Poésies choisies de André Chénier
Qui, cher à ses amis, à l’amour indocile
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
D’un sel ingénieux la piquante amertume,
J’en profite à ma gloire, et je viens devant toi
Mépriser les raisins qui sont trop hauts pour moi.
Aux reproches sanglants d’un vers noble et sévère
Ce pays toutefois offre une ample matière: 30
Soldats tyrans du peuple obscur et gémissant,
Et juges endormis aux cris de l’innocent;
Ministres oppresseurs, dont la main détestable
Plonge au fond des cachots la vertu redoutable.
Mais, loin qu’ils aient senti la fureur de nos vers, 35
Nos vers rampent en foule aux pieds de ces pervers,
Qui savent bien payer d’un mépris légitime
Le lâche qui pour eux feint d’avoir quelque estime.
Certe, un courage ardent qui s’armerait contre eux
Serait utile au moins s’il était dangereux; 40
Non d’aller, aiguisant une vaine satire,
Chercher sur quel poète on a droit de médire;
Si tel livre deux fois ne s’est pas imprimé,
Si tel est mal écrit, tel autre mal rimé.
Ainsi donc, sans coûter de larmes à personne, 45
A mes goûts innocents, ami, je m’abandonne.
Mes regards vont errant sur mille et mille objets.
Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets,
Je les tiens; dans mon camp partout je les rassemble,
Les enrôle, les suis, les pousse tous ensemble. 50
S’égarant à son gré, mon ciseau vagabond
Achève à ce poème ou les pieds ou le front,
Creuse à l’autre les flancs, puis l’abandonne et vole
Travailler à cet autre ou la jambe ou l’épaule.
Tous, boiteux, suspendus, traînent; mais je les vois 55
Tous bientôt sur leurs pieds se tenir à la fois.
Ensemble lentement tous couvés sous mes ailes,
Tous ensemble quittant leurs coques maternelles,
Sauront d’un beau plumage ensemble se couvrir,
Ensemble sous le bois voltiger et courir. 60
Peut-être il vaudrait mieux, plus constant et plus sage,
Commencer, travailler, finir un seul ouvrage.
Mais quoi! cette constance est un pénible ennui.
‘Eh bien! nous lirez-vous quelque chose aujourd’hui?
Me dit un curieux qui s’est toujours fait gloire 65
D’honorer les neuf Soeurs, et toujours, après boire,
Étendu dans sa chaise et se chauffant les piés,
Aime à dormir au bruit des vers psalmodiés.
—Qui, moi? Non, je n’ai rien. D’ailleurs je ne lis guère.
—Certe, un tel nous lut hier une épître!… et son frère 70
Termina par une ode où j’ai trouvé des traits!…
—Ces messieurs plus féconds, dis-je, sont toujours prêts.
Mais moi, que le caprice et le hasard inspire,
Je n’ai jamais sur moi rien qu’on puisse vous lire.
—Bon! bon! Et cet HERMÈS, dont vous ne parlez pas, 75
Que devient-il?—Il marche, il arrive à grands pas.
—Oh! je m’en fie à vous.—Hélas! trop, je vous jure.
—Combien de chants de faits?—Pas un, je vous assure.
—Comment?—Vous avez vu sous la main d’un fondeur
Ensemble se former, diverses en grandeur, 80
Trente cloches d’airain, rivales du tonnerre?
Il achève leur moule enseveli sous terre;
Puis, par un long canal en rameaux divisé,
Y fait couler les flots de l’airain embrasé;
Si bien qu’au même instant, cloches, petite et grande, 85
Sont prêtes, et chacune attend et ne demande
Qu’à sonner quelque mort, et du haut d’une tour
Réveiller la paroisse à la pointe du jour.
Moi, je suis ce fondeur: de mes écrits en foule
Je prépare longtemps et la forme et le moule; 90
Puis, sur tous à la fois je fais couler l’airain:
Rien n’est fait aujourd’hui, tout sera fait demain.’
Ami, Phoebus ainsi me verse ses largesses.
Souvent des vieux auteurs j’envahis les richesses.
Plus souvent leurs écrits, aiguillons généreux, 95
M’embrasent de leur flamme, et je crée avec eux.
Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,
Tout à coup à grands cris dénonce vingt passages
Traduits de tel auteur qu’il nomme; et, les trouvant,
Il s’admire et se plaît de se voir si savant. 100
Que ne vient-il vers moi? je lui ferai connaître
Mille de mes larcins qu’il ignore peut-être.
Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l’instant
La couture invisible et qui va serpentant
Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère. 105
Je lui montrerai l’art, ignoré du vulgaire,
De séparer aux yeux, en suivant leur lien,
Tous ces métaux unis dont j’ai formé le mien.
Tout ce que des Anglais la muse inculte et brave,
Tout ce que des Toscans la voix fière et suave, 110
Tout ce que les Romains, ces rois de l’univers,
M’offraient d’or et de soie, est passé dans mes vers.
Je m’abreuve surtout des flots que le Permesse
Plus féconds et plus purs fit couler dans la Grèce;
Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux 115
Dont j’anime l’argile et dont je fais des dieux.
Tantôt chez un auteur j’adopte une pensée,
Mais qui revêt, chez moi, souvent entrelacée,
Mes images, mes tours, jeune et frais ornement;
Tantôt je ne retiens que les mots seulement: 120
J’en détourne le sens, et l’art sait les contraindre
Vers des objets nouveaux qu’ils s’étonnent de peindre.
La prose plus souvent vient subir d’autres lois,
Et se transforme, et fuît mes poétiques doigts;
De rimes couronnée, et légère et dansante, 125
En nombres mesurés elle s’agite et chante.
Des antiques vergers ces rameaux empruntés
Croissent sur mon terrain mollement transplantés;
Aux troncs de mon verger ma main avec adresse
Les attache, et bientôt même écorce les presse. 130
De ce mélange heureux l’insensible douceur
Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur.
Dévot adorateur de ces maîtres antiques,
Je veux m’envelopper de leurs saintes reliques.
Dans leur triomphe admis, je veux le partager, 135
Ou bien de ma défense eux-mêmes les charger.
Le critique imprudent, qui se croit bien habile,
Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile.
Et ceci (tu peux voir si j’observe ma loi),
Montaigne, il t’en souvient, l’avait dit avant moi. 140
POÈMES
I
L’INVENTION
O fils du Mincius, je te salue, ô toi
Par qui le dieu des arts fut roi du peuple-roi!
Et vous, à qui jadis, pour créer l’harmonie,
L’Attique et l’onde Égée, et la belle Ionie,
Donnèrent un ciel pur, les plaisirs, la beauté, 5
Des moeurs simples, des lois, la paix, la liberté,
Un langage sonore aux douceurs souveraines,
Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines!
Nul âge ne verra pâlir vos saints lauriers,
Car vos pas inventeurs ouvrirent les sentiers; 10
Et du temple des arts que la gloire environne
Vos mains ont élevé la première colonne.
A nous tous aujourd’hui, vos faibles nourrissons,
Votre exemple a dicté d’importantes leçons.
Il nous dit que nos mains, pour vous être fidèles, 15
Y doivent élever des colonnes nouvelles.
L’esclave imitateur naît et s’évanouit;
La nuit vient, le corps reste, et son ombre s’enfuit.
Ce n’est qu’aux inventeurs que la vie est promise.
Nous voyons les enfants de la fière Tamise, 20
De toute servitude ennemis indomptés;
Mieux qu’eux, par votre exemple, à vous vaincre excités,
Osons; de votre gloire éclatante et durable
Essayons d’épuiser la source inépuisable.
Mais inventer n’est pas, en un brusque abandon, 25
Blesser la vérité, le bon sens, la raison;
Ce n’est pas entasser, sans dessein et sans forme,
Des membres ennemis en un colosse énorme;
Ce n’est pas, élevant des poissons dans les airs,
A l’aile des vautours ouvrir le sein des mers; 30
Ce n’est pas sur le front d’une nymphe brillante
Hérisser d’un lion la crinière sanglante:
Délires insensés! fantômes monstrueux!
Et d’un cerveau malsain rêves tumultueux!
Ces transports déréglés, vagabonde manie, 35
Sont l’accès de la fièvre et non pas du génie;
D’Ormus et d’Ariman ce sont les noirs combats,
Où, partout confondus, la vie et le trépas,
Les ténèbres, le jour, la forme et la matière,
Luttent sans être unis; mais l’esprit de lumière 40
Fait naître en ce chaos la concorde et le jour:
D’éléments divisés il reconnaît l’amour,
Les rappelle; et partout, en d’heureux intervalles,
Sépare et met en paix les semences rivales.
Ainsi donc, dans les arts, l’inventeur est celui 45
Qui peint ce que chacun put sentir comme lui;
Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites,
Étale et fait briller leurs richesses secrètes;
Qui, par des noeuds certains, imprévus et nouveaux,
Unissant des objets qui paraissaient rivaux, 50
Montre et fait adopter à la nature mère
Ce qu’elle n’a point fait, mais ce qu’elle a pu faire;
C’est le fécond pinceau qui, sûr dans ses regards,
Retrouve un seul visage en vingt belles épars,
Les fait renaître ensemble, et, par un art suprême, 55
Des traits de vingt beautés forme la beauté même.
La nature dicta vingt genres opposés
D’un fil léger entre eux chez les Grecs divisés.
Nul genre, s’échappant de ses bornes prescrites,
N’aurait osé d’un autre envahir les limites, 60
Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon,
N’aurait point de Marot associé le ton.
De ces fleuves nombreux dont l’antique Permesse
Arrosa si longtemps les cités de la Grèce,
De nos jours même, hélas! nos aveugles vaisseaux 65
Ont encore oublié mille vastes rameaux.
Quand Louis et Colbert, sous les murs de Versailles,
Réparaient des beaux-arts les longues funérailles,
De Sophocle et d’Eschyle ardents admirateurs,
De leur auguste exemple élèves inventeurs, 70
Des hommes immortels firent sur notre scène
Revivre aux yeux français les théâtres d’Athène.
Comme eux, instruits par eux, Voltaire offre à nos pleurs
Des grands infortunés les illustres douleurs;
D’autres esprits divins, fouillant d’autres ruines, 75
Sous l’amas des débris, des ronces, des épines,
Ont su, pleins des écrits des Grecs et des Romains,
Retrouver, parcourir leurs antiques chemins,
Mais, oh! la belle palme et quel trésor de gloire
Pour celui qui, cherchant la plus noble victoire, 80
D’un si grand labyrinthe affrontant les hasards,
Saura guider sa muse aux immenses regards,
De mille longs détours à la fois occupée,
Dans les sentiers confus d’une vaste épopée;
Lui dire d’être libre, et qu’elle n’aille pas 85
De Virgile et d’Homère épier tous les pas,
Par leur secours à peine à leurs pieds élevée;
Mais, qu’auprès de leurs chars, dans un char enlevée,
Sur leurs sentiers marqués de vestiges si beaux,
Sa roue ose imprimer des vestiges nouveaux! 90
Quoi! faut-il, ne s’armant que de timides voiles,
N’avoir que ces grands noms pour nord et pour étoiles,
Les côtoyer sans cesse, et n’oser un instant,
Seul et loin de tout bord, intrépide et flottant,
Aller sonder les flancs du plus lointain Nérée 95
Et du premier sillon fendre une onde ignorée?
Les coutumes d’alors, les sciences, les moeurs
Respirent dans les vers des antiques auteurs.
Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes.
Tout a changé pour nous, moeurs, sciences, coutumes. 100
Pourquoi donc nous faut-il, par un pénible soin,
Sans rien voir près de nous, voyant toujours bien loin,
Vivant dans le passé, laissant ceux qui commencent,
Sans penser, écrivant d’après d’autres qui pensent,
Retraçant un tableau que nos yeux n’ont point vu, 105
Dire et dire cent fois ce que nous avons lu?
De la Grèce héroïque et naissante et sauvage
Dans Homère à nos yeux vit la parfaite image.
Démocrite, Platon, Epicure, Thalès,
Ont de loin à Virgile indiqué les secrets 110
D’une nature encore à leurs yeux trop voilée.
Torricelli, Newton, Kepler et Galilée,
Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants efforts,
A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors.
Tous les arts sont unis: les sciences humaines 115
N’ont pu de leur empire étendre les domaines,
Sans agrandir aussi la carrière des vers.
Quel long travail pour eux a conquis l’univers!
Aux regards de Buffon, sans voile, sans obstacles,
La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles, 120
Ses germes, ses coteaux, dépouille de Téthys;
Les nuages épais, sur elle appesantis,
De ses noires vapeurs nourrissant leur tonnerre;
Et l’hiver ennemi, pour envahir la terre,
Roi des antres du Nord, et, de glaces armés, 125
Ses pas usurpateurs sur nos monts imprimés;
Et l’oeil perçant du verre, en la vaste étendue,
Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue,
Aux changements prédits, immuables, fixés,
Que d’une plume d’or Bailly nous a tracés; 130
Aux lois de Cassini les comètes fidèles;
L’aimant, de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes;
Une Cybèle neuve et cent mondes divers
Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers;
Quel amas de tableaux, de sublimes images, 135
Naît de ces grands objets réservés à nos âges!
Sous ces bois étrangers qui couronnent ces monts,
Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds,
Si chers à la fortune et plus chers au génie,
Germent des mines d’or, de gloire et d’harmonie. 140
Pensez-vous, si Virgile ou l’Aveugle divin
Renaissaient aujourd’hui, que leur savante main
Négligeât de saisir ces fécondes richesses,
De notre Pinde auguste éclatantes largesses?
Nous en verrions briller leurs sublimes écrits; 145
Et ces mêmes objets, que vos doctes mépris
Accueillent aujourd’hui d’un front dur et sévère,
Alors à vos regards auraient seuls droit de plaire.
Alors, dans l’avenir, votre inflexible humeur
Aurait soin de défendre à tout jeune rimeur 150
D’oser sortir jamais de ce cercle d’images
Que vos yeux auraient vu tracé dans leurs ouvrages.
Mais qui jamais a su, dans des vers séduisants,
Sous des dehors plus vrais peindre l’esprit aux sens?
Mais quelle voix jamais d’une plus pure flamme 155
Et chatouilla l’oreille et pénétra dans l’âme?
Mais leurs moeurs et leurs lois, et mille autres hasards,
Rendaient leur siècle heureux plus propice aux beaux-arts.
Eh bien! l’âme est partout; la pensée a des ailes.
Volons, volons chez eux retrouver leurs modèles; 160
Voyageons dans leur âge, où, libre, sans détour,
Chaque homme ose être un homme et penser au grand jour.
Au tribunal de Mars, sur la pourpre romaine,
Là du grand Cicéron la vertueuse haine
Écrase Céthégus, Catilina, Verrès; 165
Là tonne Démosthène; ici de Périclès
La voix; l’ardente voix, de tous les coeurs maîtresse,
Frappe, foudroie, agite, épouvante la Grèce.
Allons voir la grandeur et l’éclat de leurs jeux.
Ciel! la mer appelée en un bassin pompeux! 170
Deux flottes parcourant cette enceinte profonde,
Combattant sous les yeux du conquérant du monde!
O terre de Pélops! avec le monde entier
Allons voir d’Épidaure un agile coursier,
Couronné dans les champs de Némée et d’Élide; 175
Allons voir au théâtre, aux accents d’Euripide,
D’une sainte folie un peuple furieux
Chanter: Amour, tyran des hommes et des dieux;
Puis, ivres des transports qui nous viennent surprendre,
Parmi nous, dans nos vers, revenons les répandre; 180
Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs;
Pour peindre notre idée empruntons leurs couleurs;
Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques;
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
Direz-vous qu’un objet né sur leur Hélicon 185
A seul de nous charmer pu recevoir le don?
Que leurs fables, leurs dieux, ces mensonges futiles,
Des Muses noble ouvrage, aux Muses sont utiles?
Que nos travaux savants, nos calculs studieux,
Qui subjuguent l’esprit et répugnent aux yeux, 190
Que l’on croit malgré soi, sont pénibles, austères,
Et moins grands, moins pompeux que leurs belles chimères?
Ces objets, hérissés, dans leurs détours nombreux,
Des ronces d’un langage obscur et ténébreux,
Pour l’âme, pour les sens offrent-ils rien à peindre? 195
Le langage des vers y pourrait-il atteindre?
Voilà ce que traités, préfaces, longs discours,
Prose, rime, partout nous disent tous les jours.
Mais enfin, dites-moi, si d’une oeuvre immortelle
La nature est en nous la source et le modèle, 200
Pouvez-vous le penser que tout cet univers,
Et cet ordre éternel, ces mouvements divers,
L’immense vérité, la nature elle-même,
Soit moins grande en effet que ce brillant système
Qu’ils nommaient la nature, et dont d’heureux efforts 205
Disposaient avec art les fragiles ressorts?
Mais quoi! ces vérités sont au loin reculées,
Dans un langage obscur saintement recélées:
Le peuple les ignore. O Muses, ô Phoebus!
C’est là, c’est là sans doute un aiguillon de plus. 210
L’auguste poésie, éclatante interprète,
Se couvrira de gloire en forçant leur retraite.
Cette reine des coeurs, à la touchante voix,
A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix,
Sûre de voir partout, introduite par elle, 215
Applaudir à grands cris une beauté nouvelle,
Et les objets nouveaux que sa voix a tentés
Partout, de bouche en bouche, après elle chantés.
Elle porte, à travers leurs nuages plus sombres,
Des rayons lumineux qui dissipent leurs ombres, 220
Et rit quand dans son vide un auteur oppressé
Se plaint qu’on a tout dit et que tout est pensé.
Seule, et la lyre en main, et de fleurs couronnée,
De doux ravissements partout accompagnée,
Aux lieux les plus déserts, ses pas, ses jeunes pas, 225
Trouvent mille trésors qu’on ne soupçonnait pas.
Sur l’aride buisson que son regard se pose,
Le buisson à ses yeux rit et jette une rose.
Elle sait ne point voir, dans son juste dédain,
Les fleurs qui trop souvent, courant de main en main, 230
Ont perdu tout l’éclat de leurs fraîcheurs vermeilles;
Elle sait même encore, ô charmantes merveilles!
Sous ses doigts délicats réparer et cueillir
Celles qu’une autre main n’avait su que flétrir.
Elle seule connaît ces extases choisies, 235
D’un, esprit tout de feu mobiles fantaisies,
Ces rêves d’un moment, belles illusions,
D’un monde imaginaire aimables visions,
Qui ne frappent jamais, trop subtile lumière,
Des terrestres esprits l’oeil épais et vulgaire. 240
Seule, de mots heureux, faciles, transparents,
Elle sait revêtir ces fantômes errants:
Ainsi des hauts sapins de la Finlande humide,
De l’ambre, enfant du ciel, distille l’or fluide,
Et sa chute souvent rencontre dans les airs 245
Quelque insecte volant qu’il porte au fond des mers;
De la Baltique enfin les vagues orageuses
Roulent et vont jeter ces larmes précieuses
Où la fière Vistule, en de nobles coteaux,
Et le froid Niémen expirent dans ses eaux. 250
Là, les arts vont cueillir cette merveille utile,
Tombe odorante où vit l’insecte volatile:
Dans cet or diaphane il est lui-même encor;
On dirait qu’il respire et va prendre l’essor.
Qui que tu sois enfin, ô toi, jeune poète, 255
Travaille, ose achever cette illustre conquête.
De preuves, de raisons, qu’est-il encor besoin?
Travaille. Un grand exemple est un puissant témoin.
Montre ce qu’on peut faire en le faisant toi-même.
Si pour toi la retraite est un bonheur suprême; 260
Si chaque jour les vers de ces maîtres fameux
Font bouillonner ton sang et dressent tes cheveux;
Si tu sens chaque jour, animé de leur âme,
Ce besoin de créer, ces transports, cette flamme,
Travaille. A nos censeurs c’est à toi de montrer 265
Tous ces trésors nouveaux qu’ils veulent ignorer.
Il faudra bien les voir, il faudra bien se taire
Quand ils verront enfin, cette gloire étrangère
De rayons inconnus ceindre ton front brillant.
Aux antres de Paros, le bloc étincelant 270
N’est aux vulgaires yeux qu’une pierre insensible.
Mais le docte ciseau, dans son sein invisible,
Voit, suit, trouve la vie, et l’âme, et tous ses traits.
Tout l’Olympe respire en ses détours secrets.
Là vivent de Vénus les beautés souveraines; 275
Là des muscles nerveux, là de sanglantes veines
Serpentent; là des flancs invaincus aux travaux,
Pour soulager Atlas des célestes fardeaux,
Aux volontés du fer leur enveloppe énorme
Cède, s’amollit, tombe; et de ce bloc informe 280
Jaillissent, éclatants, des dieux pour nos autels:
C’est Apollon lui-même, honneur des immortels;
C’est Alcide vainqueur des monstres de Némée;
C’est du vieillard troyen la mort envenimée;
C’est des Hébreux errants le chef, le défenseur: 285
Dieu tout entier habite en ce marbre penseur.
Ciel! n’entendez-vous pas de sa bouche profonde
Éclater cette voix créatrice du monde?
Oh! qu’ainsi parmi nous des esprits inventeurs
De Virgile et d’Homère atteignent les hauteurs, 290
Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple,
Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple;
Faire, en s’éloignant d’eux avec un soin jaloux,
Ce qu’eux-mêmes ils feraient s’ils vivaient parmi nous!
Que la nature seule, en ses vastes miracles, 295
Soit leur fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles;
Que leurs vers, de Téthys respectant le sommeil,
N’aillent plus dans ses flots rallumer le soleil;
De la cour d’Apollon que l’erreur soit bannie,
Et qu’enfin Calliope, élève d’Uranie, 300
Montant sa lyre d’or sur un plus noble ton,
En langage des dieux fasse parler Newton!
Oh! si je puis un jour!… Mais quel est ce murmure?
Quelle nouvelle attaque et plus forte et plus dure?
O langue des Français! est-il vrai que ton sort 305
Est de ramper toujours, et que toi seule as tort?
Ou si d’un faible esprit l’indolente paresse
Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse?
Il n’est sot traducteur, de sa richesse enflé,
Sot auteur d’un poème ou d’un discours sifflé, 310
Ou d’un recueil ambré de chansons à la glace,
Qui ne vous avertisse, en sa fière préface,
Que, si son style épais vous fatigue d’abord,
Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort,
Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie, 315
Il n’en est point coupable: il n’est pas sans génie;
Il a tous les talents qui font les grands succès;
Mais enfin, malgré lui, ce langage français,
Si faible en ses couleurs, si froid et si timide,
L’a contraint d’être lourd, gauche, plat, insipide, 320
Mais serait-ce Le Brun, Racine, Despréaux
Qui l’accusent ainsi d’abuser leurs travaux?
Est-ce à Rousseau, Buffon, qu’il résiste infidèle?
Est-ce pour Montesquieu, qu’impuissant et rebelle,
Il fuit? Ne sait-il pas, se reposant sur eux, 325
Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux,
Creusant dans les détours de ces âmes profondes,
S’y teindre, s’y tremper de leurs couleurs fécondes?
Un rimeur voit partout un nuage, et jamais
D’un coup d’oeil ferme et grand n’a saisi les objets; 330
La langue se refuse à ses demi-pensées,
De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées;
Il se dépite alors, et, restant en chemin,
Il se plaint qu’elle échappe et glisse de sa main.
Celui qu’un vrai démon presse, enflamme, domine, 335
Ignore un tel supplice: il pense, il imagine;
Un langage imprévu, dans son âme produit,
Naît avec sa pensée, et l’embrasse et la suit;
Les images, les mots que le génie inspire,
Où l’univers entier vit, se meut et respire, 340
Source vaste et sublime et qu’on ne peut tarir,
En foule en son cerveau se hâtent de courir.
D’eux-mêmes ils vont chercher un noeud qui les rassemble;
Tout s’allie et se forme, et tout va naître ensemble.
Sous l’insecte vengeur envoyé par Junon, 345
Telle Io tourmentée, en l’ardente saison,
Traverse en vain les bois et la longue campagne,
Et le fleuve bruyant qui presse la montagne;
Tel le bouillant poète, en ses transports brûlants,
Le front échevelé, les yeux étincelants, 350
S’agite, se débat, cherche en d’épais bocages
S’il pourra de sa tête apaiser les orages
Et secouer le dieu qui fatigue son sein.
De sa bouche à grands flots ce dieu dont il est plein
Bientôt en vers nombreux s’exhale et se déchaîne; 355
Leur sublime torrent roule, saisit, entraîne.
Les tours impétueux, inattendus, nouveaux,
L’expression de flamme aux magiques tableaux
Qu’a trempés la nature en ses couleurs fertiles,
Les nombres tour à tour turbulents ou faciles, 360
Tout porte au fond des coeurs le tumulte ou la paix;
Dans la mémoire au loin tout s’imprime à jamais.
C’est ainsi que Minerve, en un instant formée,
Du front de Jupiter s’élance tout armée,
Secouant et le glaive et le casque guerrier, 365
Et l’horrible Gorgone à l’aspect meurtrier.
Des Toscans, je le sais, la langue est séduisante:
Cire molle, à tout peindre habile et complaisante,
Qui prend d’heureux contours sous les plus faibles mains
Quand le Nord, s’épuisant de barbares essaims, 370
Vint par une conquête en malheurs plus féconde
Venger sur les Romains l’esclavage du monde,
De leurs affreux accents la farouche âpreté
Du Latin en tous lieux souilla la pureté.
On vit de ce mélange étranger et sauvage 375
Naître des langues soeurs, que le temps et l’usage,
Par des sentiers divers guidant diversement,
D’une lime insensible ont poli lentement,
Sans pouvoir en entier, malgré tous leurs prodiges,
De la rouille barbare effacer les vestiges. 380
De là du Castillan la pompe et la fierté,
Teint encor des couleurs du langage indompté
Qu’au Tage transplantaient les fureurs musulmanes.
La grâce et la douceur sur les lèvres toscanes
Fixèrent leur empire; et la Seine à la fois 385
De grâce et de fierté sut composer sa voix.
Mais ce langage, armé d’obstacles indociles,
Lutte et ne veut plier que sons des mains habiles.
Est-ce un mal? Eh! plutôt rendons grâces aux dieux.
Un faux éclat longtemps ne peut tromper nos yeux; 390
Et notre langue même, à tout esprit vulgaire
De nos vers dédaigneux fermant le sanctuaire,
Avertit dès l’abord quiconque y veut monter
Qu’il faut savoir tout craindre et savoir tout tenter,
Et, recueillant affronts ou gloire sans mélange, 395
S’élever jusqu’au faîte ou ramper dans la fange.
II
HERMÈS
Poème en trois chants.
FRAGMENT I.—PROLOGUE.
Dans nos vastes cités, par le sort partagés,
Sous deux injustes lois les hommes sont rangés:
Les uns, princes et grands, d’une avide opulence
Étalent sans pudeur la barbare insolence;
Les autres, sans pudeur, vils clients de ces grands, 5
Vont ramper sous les murs qui cachent leurs tyrans.
Admirer ces palais aux colonnes hautaines
Dont eux-mêmes ont payé les splendeurs inhumaines,
Qu’eux-mêmes ont arrachés aux entrailles des monts,
Et tout trempés encor des sueurs de leurs fronts. 10
Moi, je me plus toujours, client de la nature,
A voir son opulence et bienfaisante et pure,
Cherchant loin de nos murs les temples, les palais
Où la Divinité me révèle ses traits,
Ces monts, vainqueurs sacrés des fureurs du tonnerre, 15
Ces chênes, ces sapins, premiers-nés de la terre.
Les pleurs des malheureux n’ont point teint ces lambris.
D’un feu religieux le saint poète épris
Cherche leur pur éther et plane sur leur cime.
Mer bruyante, la voix du poète sublime 20
Lutte contre les vents; et tes flots agités
Sont moins forts, moins puissants que ses vers indomptés.
A l’aspect du volcan, aux astres élancée,
Luit, vole avec l’Etna, la bouillante pensée.
Heureux qui sait aimer ce trouble auguste et grand! 25
Seul, il rêve en silence à la voix du torrent
Qui le long des rochers se précipite et tonne;
Son esprit en torrent et s’élance et bouillonne.
Là, je vais dans mon sein méditant à loisir
Des chants à faire entendre aux siècles à venir; 30
Là, dans la nuit des coeurs qu’osa sonder Homère,
Cet aveugle divin et me guide et m’éclaire.
Souvent mon vol, armé des ailes de Buffon,
Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,
La ceinture d’azur sur le globe étendue. 35
Je vois l’être et la vie et leur source inconnue,
Dans les fleuves d’éther tous les mondes roulants.
Je poursuis la comète aux crins étincelants,
Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances;
Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses. 40
Comme eux, astre, soudain je m’entoure de feux;
Dans l’éternel concert je me place avec eux:
En moi leurs doubles lois agissent et respirent:
Je sens tendre vers eux mon globe qu’ils attirent;
Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour. 45
Les éléments divers, leur haine, leur amour,
Les causes, l’infini s’ouvre à mon oeil avide.
Bientôt redescendu sur notre fange humide,
J’y rapporte des vers de nature enflammés,
Aux purs rayons des dieux dans ma course allumés. 50
Écoutez donc ces chants d’Hermès dépositaires,
Où l’homme antique, errant dans ses routes premières,
Fait revivre à vos yeux l’empreinte de ses pas.
Mais dans peu, m’élançant aux armes, aux combats,
Je dirai l’Amérique à l’Europe montrée; 55
J’irai dans cette riche et sauvage contrée
Soumettre au Mançanar le vaste Maragnon.
Plus loin dans l’avenir je porterai mon nom,
Celui de cette Europe en grands exploits féconde,
Que nos jours ne sont loin des premiers jours du monde. 60
FRAGMENT II
Chassez de vos autels, juges vains et frivoles,
Ces héros conquérants, meurtrières idoles;
Tous ces grands noms, enfants des crimes, des malheurs,
De massacres fumants, teints de sang et de pleurs.
Venez tomber aux pieds de plus nobles images: 65
Voyez ces hommes saints, ces sublimes courages,
Héros dont les vertus, les travaux bienfaisants,
Ont éclairé la terre et mérité l’encens;
Qui, dépouillés d’eux-mêmes et vivant pour leurs frères,
Les ont soumis au frein des règles salutaires, 70
Au joug de leur bonheur; les ont faits citoyens;
En leur donnant des lois leur ont donné des biens,
Des forces, des parents, la liberté, la vie;
Enfin qui d’un pays ont fait une patrie.
Et que de fois pourtant leurs frères envieux 75
Ont d’affronts insensés, de mépris odieux,
Accueilli les bienfaits de ces illustres guides,
Comme dans leurs maisons ces animaux stupides
Dont la dent méfiante ose outrager la main
Qui se tendait vers eux pour apaiser leur faim! 80
Mais n’importe; un grand homme au milieu des supplices
Goûte de la vertu les augustes délices.
Il le sait: les humains sont injustes, ingrats.
Que leurs yeux un moment ne le connaissent pas;
Qu’un jour entre eux et lui s’élève avec murmure 85
D’insectes ennemis une nuée obscure;
N’importe, il les instruit, il les aime pour eux.
Même ingrats, il est doux d’avoir fait des heureux.
Il sait que leur vertu, leur bonté, leur prudence,
Doit être son ouvrage et non sa récompense, 90
Et que leur repentir, pleurant sur son tombeau,
De ses soins, de sa vie, est un prix assez beau,
An loin dans l’avenir sa grande âme contemple
Les sages opprimés que soutient son exemple;
Des méchants dans soi-même il brave la noirceur: 95
C’est là qu’il sait les fuir; son asile est son coeur.
De ce faîte serein, son Olympe sublime,
Il voit, juge, connaît. Un démon magnanime
Agite ses pensers, vit dans son coeur brûlant,
Travaille son sommeil actif et vigilant, 100
Arrache au long repos sa nuit laborieuse,
Allume avant le jour sa lampe studieuse,
Lui montre un peuple entier, par ses nobles bienfaits,
Indompté dans la guerre, opulent dans la paix,
Son beau nom remplissant leur coeur et leur histoire, 105
Les siècles prosternés au pied de sa mémoire.
Par ses sueurs bientôt l’édifice s’accroît.
En vain l’esprit du peuple est rampant, est étroit,
En vain le seul présent les frappe et les entraîne,
En vain leur raison faible et leur vue incertaine 110
Ne peut de ses regards suivre les profondeurs,
De sa raison céleste atteindre les hauteurs;
Il appelle les dieux à son conseil suprême.
Ses décrets, confiés à la voix des dieux même,
Entraînent sans convaincre, et le monde ébloui 115
Pense adorer les dieux en n’adorant que lui.
Il fait honneur aux dieux de son divin ouvrage.
C’est alors qu’il a vu tantôt à son passage
Un buisson enflammé recéler l’Éternel;
C’est alors qu’il rapporte, en un jour solennel, 120
De la montagne ardente et du sein du tonnerre,
La voix de Dieu lui-même écrite sur la pierre;
Ou c’est alors qu’au fond de ses augustes bois
Une nymphe l’appelle et lui trace des lois,
Et qu’un oiseau divin, messager de miracles, 125
A son oreille vient lui dicter des oracles.
Tout agit pour lui seul, et la tempête et l’air,
Et le cri des forêts, et la foudre et l’éclair;
Tout. Il prend à témoin le monde et la nature.
Mensonge grand et saint! glorieuse imposture, 130
Quand au peuple trompé ce piège généreux
Lui rend sacré le joug qui doit le rendre heureux!
(Troisième chant.)
FRAGMENT III
Du temps et du besoin l’inévitable empire
Dut avoir aux humains enseigné l’art d’écrire.
D’autres arts l’ont poli; mais aux arts, le premier, 135
Lui seul des vrais succès put ouvrir le sentier,
Sur la feuille d’Égypte ou sur la peau ductile,
Même un jour sur le dos d’un albâtre docile,
Au fond des eaux formé des dépouilles du lin,
Une main éloquente, avec cet art divin, 140
Tient, fait voir l’invisible et rapide pensée,
L’abstraite intelligence et palpable et tracée;
Peint des sons à nos yeux, et transmet à la fois
Une voix aux couleurs, des couleurs à la voix.
Quand des premiers traités la fraternelle chaîne 145
Commença d’approcher, d’unir la race humaine,
La terre et de hauts monts, des fleuves, des forêts,
Des contrats attestés garants sûrs et muets,
Furent le livre auguste et les lettres sacrées
Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées. 150
Dans la suite peut-être ils voulurent sur soi
L’un de l’autre emporter la parole et la foi;
Ils surent donc, broyant de liquides matières,
L’un sur l’autre imprimer leurs images grossières,
Ou celle du témoin, homme, plante ou rocher, 155
Qui vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher.
De là dans l’Orient ces colonnes savantes,
Rois, prêtres, animaux peints en scènes vivantes,
De la religion ténébreux monuments,
Pour les sages futurs laborieux tourments, 160
Archives de l’État, où les mains politiques
Traçaient en longs tableaux les annales publiques.
De là, dans un amas d’emblèmes captieux,
Pour le peuple ignorant monstre religieux,
Des membres ennemis vont composer ensemble 165
Un seul tout, étonné du noeud qui les rassemble:
Un corps de femme au front d’un aigle enfant des airs
Joint l’écaille et les flancs d’un habitant des mers.
Cet art simple et grossier nous a suffi peut-être
Tant que tous nos discours n’ont su voir ni connaître 170
Que les objets présents dans la nature épars,
Et que tout notre esprit était dans nos regards.
Mais on vit, quand vers l’homme on apprit à descendre,
Quand il fallut fixer, nommer, écrire, entendre,
Du coeur, des passions les plus secrets détours, 175
Les espaces du temps ou plus longs ou plus courts,
Quel cercle étroit bornait cette antique écriture.
Plus on y mit de soins, plus incertaine, obscure,
Du sens confus et vague elle épaissit la nuit.
Quelque peuple à la fin, par le travail instruit, 180
Compte combien de mots l’héréditaire usage
A transmis jusqu’à lui pour former un langage.
Pour chacun de ces mots un signe est inventé,
Et la main qui l’entend des lèvres répété
Se souvient d’en tracer cette image fidèle; 185
Et sitôt qu’une idée inconnue et nouvelle
Grossit d’un mot nouveau ces mots déjà nombreux,
Un nouveau signe accourt s’enrôler avec eux.
C’est alors, sur des pas si faciles à suivre,
Que l’esprit des humains est assuré de vivre. 190
C’est alors que le fer à la pierre, aux métaux,
Livre, en dépôt sacré pour les âges nouveaux,
Nos âmes et nos moeurs fidèlement gardées;
Et l’oeil sait reconnaître une forme aux idées.
Dès lors des grands aïeux les travaux, les vertus 195
Ne sont point pour leurs fils des exemples perdus.
Le passé du présent est l’arbitre et le père,
Le conduit par la main, l’encourage, l’éclaire.
Les aïeux, les enfants, les arrière-neveux,
Tous sont du même temps, ils ont les mêmes voeux, 200
La patrie, au milieu des embûches, des traîtres,
Remonte en sa mémoire, a recours aux ancêtres,
Cherche ce qu’ils feraient en un danger pareil,
Et des siècles vieillis assemble le conseil.
(Troisième chant.)
III
L’AMÉRIQUE
FRAGEMENT I
Il faut mettre ceci dans la bouche du poète (qui n’est pas moi):
Le poète divin, tout esprit, tout pensée,
Ne sent point dans un corps son âme embarrassée;
Il va percer le ciel aux murailles d’azur;
De la terre, des mers, le labyrinthe obscur.
Ses vars ont revêtu, prompts et légers Protées, 5
Les formes tour à tour à ses yeux présentées.
Les torrents, dans ses vers, du droit sommet des monts
Tonnent précipités en des gouffres profonds.
Là, des flancs sulfureux d’une ardente montagne,
Ses vers cherchent les cieux et brûlent les campagnes; 10
Et là, dans la mêlée aux reflux meurtriers,
Leur clameur sanguinaire échauffe les guerriers,
Puis, d’une aile glacée assemblant les nuages,
Ils volent, troublent l’onde et soufflent les naufrages,
Et répètent au loin et les longs sifflements, 15
Et la tempête sombre aux noirs mugissements,
Et le feu des éclairs et les cris du tonnerre.
Puis, d’un oeil doux et pur souriant à la terre,
Ils la couvrent de fleurs; ils rassérènent l’air.
Le calme suit leurs pas et s’étend sur la mer. 20
FRAGMENT II
Le poète Alonzo d’Ercilla, à la fin d’un repas nocturne en plein air, prié de chanter, chantera un morceau, astronomique.
‘Salut, ô belle nuit, étincelante et sombre,
Consacrée au repos. O silence de l’ombre,
Qui n’entends que la voix de mes vers, et les cris
De la rive aréneuse où se brise Téthys.
Muse, muse nocturne, apporte-moi ma lyre. 25