Pour tous mes péchés (Romans étrangers) (French Edition)
Chapitre 3. Orgueil
3.
Orgueil
— Mais bienvenue, Linda ! Heureusement que j’avais dit tout de suite.
Bosi pose sur son bureau ses lunettes de vue à la monture bleu électrique, et s’appuie sur le dossier de son fauteuil en plongeant une main dans ses cheveux grisonnants.
— Il y avait un embouteillage de malade, ment Linda en entrant d’un air effronté dans le bureau.
Elle se baisse pour ajuster la boucle des sandales vertes à talons de douze qu’elle a piochées dans le coffre de la spider.
— Il m’a fallu un quart d’heure rien que pour traverser la rue Cavour, il y avait une tonne de voitures…
— Tu sais bien qu’à Conegliano c’est toujours comme ça, le matin, observe Bosi en se penchant en avant et en la lorgnant avec un sourire amer. Ne cherche pas d’excuses.
Il a un rictus en remarquant l’imposant collier rouge feu au cou de Linda, ainsi que son décolleté discret mais sensuel. Elle sent son regard sur elle, mais fait comme si de rien n’était.
— En effet, je n’étais pas du tout en train de me justifier, réplique-t-elle avec le ton autoritaire de celle qui ne doit rien à personne.
Elle s’arrête un instant au centre de la pièce et redresse son dos : elle essaie de respirer avec le ventre, vague souvenir d’une leçon de pilates qui remonte à un siècle, comme si elle cherchait à rassembler toute l’énergie qu’elle possède. Au bureau, elle en a toujours besoin à profusion, c’est pourquoi, avec le temps, elle a dû trouver un moyen afin qu’on ne la lui extorque pas. Or, respirer de la bonne façon est le meilleur point de départ.
Elle avait atterri dans l’agence de Conegliano après son master en
architecture d’intérieur au Iuav de Venise, dans lequel Gianluigi Bosi 1 donnait un cours d’architecture d’intérieur de luxe, très prisé des étudiants de première année. Quand il eut pour la première fois sous les yeux un des projets excentriques de Linda, il comprit immédiatement que la jeune femme avait une longueur d’avance. Il fut impressionné par son inclination naturelle à transgresser les règles et, quand il la soumit à quelques essais sur le terrain, par sa capacité nette à réagir efficacement en dépit des circonstances les plus défavorables. Ainsi, en l’espace de quelques mois et avant même qu’elle n’obtienne son diplôme, il l’avait engagée dans son agence.
— Alors, qu’est-ce que tu devais me dire de si urgent ? lui demanda-t-elle, un brin arrogante, en se ménageant une place entre les deux petits fauteuils en bois massif face au bureau.
Elle a toujours tutoyé son chef, et aucun d’eux ne se rappelle si c’est lui qui a voulu qu’il en soit ainsi, au début de leur collaboration, ou si c’est elle qui n’a pas accepté, dès le départ, la hiérarchie verbale classique entre un patron et son employée.
C’est alors que Bosi lui lance dans un souffle :
— J’ai modifié le projet des Grimani en fonction de ce qu’ils souhaitaient, il faut que tu le saches.
— Quoi ?! explose Linda en balançant par terre son sac avec les catalogues à l’intérieur.
— Ça fait des semaines qu’ils demandent une douche horizontale à la place de la baignoire. Ils ne lâchaient pas prise. Qu’est-ce que je devais faire ?
— Et tu me poses la question en plus ?! Dire la vérité, par exemple ? Leur faire comprendre que c’est une idiotie pure et dure !
Une ride se forme entre ses deux sourcils épais et bien dessinés.
Bosi écarte les bras et affiche une expression entre la résignation et le sens des réalités :
— Souviens-toi que le client est roi. C’est la règle numéro un.
— Ah oui ? Et alors pourquoi font-ils appel à nous ? Ils pouvaient l’aménager eux-mêmes, leur grenier !
Sa voix est montée d’un coup de plusieurs octaves. Elle a presque perdu son sang-froid. Bosi ne sait pas quoi répondre, il s’est raidi et hoche la tête. Puis, dans une tentative maladroite pour faire retomber la tension, il commence à pianoter au hasard sur son iPad. La photo d’Ivanka en bikini lui redonne, en un instant, un sursaut de vie.
Linda l’observe avec une grimace.
— Ils ont vu une douche horizontale à la con dans une revue à la con, et ils ont immédiatement pensé : voilà de quoi faire crever de jalousie nos amis ! Et c’est là tout ce que leurs cerveaux à la con ont réussi à élaborer. Mais nous… nous sommes des professionnels, et nous avons le devoir de leur expliquer qu’une douche horizontale c’est une énorme connerie et, qui plus est, ce n’est pas du tout adapté à leur salle de bains ! poursuit Linda avec une voix perçante.
À présent elle ne se retient plus du tout. C’est devenu une question de principe. Et sur ça, Linda ne lâche pas prise.
— Ce n’est pas exactement ça, avance diplomatiquement Bosi, nous sommes payés aussi pour exaucer les souhaits des clients.
Mais il est interrompu par son portable qui se met à sonner dans la poche de sa veste. Il met ses lunettes, regarde l’écran et un sourire se dessine sur ses lèvres tandis qu’il répond, presque en murmurant :
— Ivy, darling, je ne peux pas là. Je te rappelle dans quelques minutes.
Mais Ivy de toute évidence n’en démord pas et l’oblige à baisser encore un peu plus la voix, tout en pivotant sur sa chaise en quête d’une intimité impossible.
— Mais oui, mais oui, je t’ai dit que je t’y emmènerais… mais pas ce week-end.
Une sorte de grognement s’échappe de sa bouche.
— Mon amour, je t’appelle plus tard. Bisous, bisous, bisous.
Linda le fixe de ses yeux désormais plus verts que bleus et s’agrippe de ses deux mains au bord du bureau. Elle reprend son propos là où elle l’avait laissé. Pour Bosi, il n’existe pas de sortie de secours, pas avec Linda.
— Il n’y a pas d’espace pour deux plateformes, lui assène-t-elle en détachant chaque syllabe. Six jets à haute pression, je ne sais pas si tu réalises… Où veux-tu que je place les points de sortie ? continue-t-elle en hurlant et en le fusillant du regard. Je t’aurais prévenu… Tu verras s’ils n’auront pas des moisissures avec l’humidité incroyable qu’il y aura dans leur salle de bains !
— Eh bien ce sera leur problème, coupe court son chef, en essayant de faire preuve d’un peu d’autorité.
Linda tape du poing sur la table, faisant légèrement sursauter Bosi qui ne parvient plus à réagir à ses attaques. Elle ne sait pas que de l’autre côté des parois en verre, dans le bureau voisin, deux yeux impénétrables, d’un bleu tirant sur le gris, sont en train de l’observer depuis déjà quelques minutes, à la fois hagards et curieux.
Linda pointe Bosi du doigt et lui hurle à la figure :
— Le vrai problème, patron, ce n’est pas la douche horizontale, c’est que tu m’as trahie !
Le dos au mur, il lève les yeux au ciel : il sait déjà comment ça va finir.
— Tu bouleverses l’un de mes projets, et tu n’as même pas la décence de me consulter !
Bosi l’observe sans piper mot ; elle a raison, il ne peut pas répliquer. Il lorgne sur la pièce à côté : son client le plus important, celui aux yeux gris-bleu, est juste là. Cet homme est une occasion unique, une affaire à plusieurs zéros, il ne peut pas se permettre de la laisser filer. Que doit-il penser du professionnalisme de ses collaborateurs ? Il maudit le jour où il a eu l’idée de faire installer des parois en verre pour séparer les espaces.
Heureusement, Ludovico Fassina et Alice Vanzella, les architectes les plus anciens de l’agence, se fendent de larges sourires et adoptent des discours de circonstance avec Tommaso Belli et sa compagne, Nadine Hariri, les poules aux œufs d’or. Ces deux-là savent y faire avec des clients multimillionnaires. Certes ils n’ont pas la créativité ni le génie de son ancienne élève, mais pour les relations publiques ils sont bien meilleurs.
— C’est une question de principe, reprend Linda.
Bosi n’avait aucun doute : elle ne s’arrêterait pas en si bon chemin.
— Je fais mon travail, et je le fais bien. J’y mets toute mon énergie et tout mon cœur. Par conséquent, si je choisis une chose, j’exige qu’il en soit ainsi, point barre… et surtout que tu sois de mon côté !
Bosi essaie alors de se montrer apaisant, mais il réussit simplement à balbutier :
— Calme-toi, Linda.
D’un signe du menton il indique le bureau voisin.
— Tu es en train de te donner en spectacle et il y a, de l’autre côté, des clients très importants.
Il plisse le front, ce qui fait ressortir toutes ses rides. Combien de botox gâché, pense Linda en réprimant difficilement un sourire malin. Puis elle se tourne brusquement vers la paroi de verre et tombe sur eux, les Grands Yeux Gris-bleu. L’espace d’un instant, elle oublie tout : le lieu où elle se trouve, son patron un peu lâche, sa colère. Ces yeux la ravissent, elle ne parvient plus à détourner son regard, à penser à autre chose. Puis elle le voit, lui : un quarantenaire – ou à peine plus – impeccable dans son blazer bleu canard. Pas un pli sur sa tenue, chaque détail semble avoir été réalisé sur mesure.
— Qui ça ? Les deux qui veulent aménager la villa Grippo-Belfi ? demande-t-elle après avoir repris ses esprits.
On distingue dans sa voix, désormais sensiblement plus calme, une pointe de curiosité. Bosi profite de ce bref moment de répit – personne ne sait combien ça peut durer – et lui répond à la volée :
— Exactement. Andreucci di Bassano del Grappa s’est occupé de la restauration du bâtiment et il nous a très gentiment recommandés, dit-il tandis qu’un air de triomphe se dessine sur son visage. Il faut bien s’occuper d’eux, et utiliser des gants de velours.
Linda regarde de nouveau les deux individus de l’autre côté de la paroi.
Lui, c’est Tommaso Belli, quarante-quatre ans, un air froid mais un charisme magnétique. Il travaille dans la haute diplomatie internationale et vient tout juste de rentrer en Vénétie – la terre où il est né et a grandi – après un mandat de deux ans à l’ambassade italienne d’Abou Dabi. Elle, c’est sa fiancée, Nadine Hariri, une classe et une élégance innée. Elle a quarante-deux ans mais semble en avoir dix de moins. C’est une de ces femmes qui semblent tout droit sorties des pages glacées d’un magazine de mode, même au réveil. D’origine libanaise, elle fait partie d’une des familles les plus politiquement influentes de Beyrouth, mais elle a grandi à Paris et ne parle pas moins de cinq langues. Tommaso l’a rencontrée au cours d’une mission diplomatique au Moyen-Orient et ils sont ensemble depuis sept ans. Tous les deux riches, cultivés et raffinés, ils forment un couple parfait, agaçant de perfection. Ils viennent tout juste d’acheter une
villa de style palladien dans la zone de Montello et ont fait appel à l’agence 2
Bosi pour en assurer l’aménagement. Jusqu’à présent, ils ont prouvé qu’ils étaient des clients très difficiles à satisfaire puisque aucun des mille projets que Ludovico et Alice leur ont présentés n’a trouvé grâce à leurs yeux. L’un trop classique, l’autre trop extravagant…
Linda ne sait pas pourquoi mais elle est étrangement attirée par ces deux-là, et son esprit divague un moment tandis qu’elle les fixe. C’est l’affaire d’un instant car, très vite, ses pensées se focalisent de nouveau sur cette maudite douche horizontale.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait avec ces imbéciles de Grimani ? J’espère que tu auras la décence de me laisser leur parler, car je suis la seule à pouvoir les convaincre, conclut-elle avec une grimace.
— Non, Linda, désormais c’est décidé, coupe court Bosi en se redressant dans son fauteuil. Tu es douée, et tu as beaucoup de talent, mais tu ne le sais que trop bien : ton problème, c’est ton orgueil, annonce-t-il sentencieusement. Et c’est un vilain défaut, tu devrais m’écouter et y faire attention.
Linda a envie de sourire, pas vraiment amusée, mais plutôt sarcastique. Cette histoire de vice me persécute, pense-t-elle. D’abord Linus, à la radio, et maintenant voilà que Bosi s’y met à son tour. Mais qu’ont-ils tous, ce matin ? C’est sans doute une coïncidence à moins que quelqu’un ne veuille lui faire passer un message… Elle secoue la tête pour chasser cette pensée et réinvestit le présent en lançant avec colère :
— Bien sûr ! Si mon défaut c’est l’orgueil, le tien c’est qu’il te manque des couilles.
Silence glacial.
— Dis donc, Linda, tu vas te calmer et baisser d’un ton, OK ? réplique Bosi, en semblant tout à coup s’être réveillé. Je suis ton patron, tu ferais bien de t’en souvenir de temps en temps, tu me dois un peu de respect.
— Justement, tu devrais jouer au patron plutôt que de faire des ronds de jambe avec des idiots tels que les Grimani ! réplique-t-elle, avant de le planter là.
Elle s’éloigne à grands pas, légèrement instable sur ses hauts talons, son regard sombre pointé sur le sol. Elle ne le remarque donc pas, lui, qui sort au même instant du bureau voisin, et la voilà qui s’écrase contre le dos de Tommaso.
— Vous ne pourriez pas faire un peu attention ?! gronde-t-elle, les dents serrées, sans même lever les yeux.
— Veuillez m’excuser, se contente-t-il de répondre tout en réajustant son blazer et le col de sa chemise blanche.
Linda poursuit son chemin sans se retourner, tandis que Tommaso, derrière elle, ramasse un papier tombé à terre et cherche à la rattraper.
— Mademoiselle…
Linda, alors, se retourne.
— C’est à moi que vous parlez ?
— Oui. Vous avez fait tomber ceci, dit-t-il en agitant le papier.
— Ah… Vous pouvez le jeter.
Après quoi, elle se retourne de nouveau et, sans même lui adresser un regard ou un remerciement, prend la sortie.
— Le projet de salle de bains des Grimani, marmonne-t-elle. Qu’ils aillent se faire foutre.
Après une demi-heure de conduite effrénée et nerveuse en spider à travers les collines trévisanes, Linda arrive enfin à Serravalle. C’est là qu’habite son oncle Giorgio, un des rares points fixes de sa vie. C’est ici qu’elle vient trouver refuge quand elle ne supporte plus personne et qu’elle a besoin de lâcher prise.
Giorgio est le frère de son père ; il porte ses cinquante-cinq ans avec une légèreté solaire qu’on lui envierait. C’est un artisan excentrique, une sorte d’alchimiste du bois, comme il aime lui-même se définir, « un jongleur qui, de temps en temps, fait tomber par terre l’une de ses boules ». Sortant des sentiers battus de la tradition du meuble ancien, il dessine, puis réalise des prototypes particulièrement originaux, en veillant méticuleusement à la qualité de ses matériaux, et en recherchant une esthétique sophistiquée. Linda adore le style de son oncle et elle lui a confié la réalisation de plusieurs meubles de la Maison bleue.
— Salut, tonton ! Tu m’ouvres ? demande Linda à l’interphone.
— Ma chérie ! répond Giorgio, partagé entre la surprise et le bonheur de voir sa nièce adorée.
Puis il fait sauter la serrure de l’antique portail en sapin.
Linda, qui a troqué ses talons de douze contre ses espadrilles, laisse derrière elle le reste du monde en passant le portail. Elle traverse la cour intérieure menant à la demeure, une maison vraiment étrange aux airs de bunker bohémien, quelque chose entre un atelier d’une autre époque, une cabane de chasse version pop, et une résidence noble, style Empire en pleine décadence. Bref, un endroit particulier, avec une vraie âme, qui s’accorde parfaitement avec la personnalité de son fantasque propriétaire.
— Tu es déjà là, ma chérie ? Je ne t’attendais pas avant ce soir…
Giorgio apparaît sur le seuil de la porte en bermuda à carreaux, chemise froissée, et sandales de curé. Il nettoie ses mains couvertes de colle avec un petit chiffon imbibé de solvant.
— Je sais, tonton, murmure-t-elle en le serrant fort dans ses bras et en lui imprimant deux baisers sur les joues, mais je me suis disputée avec cet imbécile de Bosi et je n’avais vraiment pas envie de rester au bureau.
Giorgio pousse un long soupir tandis que, sur ses lèvres, se dessine un sourire que Linda connaît par cœur.
— Ah, et pourquoi t’es-tu disputée ?
— Oh, pour rien, des conneries, répond-elle en haussant les épaules. Tu sais que quand il s’agit de mon travail je ne supporte pas d’être contredite, ajoute-t-elle avec emphase, son regard sûr pointé sur son oncle.
Il secoue la tête.
— Et je dirais même que ce n’est pas seulement quand il s’agit de ton travail ! lui reproche-t-il avec bonhomie en lui donnant une pichenette sur la joue.
En réalité, il est amoureux du caractère impétueux de sa nièce. Il adore les personnes comme elle qui n’ont pas leur langue dans leur poche.
— Allez, entre, je vais te faire voir les pièces qui vont constituer ta bibliothèque. Il m’en manque une seule, j’ai presque fini.
— Quelle joie, tonton. Il y a encore quelqu’un sur terre qui fait les choses comme j’aime qu’elles soient faites ! soupire Linda.
Elle a déjà changé d’humeur, avec la même désinvolture avec laquelle elle changerait de paire de chaussures.
En entrant dans la maison, elle est accueillie par l’intense odeur de cire d’abeille qui laisse rapidement place au parfum rustique de ce qui l’entoure : le parquet grinçant, les murs tapissés de gravures, de tableaux et d’écrits, mis en valeur par des cadres en bois incrustés de mosaïque… De nombreux objets curieux emplissent les lieux. Giorgio a chiné pendant des années dans les brocantes, les marchés aux puces ou encore sur des sites internet pour dénicher des pièces vintage et des objets d’art avec lesquels il a peuplé son antre. Des tableaux et des statues de bronze, sur leur piédestal, cohabitent avec des piles de magazines, d’antiques tapis, des horloges d’antan, des bocaux pharmaceutiques du début du e XIX siècle, des chandeliers, et des lampadaires en cristal… Partout il y a un peu de lui. Dans chaque coin de ce petit univers quelque chose se trame, à l’image du cerveau de Giorgio Ottaviani.
Une large fenêtre en arc illumine l’atelier aux murs délabrés. Au plafond est suspendue une lampe exotique en céramique et en fils de laiton. Divers outils sont éparpillés pêle-mêle dans la pièce. Des formes en bois servant à réaliser des prototypes sont suspendues à un paravent en fer, juste à côté de la grande table de travail recouverte de tasseaux de toutes les tailles.
— Et voilà, dit Giorgio en indiquant un segment de la bibliothèque posé, à la verticale, contre la paroi.
Linda s’approche de l’étagère et la caresse avec délicatesse, comme si c’était de la soie.
— Tonton, c’est magnifique. Tu as fait un superbe travail.
Elle ressent un vrai plaisir physique lorsqu’elle touche ce morceau de bois, elle voudrait le respirer, mais son regard s’arrête soudain sur le tiroir reposant par terre, sur une toile de nylon.
— Oh, mon Dieu ! exulte-t-elle, tout excitée avant de s’accroupir.
— Attention, ne touche pas à celui-là, je viens tout juste de le vernir…
Linda, presque à genoux, tourne vers Giorgio deux yeux pleins d’admiration.
— C’est exactement la couleur que je voulais, dit-elle la voix empreinte d’une gratitude sincère.
— Un bleu qui ne soit ni trop foncé, ni trop clair, dit Giorgio, avec un clin d’œil.
— Mais comment as-tu su ? Je ne t’avais rien dit…
Linda se relève et pose la main sur son épaule.
— C’est magnifique, avec toi pas besoin de mots, tonton. Tu lis dans mes pensées.
— Et attends de voir la pièce maîtresse.
Giorgio s’avance vers sa table de travail et, d’une boîte, extrait lentement un pommeau en marbre de Carrare, d’un blanc immaculé.
Le visage de Linda s’illumine.
— Allez, viens là que je t’offre un verre de rouge, l’invite son oncle. D’ici une demi-heure le tiroir sera sec, et tu pourras emporter le tout chez toi.
— Merci ! Je ne sais pas ce que je ferai sans toi.
Linda a les yeux qui brillent. Sa journée a définitivement pris une nouvelle tournure. Elle le suit en pensant à la chance qu’elle a de pouvoir partager presque toutes ses passions avec son oncle.
Ils passent à la cuisine. Là, le plan de travail n’est rien d’autre que le segment d’un tronc de chêne millénaire. Giorgio sert deux verres de cabernet franc et va chercher un petit fromage de chèvre affiné, parfumé aux noix et au raisin. Puis il coupe quelques tranches de pain maison.
— Goûte, dit-il à Linda, en allongeant la pointe du couteau à fromage.
Elle ne dit évidemment pas non. Curieuse, elle apprécie les saveurs de la même façon qu’elle aime les couleurs et les formes.
— C’est délicieux, commente-t-elle en savourant son morceau.
— C’est Fausto qui me l’a ramené.
Les yeux de Giorgio s’allument quand il prononce ce nom.
— Fausto qui ? Ton ami pianiste ? demande Linda en se resservant un peu de fromage.
— Oui, répond-il avec un sourire limpide. À propos, nous sommes invités à son concert de musique de chambre, à la Fenice.
— Quand même… !
Linda hausse les sourcils tout en mordant un morceau de pain.
— À vrai dire, c’est moi qu’il a invité, se corrige Giorgio, mais j’aimerais que tu m’accompagnes.
— Eh bien, on dirait que c’est du sérieux avec lui…, lance Linda tout en sachant que son oncle est toujours très réservé quand il s’agit de ses histoires de cœur.
— Je ne sais pas, réplique-t-il évasif, tandis que l’embarras colore un peu sa voix. Quoi qu’il en soit, je tiens à lui.
— Bien, soupire Linda, je crois qu’il faut que j’y aille…
— Et tu t’en vas comme ça ?
— Oui, j’ai du mal à l’admettre, mais le devoir m’appelle. Peut-être que je peux encore travailler un peu à la maison.
Giorgio se penche à la fenêtre et jette un œil à la spider.
— Je vais te mettre les pièces de la bibliothèque dans la voiture. Tu en prends soin, n’est-ce pas ?
C’est à lui qu’avait d’abord appartenu le coupé rouge de 1979. À l’époque Giorgio aimait draguer les filles du village, c’est seulement plus tard qu’il avait admis, d’abord en son for intérieur, puis auprès des autres, que ses goûts le portaient ailleurs, et que ce n’était pas les femmes qui lui faisaient tourner la tête.
— Bien sûr ! Tu en douterais, tonton ? Je la traite comme un bijou. J’ai même fait augmenter la puissance du moteur !
— J’aurais parié dessus, dit-il en levant les yeux au ciel. T’engager à rouler doucement est donc une bataille perdue d’avance…
Linda fait une petite moue comme pour s’excuser, puis se met à rire en lui faisant un clin d’œil.
Le temps de rejoindre la maison toutes les bonnes intentions de Linda se sont envolées : elle n’a aucune envie de se mettre à travailler pour l’agence, surtout après l’accueil que lui a réservé Bosi, et ne parvient à penser qu’à sa bibliothèque. Avec un enthousiasme presque enfantin, elle se met à décharger les pièces de la voiture. Elle ne tient pas en place : bientôt elle pourra enfin voir le rendu final.
Elle se met immédiatement au travail. Elle insère d’abord le tiroir bleu dans l’espace vide de la section centrale. « Parfait. » Puis, lorsqu’elle arrive à la dernière étagère, elle monte sur une chaise – son mètre soixante et un de hauteur peut être un avantage au lit mais cela ne l’aide certainement pas dans ce genre d’entreprise. Elle le glisse dans la dernière rangée de tasseaux. « Mer-veil-leux », exulte-t-elle.
Une fois descendue, elle admire l’œuvre accomplie. Puis, en s’allongeant sur le canapé en cuir capitonné, elle la regarde avec un regard satisfait et murmure, presque extatique :
— Elle est exactement telle que je l’avais imaginée.
Elle pense alors que, au moins avec les meubles, tout s’insère à la perfection et produit l’effet escompté. Dommage que, dans la vie, il n’en soit pas toujours de même.
1. Université de Venise spécialisée dans l’architecture, le design, l’urbanisme et la planification
du territoire, mais aussi dans le théâtre, la mode et les arts visuels. (Toutes les notes sont de la traductrice.)
2. Style architectural originaire de Vénétie, lancé par l’architecte italien Andrea Palladio, à
l’époque de la Renaissance. Des édifices s’en inspirent également beaucoup aux XVIIe et XVIII e siècle mais ceux entièrement conçus par Palladio se trouvent à Venise et en Vénétie.
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