Pour tous mes péchés (Romans étrangers) (French Edition)
Chapitre 7. Avarice
7.
Avarice
On toque à la porte de son bureau, deux coups légers et nerveux.
— Entrez, dit Linda, clouée à sa table de travail face à un amas de devis et de dessins techniques.
Ludovico Fassina ouvre la porte. C’est un type sec et rigide, toujours engoncé dans une chemise de curé, fermée jusqu’au dernier bouton, avec de petites lunettes rectangulaires à la monture invisible. Aujourd’hui, il porte un pantalon à la coupe large, très peu tendance. Il fixe Linda comme si elle était un objet inadéquat à ce lieu.
— Ah, tu es là, dit-il. Je suis passé te chercher chez toi. J’ai attendu un peu dans la voiture, et puis je suis parti, il était presque 8 h 30…
Une lueur s’allume dans l’esprit de Linda qui se frappe le front avec la paume de sa main.
— Oh, mon Dieu, Ludo, excuse-moi ! Ça m’est complètement sorti de l’esprit !
Elle n’a pas le courage de lui avouer qu’à cette heure-là elle dormait encore. Puis, avec l’arrivée d’Alessandro, elle l’avait définitivement oublié. Ludovico, au contraire, est la dernière personne qui oublierait un rendez-vous : il se rend toujours à l’agence à l’aube, bien avant l’heure de l’ouverture officielle, allume tous les ordinateurs, dispose selon un ordre rigoureux les quotidiens et les nouvelles revues sur la table de l’accueil, puis s’installe à son bureau en attendant quelque instruction venue d’en haut. Il est si méticuleux et zélé que Linda devient nerveuse rien qu’en le regardant.
— Bon, ce n’est pas grave, répond Ludovico, même si, de toute évidence, il pense plutôt : « Tu n’es qu’une connasse de profiteuse. »
Mais, évidemment, il ne dirait jamais une chose pareille à haute voix. Et surtout pas à Linda, pour qui il a un faible qu’il n’admettrait toutefois pour rien au monde. Il est sur le point de refermer la porte, mais il se ravise.
— Ah, n’oublie pas qu’aujourd’hui il faut joindre le comte Grimani. Il attend toujours cette modification.
Linda soupire. Elle, en revanche, est de ceux qui ne savent vraiment pas dissimuler leur agacement.
— Il l’aura, sa foutue douche horizontale. J’étais justement sur le point de retranscrire le devis sur l’ordinateur.
Elle attrape un papier à moitié gribouillé et le lui montre avec une grimace irritée.
— Mais merci de me l’avoir rappelé.
— De rien, réplique Ludovico avant de s’en aller.
Linda saisit la souris et ferme le dossier GRIMANI. Elle insère l’ancien devis dans la fente du destructeur de documents, au pied de son bureau : la feuille se décompose en quelques secondes en des dizaines de petites bandelettes pareilles à des étoiles filantes. Cette action provoque en elle, à chaque fois, une sensation de soulagement et de jouissance presque physique, comparable à ce qu’elle ressent lorsqu’elle se débarrasse d’une chose trop vieille dont elle ne veut plus.
Une envie féroce de caféine et de sucre la prend soudain. Elle se lève de sa chaise et se dirige vers la petite machine à café, mais elle est interrompue par le téléphone qui se met à sonner sur son bureau. Un catalogue entier d’injures défile en surimpression dans ses pensées. Il s’agit sûrement d’un client insolent ou, pire, du comte Grimani en personne. Elle jette un œil à l’écran : c’est son patron, elle doit répondre. Elle soulève le combiné et lance un « Oui ? » distrait.
— Pourrais-tu venir un instant dans mon bureau ? demande l’architecte Gianluigi Bosi, avec un ton impossible à déchiffrer.
— Tout de suite ? J’allais prendre un café.
— Tout de suite !
Maintenant c’est clair, son ton est catégorique.
— J’arrive.
Linda raccroche, jette un regard affligé à la machine à café et sort de son bureau. Elle traverse le couloir à grands pas et entre dans celui de Bosi.
— Assieds-toi, lui dit-il avec un geste de la main.
— Mon Dieu, quand tu me dis de m’asseoir, généralement c’est que ça va durer des heures.
Elle tire un peu la chaise en arrière et s’installe confortablement. Aujourd’hui Linda est partie si vite de chez elle qu’elle n’a même pas eu le temps d’enfiler des talons décents – elle qui fait pourtant une fixette sur la hauteur. Elle porte à la place une paire de sandales plates en cuir blanc.
Bosi la regarde avec un mélange de curiosité et de déception.
— Je ne m’attendais franchement pas à une telle chose de ta part.
— De quelle chose tu parles, excuse-moi ? questionne Linda, l’air de tomber des nues.
— D’une chose assez grave.
— Bosi, je ne te suis vraiment pas.
Linda cherche dans sa tête une quelconque raison, mais elle n’en trouve aucune. Ou plutôt, elle en trouve des millions. Aucune cependant n’est assez éclatante pour mériter cette convocation.
— Bien sûr, j’aurais pu m’en douter. Tu as toujours été quelqu’un d’ambitieux, voire de rebelle, poursuit-il, mais de là à subtiliser le travail de tes collègues de cette façon…
Il tord ses lèvres, visiblement contrarié. Linda, elle, écarquille les yeux.
— Moi ? demande-t-elle, perplexe.
Elle arbore l’expression peu convaincue de celle qui n’accepte pas les accusations la tête basse.
— Allez, tu vas vraiment me faire croire que tu n’étais au courant de rien ?
Bosi penche la tête de côté, en attendant une réponse.
— Mais t’as pris un acide ce matin, ou quoi ? rétorque Linda, avec un tremblement qu’elle ne parvient plus à contenir. Je ne te suis pas du tout. Je n’ai aucune idée de quoi tu parles, bon sang !
— Avant tout, baisse d’un ton et calme-toi un peu, s’il te plaît.
— C’est toi qui fais des allusions et qui ne me dis pas clairement les choses !
Bosi reste un instant en silence, puis annonce, sentencieux :
— Tommaso Belli m’a appelé. Il voulait te joindre.
— Et pourquoi donc ?
— Il veut que tu réalises une expertise pour sa villa.
— Quoi ? s’exclame Linda en ouvrant grand les yeux.
— Tu as bien entendu, il m’a demandé s’il pouvait te parler, confirme Bosi. Sérieusement Linda, tu voudrais me faire croire que ce n’est pas toi qui le lui as proposé ?
La conversation a définitivement pris des airs d’interrogatoire. Bosi la fixe, enregistre ses gestes, analyse le ton de sa voix.
— Non, je n’en savais fichtrement rien, réplique Linda, vexée.
Elle a l’impression qu’une lampe à infrarouge est braquée sur elle.
— Tu dois me croire ! Je le connais à peine !
Son ton est si vibrant que Bosi commence à concevoir que Linda puisse, en effet, n’être au courant de rien.
— Bon d’accord, je te crois. Je suis désolé pour Ludovico et Alice qui ont mis beaucoup de cœur à l’ouvrage… mais la philosophie de notre agence a toujours été de satisfaire nos clients, quelle que soit leur requête. Par conséquent, si Belli veut traiter avec toi, il traitera avec toi.
Linda esquisse un sourire. Elle vient tout juste de mesurer l’opportunité qui lui tombe du ciel, même si elle ne comprend pas pourquoi Tommaso souhaite travailler précisément avec elle. Ce n’est quand même pas à cause de leur brève rencontre de l’autre jour… ?
— Je te préviens, Linda, Belli est un client très difficile. Ne te fais pas d’illusions, peut-être qu’il est juste en train de faire un caprice et qu’il va changer d’avis. Ce n’est pas sûr qu’il te confie réellement le projet. Prépare-toi, et mets tout de suite de l’eau dans ton vin. Tout le monde n’est pas aussi tolérant que ton patron.
Linda se limite à acquiescer, perdue dans un tourbillon de questions sans réponses.
— C’est un projet qui exige beaucoup de travail, peut-être trop pour une seule personne. Je ne sais pas si tu visualises la surface de la villa. Ce sont 960 mètres carrés, sept chambres, cinq salles de bains, vingt pièces en tout…
Bosi accumule les données, mais cela fait longtemps que Linda ne l’écoute plus, trop occupée à pourchasser les mille pensées qui se bousculent dans sa tête.
— Tu m’écoutes ? l’interpelle son chef en s’apercevant qu’il parle à un mur.
— Hein ? répond Linda, comme si on l’extirpait d’un rêve. Oui, oui, bien sûr.
— Belli t’attend à la villa en début d’après-midi. Mais il vaut mieux que tu lui téléphones avant pour fixer l’heure.
Il lui tend un gros dossier.
— Tu trouveras là-dedans tout ce dont tu as besoin : dessins, plans, axonométries. Sur la dernière feuille, il y a toutes ses coordonnées.
— Parfait, murmure Linda en parcourant rapidement les pages.
— Bonne chance, je n’ai rien d’autre à ajouter.
— Ça ira !
Les accents inquisitoires de Bosi ont déjà disparu au profit du ton presque paternel qu’il ne réserve qu’à Linda. La seule chose qui compte pour lui est que Belli, sa poule aux œufs d’or, reste un client de l’agence : peu importe lequel de ses collaborateurs réussira à le satisfaire. Si ça doit être Linda, tant mieux.
Lorsqu’elle manifeste l’intention de sortir du bureau, Bosi la rappelle :
— Si jamais tu arrivais à le convaincre de te confier le projet, je compte sur toi pour viser haut. Avec un type comme lui, on peut oser…
Il imagine déjà l’argent qu’elle va faire pleuvoir dans les caisses de l’agence, mais il se dit aussi que, cette fois, il sera généreux avec elle, et lui donnera un pourcentage sur les gains.
— Il se porte beaucoup mieux que les Grimani et que bien d’autres reliquats de noblesse déchue. N’aie pas de scrupules.
— Pourquoi, j’en ai d’habitude ? Ah, et si jamais c’est moi qu’il choisit, c’est mon client. Et je prends quarante pour cent.
Bosi n’a même pas le temps d’ouvrir la bouche pour exprimer sa désapprobation que Linda, avec un clin d’œil, s’est déjà faufilée hors du bureau d’un mouvement sinueux, presque un pas de danse. Il ne peut pas l’entendre, mais elle vient tout juste d’exulter à voix basse. C’est un vrai concert de rock qui sonne à fond dans sa tête.
Après avoir récupéré la spider au garage – ce génie de Max, en plus de l’avoir remise à neuf, nettoyée dedans comme dehors, a même laissé un peu d’herbe en cadeau dans la boîte à gants –, elle rejoint la route nationale en direction de Bassano del Grappa, et fait une halte à la première aire de repos ombragée pour manger la focaccia qu’elle a achetée en chemin.
Elle descend de la voiture et s’y adosse. Elle mord directement à l’intérieur du sachet en papier un morceau du pain farci de jambon blanc fumé, de gorgonzola, de petits artichauts à l’huile et de mayonnaise que le type tatoué de la caisse lui a recommandé comme étant la « suggestion du jour ». Elle est excitée comme elle ne l’a pas été depuis longtemps, et elle n’arrive pas à ne pas repenser à ce fameux jour, à Tommaso couvert d’eau boueuse, puis tout embarrassé vêtu de la chemise qu’elle lui a donnée. Le kit main libre de son téléphone est vissé à son oreille : entre deux bouchées, elle parle depuis dix minutes avec le comte Pier Filippo Grimani qui continue à se plaindre de sa douche horizontale : elle n’est pas de la couleur exacte que voulait sa femme, Nicoletta. Linda a décidé qu’aujourd’hui elle le laisserait se défouler, le pauvre. Il est inutile de gaspiller son énergie avec ceux qui ne méritent pas son talent. Ce nouveau projet a ouvert un gouffre dans son estomac, une sorte de faim chimique. Pour ne pas salir son chemisier de soie blanche, elle se penche en avant à chaque bouchée, mais elle ne parvient pas à éviter qu’une goutte jaune et huileuse atterrisse sur ses chaussures. Linda écoute le comte déblatérer et, toutes les sept ou huit secondes, intercale un « hum-hum », la bouche pleine. Elle se laisse convaincre d’envoyer des ouvriers arranger cette histoire de couleur, même si elle sait d’avance que ce sera tout à fait inutile. Quand, finalement, elle réussit à clore la discussion, elle lance un « quels casse-couilles ces Grimani ! » libérateur puis se penche pour nettoyer ses chaussures.
Elle avale une canette entière de Coca-Cola, remonte en voiture et se remet en route. La nationale traverse en son milieu un petit village de campagne, qui se fond dans le paysage après seulement quelques dizaines de kilomètres. Désormais elle est dans une zone presque exempte d’habitations, hormis une caserne de la gendarmerie et quelques derniers lotissements de pavillons. On peut encore voir quelques maisonnettes modernes avec des clôtures en ciment, puis seulement des bâtiments rustiques en pierres et en briques, toujours plus distants les uns des autres. Linda profite de l’harmonie des formes et des couleurs, respire à fond, enchantée par les nuances de rose, de blanc et de jaune des arbres en fleurs.
Laissant les champs derrière elle, elle prend une route secondaire, étroite et sinueuse qui conduit au sommet d’un col couvert d’oliviers centenaires. Au milieu du chemin, un portail vert en fer forgé est à moitié ouvert. Ses extrémités sont pointues, en forme de lance, et deux colonnes blanches en pierre polie le délimitent de part et d’autre. Elle doit être arrivée, si on en juge le bâtiment que l’on entrevoit dans le fond. Avec une manœuvre rapide, Linda entre dans la propriété, parcourt une longue allée de gravier bordée de citronniers plantés dans de grands pots en terre cuite. On pourrait croire qu’elle a remonté le temps. Au fur et à mesure qu’elle avance, l’édifice se révèle dans toute son élégance : c’est une luxueuse villa de style clairement palladien, avec deux dépendances latérales reliées à la façade par des arcades à bossage.
Linda se gare dans l’espace resté libre entre une fontaine avec des angelots et une Jaguar XK cabriolet gris métallisé. Elle descend de la voiture et aperçoit immédiatement Tommaso, non loin de là, occupé à discuter avec des ouvriers qui, de toute évidence, sont en train de redéfinir l’aménagement du jardin.
— Où est-ce que vous allez mettre ça ? demande Tommaso à un petit homme trapu et rougeaud qui charrie une brouette pleine de gravier.
— Le paysagiste de la pépinière, explique-t-il obséquieux, a proposé de choisir de la pierre de lave pour cette plate-bande et des galets blancs pour l’autre là-bas.
— J’ai compris, dit Tommaso en examinant attentivement le contenu de la brouette. Mais je ne suis pas d’accord. Maintenant que je la vois, je préfère qu’on évite la pierre de lave. Limitez-vous aux galets blancs et à l’écorce de mélèze.
Il parle d’un ton très sûr et a toujours son apparence solide en dépit de sa tenue plus sportive : les pieds nus dans ses mocassins, un pantalon beige en coton, et un polo bleu à manches courtes qui laisse apparaître les muscles galbés de ses bras.
— Mais, en ce qui concerne les roses, nous sommes bien d’accord sur les variétés : Flora Danica, Tivoli et Royal Copenhagen, précise-t-il avec un ton qui n’admet aucune réplique.
Avec un signe de la tête, il laisse entendre que la conversation s’arrête là, en ce qui le concerne, puis il congédie l’homme avec un sourire diplomatique.
— Bien sûr, monsieur Belli. Tout sera fait selon vos souhaits.
Il fait signe ensuite à l’un de ses collègues, occupé à creuser un trou avec une pelle dans la plate-bande destinée aux Tivoli.
Linda est sur le point de s’annoncer, mais Tommaso d’un coup se retourne et la précède :
— Bonjour, Linda, dit-il en lui serrant la main. Merci d’être venue si rapidement.
— C’est normal, répond-elle. Au téléphone tu avais l’air plutôt impatient.
— Viens, allons plus loin.
Demandant aux ouvriers de leur faire place, il lui ouvre le chemin vers le majestueux escalier de l’entrée, bordé de statues en pierre représentant des divinités romaines qui semblent les regarder avancer. Il éclaircit sa voix et dit :
— Avant tout, je tenais à m’excuser.
— De quoi ?
Linda le regarde sans comprendre.
— De ne pas t’en avoir parlé avant, précise Tommaso, sérieux. Mais je n’avais aucun moyen de te joindre, et je ne savais pas comment te retrouver. Je me voyais mal débarquer chez toi. C’est pourquoi je me suis adressé à l’architecte Bosi.
— Tu n’as pas besoin de t’excuser. Je suis contente que tu l’aies fait.
Et elle n’a jamais été aussi sincère avec lui.
— Parfait.
De nouveau, ce mot.
Tommaso baisse un instant les yeux, mais redresse très vite son regard. Ses yeux semblent d’un bleu plus clair à la lumière du soleil.
— Alors allons-y, dit-il en l’invitant d’un geste à entrer, comme ça je te montre de quoi il s’agit.
Linda s’immobilise au milieu des marches et regarde, enchantée, la villa.
— En tout cas, la partie extérieure est réellement magnifique. Je n’en avais pas vu d’aussi bien conservée depuis des années… Elle tourne la tête, profite de la vue panoramique. Quatre colonnes ioniques à tiges lisses rythment la façade, rappelant les temples gréco-romains.
— C’est très palladien, murmure-t-il en prenant une large respiration.
— Du pur néo-classicisme.
Tommaso acquiesce d’un signe de tête.
— Équilibre, harmonie, rigueur. Je l’ai choisie pour cela. Cette villa est l’exact miroir de ma vision du monde.
Linda l’observe : lui aussi paraît s’intégrer parfaitement dans ce paysage. Les lignes de son visage, sa façon de parler, d’occuper l’espace : un champion olympique qui dégage force et beauté. Son énergie est essentielle, rationnelle, presque sévère dans sa pureté.
Tommaso gravit les marches, et Linda le suit avec la même admiration qu’elle réserverait à une divinité. Jeter un œil à ses fesses, cependant, ne lui semble pas du tout blasphématoire, elle se sent même presque obligée de le faire car là encore… c’est une vision céleste.
— La villa n’a pas été habitée depuis au moins cinq ans, lui explique Tommaso, en s’arrêtant au sommet des marches et en cherchant son regard.
Linda détourne immédiatement le sien en espérant qu’il ne se sera aperçu de rien.
— Bien sûr, acquiesce-t-elle en affichant un air intéressé.
Il la scrute de façon pénétrante. On dirait presque qu’il retient un sourire, puis il s’écarte pour la laisser passer par la grande porte d’entrée.
Linda est un peu intimidée, elle regarde autour d’elle, respire à pleins poumons la beauté des espaces. Cet endroit la trouble, elle se sent presque imparfaite.
— Ce salon est la seule pièce qui conserve encore quelque chose du XVIe siècle, reprend-il. Le reste date du e XVIII et au-delà.
Les yeux de Linda s’attardent sur les murs, aussi pour résister à la force d’attraction du postérieur de Tommaso.
— Poutres apparentes, portes avec tympan…, commente-t-elle avec un ton qu’elle veut professionnel.
Puis elle se tourne vers lui.
— Je te le dis tout de suite : ces portes doivent être conservées. Il faudra les faire restaurer, mais il faut impérativement les laisser là où elles sont. Elles donnent le ton de la pièce.
— Je vois que tu as déjà pris le pli.
Tommaso l’emmène alors dans une autre aile de la villa. Ils font halte au seuil d’une petite pièce dans laquelle ont été conservés des meubles d’origine et des objets d’arts anciens.
— Ici, il y avait un bureau. Mais allons par là, dans la salle à manger.
— Oh, mon Dieu ! s’exclame Linda en levant les yeux vers le plafond.
Un précieux lustre en verre de Murano, à structure asymétrique et composé de pièces encastrées, est suspendu au centre de la pièce.
— Évidemment, on garde ça aussi. Tout le reste est à jeter.
Elle ne s’inquiète pas de l’effet que produisent ses commentaires, et continue à explorer les espaces. Elle jette un regard de travers à une série de chaises à haut dossier à moitié pourries et à une table rongée en plusieurs endroits.
— J’aime que tu sois déjà en train de parler en termes d’aménagement, commente Tommaso avec un sourire satisfait.
Linda, quant à elle, se limite à remarquer les petites rides qui se forment à la commissure de ses lèvres, sans rien dire, même si une étrange jouissance commence à se manifester en elle. Formellement, il n’y a, pour l’instant, aucun accord défini entre eux, mais elle est déjà certaine que ce sera elle qui aménagera cette villa, et que cela se révélera être une aventure enthousiasmante. Et puis, pour être vraiment sincère jusqu’au bout, le fait que cette proposition vienne d’un homme comme lui rend le tout encore plus intéressant.
Ils montent à l’étage noble par un majestueux escalier, bordé de rampes en fer, probablement forgé à la main. S’ouvre alors, devant eux, un immense salon avec de vastes portes-fenêtres et des murs aux fresques encadrées de stuc. Linda est aux anges : sa pensée s’envole au loin, au-delà d’eux deux, de cette demeure, de ce moment.
— C’était la salle de bal. Viens, dit-il en la conduisant vers une porte-fenêtre qui donne sur l’arrière de la villa. D’ici on voit très bien le parc.
Ils se penchent au-dessus du balcon.
— Incroyable ! s’écrie Linda. C’est gigantesque.
Elle observe l’espace face à elle, tous ses sens en éveil. Il doit y avoir environ trois hectares de terrain, avec diverses variétés d’arbres centenaires. Au loin on aperçoit un petit lac et, juste derrière la villa, une piscine qui a sérieusement besoin d’être rafraîchie. Linda la regarde plus attentivement et, tout à coup, elle se souvient : c’est la piscine dans laquelle elle avait plongé, avec Alessandro, un soir, quand ils étaient jeunes. Ils étaient entrés, en cachette, par un trou dans la clôture ! Une idée d’Alessandro, bien évidemment. À l’époque, la villa était habitée et il s’en était fallu de peu qu’ils se fassent pincer. Au bout d’un certain temps, ils avaient entendu le gardien brailler, ils avaient sauté hors de l’eau comme deux poissons, à la pointe du jour, et avaient commencé à courir, trempés et à moitié nus, jusqu’à rejoindre la Mini de Al’, qu’il piquait à ses parents de temps en temps pour sortir le soir. Ils s’étaient ensuite lancés dans une course folle, au cœur de la nuit, avec un seul phare allumé – la voiture avait toujours quelque chose qui n’allait pas. Linda ne parvient pas à dissimuler son sourire, mais elle chasse ce souvenir d’un rapide mouvement de tête, et revient au temps présent.
— Quelle bonne odeur ! dit-elle, en aspirant autant d’air qu’elle le peut.
— C’est le Viburnum tinus, cette série de plantes, là-bas, dit Tommaso en indiquant un groupe d’arbustes recouverts de fleurs blanches. Quand ils fleurissent ils dégagent un doux parfum aux notes d’agrumes.
Linda le regarde avec curiosité, la même expression qu’elle avait un peu plus tôt quand il débitait les noms de roses comme s’il s’agissait de marques de voitures.
— Eh bien ! On peut dire que tu t’y connais vraiment en botanique…
— Oui. C’est une de mes passions, c’est ma mère qui me l’a transmise.
Tommaso se perd un instant dans ses pensées, puis se remet à la regarder avec le même air assuré.
— Bon, passons aux choses concrètes. Je veux que tu me fasses une proposition, une étude complète. Si tu parviens à me convaincre, le projet est pour toi.
Linda reste un moment silencieuse avant de verbaliser enfin ce qui lui trotte dans la tête depuis des heures :
— Pourquoi me veux-tu, moi ? Ludovico et Alice ne te convenaient pas ?
Tommaso s’attendait à cette question et sa réponse est déjà prête. Diplomatique, évidemment.
— Tes collègues sont très préparés, mais il manque quelque chose de fondamental à leur travail : l’originalité, explique-t-il en levant les yeux sur les lieux qui l’entourent, comme s’il cherchait quelque chose. Moi je veux rendre cet endroit unique. Le restaurer ne me suffit pas, je veux le faire vivre. Pour cela je cherche quelqu’un qui puisse lui donner une personnalité, qui fasse des choix que je serais incapable d’imaginer, quelqu’un qui ne se limite pas à satisfaire mes expectatives, mais qui les dépasse, quelqu’un qui me surprenne, en somme, conclut-il en posant les yeux sur elle.
— Je comprends, dit Linda en soutenant son regard. Et tu es sûr que je puisse réussir à te surprendre.
— Je ne sais pas, maintenant c’est à toi de jouer. Mais j’ai vu ta maison, l’inventivité dont tu as fait preuve en l’aménageant, loin de toutes les conventions que je ne connais que trop bien et qui m’ennuient, précise Tommaso comme s’il s’agissait d’une banale constatation.
Son ton est très contrôlé, comme toujours, et Linda relève avec difficulté le compliment qui – elle en est certaine – se cache derrière ces observations.
— En effet, j’ai mis toute mon âme dans cette maison. C’est ma tanière, réplique-t-elle, une étincelle dans les yeux.
— C’est justement de ça que je veux parler : je souhaite que cette villa ait une âme.
Linda l’observe, dans la lumière tamisée de la pièce : des yeux de glace, un corps de roche. C’est un colosse. Cet homme remue dans son ventre des sentiments contrastés : de la sensualité et de l’agitation, de l’admiration et de la colère. Il l’embarrasse, et peu de personne peuvent se vanter d’avoir cet effet sur elle. Elle voudrait en même temps le scandaliser avec quelque geste fou, simplement pour le plaisir de provoquer en lui une réaction. Et pourtant, sans savoir pourquoi, elle est sûre d’une chose : cette froideur solide et ce contrôle de soi poussé à l’extrême lui confèrent un charme irrésistible.
— Je vais te donner une petite avance, pour l’instant. Si ton projet me plaît, ce sera toi qui dirigeras les travaux, avec, évidemment, des honoraires adaptés.
Linda peine à trouver les bons mots pour lui répondre. En effet, il n’a pas encore été question d’argent. C’est sûrement inélégant pour quelqu’un comme lui.
Tommaso cependant poursuit :
— Je te préviens, les délais seraient un peu serrés.
— Serrés comment ?
— Deux mois, répond-il, lapidaire.
— Deux mois ?! répète Linda en écarquillant les yeux.
— Il faut que les travaux soient finis pour la fin du mois d’août.
— Voilà qui complique nettement les choses…, commente-t-elle en secouant la tête.
Tout à coup, elle entend cette voix de femme. C’est elle.
— Mon amour, tu es là ?
— Parfait, ma compagne est arrivée, dit Tommaso à voix basse. Puis, il se penche du balcon, au-dessus de la galerie et, haussant le ton juste ce qu’il faut pour se faire entendre, il lui répond :
— Nadine, nous sommes ici. Monte.
Au bout de quelques instants Nadine apparaît sur les marches, splendide et sans un fil qui dépasse, comme la première fois que Linda l’a entraperçue derrière les parois vitrées de l’agence. Grande, mince, elle a une allure élégante et sûre, et un air de diva. Elle porte un tailleur composé d’une veste et d’un pantalon en soie blanche avec un sac Chanel Black&White en bandoulière assorti à ses escarpins. De près, elle impressionne presque par sa beauté exotique, immaculée : sa peau est ambrée, ses yeux brillants sont d’une jolie couleur noisette, et ses traits symétriques. Ses cheveux sombres, lisses et brillants sont laqués en une coiffure sur laquelle le vent semble n’avoir eu aucune prise.
Elle serre la main de Linda et lui adresse un sourire formel.
— Alors, où en êtes-vous des négociations ? demande-t-elle de sa voix mélodieuse qui roule les R et glisse sur les C.
À côté de cette femme, Linda se sent petite et mal à l’aise, chose qui lui arrive rarement.
— Nous en sommes restés au chapitre « rémunération », intervient Tommaso.
Nadine le regarde comme pour l’inviter à continuer. Tommaso se retourne vers Linda.
— Si on fait une estimation, en gros, penses-tu que soixante-dix mille euros peuvent suffire ? demande-t-il d’un ton assuré. Prends en compte le fait que tu ne travailleras que sur l’ameublement, s’empresse-t-il de préciser. La maçonnerie, la pose, le câblage seront gérés par une équipe extérieure avec laquelle tu pourras ensuite t’accorder au moment de la mise en œuvre.
Linda reste sans voix. Cette somme est vraiment très haute et bien au-delà des standards du marché. Elle pourrait l’accepter et se considérer largement satisfaite, mais ce n’est pas son genre de s’arrêter à la première offre. Elle demeure silencieuse quelques secondes puis inspire longuement et dit :
— Ce chantier est très exigeant et avec des délais extrêmement serrés. De plus, ajoute-t-elle pour se donner de la contenance, j’ai d’autres projets en cours, et je ne peux certainement pas les abandonner de but en blanc.
Tommaso et Nadine échangent un regard entendu et complice, sans pour autant laisser filtrer de réaction. C’est lui qui s’adresse à Linda :
— Et donc, quelle somme te conviendrait ?
— Cent mille.
Elle l’a dit. Elle sait très bien que sa demande est exagérée et se sent un peu coupable, mais cela pourrait être l’occasion de sa vie. Peut-être qu’ainsi ils monteront jusqu’à quatre-vingt mille… Après tout, les négociations ont toujours été son point fort.
— Eh bien soit, conclut Tommaso, laissant Linda sidérée.
Elle commence à manquer de souffle. Elle était prête à se battre, elle avait à peine sorti l’artillerie et soudain la voilà désarmée. Ce n’est presque pas drôle ainsi… mais elle n’a cependant jamais osé rêver de quarante mille euros rien qu’à elle. Elle pense aussi qu’il y a vraiment beaucoup de travail à faire, et qu’elle demandera la contribution d’un concepteur de lumière, de divers restaurateurs : le pauvre Bosi devra bien faire ses comptes, pour ce projet…
— Parfait, dit-elle en essayant de ne pas se montrer incrédule.
Nadine se tourne vers Tommaso. On remarque un léger désaccord dans leurs regards qui se croisent. De toute évidence, elle n’approuve pas le coup qu’il vient de faire, mais elle n’a pas l’intention d’expliciter ce qu’elle pense. Elle ne voulait pas qu’il cède. Tommaso, lui, s’attendait précisément à cette réaction et pense, au contraire, que le moindre tressaillement peut révéler beaucoup de choses, dans une relation installée.
— Mais d’abord tu dois me prouver que tu les vaux, précise-t-il. C’est toi qui l’as dit : je suis un très grand casse-couilles.
Linda rit de façon un peu effrontée, en se souvenant de sa petite impertinence. Elle est excitée, désormais, et veut à tout prix remporter ce défi, laisser cet homme la bouche ouverte et obtenir sa copieuse récompense. Elle est tellement occupée à rêvasser qu’elle ne se rend pas immédiatement compte que Tommaso est en train de lui tendre la main.
— Alors nous sommes d’accord, lui dit-il. J’attends au plus vite de tes nouvelles. Bosi pourra te fournir les détails, les plans et tout ce dont tu as besoin pour ce projet.
— D’accord, répète Linda, presque hébétée en serrant cette main ample et chaude.
Nadine aussi lui serre la main, mais son étreinte est fragile et hâtive.
— Merci, dit Tommaso en la saluant.
— Merci à vous.
Linda incline légèrement la tête et se dirige vers la sortie, en essayant de ne pas sautiller de joie. Elle a remporté la première bataille, mais la guerre ne fait que commencer.
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