Perer Camenzind
Hermann Hesse
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Huit jours plus tard mes malles étaient expédiées à Bâle et je parcourais à pied une bonne partie de la France du Sud, sentant de jour en jour pâlir et se dissiper comme des brumes les heures de Paris dont le souvenir me poursuivait de sa puanteur. J’assistai à une « Cour d’Amour », je passai la nuit dans des châteaux, dans des moulins, dans des granges, et je bus avec les gars bruns et communicatifs le vin qu’ils ont produit et qui vous met dans l’âme chaleur et so-leil.
Au bout de deux mois j’arrivai à Bâle, déguenillé, amai-gri, bruni et intérieurement tout transformé. C’était la pre-mière fois que je faisais un si grand voyage à pied, une pre-mière randonnée qui fut suivie de beaucoup d’autres. Entre Locarno et Vérone, entre Bâle et Brigue, entre Florence et Pérouse, il est peu de localités par lesquelles je n’aie chemi-né deux ou trois fois, les souliers couverts de poussière – à la poursuite de rêves dont pas un ne s’est encore réalisé.
À Bâle, je louai une chambre dans le faubourg, déballai mes affaires et me mis au travail. J’avais joie à vivre dans une ville tranquille où personne ne me connaissait. Mes rap-ports avec quelques journaux et revues n’avaient point été rompus ; je ne manquais point de besogne et j’avais de quoi vivre. Les premières semaines furent bonnes et calmes, et puis revint la vieille mélancolie qui persista des jours, des semaines et que le travail même ne chassait pas. C’est là une chose que ne peut comprendre celui qui n’a pas fait sur lui-même l’expérience de ce que c’est que le cafard. Comment vais-je le décrire ? Entre moi et les hommes, entre moi et la
– 94 – vie de la ville, des places des maisons et des rues, il y avait sans cesse un abîme. Une catastrophe se produisait, les jour-naux racontaient de graves événements, cela ne me concer-nait en rien. On célébrait des fêtes, on enterrait des morts, on concluait des marchés, on donnait des concerts – à quoi bon ? pourquoi ? Je m’enfuyais dans la campagne, j’errais dans les bois, sur les monts et les routes, et, autour de moi, tristes, mais sans une plainte, les prairies, les arbres et les champs se taisaient, jetaient vers moi, dans un silence sup-pliant, des regards où se lisait le besoin de me dire quelque chose, de venir à moi. Mais ils restaient là sans pouvoir rien exprimer ; je comprenais leur souffrance et j’y prenais part, car je ne pouvais les libérer.
J’allai voir un médecin, je lui apportai des observations détaillées, j’essayai de lui décrire mon mal.
Il lut, m’interrogea, m’ausculta.
« Vous avez une santé qu’on pourrait vous envier, et je vous en complimente, déclara-t-il alors, physiquement tout va bien. Essayez de chasser votre cafard par de la musique ou par la lecture.
— Je lis, par profession, tous les jours une foule de nou-veautés.
— En tout cas vous devriez vous donner un peu d’exercice au grand air.
— Je marche tous les jours trois à quatre heures ; le double au moins quand je suis en vacances.
— Alors, il faut vous contraindre à fréquenter la société. Vous courez le danger de devenir sérieusement insociable.
— Qu’est-ce que cela peut faire ?
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— C’est fort important. Plus votre horreur de la société est grande en ce moment, plus vous devez vous contraindre à fréquenter le monde. Votre état n’est pas encore maladif et ne me semble pas grave ; mais si vous ne cessez pas de vous laisser aller avec cette passivité, vous pourriez bien à la fin perdre l’équilibre. »
Le médecin était un homme compréhensif et bienveil-lant. Il me plaignait. Il me recommanda à un lettré dans la maison duquel fréquentait une nombreuse société et où ré-gnait une certaine activité intellectuelle et littéraire. J’y allai. On me connaissait de nom ; on se montra aimable, presque cordial, et je revins assez souvent.
Je m’y trouvais un jour, par une froide soirée de fin d’automne. Il y avait là un jeune historien et une jeune fille toute menue et brune ; point d’autres visiteurs. La jeune fille fit le thé, parla beaucoup et taquina l’historien. Ensuite elle joua un peu de piano. Après quoi elle me dit qu’elle avait lu mes satires, mais ne les avait pas goûtées du tout. Elle me parut intelligente, un peu trop même, et je ne tardai pas à rentrer chez moi.
Pendant ce temps on avait appris peu à peu que je fré-quentais beaucoup les cafés et que, en réalité, j’étais, en se-cret, un ivrogne. J’en fus à peine surpris car les potins étaient fort en vogue précisément dans le monde universi-taire, chez les hommes et chez les dames. Cette humiliante découverte n’eut aucune mauvaise influence sur mes rela-tions ; on me rechercha tout au contraire, car on était entiché de tempérance ; ces messieurs et dames appartenaient aux comités d’une société antialcoolique et se réjouissaient chaque fois qu’un pécheur leur tombait sous la main. Un jour eut lieu la première attaque, en toute politesse. Je fus invité
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à méditer sur la honte de la vie de cabaret, sur la malédiction de l’alcoolisme, et tout cela au point de vue sanitaire, éthique et social. On m’invita aussi à assister à une des fêtes de la ligue. Je fus extrêmement surpris, car j’avais à peine entendu parler jusqu’ici de toutes les sociétés et de tous les mouvements de ce genre. La séance, agrémentée de musique et teintée d’esprit religieux, fut d’un comique assez pénible et je ne fis pas mystère de mes impressions. Pendant des semaines on essaya d’agir sur moi avec une amabilité indis-crète, la chose devenait tout à fait assommante et, un soir, comme on me chantait encore la même antienne, et espérait passionnément ma conversion, je me mis en rage et je de-mandai énergiquement qu’on voulût bien m’épargner ces criailleries. La jeune fille était là de nouveau, elle m’écouta avec intérêt et lança ensuite, de tout son cœur, un « Bravo ! » Mais j’étais trop furieux pour y faire attention.
Je pris d’autant plus de plaisir à une petite mésaventure comique qui se produisit au cours d’une grande démonstra-tion des partisans de l’abstinence. La grande Société banque-tait à son siège social avec de nombreux invités. On fit des discours, on noua des amitiés, on chanta des chœurs et célé-bra par des « Hosanna » les progrès de la bonne cause. Un homme de peine qu’on avait engagé comme porte-drapeau trouva trop longs ces discours dépourvus d’alcool, il s’éclipsa dans un café proche, et quand le défilé solennel de démons-tration commença par les rues, des pécheurs purent s’offrir la joie maligne d’un amusant spectacle et voir à la tête des troupes enthousiastes un joyeux ivrogne, tenant de ses bras le drapeau de la Croix-Bleue comme un mât de navire en perdition, s’avancer en titubant.
Le bonhomme soûl disparut, mais ce qu’on ne fit point disparaître, ce furent les mille vanités trop humaines, les ja-
– 97 – lousies et les intrigues mesquines, qui s’étaient fait jour au sein des groupements et des commissions concurrentes et qui s’épanouirent en une floraison de plus en plus joyeuse. Le mouvement se fractionna, quelques ambitieux voulaient s’approprier toute la gloire, et s’indignaient à propos de tout ivrogne qui n’était pas converti en leur nom. On abusa odieusement de nobles collaborateurs désintéressés – il n’en manquait pas – et les observateurs bien placés ne tardèrent pas à avoir l’occasion de s’apercevoir que là aussi, sous une étiquette idéaliste, bien des malpropretés humaines faisaient monter vers le ciel leur infection. Je fus tenu au courant par des tiers de toutes ces petites comédies, je m’en réjouis en secret et, en rentrant la nuit de mainte beuverie, je me suis dit : Voyez, nous autres pécheurs nous sommes tout de même mieux que cela !
Dans ma petite chambre qui, de haut, dominait le Rhin et son large horizon, j’étudiais et je réfléchissais beaucoup. J’étais désolé que la vie détournât ainsi de moi son cours sans qu’une vague puissante m’entraînât, sans qu’une pas-sion violente ou un vif intérêt m’échauffât et m’arrachât à ma morne rêverie. En plus de ce qui était indispensable à ma subsistance quotidienne je travaillais bien à la préparation d’un ouvrage qui devait évoquer les premiers frères mineurs ; mais ce n’était point là une œuvre créatrice, plutôt une simple et perpétuelle besogne de collectionneur qui ne suffi-sait pas aux exigences de mon désir. En rassemblant mes souvenirs de Zurich, de Berlin et de Paris je me mis à tirer au clair pour moi-même les aspirations fondamentales, les pas-sions, l’idéal de mes contemporains. L’un travaillait à élimi-ner les meubles, les tapisseries, les costumes en usage et à habituer les gens à une ambiance plus libre et plus belle. Un autre s’efforçait de vulgariser dans des écrits populaires et des conférences le monisme de Haeckel. D’autres jugeaient
– 98 – digne de leur effort de fonder la paix perpétuelle. Et un autre encore luttait pour les classes inférieures et déshéritées, ou bien faisait des collectes et des discours pour que l’on bâtit et ouvrît des théâtres et des musées pour le peuple. Et ici, à Bâle, c’était contre l’alcool que l’on bataillait.
Dans tous ces efforts il y avait de la vie, de la ferveur, de l’activité ; mais aucun d’eux n’était pour moi important, né-cessaire, et si tous ces objectifs avaient été atteints au-jourd’hui, cela n’aurait pas eu de prise sur moi ni sur ma vie. Je me laissais retomber, découragé, sur ma chaise, écartais de moi livres et fiches et réfléchissais, réfléchissais. Alors j’entendais le Rhin passer sous mes fenêtres, le vent gronder, et je prêtais l’oreille, avec émotion, à ce langage d’une grande mélancolie et d’une grande nostalgie partout aux aguets. Je voyais les nuages pâles de la nuit voleter en grandes masses par le ciel comme des oiseaux effarouchés, j’entendais le Rhin suivre sa route et je pensais à la mort de ma mère, à saint François, à ma petite patrie dans les mon-tagnes neigeuses et à Richard maintenant noyé. Je me voyais escaladant les falaises pour cueillir des roses des Alpes à Rose Girtanner ; je me voyais à Zurich, mis en branle par les livres, la musique et la conversation ; je me voyais ramant sur les eaux dans la nuit avec l’Aglietti ; je me voyais déses-péré par la mort de Richard, voyageant, rentrant au foyer, guérissant, et retombant dans ma misère. À quoi bon ? Pour-quoi ? Ô Dieu ! Tout cela n’avait-il été qu’un jeu, un hasard, une image en couleurs ? N’avais-je pas lutté et souffert les tourments du désir pour la vie de l’esprit, pour l’amitié, pour la beauté, la vérité et l’amour ? Le flot du désir et de l’amour ne continuait-il pas à couler en moi dans une atmosphère d’orage ? Et tout cela en vain, pour mon tourment, sans joie pour personne !
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À ce moment-là, j’étais mûr pour le cabaret. Je soufflais ma lampe, descendais en tâtonnant le vieil escalier en coli-maçon, si raide, et je faisais mon apparition dans un café où on servait du vin de la Valteline ou dans un débit de vin vau-dois. Là j’étais reçu en bon client, avec respect, bien que, d’ordinaire, je fusse renfrogné et grossier même à l’occasion. Je lisais le Simplicissimus qui ne manquait jamais de m’agacer, je buvais mon vin et j’attendais qu’il me consolât. Et dans sa douceur le dieu m’effleurait de sa tendre main fé-minine, glissait dans mes membres une délicieuse torpeur, et emmenait mon âme égarée au pays hospitalier des beaux rêves.
Il m’arrivait de m’étonner moi-même de traiter les gens de façon si hargneuse et de trouver une sorte de plaisir à les rudoyer. Dans les restaurants que je fréquentais, les ser-vantes me craignaient et me maudissaient comme un rustre et un grincheux qui trouve toujours quelque chose à redire. Si j’engageais la conversation avec d’autres clients, je me montrais sarcastique et grossier ; naturellement les gens se comportaient en conséquence. Parmi ces piliers de cabaret il s’en trouvait cependant un petit nombre – oh ! bien petit – tous déjà d’un certain âge et pécheurs invétérés, avec les-quels je tuais parfois une soirée et établis des relations tolé-rables. Il y avait en particulier un vieux butor, dessinateur de son métier, un misogyne, un porc-épic et un buveur patenté de première classe. Quand, le soir, je le rencontrais seul dans quelque taverne, c’était chaque fois une rude beuverie. Ça commençait par des bavardages, des plaisanteries, pendant lesquels on sifflait accessoirement une chopine de vin rouge, puis, peu à peu, le plaisir de boire passait au premier plan, la conversation s’éteignait, nous restions silencieusement l’un en face de l’autre, tassés sur nos chaises, tirant chacun sur son Brissago et vidant chacun de son côté ses bouteilles. En
– 100 – cela nous étions à la hauteur l’un de l’autre, nous les faisions toujours remplir en même temps et nous nous observions l’un l’autre avec une considération mêlée de joie maligne. À l’époque du vin nouveau, à la fin de l’automne, nous nous en allâmes une fois ensemble par des villages de vignerons du Markgraefler et, à l’auberge du Cerf, à Kirchen, le vieux bougre me raconta l’histoire de sa vie. Elle était, je crois, in-téressante et peu banale, mais je l’ai malheureusement tota-lement oubliée. Je n’ai gardé en mémoire que sa description d’une beuverie où il s’était trouvé, à un âge déjà avancé. C’était quelque part à la campagne dans une fête villageoise. En sa qualité d’hôte, on l’avait placé à la table des notabili-tés, et il avait mis, fort prématurément, le pasteur aussi bien que le maire en un sérieux état d’ébriété. Le pasteur devait prendre la parole. Quand on l’eut à grand-peine hissé à la tribune, il y raconta des choses formidables et il fallut l’évacuer, sur quoi le maire entra vaillamment en lice. Il se lança dans une vigoureuse improvisation, mais la violence de sa gesticulation provoqua une indisposition soudaine et la péroraison du discours fut peu banale, mais également peu raffinée.
J’aurais bien voulu par la suite me faire raconter à nou-veau cette histoire et quelques autres. Mais un soir de con-cours de tir, nous nous brouillâmes irrémédiablement après nous être tiré la barbe et nous être séparés furieux. À partir de ce moment-là, il arrivait de temps en temps que nous nous trouvions ensemble dans un cabaret mais en ennemis, chacun à sa table naturellement ; et par suite d’une vieille habitude, nous nous observions en silence, buvions à la même allure et restions là longtemps après les derniers clients, jusqu’à ce qu’à la fin on nous priât de nous en aller. Jamais il n’y eut de réconciliation.
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Réfléchir éternellement sur les causes de mon cafard et de mon inaptitude à la vie, c’était vain et fatigant. Je n’avais nullement le sentiment d’être fini et vidé, je me sentais au contraire plein de forces obscures et comptais bien réussir à créer encore, à l’heure propice, une œuvre de valeur, et à ar-racher tout au moins à la vie hostile une poignée de bonheur. Mais viendrait-elle jamais, l’heure propice ? Je songeais avec amertume à ces messieurs tout en nerfs d’aujourd’hui qui se stimulent au travail artistique par mille excitants artificiels, alors qu’en moi des forces considérables sommeillaient inemployées et restaient en friche. Et je me creusais à nou-veau la tête pour trouver quel obstacle ou quel démon para-lysait l’âme dans mon corps débordant de vigueur où elle s’engourdissait sans cesse davantage. Et j’avais en plus la prétention de me tenir pour un individu exceptionnel à qui l’on n’a pas rendu justice, dont personne ne connaît, ne comprend ni ne partage la souffrance. Il y a ceci de diabo-lique dans le cafard qu’il ne vous rend pas seulement ma-lade, mais en même temps infatué de vous-même et myope, orgueilleux presque. On se prend pour cet Atlas de mauvais goût qu’évoque Heine, ayant sur le dos tous les mystères et toutes les misères du monde, comme si des milliers d’autres n’enduraient pas les mêmes souffrances et n’erraient pas dans le même labyrinthe. Et dans mon isolement loin du pays natal, j’avais également tout à fait perdu de vue que la plupart de mes qualités bonnes et mauvaises et de mes par-ticularités n’étaient pas tant mon bien que celui des Camen-zind – à moins qu’elles ne fussent leur malédiction.
À quelques semaines d’intervalle, je retournais en visite dans la maison de l’érudit qui m’avait aimablement accueilli. Peu à peu j’avais fait la connaissance d’à peu près tous ceux qui y fréquentaient. C’étaient pour la plupart des universi-taires assez jeunes, beaucoup d’Allemands parmi eux, appar-
– 102 – tenant à toutes les facultés ; en outre, quelques peintres, quelques musiciens, ainsi que quelques bourgeois avec leurs femmes et leurs filles. Souvent je regardais avec étonnement ces gens qui me traitaient comme un visiteur exceptionnel et dont je savais qu’ils se rencontraient chaque semaine tant et tant de fois. De quoi pouvaient-ils bien parler et s’occuper toujours ensemble ? La plupart avaient le même comporte-ment stéréotypé de l’homo socialis et tous me semblaient un peu apparentés les uns aux autres en vertu d’un esprit de so-ciété niveleur que j’étais le seul à ne pas posséder. Il y avait parmi eux plus d’un homme distingué et remarquable à qui l’éternelle vie de salons n’avait manifestement rien fait perdre, ou presque rien, de sa fraîcheur et de sa vigueur per-sonnelles. Il en était parmi eux avec qui je pouvais m’entretenir longuement et de façon intéressante. Mais aller de l’un à l’autre, m’arrêter une minute auprès de chacun, faire au petit bonheur des compliments aux dames, fixer en même temps mon attention sur une tasse de thé, deux con-versations et un morceau de musique, tout en ayant l’air de prendre à tout cela un extrême intérêt et un vif plaisir, j’en étais incapable. Il était pour moi terrible d’être obligé de par-ler de littérature ou d’art. Je me rendais compte que, dans ce domaine, on réfléchissait peu, on mentait beaucoup et, en tout cas, on disait énormément de choses en l’air. Je pris donc part au mensonge général, mais je n’y avais aucun plai-sir et trouvais tous ces interminables papotages inutiles, en-nuyeux et dégradants. J’aimais bien mieux entendre par exemple une femme parler de ses enfants ou bien raconter moi-même mes voyages, quelque petit événement du jour ou toute autre chose de la vie pratique. Il m’arrivait alors parfois de devenir familier et presque gai. Mais la plupart du temps j’allais encore, après des soirées de ce genre, dans un café et j’avalais un bon coup de vin de la Valteline pour entraîner la
– 103 – sécheresse qui m’était restée dans la gorge ou l’affreux en-nui.
Au cours d’une de ces réunions je revis la jeune fille aux cheveux noirs. Il y avait là une foule de gens qui faisaient de la musique et menaient leur vacarme coutumier, et je me te-nais assis avec un album d’images dans un coin à l’écart, sous la lampe. C’étaient des vues de la Toscane, non pas les reproductions sensationnelles ordinaires, celles qu’on a vues mille fois, mais des images plus intimes dessinées par des amateurs, presque toutes des cadeaux de compagnons de voyage ou d’amis du maître de maison. Je venais de décou-vrir le dessin d’une maisonnette de pierre aux fenêtres étroites dans la vallée solitaire de San Clemente, que je re-connus, car j’y avais fait mainte promenade. La vallée est toute proche de Fiesole, mais la foule des voyageurs ne va jamais la voir parce qu’il ne s’y trouve pas d’antiquités. C’est une vallée d’une âpre et merveilleuse beauté, aride, à peine habitée, encaissée dans de hautes montagnes dénudées et sévères, perdues loin du monde, mélancolique et quasi vierge.
La jeune fille s’approcha, regardant par-dessus mon épaule.
« Pourquoi restez-vous toujours ainsi seul, monsieur Camenzind ? »
Cela m’agaça. Elle se sent négligée par les jeunes gens, pensais-je, et vient me trouver.
« Eh bien, n’allez-vous pas me répondre ?
— Excusez-moi, mademoiselle, que voulez-vous que je vous réponde ? Je reste seul, parce que j’y trouve plaisir.
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— Alors je vous dérange ?
— Vous êtes drôle.
— Merci, j’en ai autant à votre service. »
Et elle s’assit. Je ne lâchai pas ma feuille.
« Vous êtes bien un montagnard ? dit-elle. J’aimerais en-tendre parler un peu de ce pays-là. Mon frère prétend que dans votre village il n’y a qu’un seul nom de famille, rien que des Camenzind. Est-ce vrai ?
— Presque, grognai-je. Mais il y a aussi un boulanger qui s’appelle Fussli et un aubergiste du nom de Nydegger.
— Et à part cela rien que des Camenzind ? Et ils sont tous apparentés ?
— Plus ou moins. »
Je lui passai le dessin. Elle saisit la feuille et je remar-quai qu’elle s’entendait à tenir une telle chose comme il se doit. Je le lui dis.
« Vous me faites des compliments, dit-elle en riant, mais comme un maître d’école.
— Vous ne voulez pas regarder l’image avec moi ? de-mandai-je d’un ton rude. Alors je puis la ramasser.
— Qu’est-ce que ça représente ?
— San Clemente.
— Où ?
— Près de Fiesole.
— Vous y êtes allé ?
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— Oui, bien des fois.
— Décrivez-moi la vallée. On n’en voit ici qu’un petit coin. »
Je réfléchis. Le paysage sévère, beau par son âpreté même, était là devant mon regard et je fermai les yeux à de-mi pour le retenir. Il s’écoula un moment avant que je me misse à parler et je fus heureux qu’elle attendît en silence. Elle comprenait que je me recueillais.
Et je décrivis le val San Clemente tel qu’il repose, silen-cieux, aride et grandiose, dans l’embrasement d’un après-midi d’été. Tout près, à Fiesole, des industries se sont éta-blies, on tresse des chapeaux de paille et des corbeilles, on vend des souvenirs et des oranges, on roule les voyageurs et on leur demande l’aumône. Plus bas, c’est Florence où se trouve figée une vague de vie ancienne et moderne. Mais de San Clemente on ne les voit ni l’un ni l’autre. Aucun peintre n’y est venu travailler, les Romains n’y ont pas bâti de mo-numents, l’histoire a négligé la pauvre vallée. Mais, là, c’est la lutte du soleil et de la pluie contre la terre ; des pins tordus ont grand-peine à se maintenir en vie, et les quelques cyprès sondent l’air de leurs maigres cimes pour voir si la tempête hostile n’arrive pas qui va abréger leur vie précaire à laquelle ils s’accrochent de toutes leurs racines altérées. Parfois passe un char à bœufs, venu des grandes métairies du voisi-nage, ou une famille de villageois s’en va vers Fiesole ; mais ils ne sont là que des hôtes de passage, et les jupes rouges des paysannes, qui, ailleurs, font un effet si heureux et si gai, sont déplacées ici ; et on s’en passe bien volontiers.
Et je racontai comment, étant adolescent, j’avais par-couru le vallon avec un ami, m’étendant au pied des cyprès, m’appuyant à leur maigre tronc, et comment le charme de
– 106 – cette belle et triste solitude m’avait fait songer aux gorges de mon pays.
Nous nous tûmes un instant.
« Vous êtes poète », dit la jeune fille.
Je fis la grimace.
« Ce n’est pas ce que je veux dire, poursuivit-elle, ce n’est pas parce que vous écrivez des nouvelles et je ne sais quoi. Mais parce que vous comprenez et aimez la nature. Pour d’autres, quel intérêt cela peut-il bien avoir qu’un arbre murmure ou qu’une montagne s’embrase dans le soleil ? Mais pour vous il y a là-dedans de la vie et vous êtes capable de prendre part à cette vie. »
Je répondis que personne ne « comprend la nature », et qu’avec tout le désir possible de chercher à comprendre on ne tombe que sur des énigmes qui vous affligent. Un arbre dressé dans le soleil, une pierre sous les intempéries, un animal, une montagne – ils ont tous une âme, une histoire, ils vivent, souffrent, luttent, jouissent, meurent, mais nous ne les comprenons pas.
Tout en parlant et en prenant joie à son attention pa-tiente et silencieuse, je me mis à l’examiner. Ses yeux étaient fixés sur les miens et ne se détournaient pas sous leur re-gard. Son visage était très calme, dans son abandon ; un peu tendu par l’attention. Comme si c’était un enfant qui m’écoutait. Non ; plutôt comme si un adulte s’oubliait en écoutant et, sans le savoir, retrouvait ses yeux d’enfant. Et en la contemplant, je me rendis compte peu à peu, dans la joie naïve de la découverte, qu’elle était très belle.
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Quand je me tus, la jeune fille garda également le si-lence. Puis elle sursauta et cligna des yeux dans la lumière de la lampe.
« Comment vous appelez-vous donc, mademoiselle ? demandai-je, sans attacher grande importance à ma ques-tion.
— Elisabeth. »
Elle s’en alla, et bientôt on la pressa de jouer du piano. Elle jouait bien, mais en m’approchant, je m’aperçus qu’elle n’était plus si belle.
En descendant l’escalier, confortable à l’ancienne mode, pour rentrer chez moi, j’entendis quelques mots de la con-versation de deux peintres qui, dans le vestibule, mettaient leurs manteaux.
« Oui, il s’est occupé toute la soirée de la belle Lisbeth, disait l’un d’eux en riant.
— Il ne faut pas se fier aux eaux dormantes ! répliqua l’autre, il n’a pas fait le plus mauvais choix. »
Ainsi, ils en parlaient déjà, ces singes ! Tout à coup il m’apparut que, presque à mon corps défendant, j’avais livré à cette jeune fille qui m’était étrangère des souvenirs intimes et toute une partie de ma vie intérieure. Comment en étais-je venu là ? Et maintenant, déjà, les mauvaises langues ! Gre-dins !
Je m’en allai, et pendant des mois je ne mis plus les pieds dans la maison. Ce fut par hasard l’un de ces deux peintres justement qui fut le premier, dans la rue, à m’en demander la raison.
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« Pourquoi n’y allez-vous donc plus ?
— Parce que je ne puis souffrir les damnés commérages, dis-je.
— Ah ! oui, ces dames ! fit-il en riant.
— Non, répondis-je, je veux parler des messieurs et spé-cialement de messieurs les peintres. »
Au cours de ces mois, je ne vis Elisabeth que dans la rue, une fois dans un magasin et une fois au musée. Elle était, à l’ordinaire, jolie, mais pas belle. Les mouvements de son corps extrêmement svelte avaient quelque chose de singu-lier, qui, généralement, l’embellissait et lui prêtait de la dis-tinction, mais qui, parfois, pouvait donner l’impression de quelque chose d’exagéré et de factice.
Elle était belle, extrêmement belle le jour où je l’aperçus au musée. Elle ne me vit pas. J’étais assis à l’écart, en train de me reposer et feuilletant le catalogue. Elle se tenait dans le voisinage devant un grand Segantini, plongée tout entière dans la contemplation du tableau. Il représentait, sur de maigres pâturages, quelques jeunes paysannes au travail ; au fond, les montagnes abruptes et déchiquetées, qui pouvaient faire songer au groupe du Stockhorn, et au-dessus, dans un ciel frais et lumineux, un nuage couleur d’ivoire, peint avec un indicible génie. Il vous frappait, au premier regard, par sa masse étrangement nouée et ramassée sur elle-même, il ve-nait d’être formé et pétri par le vent et se disposait à s’élever et à s’en aller lentement. Sûrement Elisabeth comprenait ce nuage, car elle était perdue dans sa vision, et son âme, invi-sible d’ordinaire, se manifestait cette fois encore sur son vi-sage, riait doucement dans ses yeux agrandis, donnait à la bouche trop étroite la mollesse d’une bouche d’enfant et lis-
– 109 – sait entre les cils le pli du front où s’exprimait trop d’amère intellectualité. La beauté et la vérité d’une grande œuvre d’art contraignaient son âme à s’exprimer, sans voiles, dans sa beauté à elle et dans sa vérité.
Assis près d’elle en silence, je contemplais le beau nuage de Segantini et la belle jeune fille sur qui il exerçait son charme. Puis j’eus peur que, se retournant, elle ne me vît et m’adressât la parole, perdant ainsi sa beauté. Vite et discrè-tement, je quittai la salle.
À cette époque, la joie que je prenais à la nature muette et mes rapports avec elle commencèrent à se transformer.
Je m’en allais toujours vagabonder par les splendides environs de la ville, de préférence dans le Jura. Toujours je voyais les bois et les montagnes, les prairies, les arbres frui-tiers et les buissons dressés dans l’attente d’on ne sait quoi. Peut-être était-ce moi qu’ils attendaient ; en tous cas c’était de l’amour.
Et c’est ainsi que je fus pris de tendresse pour ces choses. En moi une soif ardente, violente, allait au-devant de leur silencieuse beauté. En moi aussi une vie profonde cher-chait en tâtonnant sa voie vers la conscience, aspirait à être comprise et aimée.
Bien des gens disent qu’ils « aiment la nature. » Cela si-gnifie qu’ils ne voient pas d’inconvénient à s’abandonner, de temps en temps, aux charmes qu’elle présente. Ils sortent et prennent joie à la beauté de la terre, foulent aux pieds les prairies et cueillent enfin une foule de fleurs et de branches qu’ils ne tardent pas à jeter ou à voir se faner à la maison. C’est cela qu’ils appellent aimer la nature. Ils songent à cet amour-là le dimanche, quand il fait beau, et s’attendrissent
– 110 – sur la générosité de leur cœur. Ils pourraient bien en effet s’en dispenser. L’homme n’est-il pas « le couronnement de la nature » ? Belle couronne, certes !
Je plongeai donc toujours plus avidement mon regard au fond de l’abîme des choses. J’écoutais le vent souffler toutes ses musiques dans la cime des arbres, j’écoutais les torrents mugir dans les gorges, les fleuves s’écouler doucement par les plaines, et je savais que c’était là la langue de Dieu et que ce serait retrouver le paradis que de comprendre cette langue obscure et primitive. Les livres n’en parlent guère ; on trouve seulement dans la Bible cette formule magnifique : « l’inexprimable soupir » de la créature. J’avais pourtant le sentiment que, de tout temps, saisis comme moi devant les êtres incompris, des hommes avaient délaissé leur besogne quotidienne et cherché la solitude pour tendre l’oreille au chant de la création, contempler le défilé des nuages, et dresser, dans une nostalgie sans fin, leurs bras vers l’éternel – des ermites, des pénitents, des saints.
Êtes-vous jamais allé à Pise, au Campo-Santo ? Les murs y sont ornés de fresques pâlies des siècles écoulés, et l’une d’elles figure la vie des ermites dans le désert de la Thébaïde. Aujourd’hui encore, avec ses couleurs éteintes, ce naïf ta-bleau répand autour de lui le charme d’une si bienheureuse paix, qu’une douleur soudaine naît en vous, et que vous éprouvez le besoin d’aller laver dans les larmes vos fautes et vos souillures, quelque part loin du monde, dans un lieu saint d’où vous ne reviendrez jamais. D’innombrables artistes ont ainsi essayé de dire leur nostalgie en de ravissantes images, et l’un quelconque des charmants petits dessins tout pleins d’enfants de Ludwig Richter vous chantera la même chanson que les fresques de Pise. Pourquoi Titien, cet ami des réalités tangibles et corporelles, a-t-il donné parfois à des tableaux
– 111 – où sa vision du monde se présente sans mystère ces arrière-plans et ces lointains doucement azurés ? Ce n’est qu’un trait de chaude couleur bleu foncé, on ne sait s’il veut figurer des montagnes lointaines ou simplement l’espace illimité. Titien, le réaliste, n’en savait rien lui-même. Il n’a pas fait cela, comme les historiens de l’art prétendent le savoir, par souci de l’harmonie des couleurs, mais c’était là son tribut à cette inextinguible nostalgie qui, en secret, hantait comme tant d’autres cet homme joyeux et heureux. Ainsi, me semblait-il, l’art s’était efforcé de tout temps de donner un moyen d’expression à ce besoin inexprimé de divin qui est en nous.
Saint François l’a dit de façon plus mûre, plus belle et pourtant bien plus enfantine. C’est seulement alors que je l’ai compris tout à fait. En englobant dans son amour de Dieu toute la terre, les plantes, les astres, les animaux, les vents et l’eau, il a pris les devants sur le Moyen Âge et sur Dante lui-même et trouvé la langue de ce qui est éternellement hu-main. Il appelle toutes les forces et tous les phénomènes de la nature « ses chers frères, ses chères sœurs ». Quand, dans sa vieillesse, il fut condamné par les médecins à se faire brû-ler le front au fer rouge, au milieu de l’angoisse d’un malade torturé il saluait encore dans cet épouvantable fer rouge « son cher frère le feu ».
Quand je me mis à aimer la nature comme une per-sonne, à l’écouter comme une camarade et une compagne de voyage, qui parle une langue étrangère, ma mélancolie ne s’en trouva pas guérie certes, mais elle fut ennoblie, purifiée. Mon oreille et mon œil s’affinèrent. J’appris à percevoir ses nuances et sa diversité, j’aspirai à entendre de plus en plus près, de plus en plus clairement les pulsations de tous les êtres vivants pour, peut-être, les comprendre un jour et peut-être recevoir un jour le don de les exprimer dans la langue de
– 112 – la poésie, afin que d’autres aussi se rapprochent de la nature, et que leurs sens s’ouvrent plus largement quand ils se ren-draient aux sources qui rafraîchissent, purifient et restituent aux hommes leur ingénuité enfantine. Pour l’instant, ce n’était là qu’un vœu, un rêve, je ne savais s’il pourrait un jour se réaliser et je m’en tenais à ce qui était le plus à ma portée en ne refusant ma tendresse à rien de ce qui tombait sous mes yeux, en m’accoutumant à ne plus considérer au-cun objet avec indifférence ou mépris.
Je ne puis dire quel renouveau, quelle consolation cela apporta dans les ténèbres de ma vie. Il n’est rien au monde qui vous donne plus de noblesse et plus de bonheur qu’un amour immuable, sans paroles, sans passion, et mon vœu le plus cher c’est que, parmi ceux qui me lisent, quelques-uns, ne fût-ce que deux d’entre eux ou même un seul, se mettent, à ma suite, à apprendre cet art délicieux et pur. Certains ont reçu de la nature ce don et l’exercent toute leur vie sans le savoir ; ce sont les favoris de Dieu, les bons, les enfants par-mi les hommes. D’autres l’ont acquis dans de terribles souf-frances – parmi les infirmes et les malheureux, n’en avez-vous jamais vu dont les yeux calmes et brillants trahissent la supériorité ? Si vous ne voulez pas m’entendre, pas plus que mes pauvres paroles, alors allez à eux, chez qui un amour désintéressé a surmonté et transfiguré la souffrance.
Aujourd’hui encore, je suis hélas ! bien loin de cette per-fection que j’ai honorée dans bien des pauvres patients. Mais tout au long de ces années j’ai rarement été privé de la certi-tude consolante d’être dans le bon chemin.
Je ne puis pas dire que je l’ai toujours suivi ; je me suis bien plutôt arrêté sur tous les bancs au bord de la route et je ne me suis pas non plus épargné un grand nombre de mal-
– 113 – heureux écarts. Deux puissantes inclinations égoïstes lut-taient en moi contre le véritable amour. J’étais buveur et j’étais insociable. Je diminuai bien, considérablement, ma ra-tion de vin, mais, à des intervalles de quelques semaines le dieu séducteur me persuadait de me jeter dans ses bras. À peine sans doute m’arrivait-il de rester couché sur la route ou de me livrer à quelque autre exploit nocturne, car le vin a des égards pour moi et ne m’entraîne que jusque-là où ses esprits ont avec le mien des relations amicales. Néanmoins, pendant longtemps, j’eus, après chaque orgie, une mauvaise conscience. Mais je ne pouvais tout de même pas exclure de mon amour justement le vin pour lequel j’ai hérité de mon père un sérieux penchant. Pendant des années j’avais soi-gneusement et pieusement cultivé cet héritage, j’en avais fait une des particularités essentielles de ma personnalité ; je me tirai donc d’affaire en établissant un compromis, mi-sérieux, mi-plaisant, entre mon penchant et ma conscience. Et j’admis « mon bien-aimé frère le vin » dans le cantique de saint François d’Assise.
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Bien pire était mon autre vice. Je prenais peu de joie au commerce des hommes, vivais en solitaire et me sentais tou-jours prêt à railler et à mépriser les choses humaines.
À cela, je ne songeais pas le moins du monde au début de ma nouvelle existence. Je trouvais normal d’abandonner les hommes les uns aux autres et de réserver à la vie muette de la nature ma tendresse, le don de mon cœur, ma sympa-thie. Elle suffit d’abord à me remplir tout entier.
La nuit, au moment de me mettre au lit, je songeais sou-dain par exemple à une colline, à l’orée d’un bois, à un arbre solitaire que je chérissais entre tous et que je n’avais pas vu depuis longtemps. Et maintenant, dans la nuit, il se dressait dans le vent, rêvait, sommeillait peut-être, soupirait et agitait ses branches. Quel aspect pouvait-il bien avoir ? Et je quit-tais la maison, j’allais le trouver, je regardais sa silhouette imprécise se dresser dans les ténèbres, le contemplais avec une tendre surprise et j’emportais en moi sa vague image.
Cela vous fait rire ! Cet amour-là, c’était peut-être une erreur, ce n’était pas un gaspillage. Mais comment trouver, de là, la voie qui menait à l’amour des hommes ?
Là où on fait le premier effort, le reste vous est toujours donné par surcroît. Mon rêve d’un grand poème se faisait
– 115 – toujours plus proche, plus accessible. Et si cette tendresse pour les choses m’amenait un jour à parler en poète la langue des forêts et des fleuves, qui donc en jouirait alors ? Pas seulement le monde inanimé qui m’était cher, mais avant tout les hommes, pour lesquels je voulais être un guide, un initiateur dans l’amour. Et voilà que je me montrais rude, railleur, dur de cœur à leur endroit ! J’eus conscience de mon inconséquence ; la nécessité s’imposait de lutter contre ma réserve aigre et distante et de manifester, aux hommes eux aussi, un esprit fraternel. Ce n’était pas facile, car sur ce point précisément, dans la solitude où ils m’avaient plongé, les destins m’avaient rendu dur et mé-chant. Il ne suffisait pas de m’efforcer de me montrer moins acerbe à la maison et au cabaret, ni de faire un signe aimable dans la rue aux gens que je rencontrais. C’est là que je com-pris du reste combien j’avais radicalement gâté mes rapports avec les hommes, car mes efforts pour être aimable étaient accueillis avec froideur et défiance, ou bien on n’y voyait que dérision. Le pis était que j’avais, pendant presque une année, évité la seule maison qui me fût familière, et je me rendis compte que c’était là que, tout d’abord, je devais aller frap-per et chercher accès à la vie sociale telle qu’on la compre-nait ici.
Eh bien, ce fut mon sens personnel de l’humain, tant honni, qui me tira ici brillamment d’embarras. À peine avais-je à nouveau songé à cette maison que je vis en esprit Elisa-beth, telle qu’elle avait été devant le nuage de Segantini, et constatai soudain l’immense part qu’elle avait à ma nostalgie et à ma mélancolie. Et voilà que je pensai sérieusement pour la première fois à demander la main d’une femme. Jusque-là, j’étais tellement convaincu de ma totale inaptitude au ma-riage que j’en avais pris mon parti avec une mordante ironie. J’étais poète, chemineau, buveur, inapte à toute vie collec-
– 116 – tive ! Je crus alors m’apercevoir que mon destin voulait m’ouvrir un chemin vers le monde des hommes par le moyen d’un mariage d’amour. Tout semblait si séduisant et si sûr ! Qu’Elisabeth eût pour moi de la sympathie, je l’avais senti et je l’avais vu ; et aussi qu’elle était une nature sensible et noble. Je me rappelai comment, au cours de la causerie sur San Clemente et plus tard devant le Segantini, son visage s’était animé d’une beauté rayonnante. De mon côté j’avais depuis des années puisé dans l’art et dans la nature, amassé en moi-même un riche trésor ; je lui apprendrais à voir le beau qui partout sommeille ; je l’entourerais si bien de beau-té et de vérité que de son visage comme de son âme s’effacerait tout ce qui les pouvait ternir, et que tout ce qui s’y trouvait en puissance s’y épanouirait. Chose étrange, je ne sentis pas ce qu’il y avait de comique dans ma soudaine conversion. Le solitaire et l’original que j’étais s’était en un clin d’œil mué en un amoureux ingénu, rêvant de bonheur conjugal et de l’installation de son ménage.
Je m’empressai donc de me rendre dans la maison hos-pitalière où l’on me reçut avec des reproches amicaux. J’y retournai et, après quelques visites, j’y retrouvai Elisabeth. Oh ! elle était belle ! Elle était tout à fait telle que je me la re-présentais sous la figure de mon amante. Belle et heureuse. Et une heure durant je jouis de la beauté rayonnante de sa présence. Elle m’accueillit avec bonté, cordialement même et avec une familiarité aimable qui me combla de bonheur.
Vous souvenez-vous encore de la soirée sur le lac, en barque, le jour des lampions en papier rouge, de la musique et de ma déclaration d’amour étouffée dans l’œuf ? C’était la triste et ridicule aventure d’un gamin amoureux.
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Elle est plus ridicule – et plus triste encore – l’histoire de l’homme fait, de Peter Camenzind amoureux !
J’appris incidemment qu’Elisabeth était fiancée depuis peu. Je la complimentai, fis la connaissance de son fiancé qui vint la chercher, et je le complimentai lui aussi. Toute la soirée je gardai sur les lèvres un sourire bienveillant et pro-tecteur qui me pesait à moi-même comme un masque. Après je ne courus ni dans la forêt, ni au café, mais je m’assis sur mon lit, fixant la lampe jusqu’à ce qu’elle s’éteignit dans une odeur nauséabonde, stupéfait, frappé de la foudre, jusqu’à ce que je fusse revenu à la conscience. Alors, encore une fois, la douleur et le désespoir étendirent sur moi leurs ailes sombres, et je restai là, gisant, tout petit, faible, brisé et san-glotant comme un enfant.
Après quoi je fis mon sac, me rendis de bon matin à la gare et m’en allai à la maison. Il me fallait absolument grim-per à nouveau au Sennalpstock, revivre en pensée ma jeu-nesse, et voir si mon père était encore en vie.
Nous étions devenus étrangers l’un à l’autre. Mon père était tout grisonnant, un peu voûté, assez effacé. Il me traita avec douceur et timidité, ne me posa aucune question, vou-lut me céder son lit et ne parut pas moins embarrassé que surpris de ma venue. Il possédait encore la maison, mais les pâturages et le bétail étaient vendus ; il touchait de petites rentes et faisait çà et là de légers travaux.
Quand il me laissa seul, j’allai à la place où se trouvait jadis le lit de ma mère, et le passé se déroula devant moi comme un fleuve large et tranquille. Je n’étais plus un jeune homme, et je songeai à la rapidité avec laquelle les années allaient s’écouler et faire de moi, à mon tour, un petit vieux voûté et grisonnant qui s’étendrait pour subir la mort dans
– 118 – l’amertume. Dans la vieille et pauvre chambre où presque rien n’avait changé, où j’avais été enfant, appris le latin, et assisté à la mort de ma mère, ces pensées étaient toutes na-turelles et apaisantes. Je me souvins avec gratitude de toute la richesse de mes jeunes années, et les vers de Laurent de Médicis que j’avais appris à Florence me revinrent en mé-moire :
Quant’é bella giovinezza, Ma si fugge tuttavia.
Chi vuoi esser lieto, sia :
Di doman non c’é certezza.
Et en même temps je m’étonnais de ramener, dans cette vieille chambre de famille, des souvenirs d’Italie, et des ré-miniscences venues de l’histoire et du vaste royaume de l’esprit.
Ensuite, je donnai à mon père un peu d’argent. Le soir nous allâmes au café où tout était comme autrefois, sauf que, maintenant, c’était moi qui payais le vin, et mon père, quand il parlait du vin qui faisait des étoiles et du champagne, en appelait à mon témoignage ; et puis, maintenant, j’étais ca-pable d’en supporter davantage que lui. Je m’informai du vieux petit paysan au crâne chauve auquel, jadis, j’avais jeté du vin à la tête. Ç’avait été un farceur et un fameux renard, mais il y avait longtemps qu’il était mort et ses facéties commençaient à tomber dans l’oubli. Je bus du vin vaudois, je suivis les conversations, racontai quelques histoires, et, quand, au clair de lune, je rentrai à la maison avec mon père éméché qui continuait à bavarder et à gesticuler, j’éprouvai l’étrange impression, nouvelle pour moi, d’être sous l’effet d’un charme. Les figures d’autrefois : l’oncle Conrad, Rose
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Girtanner, ma mère, Richard et l’Aglietti ne cessaient de me hanter, et je les regardais comme un magnifique livre d’images, devant lequel on admire que tout y apparaisse si beau et si bien agencé, alors que, dans la réalité, les choses sont loin d’aller aussi bien. Tout cela avait défilé devant moi à grand fracas, s’était évanoui, je l’avais oublié presque, et cependant tout était là, clairement, nettement dessiné en moi, conservé par ma mémoire, sans que ma volonté y eût la moindre part.
C’est seulement lorsque, après notre retour au logis, mon père finit par se taire et par s’endormir que je songeai de nouveau à Elisabeth. Hier encore elle m’avait salué, je l’avais admirée, j’avais félicité son fiancé. Il me parut que bien du temps s’était écoulé depuis lors. La douleur se réveil-la pourtant, se mêla au flot des souvenirs qui venaient de se lever en tumulte, s’acharnant dans leur assaut contre mon cœur égoïste et sans défense, comme le foehn sur un chalet branlant et délabré des hauts pâturages. Je ne pus tenir à la maison. Je me glissai dehors par la fenêtre basse, et, à tra-vers le jardin, je gagnai le lac, détachai la barque vétuste et ramai doucement dans la nuit pâle qui s’étendait au-dessus. Les monts, baignés dans une brume argentée, gardaient un silence solennel ; la lune, presque en son plein, planait au-dessus de la nuit bleuâtre ; la cime du Schwarzenstock la touchait presque. Le silence était tel que je pouvais entendre au loin bruire doucement la cascade du Sennalpstock. Les esprits de la terre natale, les esprits de ma jeunesse, me frô-laient de leurs ailes pâles, emplissant mon canot et faisant des signes de supplication, les mains tendues en des gestes douloureux, incompréhensibles.
Quel sens avait donc eu ma vie et pourquoi tant de joies et de douleurs avaient-elles passé sur moi ? Pourquoi donc
– 120 – avais-je eu soif de beauté et de vérité, puisque aujourd’hui encore ma soif n’était pas éteinte ? Pourquoi avais-je, dans les défis et dans les larmes, enduré l’amour et la douleur pour ces femmes désirables, moi qui, aujourd’hui, pliais à nouveau le front dans la honte et les pleurs sur un amour dé-çu ? Et pourquoi Dieu, dont les voies sont inconcevables, m’avait-Il mis au cœur cette ardente aspiration à l’amour, puisqu’Il m’avait destiné à une vie solitaire et pauvre en ten-dresse ?
L’eau gargouillait sourdement à la proue et se détachait des rames en gouttes argentées, les montagnes m’entouraient, toutes proches, dans le silence, la lumière froide de la lune glissait au-dessus des brouillards des gorges. Et les esprits de ma jeunesse se dressaient, silen-cieux, autour de moi et me regardaient de leurs yeux pro-fonds, sans mot dire. Je m’imaginais voir aussi parmi eux la belle Elisabeth ; elle m’aurait aimé, elle aurait été mienne si j’étais venu à temps !
Il me sembla aussi que le mieux serait de sombrer dis-crètement dans le lac pâle, sans que personne s’inquiète de moi. Mais pourtant je ramai plus vite quand je m’aperçus que la vieille barque délabrée prenait l’eau. J’eus froid soudain et je me hâtai de rentrer à la maison et de me mettre au lit. J’y restai éveillé, las et réfléchissant sur ma vie pour tâcher de savoir ce qui me manquait, ce qu’il me fallait avoir pour me-ner une existence plus heureuse et plus vraie, pour me rap-procher du cœur de l’être.
Je savais bien que le centre de toute bonté et de toute joie est l’amour et qu’il me fallait commencer, en dépit de ma blessure toute fraîche, à aimer sérieusement les hommes. Mais comment ? Et qui ?
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Alors surgit la pensée de mon vieux père, et je m’aperçus pour la première fois que je ne l’avais jamais aimé de la bonne manière. Étant gamin, je lui avais fait la vie rude ; après quoi, j’étais parti, je l’avais laissé seul, même après la mort de ma mère, m’irritant souvent à son sujet, et j’en étais venu à l’oublier presque complètement. Je me sen-tis contraint de me représenter qu’il était sur son lit de mort et que je me tenais à côté, esseulé et orphelin, et voyais son âme s’en aller, cette âme qui m’était restée étrangère et dont je n’avais jamais essayé de gagner l’amour.
Je me mis donc à la dure et douce tâche de chérir non plus une belle amante admirée, mais un vieil ivrogne mi-nable ; je ne lui répondis plus grossièrement, je pris soin de lui autant que je pus, je lui lus des histoires d’almanachs et lui parlai des vins qu’on boit en France et en Italie. Je ne pus pas le décharger de son peu de travail : il se fût, sans lui, laissé aller. Je ne réussis pas non plus à lui faire prendre l’habitude de boire sa chope du soir avec moi à la maison au lieu de la boire au cabaret. Nous essayâmes deux ou trois fois. J’allai chercher du vin et des cigares et je fis de mon mieux pour aider le vieil homme à passer le temps. Le qua-trième ou cinquième soir il était taciturne et revêche et à la fin, quand je lui demandai ce qui n’allait pas il gronda :
« Je crois bien que tu ne veux plus jamais laisser aller ton vieux père à l’auberge.
— Pas question de ça, répondis-je, tu es le père et je suis le gosse et la façon dont les choses doivent se passer, c’est toi que ça regarde. »
Il me lança, en clignant des yeux, un regard incertain ; après quoi, il décrocha gaiement sa casquette, et nous nous en allâmes de compagnie au café.
– 122 –
Bien qu’il n’en dît rien, il était clair qu’un plus long sé-jour avec lui eût été désagréable à mon père. D’autre part j’éprouvais le besoin d’aller attendre quelque part, à l’étranger, que s’apaisât le conflit qui ravageait ma vie inté-rieure.
« Si je repartais un de ces jours ? Qu’en dis-tu ? » de-mandai-je au vieillard. Il se gratta la tête, haussa ses épaules amaigries, fit pour gagner du temps un sourire matois :
« Oh ! comme tu voudras ! »
Avant de partir, j’allai voir quelques voisins ainsi que les gens du monastère et les priai d’avoir l’œil sur lui. Je profitai également d’une belle journée pour monter au Sennalpstock. Du haut de sa large croupe semi-circulaire, je jetai un regard sur les montagnes et les vertes vallées, sur les eaux étince-lantes et sur les brumes qui s’élevaient des villes lointaines. Ce spectacle m’avait rempli, étant enfant, d’ardents désirs ; j’étais parti à la conquête du beau et vaste monde, et voilà qu’il se déployait à nouveau devant moi, aussi beau, aussi étranger que jamais, et je me sentais prêt à me mettre en route encore une fois pour chercher le pays du bonheur.
J’avais depuis longtemps décidé, dans l’intérêt de mes études, de faire un séjour prolongé à Assise. Je commençai par rentrer à Bâle pour les préparatifs indispensables, embal-lai mes quelques affaires et les expédiai à l’avance à Pérouse. Moi-même, je ne pris le train que jusqu’à Florence et, de là, cheminai à pied, sans hâte et en prenant mes aises, vers le Sud. Se faire des amis des gens du peuple, c’est un art à la portée de tout le monde dans ce pays-là. La vie de ces Méri-dionaux est toujours à fleur de peau, si simple, si libre, si candide, qu’on se lie de ville en ville avec une foule de gens d’une amitié ingénue. Cette fois encore je me sentis là
– 123 – comme un poisson dans l’eau et je résolus de rechercher aussi plus tard, à Bâle, la bonne chaleur qui monte du com-merce avec nos semblables, non plus dans la société, mais parmi les simples, dans le peuple.
À Pérouse et à Assise je repris goût à mes travaux histo-riques et les remis en train. Et comme l’existence matérielle y était aussi un délice, je ne tardai pas à rétablir mon équi-libre compromis et à jeter vers la vie de nouveaux ponts : de fragiles passerelles de fortune. À la suite de quelques conver-sations sur le saint, mon hôtesse à Assise, une fruitière pieuse et communicative, se prit d’une profonde amitié pour moi. Elle me fit la réputation d’un catholique convaincu – honneur immérité s’il en fut, mais qui me procura l’avantage de pouvoir me lier plus intimement avec les gens, et me mit à l’abri du soupçon de paganisme qui pèse autrement sur tous les étrangers. Cette veuve de trente-quatre ans s’appelait Annunciata Nardini ; elle avait la corpulence d’un colosse et d’excellentes manières. Le dimanche, dans sa robe à fleurs aux couleurs vives et gaies, elle se présentait comme l’allégorie même du jour de fête, avec ses boucles d’oreilles et dans le cliquetis de toutes les médailles de fer-blanc doré qui pendaient sur sa poitrine à une chaîne d’or. Elle traînait aussi avec elle un gros livre de messe, ferré d’argent, dont elle n’aurait guère su faire usage, et un beau chapelet noir et blanc aux chaînettes d’argent qu’elle était d’autant plus ha-bile à faire glisser sous ses doigts. Lorsque, entre deux of-fices, assise dans sa petite loggia, elle énumérait devant les voisines pleines d’admiration les péchés de ses amies ab-sentes, on discernait sur son visage le touchant reflet d’une âme réconciliée avec Dieu.
Mon nom étant impossible à prononcer pour les gens du pays, on me nommait tout simplement Signor Pietro. Par les
– 124 – beaux soirs dorés, nous étions là tous, dans la minuscule loggia, voisins, enfants et chats, ou bien dans le magasin parmi les fruits, les paniers de légumes, les boîtes de se-mence et les saucissons fumés pendus au plafond, nous ra-contant les uns aux autres nos aventures, discutant les pro-messes de la récolte, fumant un cigare ou bien suçant chacun une tranche de pastèque. Je parlais de saint François, de l’histoire de la Portioncula, et de l’église du saint, de sainte Claire, et des premiers frères. On m’écoutait gravement, po-sait mille petites questions, louait le saint, et on passait en-suite au récit et au commentaire des événements sensation-nels récents, parmi lesquels les histoires de brigands et les conflits politiques jouissaient d’une faveur particulière. Les chats, les enfants et les chiens jouaient et se battaient au mi-lieu de nous. Pour mon plaisir personnel, autant que pour en-tretenir ma bonne renommée, je fouillais la légende pour y découvrir des histoires édifiantes et touchantes, et je me féli-citais d’avoir sous la main, parmi les quelques livres que j’avais apportés, la Vie des Patriarches et d’autres pieux per-sonnages, d’Arnold, dont je traduisais les naïves anecdotes, avec de petites variantes, en italien populaire. Des passants s’arrêtaient un moment à écouter, se mêlaient à la conversa-tion, et souvent en une même soirée la société se renouvelait trois ou quatre fois ; seuls Mme Nardini et moi restions fidèles au poste et ne manquions jamais. J’avais mon vin dans un « fiasco » à côté de moi, et j’en imposais à ces petites gens qui vivaient chichement, par la consommation considérable que j’en pouvais faire. Peu à peu les timides jeunes filles du voisinage s’enhardirent à prendre part, du seuil de leur porte, à la conversation, acceptèrent en cadeau de petites images et commencèrent à m’avoir en odeur de sainteté, car je ne fai-sais point de plaisanteries indiscrètes et je ne semblais nul-lement rechercher leur familiarité. Il y avait parmi elles