justement en raison de l’état de la caisse – aurais-je épousé la Nardini. Mais non, ce qui m’en empêcha, ce fut ma douleur non encore cicatri-sée et le désir de revoir Elisabeth.

Contre mon attente la grosse veuve se résigna tant bien que mal à l’inévitable et ne me tint pas rigueur de sa décep-tion. Au moment du départ, il se pourrait bien que les adieux m’aient été plus durs qu’à elle. Je me séparais de bien plus de choses que je n’en avais laissées en quittant mon pays, et jamais au moment du départ tant d’êtres chers ne m’avaient serré si cordialement la main. On me passa dans mon wagon fruits, vin et liqueur, pain et saucisson, et j’eus l’impression bien rare de me séparer de gens à qui il n’était pas indifférent que je parte ou que je reste. Mme Annunciata Nardini, elle, me donna, en me quittant, un baiser sur chaque joue ; elle avait des larmes dans les yeux.

 

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J’avais cru jadis que ce devait être une jouissance toute particulière d’être aimé sans aimer soi-même. Je savais maintenant par expérience quelle torture c’est qu’un tel amour qui s’offre sans qu’on puisse le payer de retour. Et pourtant j’étais un peu fier de ce qu’une femme étrangère m’aimât et me désirât comme mari.

À elle seule, cette petite vanité représentait pour moi une demi-guérison. Je plaignais Mme Nardini, pourtant je ne souhaitais point que la chose ne se fût pas produite. Peu à peu je me rendis compte également de plus en plus que notre bonheur ne dépend guère de la réalisation de nos vœux ma-tériels, et que les souffrances des jeunes amoureux, si dures qu’elles soient, n’ont absolument rien de tragique. Il m’était amer de ne pouvoir posséder Elisabeth. Mais ma vie, ma li-berté, mon travail, mon attitude d’esprit restaient intacts, et je pouvais toujours l’aimer de loin après, comme avant, tant que je voudrais. Ces réflexions et, plus encore, la naïve séré-nité de mon existence pendant les mois passés en Ombrie m’avaient été extrêmement salutaires. De tout temps, j’avais eu l’œil sur le ridicule et la bouffonnerie des gens, et je m’étais simplement gâté moi-même, par mon ironie, la joie que j’y pouvais prendre. Voici que, peu à peu, j’apprenais à découvrir l’humour dans l’existence, et il me semblait de plus en plus possible, de plus en plus aisé, de me réconcilier avec mon étoile et de jouir, au banquet de la vie, de tel ou tel bon morceau.

Sans doute en est-il toujours ainsi quand on revient d’Italie. On se moque des principes et des préjugés, avec un sourire indulgent, on fourre les mains dans ses poches et on se fait l’effet, devant la vie, d’un artiste accompli. On a nagé un moment dans la bonne chaleur de la vie populaire méri-dionale et on s’imagine que cela va continuer au pays. Moi

– 129 – aussi, j’en avais jugé ainsi à chaque retour d’Italie, et cette fois plus que jamais. Quand je rentrai à Bâle et y retrouvai l’existence d’autrefois, guindée, immuable, incapable de se rajeunir, je dégringolai, du haut de ma sérénité, une marche après l’autre, sans faire le malin et tout dépité. Mais de tout ce que j’avais acquis là-bas quelques germes continuèrent tout de même à croître et depuis lors mon esquif n’a jamais plus vogué sur les eaux claires ou sur les eaux troubles de la vie sans faire au moins flotter un petit pavillon aux couleurs de l’audace et de la confiance.

Dans d’autres domaines aussi mes opinions s’étaient lentement modifiées. Je n’éprouvais pas grand regret à me voir sorti des années de jeunesse, à approcher du temps où on apprend à considérer sa propre vie comme une courte étape, et soi-même comme un chemineau dont les voyages et la disparition finale n’émeuvent et n’occupent guère le monde. On garde devant les yeux un but, un rêve de prédi-lection, mais on ne se croit plus indispensable ; on s’accorde en route d’assez fréquents loisirs pour pouvoir, sans re-mords, escamoter une étape journalière, s’allonger dans l’herbe, siffler une chanson, et se réjouir sans arrière-pensée des délices de l’instant qui passe. Jusque-là, sans avoir ja-mais rendu hommage à Zarathoustra, j’avais été pourtant au fond un homme de la race des maîtres. Le culte de moi-même, le mépris des petites gens étaient choses dont je ne me privais guère. Peu à peu je me rendais compte de mieux en mieux qu’il n’y a pas entre les classes de limites fixes, et que chez les petits, les opprimés, les pauvres, l’existence n’est plus seulement aussi variée, mais encore plus chaude, plus vraie, plus exemplaire que celle des superbes et des fa-voris de la fortune.

 

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J’arrivai à Bâle juste à temps pour assister à la première soirée dans la maison d’Elisabeth, qui s’était mariée dans l’intervalle. J’étais de bonne humeur, encore tout frais et bruni de mon voyage, et je rapportais une foule de petites histoires drôles. La belle maîtresse de maison me fit la faveur de m’honorer d’une délicate familiarité, et je savourai toute la soirée ma bonne fortune qui m’avait naguère épargné le ridicule d’une demande en mariage trop tardive. En dépit de mon expérience italienne, je conservais en effet une légère défiance à l’égard des femmes : elles devaient trouver une joie cruelle aux tourments sans espoirs des hommes amou-reux d’elles. Un petit récit de la vie scolaire que j’avais jadis recueilli de la bouche d’un enfant de cinq ans me servait à rendre sensible une situation si humiliante et si inconfor-table.

À l’école que fréquentait ce gamin existait un usage étrange et symbolique : quand un élève s’était rendu cou-pable d’une sottise par trop forte et devait être déculotté, six petites filles étaient chargées de le tenir sur le banc en dépit de sa résistance, dans la pénible position nécessaire. Ce droit de tenir le coupable étant considéré comme une grande sa-tisfaction et un grand honneur, c’étaient toujours aux six fil-lettes les plus sages, aux prodiges de vertu du moment, qu’on accordait la faveur de cette cruelle jouissance. Cette amusante histoire enfantine me donna à réfléchir ; une ou deux fois même, elle s’insinua dans mes songes, en sorte que je connais – du moins pour en avoir fait l’expérience en rêve – tout ce qu’on peut endurer en pareille posture.

 

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Je ne faisais pas plus de cas qu’auparavant de mon acti-vité littéraire. Je pouvais vivre de mon travail, faire de pe-tites économies, et envoyer aussi à l’occasion un peu d’argent à mon père. Il le portait joyeusement au cabaret, y chantait mes louanges sur tous les tons et eut même l’idée de me rendre, de son côté, un petit service. Je lui avais dit en effet un jour que je gagnais mon pain en écrivant des articles de journaux. Il me prit pour un rédacteur ou un correspon-dant comme en ont les feuilles locales et, par trois fois, il dic-ta à mon adresse des lettres paternelles où il me mettait au courant d’événements qui lui semblaient importants. Elles me fourniraient, pensait-il, matière à des articles qui me rap-porteraient de l’argent. Une fois, ce fut l’incendie d’une grange, puis un accident survenu à deux touristes dans la montagne et, la troisième fois, le résultat de l’élection du maire. Ces renseignements, déjà rédigés dans le style gro-tesque des journaux, me firent vraiment plaisir, car ils té-moignaient de rapports amicaux entre lui et moi, et c’étaient les premières lettres que, depuis des années, j’eusse reçues du pays. Ils m’amusèrent également parce qu’involontairement ils tournaient en dérision mon activité littéraire ; je faisais, mois après mois, le compte rendu de tant de livres dont la publication avait bien moins

 

– 132 – d’importance et de conséquences que ces incidents cham-pêtres.

À ce moment-là parurent justement deux ouvrages dont j’avais connu jadis les auteurs à Zurich : deux jeunes gens d’un lyrisme extravagant. L’un d’eux vivait maintenant à Berlin et trouvait beaucoup de saletés à raconter sur les ca-fés et les bordels de la capitale. Le second s’était fait cons-truire dans les environs de Munich un luxueux ermitage, et, sans y croire, cherchait follement et désespérément son ins-piration tantôt dans une introspection neurasthénique, tantôt dans le spiritisme. Je fus chargé de la critique des deux ou-vrages et, naturellement, je me moquai sans malice de l’un comme de l’autre. Le neurasthénique se borna à m’envoyer une lettre rédigée en un style vraiment princier. Mais le Ber-linois fit du scandale dans une revue, déclara que ses inten-tions les plus pures étaient méconnues, se réclama de Zola, et, non content de me faire grief à moi-même de ma critique bornée, s’en prit à l’esprit prosaïque des Suisses, infatués d’eux-mêmes. Cet homme avait jadis vécu à Zurich la seule période de sa carrière littéraire où il eût connu peut-être une certaine santé, une certaine dignité.

Je n’avais jamais été grand patriote, mais cette folie ber-linoise des grandeurs passait tout de même les bornes, et je répliquai au récalcitrant par une longue lettre où je ne me fis pas faute de manifester mon dédain pour le modernisme pré-tentieux des grandes villes.

Cette petite chicane me fit du bien et m’obligea à réflé-chir à nouveau sur ma conception de la civilisation moderne. L’effort fut long et pénible et ne mit guère au jour de résul-tats satisfaisants. Mon petit livre ne perd rien à être passé sous silence.

 

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Mais, en même temps, ces considérations me contraigni-rent, à méditer plus profondément sur moi-même et sur l’œuvre capitale depuis si longtemps projetée.

J’avais, on le sait, l’intention de mettre les hommes d’aujourd’hui en présence de la vie large et profonde de la nature inanimée et de la leur faire aimer. Je voulais leur en-seigner à écouter battre le cœur de la terre, à prendre part à la vie universelle, et à ne pas oublier, sous la pression de leurs misérables destinées, que nous ne nous sommes pas créés tout seuls, tels les dieux, mais que nous faisons partie d’un ensemble cosmique. Je voulais leur rappeler que, comme les chants des poètes, comme les rêves de nos nuits, les fleuves, les mers, les nuages qui passent, les tempêtes sont lourds de ces aspirations qui tendent leurs ailes entre ciel et terre et dont l’objet est l’absolue certitude du droit à la vie et de l’immortalité de tout ce qui existe. Tout être est au fond de lui-même assuré de ce droit, se sent enfant de Dieu et repose sans angoisse dans le sein de l’éternité. Mais tout ce que nous portons en nous de mauvais, de malsain, de pourri, se dresse là-contre et croit à la mort.

Je voulais aussi enseigner aux hommes à trouver dans un amour fraternel pour la nature des sources de bonheur et des torrents de vie ; je voulais prêcher l’art de contempler, de cheminer, de jouir, de goûter les joies quotidiennes. Je voulais prêter aux montagnes, aux océans, aux îles ver-doyantes, une voix puissante et séduisante qui vous aurait contraints à regarder cette vie immensément diverse et ac-tive qui fleurit et déborde chaque jour à la porte de vos mai-sons et de vos villes. Je prétendais vous faire honte de savoir plus de choses des guerres étrangères, de la mode, des po-tins, de la littérature et de l’art que du printemps déployant sa végétation exubérante devant vos cités, que du fleuve qui

– 134 – coule sous vos ponts, et des forêts et des magnifiques prai-ries à travers lesquelles court votre chemin de fer. Je voulais vous raconter quelle succession d’inoubliables joies avait dé-couvertes en ce monde le solitaire que je suis, incapable de prendre la vie à la légère, et je désirais que vous, plus heu-reux et plus joyeux peut-être, vous y découvriez de plus grandes joies encore.

Et je voulais, avant tout, déposer en vos cœurs le beau secret de l’amour. J’espérais vous montrer à être, pour tout ce qui vit, de véritables frères, à vous sentir comblés d’amour au point de ne plus redouter ni la souffrance ni la mort, mais de les accueillir comme des sœurs sévères, gra-vement et fraternellement, quand elles viendraient à vous.

Ce n’était pas dans des hymnes, ce n’était pas dans un cantique des cantiques que j’espérais dire tout cela, mais en toute simplicité, en toute vérité et objectivité ; d’un ton sé-rieux et plaisant tout ensemble, comme, à son retour, un voyageur entretient ses camarades du pays d’où il vient.

Je voulais – je désirais – j’espérais – cela fait un effet comique bien sûr. Le jour où tous ces vouloirs trouveraient un plan et une forme, je l’attendais encore. Mais j’avais au moins rassemblé bien des choses. Pas seulement dans ma tête ; dans une foule de petits carnets également que je traî-nais dans mes poches en voyage et sur les routes et qui se remplissaient de semaine en semaine. J’y avais noté, briè-vement et simplement, sans commentaires et sans transi-tions, tout ce qui peut se voir dans le monde. C’étaient des cahiers d’esquisses comme ceux d’un dessinateur qui ne con-tenaient en quelques mots que des choses tangibles : des images de rues et de routes, des silhouettes de montagnes et de villes, des conversations surprises entre les paysans, les

 

– 135 – compagnons ouvriers, les vendeuses du marché, à côté d’observations sur le temps, l’éclairage, les vents, la pluie, les pierres, les plantes, les animaux, la formation des vagues, le jeu des couleurs sur la mer, les formes des nuages. J’en avais tiré et publié à l’occasion de courtes histoires, des im-pressions de nature et de route, mais toujours sans aucun rapport avec l’homme. L’histoire d’un arbre, la vie d’une bête, le voyage d’un nuage avaient assez d’intérêt pour moi, même sans leurs accessoires humains.

Je m’étais bien dit souvent qu’un poème de quelque im-portance où n’apparaîtrait absolument aucune forme hu-maine serait un monstre ; pourtant c’était là un idéal auquel je restai attaché pendant des années, et j’avais le vague es-poir que peut-être un jour une grande inspiration triomphe-rait de cette impossibilité. Je m’aperçus décidément qu’il me faudrait bien introduire l’homme dans mes beaux paysages et que ceux-ci ne pourraient jamais être représentés avec as-sez de naturel et de vérité. Il y avait là énormément à rattra-per, et je suis encore aujourd’hui à la tâche. Jusqu’ici les hommes avaient été pour moi un tout, un ensemble qui, au fond, me restait étranger. Je venais de me rendre compte de l’intérêt qu’il y avait à connaître et à étudier des individuali-tés au lieu d’une humanité abstraite, et mes carnets comme ma mémoire se remplissaient d’images toutes nouvelles.

Ces études m’apportèrent au début beaucoup de joie. Je sortis de ma naïve indifférence et je m’intéressai à toutes sortes de gens. Je me rendis compte que bien des choses al-lant de soi m’étaient restées étrangères, mais je compris éga-lement qu’à tant cheminer, et à tant regarder, mes yeux s’étaient ouverts et étaient devenus plus perçants. Et comme j’avais eu de tout temps une prédilection pour les enfants, ce

 

– 136 – fut à eux que je m’intéressai le plus souvent et avec le plus de plaisir.

Tout de même l’observation des nuages et des vagues m’avait donné plus de satisfaction que l’étude des hommes. À ma grande surprise je m’aperçus que l’homme se distingue avant tout du reste de la nature par une couche glissante et gélatineuse de mensonge qui l’enveloppe et le protège. En peu de temps j’observai chez toutes mes connaissances ce même phénomène – résultant du fait que chaque individu est contraint de figurer une personnalité bien définie alors que personne ne connaît le fond de son être. Je constatai cela sur moi-même également et cela me fit une curieuse impression. Je renonçai donc à vouloir pénétrer au cœur des personnali-tés. Chez la plupart la couche gélatineuse avait bien plus d’importance. Partout, je la trouvais, déjà sur les enfants qui, toujours, consciemment ou non, aiment mieux jouer un rôle que se donner d’instinct, et sans équivoque, pour ce qu’ils sont.

Au bout d’un certain temps j’eus le sentiment de ne plus faire de progrès et de me perdre en des détails insignifiants. J’en cherchai d’abord la raison en moi-même, mais il me fut bientôt impossible de me dissimuler que j’étais déçu et que mon entourage ne me fournissait pas les individualités que je cherchais. Je n’avais pas besoin de spécimens intéressants, mais de types. Cela ne se rencontrait ni dans la gent acadé-mique, ni chez les gens du monde. Je songeais à l’Italie avec un sentiment de nostalgie et, avec la même nostalgie, aux uniques amis et compagnons de mes voyages à pied, les ou-vriers. J’avais bien des fois fait route avec eux et rencontré parmi eux bien des gars merveilleux.

 

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Inutile d’aller à l’auberge du Cheval-Blanc et dans les bouges mal famés. Il ne servait de rien d’avoir affaire à un tas de vagabonds. La situation était donc, encore une fois, sans issue. Je m’en tins aux enfants et observai beaucoup dans les cabarets où naturellement je n’avais rien non plus à pêcher. Ce furent quelques tristes semaines, où je doutai de moi, jugeai mes espoirs et mes désirs exagérés, vagabondai beaucoup en plein air et recommençai à ruminer pendant des demi-nuits devant une bouteille.

Sur mes tables s’étaient alors accumulées des piles de livres que j’aurais bien voulu garder, au lieu de les donner au bouquiniste, mais il n’y avait plus de place dans mes pla-cards. Pour me tirer d’embarras je me rendis enfin dans un petit atelier de menuisier et priai le patron de passer chez moi pour prendre les mesures d’un casier à livres.

Il vint : un petit bonhomme lent, aux manières circons-pectes. Il mesura la pièce, s’agenouilla par terre, dressa son mètre jusqu’au plafond – il puait un peu la colle – et nota re-ligieusement les dimensions dans un carnet en chiffres énormes.

Il se trouva par hasard qu’en faisant sa besogne il heurta un siège chargé de livres ; quelques volumes tombèrent et il se courba pour les ramasser. Parmi ces bouquins il y avait un petit vocabulaire cartonné de l’argot des compagnons qu’on peut voir dans presque toutes leurs auberges en Allemagne, un petit volume bien fait et fort amusant.

Le menuisier, en apercevant le petit livre qui lui était familier, leva sur moi un regard de curiosité, mi-amusé, mi-défiant.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.

 

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— Avec votre permission ; je vois là un livre que je con-nais moi aussi. Avez-vous vraiment étudié ça ?

— C’est sur la grand-route que j’ai potassé la langue des copains, répondis-je, mais on aime bien à retrouver de temps en temps une expression.

— Vrai ! dit-il. Avez-vous donc été quelquefois vous-même sur le trimard ?

— Pas tout à fait comme vous le pensez, mais j’ai roulé suffisamment et j’ai passé la nuit dans maint refuge. »

Pendant ce temps il avait refait la pile de livres et voulut s’en aller.

« Où avez-vous donc trimardé dans le temps ? deman-dai-je.

— D’ici à Coblence et plus tard encore en descendant sur Genève. Ça n’a pas été mes plus mauvais jours.

— Vous êtes-vous fait aussi boucler une fois ou deux ?

— Rien qu’une fois à Durlach.

— Faudra me raconter ça si vous voulez bien. Se rever-ra-t-on devant une chopine ?

— Je n’y tiens pas trop, monsieur. Mais si vous voulez un jour passer chez moi après le boulot et demander : com-ment va ? D’accord. À condition que ce ne soit pas pour vous payer ma poire. »

Quelques jours plus tard – il y avait grande réception chez Elisabeth – soudain je m’immobilisai sur la route en me demandant si ce ne serait pas mieux de passer chez mon menuisier. Et je fis demi-tour, remis ma redingote au porte-

– 139 – manteau et allai voir le menuisier. L’atelier était déjà clos et sans lumière. Je m’engageai en trébuchant dans le porche sombre d’une maison et, dans une cour étroite, grimpai et descendis les escaliers et trouvai à la fin sur une porte un écriteau fait à la main avec le nom de l’artisan. J’entrai direc-tement dans une toute petite cuisine où une femme maigre préparait le repas du soir tout en surveillant trois enfants qui remplissaient de vie et de vacarme l’étroite pièce. Intimidée, la femme me conduisit dans la salle voisine où le menuisier était assis avec son journal à la fenêtre qui donnait encore un peu de lumière. Il fit entendre un grognement peu encoura-geant en me prenant dans l’obscurité pour un client impor-tun, puis il me reconnut et me tendit la main.

Le voyant surpris et embarrassé, je m’adressai aux en-fants ; ils se sauvèrent dans la cuisine où je les suivis. J’y aperçus la maîtresse de maison préparant un plat de riz, et les notions de cuisine que je tenais de ma logeuse ombrienne me revinrent en mémoire ; je me mis à cuisiner avec elle. Chez nous on fait cuire généralement le beau riz jusqu’à ce qu’il soit gâché et transformé en une espèce de colle qui n’a goût de rien et qui poisse odieusement quand vous la man-gez. Là aussi, la catastrophe, le crime, était en train de se consommer, et j’eus tout juste le temps d’opérer le sauvetage en attrapant le pot et l’écumoire et en me chargeant, sans perdre une minute, de la préparation. La femme laissa faire tout étonnée ; le riz fut à peu près réussi, nous le posâmes sur la table, allumâmes la lampe et on mit mon couvert.

La femme du menuisier m’entraîna, ce soir-là, dans des conversations si approfondies sur des questions de cuisine que son mari eut à peine l’occasion de placer un mot et que nous dûmes remettre à une autre fois le récit de ses aven-tures de route. D’ailleurs ces petits gens ne tardèrent pas à

– 140 – sentir que je n’étais un monsieur que par mon aspect exté-rieur, mais qu’au fond j’étais un fils de paysan, un enfant du pauvre peuple et ainsi nous devînmes dès le premier soir des amis familiers. Car tout comme ils reconnurent en moi un homme de même origine, je flairai dans le modeste ménage le climat des petites gens. Ici on n’avait pas de temps à don-ner aux raffinements, à la pose, à la comédie ; la vie, dans sa pauvreté, dans son âpreté leur était chère, même sans la pa-rure de la culture et des préoccupations idéales, et bien trop bonne pour qu’ils la tapissent de beaux discours.

Je revins de plus en plus souvent et j’oubliai, chez le menuisier, non seulement les niaiseries de la vie de société, mais aussi ma tristesse et mes misères. Il me semblait qu’un peu de ma jeunesse m’avait été conservé là et que je conti-nuais ici la vie que, jadis, les Pères avaient interrompue en m’envoyant aux écoles.

Penché sur une carte à la mode du vieux temps déchirée et jaunie par la sueur, le menuisier suivait avec moi ses voyages et les miens et nous nous réjouissions à chaque porte de ville et à chaque ruelle que nous connaissions l’un et l’autre, nous rafraîchissions de vieilles plaisanteries de compagnons et, un soir, nous chantâmes plusieurs des chan-sons éternellement jeunes de Straubing. Nous parlions des soucis du métier, du ménage, des enfants, des choses de la ville, et tout doucement il arriva que, le patron menuisier et moi, nous intervertîmes insensiblement les rôles et que ce fut moi l’obligé, lui le généreux, le maître qui instruit. Je sentis, avec un soupir de soulagement, qu’au lieu d’un décor de sa-lon j’avais ici autour de moi la vie telle qu’elle est.

L’un des enfants, une fillette de cinq ans, toute frêle, vous frappait par sa singularité. Elle se nommait Agnès mais

 

– 141 – on l’appelait Agi ; elle était blonde, pâle, ses membres étaient grêles, ses yeux immenses et timides, et une douce sauvagerie se manifestait dans tout son être. Un dimanche, comme j’allais prendre la famille pour faire une promenade, je trouvai Agi malade. La mère resta près d’elle ; nous autres, nous allâmes nous promener hors de la ville. Au delà de Sankt Margreten nous nous assîmes sur un banc ; les enfants couraient après des pierres, des fleurs, des scarabées, et nous, les hommes, regardions les prairies d’été, le cimetière de Binningen, et la belle ligne bleuâtre du Jura. Le menuisier était las, déprimé, taciturne, il avait l’air soucieux.

« Qu’est-ce qui ne va pas, patron ? » demandai-je une fois que les enfants furent assez loin. Il me fixa dans les yeux d’un regard perdu et triste.

« Ne vous en apercevez-vous pas ? commença-t-il tris-tement. Agi va mourir. Il y a longtemps que je le sais et je m’étonne qu’elle ait vécu jusqu’à cet âge, elle a toujours eu la mort dans les yeux. Mais maintenant, il n’y a plus moyen d’en douter. »

Je me mis à le consoler, mais je ne tardai pas à y renon-cer.

« Voyez-vous, dit-il avec un triste sourire, vous ne croyez pas vous-même que l’enfant s’en tirera. Je ne suis pas dévot, savez-vous, et je ne vais à l’église qu’une fois toutes les années de jubilé, mais, je le sens bien, le Bon Dieu veut maintenant me dire un mot. Ça n’est qu’un enfant et jamais elle n’a été en bonne santé, pourtant, Dieu le sait, je l’aimais mieux que tous les autres ensemble. »

Les petits accoururent avec de grands cris et mille pe-tites questions, m’entourèrent, se firent donner par moi le

 

– 142 – nom des fleurs et des herbes et exigèrent, à la fin, que je leur raconte des histoires. Alors je leur expliquai que les fleurs, les arbres et les buissons avaient, comme les enfants, chacun une âme et chacun un ange gardien. Le père, lui aussi, écou-tait, souriait et donnait de temps en temps un petit signe d’approbation. Nous vîmes le bleu des montagnes devenir plus foncé, nous entendîmes l’angélus et rentrâmes au logis. Sur les prairies traînaient les brumes rougeâtres du soir ; au loin, les tours de la cathédrale se dressaient petites et effilées dans l’air tiède, l’azur du ciel d’été passait à une jolie teinte verdâtre et dorée, les ombres des arbres s’allongeaient. Les enfants, fatigués, se turent. Ils songeaient aux anges des pa-vots, des œillets et des clochettes, et nous, les grands, à la petite Agi dont l’âme serait bientôt prête à prendre son vol et à abandonner notre petite bande à son angoisse.

Pendant les quinze jours qui suivirent tout alla bien. La fillette semblait guérir, elle pouvait se lever quelques heures et paraissait, dans ses coussins frais, plus jolie et plus gaie que jamais. Puis vinrent quelques nuits de fièvre et nous vîmes bien, sans que personne en parlât à nouveau, que l’enfant ne resterait plus parmi nous que quelques semaines ou quelques jours. Une fois seulement son père se trouva amené à en dire un mot. Je le vis fureter dans sa provision de bois et compris de moi-même qu’il se mettait à chercher des planches pour un cercueil d’enfant.

« Ce sera pour bientôt, dit-il, et j’aime mieux faire ça tout seul, après le travail. »

J’étais assis sur un établi ; il travaillait à l’autre. Une fois les planches bien rabotées il me les montrait avec une sorte de fierté. C’était du bois de sapin, beau, sain, sans défauts.

 

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« Je ne vais pas non plus y mettre de clous, mais soi-gneusement assembler les planches, pour que ça fasse quelque chose de bien et de solide. Mais pour aujourd’hui c’est assez, montons retrouver ma femme. »

Les journées passèrent, des journées chaudes et magni-fiques, de plein été, et je restais chaque jour une heure ou deux auprès de la petite Agi, lui parlant des belles prairies et des bois, tenant dans mes grosses mains sa petite main lé-gère et fine, aspirant en moi, de toute mon âme, la douce grâce limpide qui l’enveloppait jusqu’au dernier jour.

Et puis nous restâmes là, anxieux et tristes, à voir le pe-tit corps maigre amasser encore des forces pour lutter contre la toute-puissante mort qui le dompta vite et aisément. La mère fut forte et garda le silence ; le père, penché sur le lit, renouvelait cent fois les adieux, caressait les cheveux blonds et baisait le cadavre de son enfant chéri.

Ce fut ensuite la simple et courte cérémonie de la sépul-ture, puis les lourdes soirées où les petits pleuraient à côté, dans leurs lits. Puis vinrent les belles sorties au cimetière, où nous plantions des fleurs sur la tombe récente et où nous restions assis sans parler sur le banc dans l’allée fraîche pen-sant à Agi et contemplant avec d’autres yeux la terre où elle reposait, les arbres, le gazon qui la couvraient, et les oiseaux qui faisaient retentir le cimetière de leurs ébats.

Pendant ce temps les journées de travail suivaient leur cours sévère. Les enfants s’étaient remis à chanter, à se battre, à rire, à réclamer des histoires ; et nous tous nous ha-bituions insensiblement à ne plus voir notre Agi et à avoir au ciel un beau petit ange.

 

– 144 –

Avec tout cela, je n’étais plus du tout allé chez le profes-seur, et seulement une ou deux fois chez Elisabeth où je m’étais senti, parmi les conversations insipides, tout désem-paré et anxieux. Je retournai chez l’un et chez l’autre et trouvai porte close, car tout le monde était depuis longtemps à la campagne. Alors seulement je m’aperçus que mon amitié avec la famille du menuisier et la maladie d’Agi m’avait fait oublier la saison chaude et les vacances. Auparavant il m’eût été tout à fait impossible de rester en ville en juillet et en août.

Je pris congé pour peu de temps et fis un voyage à pied à travers la Forêt-Noire, la Bergstrasse et l’Odenwald. En route, j’éprouvais un plaisir tout nouveau à envoyer aux en-fants du menuisier des cartes postales de beaux paysages et à imaginer tout ce que, plus tard, je leur raconterais de mon voyage à eux et à leur père.

À Francfort je décidai de m’offrir encore quelques jours de vacances. À Aschaffenburg, à Nuremberg, à Munich et à Ulm, je jouis avec un plaisir nouveau des vieilles œuvres d’art, et, pour finir, je fis encore, sans y attacher d’importance particulière, un arrêt à Zurich. Jusque-là, au cours de toutes ces années, j’avais évité cette ville comme on évite un tombeau ; cette fois je flânai par les rues bien connues, cherchai les cafés et les jardins de brasseries d’autrefois, et je pus songer sans sentir mon cœur se serrer aux belles années passées. L’artiste peintre, l’Aglietti, s’était mariée et on me donna son adresse. Je m’y rendis vers le soir, lus sur la porte le nom de son mari, levai mes regards vers les fenêtres et hésitai à entrer. Alors les années écoulées redevinrent vivantes en moi, et mon amour de jeunesse se réveilla à demi de son sommeil en me faisant souffrir un peu. Je fis demi-tour et ne me gâtai point la plaisante image de

– 145 – l’Italienne que j’avais aimée par un inutile revoir. Je poursui-vis ma flânerie et allai visiter le jardin au bord du lac où les artistes avaient, jadis, célébré leur fête d’été. Devant la mai-son dont j’avais, pendant trois années courtes et bonnes, ha-bité la mansarde, je levai aussi les yeux et, parmi tous ces souvenirs, le nom d’Elisabeth me vint tout à coup sur les lèvres. Le nouvel amour était donc plus fort que ses aînés. Il était aussi plus paisible, plus modeste, éveillait plus de grati-tude.

Pour rester dans ces bonnes dispositions, je pris une barque et ramai, lentement, confortablement, sur le lac chaud et lumineux. Le soir allait tomber ; au ciel, un beau nuage blanc comme neige, un seul. Je ne le quittai pas des yeux et lui fis des signes amicaux en songeant à mon amour d’enfance pour les nuages, à Elisabeth, et aussi à cette nuée peinte par Segantini, devant laquelle j’avais vu un jour Elisa-beth s’arrêter, si belle. Jamais comme maintenant, je n’avais senti mon amour pour elle, que ne troublait pas une parole, pas un désir impur, me combler de bonheur, me purifier. En contemplant le nuage, je me remémorai avec sérénité, avec gratitude, tout ce qu’il y avait eu de bon dans ma vie. Au lieu des agitations et des passions d’autrefois je ne sentais plus en moi que les grandes aspirations du temps de mon enfance – devenues, elles aussi, plus calmes, plus mûres.

Dès longtemps j’étais habitué à accompagner le rythme régulier des coups de rame en fredonnant ou en chantant quelque chanson. Cette fois encore, je me mis à chanter dou-cement, pour moi-même, et ce fut seulement au rythme de mon chant que je m’en aperçus ; c’étaient des vers. Je les gardai en mémoire et les écrivis à la maison en souvenir du beau soir sur le lac, à Zurich :

 

– 146 –

Pareille au blanc nuage,

qui luit au ciel profond,

lumineuse et lointaine,

ta beauté resplendit,

Elisabeth.

Il passe et fuit, le nuage,

Tu l’as à peine entrevu,

et cependant, dans la nuit noire,

il revient sans cesse en tes rêves.

Il va, rayonnant le bonheur,

et désormais, sans trêve,

la nostalgie du blanc nuage

hantera doucement ton cœur.

 

À Bâle, je trouvai une lettre d’Assise qui m’attendait. Elle était de Mme Annunciata Nardini et remplie de bonnes nouvelles. Elle avait tout de même trouvé un second mari. Au reste il vaut mieux que je la transcrive sans y rien chan-ger :

 

« Bien cher Monsieur Pierre,

« Permettez à votre fidèle amie de vous écrire une lettre. Il a plu à Dieu de m’accorder un grand bonheur et je vou-drais vous inviter à mon mariage le 12 octobre. Il s’appelle Menotti et n’est pas bien riche, mais il m’aime beaucoup et il faisait déjà auparavant le commerce des fruits. Il est joli, mais pas si grand et si beau que vous, Monsieur Pierre. Il vendra des fruits sur la place, tandis que je resterai à la mai-son. La belle Mariette, la fille du voisin, va se marier elle aussi, mais seulement avec un maçon étranger.

 

– 147 –

J’ai pensé à vous chaque jour et parlé de vous à beau-coup de gens. Je vous aime bien, et aussi le Saint, à qui j’ai offert quatre cierges en souvenir de vous. Menotti sera très heureux que vous veniez au mariage. S’il voulait se montrer désagréable à votre égard, je le lui défendrais. Il est malheu-reusement apparu que le petit Matteo Spinelli était bien un gredin, comme je l’ai toujours dit. Il m’a souvent volé des ci-trons. On l’a emmené, parce qu’il a volé douze lires à son père et empoisonné le chien du mendiant Giangiacomo. Je vous souhaite la bénédiction de Dieu et du Saint.

« Votre humble et fidèle amie,

« Annunciata NARDINI.

 

« P.S. – Notre récolte est moyenne : celle des raisins très mauvaise et il n’y avait pas assez de poires non plus, mais il y a eu abondance de citrons ; seulement nous avons dû les vendre trop bon marché. À Spello il est arrivé un terrible malheur. Un jeune homme a tué son frère avec un râteau ; on ne sait pas pourquoi, mais sûrement il était jaloux de lui bien que ce fût son propre frère. »

 

Je ne pus malheureusement donner suite à cette sédui-sante invitation. J’envoyai mes vœux dans une lettre et fis prévoir ma visite au printemps prochain. Puis je m’en allai chez mon menuisier avec ma lettre et un cadeau rapporté de Nuremberg pour les enfants.

J’y trouvai un grand changement auquel je ne m’attendais pas. Loin de la table, près de la fenêtre, une forme humaine grotesque et mal bâtie était tassée dans une chaise, garnie, comme un siège d’enfant, d’une barre

– 148 – d’appui. C’était Boppi, le frère de la maîtresse de maison, un pauvre être difforme à demi paralysé, pour lequel on n’avait trouvé nulle part une petite place après la mort toute récente de sa vieille mère. Le menuisier l’avait pris provisoirement chez lui, bien à contrecœur, et la présence incessante de l’infirme pesait, lourde d’épouvante, sur le ménage en plein désarroi. On ne s’était pas encore habitué à lui, les enfants en avaient horreur ; la mère, dans sa compassion, était gê-née, déprimée ; le père manifestement maussade.

Sur une affreuse double bosse, sans cou, Boppi avait une grosse tête aux traits épais, un large front, un gros nez, une belle bouche douloureuse. Les yeux étaient clairs, mais sans expression et un peu apeurés ; les mains, étrangement pe-tites et jolies, reposaient sans cesse, blanches et immobiles, sur l’étroit barreau devant lui. Je fus, moi aussi, gêné et in-disposé par la présence du pauvre intrus, et il me fut égale-ment pénible d’entendre le menuisier raconter la courte his-toire du malade, tandis que celui-ci était assis à côté, regar-dant ses mains sans que personne lui adresse la parole. Il était infirme de naissance, mais il avait fait ses études pri-maires et, pendant un certain temps, il avait pu se rendre quelque peu utile en tressant de la paille jusqu’à ce qu’une série d’attaques de goutte l’eussent en partie paralysé. De-puis des années il restait, ou bien couché dans son lit, ou bien assis dans son étrange siège, calé entre des coussins. La femme prétendait qu’il avait jadis chanté beaucoup et bien, pour son plaisir, mais il y avait longtemps qu’elle ne l’avait plus entendu, et ici, à la maison, il n’avait encore jamais chanté. Et tandis qu’on contait et commentait tout cela, il était là, le regard perdu devant lui. Je me sentais mal à l’aise et ne tardai pas à m’en aller. Les jours qui suivirent, je ne vins pas chez le menuisier.

 

– 149 –

Toute ma vie j’avais été plein de santé, je n’avais jamais eu de maladie grave et je considérais les gens maladifs, par-ticulièrement les infirmes, avec compassion, mais aussi avec un peu de mépris. Ça ne me disait rien du tout de voir les heures paisibles et claires que je passais dans la famille du menuisier troublées par la fâcheuse présence de cette lamen-table existence qui leur était à charge. Aussi reculais-je de jour en jour ma seconde visite et je réfléchissais en vain aux moyens de nous débarrasser du paralytique. Il ne devrait pas être impossible de le faire entrer, à peu de frais, dans un hô-pital ou un hospice. Plusieurs fois je voulus aller trouver le menuisier pour discuter la chose avec lui, mais j’appréhendais de mettre le premier la question sur le tapis et j’éprouvais une répulsion enfantine à la pensée de rencontrer le malade. Il me répugnait de l’avoir sans cesse sous les yeux, d’être obligé de lui donner la main.

Je laissai ainsi passer un dimanche. Le second, j’étais déjà sur le point de prendre le train du matin pour faire une excursion dans le Jura, mais j’eus honte alors tout de même de ma lâcheté ; je restai et j’allai, après le déjeuner, chez le menuisier.

Je donnai, bien à contrecœur, la main à Boppi. L’artisan était de mauvaise humeur et me confia-t-il, de cette éternelle misère, et ne proposa une promenade. Il en avait assez, fus heureux de le savoir accessible à mes projets. La ménagère voulut rester, mais l’infirme la pria de sortir avec les autres, il pouvait bien demeurer seul. Pourvu qu’il ait à côté de lui un livre et un verre d’eau, on n’avait qu’à l’enfermer et à le laisser sans s’inquiéter de lui.

Et nous, qui nous tenions pourtant tous pour des gens tout à fait convenables, pour des êtres au cœur généreux,

 

– 150 – nous l’enfermâmes et nous partîmes nous promener ! Et nous étions gais, nous prenions joie aux ébats des enfants, nous jouissions du beau soleil doré d’automne, et pas un de nous n’avait honte, et pas un de nous ne sentait son cœur battre à la pensée que nous avions laissé seul au logis le paralytique ! Nous étions heureux au contraire d’être débarrassés de lui pour un moment, nous respirions, soulagés, l’air limpide échauffé par le soleil, et présentions le spectacle d’une brave famille qui jouit intelligemment du dimanche du Bon Dieu et lui en rend grâces.

C’est seulement quand nous fûmes attablés dans le jar-din d’une auberge à la Corne de Grenzach que le père se mit à parler de Boppi. Il se plaignit d’avoir là un hôte à charge, constata en soupirant que son ménage était plus à l’étroit et dépensait davantage et, pour finir, remarqua en riant : « Ici, hors de la maison, on peut au moins avoir du plaisir pendant une heure sans qu’il vous gêne. »

Et entendant ces paroles malheureuses, je vis soudain se dresser devant moi la silhouette suppliante et dolente du pauvre paralytique que nous n’aimions pas, dont nous cher-chions à nous débarrasser, et qui, à cette heure, laissé seul et enfermé, était assis là-bas, dans la pénombre de la chambre, muré dans sa solitude. Je songeai qu’il allait bientôt com-mencer à faire nuit, qu’il ne serait pas capable d’allumer la lumière ou de se rapprocher de la fenêtre. Il allait donc être obligé de poser son livre et de rester tout seul dans la demi-obscurité, sans faire la conversation, et sans autre distrac-tion ; tandis que nous étions ici à boire du vin, à rire et à nous amuser. Et je songeai à toutes les belles choses que j’avais racontées à mes voisins, à Assise, à propos de saint François, et comment je m’étais vanté d’avoir appris de lui à aimer tous les hommes. Pourquoi avais-je donc étudié la vie

– 151 – du Saint, appris par cœur son magnifique cantique d’amour, et cherché sa trace sur les collines ombriennes, si un pauvre être, incapable de s’aider lui-même, devait rester là à souf-frir, alors que je le savais et pouvais le consoler ?

La puissante main d’un être invisible se posa sur mon cœur, l’étreignit, le remplit de tant de honte et de douleur que je tremblai et succombai. Et je sus que Dieu voulait maintenant s’entretenir avec moi.

« Poète ! disait-il, disciple du Poverello, prophète qui veux enseigner aux hommes l’amour et les rendre heureux ! Rêveur qui souhaitais entendre ma voix dans les vents et dans les eaux !

« Tu aimes une maison, disait-il, où l’on est aimable avec toi, où tu passes d’agréables heures ! Et le jour même où j’honore cette maison de ma présence, tu te sauves et tu songes aux moyens de me chasser ! Saint ! Prophète ! Poète ! »

J’eus tout à fait le sentiment d’être placé devant un clair miroir qui ne pouvait me tromper et de m’y apercevoir sous la figure d’un menteur, d’un fanfaron, d’un lâche qui manque à sa parole. Impression douloureuse, amère, torturante et terrible ; mais ce qui, en cet instant, se brisa en moi, subit des tortures, se cabra sous la souffrance, ne méritait rien d’autre que de se briser et de disparaître.

Brusquement, en toute hâte, je pris congé, laissai le vin dans mon verre et sur la table le pain que je venais de rompre et je rentrai en ville. Dans mon émoi, je fus tourmen-té de l’insupportable crainte qu’il pût s’être produit un mal-heur. Un incendie pouvait avoir éclaté ; Boppi, dans son im-puissance, pouvait être tombé de sa chaise, rester étendu sur

 

– 152 – le sol, souffrant ou mort. Je le voyais gisant, je croyais me tenir à ses côtés, obligé de subir le regard de l’infirme et son silencieux reproche.

Hors d’haleine, j’atteignis la ville, grimpai l’escalier quatre à quatre, et c’est seulement alors que me vint la pen-sée que je me tenais devant une porte close et n’avais pas de clef. Mais mon angoisse se trouva tout de suite apaisée. Avant même d’avoir atteint l’entrée de la cuisine j’entendis à l’intérieur un chant. Ce fut une étrange minute. Le cœur bat-tant et tout hors d’haleine je me tenais sur le palier sombre de l’escalier, tendant l’oreille à la chanson de l’infirme en-fermé, tandis que je recouvrais lentement mon calme. Il chantait doucement, d’une voix molle et un peu plaintive, un chant populaire, un chant d’amour : La petite fleur blanche et rouge. Je savais qu’il n’avait plus chanté depuis longtemps, et j’étais ému d’être là à épier au moment où il employait cette heure de tranquillité pour se réjouir un peu à sa ma-nière.

Les choses sont ainsi : la vie aime à associer le comique aux événements graves, aux émotions profondes. J’eus tout de suite conscience de ce que ma situation avait de ridicule et d’humiliant. Dans mon angoisse subite, j’avais couru une heure durant, à travers champs, pour me trouver, sans clef, devant une porte close. Il me fallait ou bien m’en aller, ou bien crier mes bonnes intentions au paralytique à travers deux portes fermées. J’étais là sur le palier avec mon dessein de consoler le pauvre garçon, de lui marquer ma sympathie, de lui faire passer plus vite les heures, et lui, sans se douter de rien, assis à l’intérieur, était en train de chanter, et il au-rait tout simplement pris peur si j’avais signalé ma présence en criant ou en frappant à la porte.

 

– 153 –

Il ne me restait rien d’autre à faire que de m’en aller. J’errai pendant une heure par les rues, dans l’animation du dimanche, puis je trouvai la famille de retour. Je n’eus pas besoin cette fois de me faire violence pour serrer la main à Boppi. Je m’assis à côté de lui, engageai la conversation et lui demandai ce qu’il avait lu. Cela m’amena à lui offrir de lui faire la lecture et il m’en sut gré. Quand je lui proposai Jere-mias Gotthelf, il apparut qu’il connaissait presque toutes ses œuvres. Mais il n’était pas encore familier avec Gottfried Keller, et je promis de lui prêter ses ouvrages.

Le lendemain, en apportant les livres, je trouvai l’occasion d’être seul avec lui, la ménagère voulant sortir et le menuisier étant dans l’atelier. Alors je lui avouai comme j’avais honte de l’avoir laissé seul la veille et lui dis que je se-rais heureux de pouvoir parfois m’asseoir près de lui et d’être son ami.

Le petit infirme tourna sa grosse tête vers moi, me re-garda et dit : « Merci bien. » Ce fut tout. Mais ce mouvement de la tête lui avait coûté un effort ; il avait autant de valeur que dix embrassades d’un homme sain, et son regard était si limpide, d’une si enfantine beauté, que, de confusion, le sang me monta au visage.

Ce qui restait à faire était plus difficile : parler au menui-sier. Il me sembla que le mieux serait de lui confesser sans détours mon angoisse et ma honte de la veille. Il ne me com-prit malheureusement pas, mais ne se refusa pas à entendre raison. Il accepta de garder le malade comme notre hôte à tous deux, en sorte que nous partagions les petits frais de son entretien et qu’il me fût permis d’aller et de venir à mon gré auprès de Boppi et de le considérer comme mon propre frère.

 

– 154 –

L’automne se prolongea, beau et chaud, pendant un temps inaccoutumé. Aussi la première chose que je fis pour Boppi fut-elle de lui procurer un fauteuil roulant et de l’emmener chaque jour au grand air, le plus souvent en com-pagnie des enfants.

 

– 155 –

Ce fut toujours ma destinée de recevoir de la vie et de mes amis plus que je ne pouvais donner. Il en avait été ainsi avec Richard, avec Elisabeth, avec Mme Nardini, avec le me-nuisier, et voici que, dans mon âge mûr et tout en ayant de moi-même une opinion assez avantageuse, j’allais devenir l’élève étonné et reconnaissant d’un pauvre bossu. Si vrai-ment mon poème, depuis longtemps commencé, en vient au point d’être achevé et publié, il s’y trouvera bien peu de bonnes choses que je n’aie apprises de Boppi. Alors com-mença pour moi une heureuse époque, pleine de satisfac-tions et dans laquelle je pourrai puiser toute ma vie. Il me fut donné de plonger mon regard en pleine clarté jusqu’au fond d’une magnifique âme humaine sur laquelle la maladie, la so-litude, la pauvreté, les mauvais traitements, n’avaient fait que passer comme de légers nuages épars.

Tous les petits vices dont nous aimons à assaisonner et à gâcher notre belle et courte vie, la colère, l’impatience, la défiance, le mensonge, tous ces tristes et dégoûtants ulcères qui nous défigurent, une longue et profonde souffrance les avait, chez cet homme, consumés dans les tourments. Il n’était ni un sage ni un ange, mais un homme plein de bon sens et de tendresse, à qui de grandes et terribles douleurs

 

– 156 – avaient appris à ne pas avoir honte de se sentir faible, et à s’abandonner dans les mains de Dieu.

Un jour je lui demandai comment il parvenait à toujours s’arranger avec son corps dolent et sans force.

« C’est bien simple, dit-il avec un joli rire, la maladie et moi, nous sommes perpétuellement en guerre. Tantôt je gagne une bataille, tantôt j’en perds une, alors nous conti-nuons à nous battre ; par moments aussi, nous nous arrêtons tous deux et concluons un armistice tout en nous observant l’un l’autre et en restant sur nos gardes, jusqu’à ce que l’un de nous s’enhardisse et que la guerre reprenne. »

Je m’étais toujours cru jusque-là sûr de mon coup d’œil et bon observateur. Mais, en cela aussi, Boppi devint mon maître admiré. Comme il prenait grande joie à la nature et particulièrement aux animaux, je le menais souvent au jardin botanique. Nous passions là des heures délicieuses. Au bout de peu de temps, Boppi connaissait chacune des bêtes, et comme nous apportions toujours du pain et du sucre, beau-coup d’entre elles nous connaissaient aussi et nous nous fai-sions toutes sortes d’amis. Nous avions une prédilection par-ticulière pour le tapir, dont l’unique vertu est une propriété étrangère aux autres représentants de l’espèce. À part cela, nous le trouvions prétentieux, peu intelligent, maussade, in-grat et fort vorace. D’autres bêtes, comme l’éléphant, les chevreuils et les chamois, même le grossier bison, manifes-taient toujours pour le sucre qu’on leur donnait une certaine gratitude, soit en nous regardant familièrement, soit en se laissant caresser par moi. Rien de tel chez le tapir. Dès que nous en approchions, il arrivait vite à la grille, dévorait len-tement et consciencieusement ce que nous lui donnions et se retirait quand il voyait que plus rien ne lui venait, sans tam-

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