Pour tous mes péchés (Romans étrangers) (French Edition)

Chapitre 8.

8.

 

Il est presque 20 heures, mais il fait encore très chaud à Trévise. Un soleil rouge pâle s’éteint entre les nuages. L’air a un parfum d’été et de mer, et une lumière presque euphorique embrasse le paysage et ceux qui s’y trouvent. Sur les visages, les expressions sont relaxées.

Linda marche d’un pas rapide, sous les arcades de la ville, en direction de la Piazza dei Signori. On l’attend au Soffioni, pour le traditionnel apéro du vendredi : elle a décliné les deux derniers, le projet de la villa lui prend tout son temps, y compris son temps libre. Mais elle ne le ressent pas comme un poids. Quand elle a décidé de se lancer dans cette entreprise, elle savait très bien que porter une telle charge sur ses épaules ne ressemblerait en rien à ses dossiers habituels. Mais comment pouvait-elle refuser une occasion pareille ? Du reste, le défi est son terrain de jeu : elle aime le risque, l’idée que chaque chose dépende de son talent.

Elle accélère un peu le pas. Elle se dit que ses bottines en daim lui compressent les pieds, que son jean slim la fait transpirer, qu’elle n’a pas même eu le temps de repasser par chez elle pour se remaquiller. Même si, sur ce point, ce n’est pas si grave : elle pense à ne plus se maquiller du tout depuis qu’Alessandro lui a dit que ça la vieillissait et qu’il la préférait au naturel. Et elle a toujours pleinement confiance en lui.

Elle dépasse un petit groupe de jeunes d’environ seize ans très lookées, le nombril à l’air entre leurs pantalons taille basse et leurs tops très courts moulants. Elle ne parvient pas à se sentir supérieure ou à les regarder avec un œil sévère. Au contraire, un sourire involontaire surgit sur son visage tandis qu’elle se revoit à leur âge, peu sûre d’elle et capable de tout sauf de trouver sa place dans le monde. Puis elle a un flash de son nombril et de la façon dont Davide le lui léchait quand ils ont baisé dans le bois : comme si, ainsi, il pouvait réveiller la partie la plus enfouie d’elle-même. Il avait dû vraiment aimer ça, car elle se souvient très bien de l’expression extatique qui s’était imprimée sur son visage après ce petit jeu érotique. D’ailleurs, en y pensant, depuis qu’Alessandro est rentré, elle n’a plus eu de nouvelles de Davide. Mais, tout compte fait, c’est normal.

Linda continue d’avancer, en levant les yeux sur ce qui l’entoure, ce qui, pour elle, signifie prêter attention à des détails architecturaux auxquels personne ne fait attention : le dessin que forment les pavés, le dénivelé des trottoirs, les poignées des portes cochères, les chaises dans les bars, les silhouettes des mannequins dans les vitrines des magasins, la forme des lampadaires, la couleur des gouttières. Ce n’est pas simplement une déformation professionnelle, mais quelque chose de plus profond : une disposition à observer les choses selon plusieurs points de vue qu’elle a toujours eue, depuis qu’elle est toute petite. Elle tourne dans une ruelle latérale et, une fois arrivée au bout, débouche directement sur la Piazza dei Signori, le temple des gossips citadins à l’ombre des palais médiévaux. Il y a un va-et-vient continu de personnes, de visages connus et moins connus. Dans ces passerelles improvisées de prêt-à-porter, on exhibe ses derniers achats de marque ; c’est un spectacle humain de formes, de couleurs, de voix et d’odeurs qui étourdissent par leur insolente théâtralité.

Sous la loge, elle entre en collision avec un petit groupe d’enfants qui se bousculent en hurlant, tandis qu’un peloton de mères en tenues habillées les rappellent de telle façon qu’on se croirait au cirque. Linda les dépasse, en risquant d’en piétiner quelques-uns, et finit par rejoindre la table de ses amis.

Occupant la place stratégique, les yeux pointés comme des lasers sur la place, on trouve Carlo Bitto, avocat et très grand Casanova, il pourrait écrire un dictionnaire encyclopédique du derrière, tellement il a eu l’occasion d’en palper. À sa droite, est assis le Dr Raffaele Zanon, un jeune chirurgien esthétique, qu’on appelle aussi « le comte » en raison de ses excès d’élégance dans sa façon de s’habiller. À côté de lui, Salvo Giuffrida, dit « le Sicilien », dont on n’a jamais vraiment compris le métier mais dont on sait en revanche qu’il gagne beaucoup d’argent et fréquente les hautes sphères de la finance. De l’autre côté de la table, entre deux chaises vides, s’agite Valentina Falcomer, la petite reine du Nord-Est, fraîchement sortie de chez le coiffeur et affichant une moue de star de papier glacé. Elle anime une émission de sport sur Antenna Tre, la chaîne télévisée locale la plus regardée en Vénétie, et est connue pour changer de copain de façon hebdomadaire.

— Salut tout le monde ! lance Linda à la tablée, avant d’embrasser chacun et de s’asseoir.

— Regarde un peu qui est là. C’est le retour de la fille prodigue ! Mais qu’est-ce que tu étais devenue ? hurle Valentina. Et puis, chérie, tu trouves que c’est une heure pour arriver ? lui reproche-t-elle en tapotant le cadran de sa montre-bijou de son ongle laqué. On en est déjà à la deuxième tournée de spritz, nous !

— Tu sais comment c’est, réplique Linda en se désignant elle-même, il y a des gens qui travaillent…

Elle songe d’ailleurs qu’avant de partir elle a oublié de vérifier si ce petit artisan produit encore ces boiseries en ronce de noyer à motifs géométriques qui iraient à merveille sur…

— Mais écoutez-la ! lance Raffaele en l’interrompant dans ses pensées. Et dire que tu dois travailler à tout casser trois heures par jour…

— Le Dr House a parlé ! bombarde Carlo en retour.

Il détache quelques instants son regard de la place et lance un clin d’œil solidaire à Linda qui ne peut s’empêcher d’éclater de rire.

Raffaele fixe l’avocat avec une lueur de défi dans le regard.

— Si tu veux bien m’excuser, j’étais encore en train de coudre des seins il y a une demi-heure. Depuis ce matin, 8 heures !

— Veinard ! Et tu te plains…, répond Carlo en levant les yeux au ciel, songeur. Moi, en revanche, je me suis fait chier toute la journée avec des séparations et des divorces de gens complètement paranos.

— Je t’assure que ce n’est pas vraiment un spectacle agréable, rétorque Raffaele en ajustant son écharpe en soie blanche autour de son cou bronzé. Plonger son nez au milieu quand ils sont bien fermes c’est une chose, mais les ouvrir et voir ce qu’il y a dedans c’en est une autre !

Il bouge ses mains comme s’il vissait des boulons, ce qui a pour effet de faire rire Carlo.

— Qu’est-ce que vous êtes fins…, commente Valentina, en les regardant de travers.

Elle trafique son iPad sur lequel on aperçoit une page de la Gazzetta dello Sport semblant l’intéresser particulièrement.

— Tu t’es refait une couleur ? lui demande Linda en caressant une mèche de ses cheveux.

Elle avale une gorgée de spritz au campari que Valentina a commandé pour elle.

— Ça te va bien, commente-t-elle avec trop peu de conviction.

— Laisse tomber, réplique immédiatement Valentina avec une grimace irritée. Cette couleur est horrible. J’en veux terriblement à Aldo.

Elle se lance alors dans le récit de la tragédie, que Linda écoute sans broncher, parfaitement dans son rôle.

Valentina avait seulement demandé à son coiffeur de confiance qu’il lui coupe les pointes et lui rafraîchisse un peu sa coloration. Puis elle s’était détendue en feuilletant une revue de potins, mais quand elle avait relevé les yeux, face au miroir, il était trop tard : elle avait sur la tête d’affreuses stries jaunâtres. Une heure plus tard, elle avait même dû passer à l’antenne, avec cette tête, devant des milliers de personnes ! Un véritable drame que Valentine était impatiente de partager avec quelqu’un.

— Je ne sais pas si c’est parce qu’il s’est séparé de Fausto, reprend Valentina en secouant la tête, mais ce qui est sûr c’est que ce n’est plus le Aldo qu’on connaît.

— Fausto ? demande Linda, subitement curieuse.

— Oui, le pianiste.

C’était ce Fausto ? Ce même Fausto que fréquente depuis peu son oncle Giorgio ? Elle sent qu’elle avale de travers l’olive de son cocktail et que les muscles de son visage se raidissent, mais elle fait en sorte que personne ne s’en aperçoive.

— Ça faisait trois ans qu’ils étaient ensemble, poursuit Valentina. Tout le monde le savait.

— Ah, se borne à commenter Linda avant de se tourner vers Salvo, pour couper court à la conversation. Tu as eu Al’, toi, par hasard ?

— Non, répond Salvo. Le connaissant, s’il vient, c’est dans une heure au moins.

— C’est vrai…, soupire Linda.

Arriver en retard est une caractéristique qu’ils ont en commun. Elle se demande même s’il n’a pas oublié le rendez-vous, ce ne serait pas la première fois. Alessandro est comme ça, elle le sait bien : on finit par douter de lui même quand il dit la chose la plus innocente, et on ne peut jamais être vraiment sûr de l’endroit où il se trouve, même s’il a juré sur tous les dieux qu’il était à deux pas.

— J’ai vu son reportage sur Hanoï, dans le dernier numéro de Traveller, dit Salvo, admiratif.

Bien qu’il habite au nord de l’Italie depuis quinze ans, il a encore un accent sicilien marqué. Et c’est, évidemment, un motif de fierté pour lui.

— Belles photos, poursuit-il, elles sont presque poétiques. Loin de ces clichés ridicules, façon Instagram, qui se ressemblent tous aujourd’hui, quel que soit le lieu où on se trouve ou ce qu’on photographie. Avec lui, on sent qu’il y a un professionnel qui a des couilles derrière chaque cliché.

— Je ne sais pas comment il fait, mais il arrive toujours à voir des choses que les autres ne voient pas, observe Linda. On dirait presque que ce sont ses photos qui réinventent la réalité, plutôt que le contraire.

Soudain, un serveur arrive avec un plateau débordant de petits sandwichs

tièdes remplis de 1 porchetta, le must des en-cas trévisans.

— Cadeau de la maison ! lance-t-il.

À peine a-t-il le temps de poser le plateau sur la table qu’une horde de mains se jettent dessus avec une fougue de cannibales.

Peu après, de sa position stratégique, Carlo annonce, comme s’il criait dans un mégaphone :

— Mesdames et messieurs, un nouveau couple repéré au centre de la place !

Tous se retournent vers le point indiqué par Carlo.

— Je n’arrive pas à y croire ! s’exclame Valentina. J’en avais entendu parler, mais c’était juste une rumeur…

L’ex-ministre Alfredo Baresotti, faisant peu de cas des commentaires, se promène au bras de Cecilia Bellomo, dix-neuf ans, récemment sacrée « Miss Vénétie ». Il la tient par la taille, sa main glissant un peu plus bas, sur ses hanches, puis plus en arrière, sur ses fesses, à travers la poche de son jean.

— En même temps ce sont leurs affaires, non ? marmonne Linda.

Elle ne parvient pas à supporter les commérages de quartier plus de dix secondes, grand maximum, après quoi elle commence à manifester des signes d’irritation.

— Eh non, ma chère, ce sont aussi mes affaires ! hurle Valentina, estimant qu’elle a son mot à dire. Cette petite pute voulait me piquer mon émission ! Je ne peux pas la voir, je te jure !

Sa voix devient péniblement stridente.

— On a failli en venir aux mains, continue-t-elle, avec un petit sourire malin. Heureusement, le directeur d’antenne a tout de suite compris que c’était une allumeuse sans aucun talent. Et, en effet, maintenant elle suce ce monstre d’Alfredo Baresotti. Mais elle ne sait pas qu’il n’a plus aucun pouvoir ? Et puis elle l’a bien vu ? On peine à le regarder tellement il est laid…

Un instant plus tard, Linda voit passer Ludovico et Alice, avec leur porte-documents en bandoulière. Ceux-là, pense-t-elle, éprouvent un plaisir presque orgasmique a faire des heures sup’. Ils arrivent à l’aube et partent les derniers, bien après Bosi, parfois même après avoir fait une dizaine de visites de contrôle sur des chantiers.

Linda les salue en agitant le bras, elle ne peut pas faire autrement maintenant qu’ils l’ont vue.

— Vous prenez un verre ?

C’est une invitation qu’elle aurait eu du mal à formuler en d’autres circonstances, mais elle s’est imprégnée de l’ambiance de fête qui anime la tablée.

C’est Alice qui répond la première :

— À vrai dire, nous devons passer chez le professeur Borsato pour la cuisine de son loft.

— À cette heure-ci ? demande Linda en écarquillant les yeux.

— Oui, à cette heure-ci, réplique sèchement Ludovico.

— Tu sais, si Borsato te donne une heure, tu la respectes, ajoute Alice. Et lui, au moins, ne change pas d’idée comme certains autres de nos clients, conclut-elle sarcastique.

Le coup de tête du multimillionnaire Tommaso Belli n’a pas été apprécié. Alice s’est fait du mauvais sang et a tout de suite pensé à des histoires secrètes, à des conspirations contre elle, et à des abus de pouvoir, mais surtout à de sales jeux de séduction dont Linda était l’une des sordides protagonistes.

— OK, eh bien si vous devez partir, je n’insiste pas, déclare Linda avec un sourire faux et obligeant.

Les arrière-pensées d’Alice sont claires, maintenant. Mais ça ne la regarde pas. Qu’elle pense ce qu’elle veut, peu lui importe ! Elle a sa conscience propre.

— Alors salut, conclut Alice avec un ton si froid qu’il pourrait glacer l’air autour d’elle.

Ludovico lui fait écho, sans même regarder Linda dans les yeux. Puis, avec un excès de courtoisie extrêmement faux, il ajoute :

— À lundi.

Impossible de savoir s’il est plus en colère que déçu. Les deux s’éloignent en parlant entre eux à voix basse. Puis Alice se retourne un instant et lance à Linda un regard mauvais qui balaie les derniers doutes – si jamais il en restait – sur l’opinion qu’elle se fait d’elle.

— Quels pisse-froid, tes collègues… ils ont vraiment l’air ennuyeux, commente Valentina, qui entame son troisième spritz.

— Mais non, les pauvres, ce sont juste des drogués de travail, répond Linda en calmant le jeu.

Ce n’est pas quelqu’un qui aime perdre du temps à dire du mal des gens dans leur dos, et puis elle n’a vraiment pas envie d’ouvrir le chapitre Tommaso Belli : avec Valentina, la nouvelle deviendrait bien vite une affaire publique, colorée par on ne sait quelles nuances.

 

Elle vient tout juste de sortir son iPhone de son sac quand, soudain, elle sent un liquide gelé couler le long de son mollet.

Elle se retourne brusquement et, à environ un mètre du sol, elle rencontre deux petits yeux malins qui la regardent avec innocence, puis, à peine plus bas, une petite main potelée qui tient un cornet de glace écrasé, exhibé comme un trophée.

C’est Sara, la fille de Marcella Facchini, une vieille amie de Linda. Elles ont été à l’école primaire ensemble, puis au collège, et toujours voisines en classe. Linda a ensuite choisi un enseignement littéraire, tandis que Marcella s’est spécialisée dans les langues, et ainsi leur route a commencé à se séparer au lycée, mais leur amitié est toujours restée solide, résistant au temps et à leurs vies toujours plus différentes.

— Pardon…, dit Sara, la voix brisée et avec des yeux noirs embués qui attendriraient un bourreau sur l’échafaud.

Elle a seulement trois ans et sait déjà simuler avec une impeccable maîtrise d’actrice.

Linda baisse les yeux sur son pantalon : une énorme tache rose s’étale sur son mollet droit, elle reconnaît la consistance bien caractéristique de la glace à la fraise. Elle s’efforce de dissimuler l’irritation qui en quelques secondes l’a gagnée, mais n’y parvient pas tout à fait. Un-zéro pour Sara.

Puis elle observe la petite fille, son visage rond et sympathique.

— Ça ne fait rien, dit-elle.

Elle sourit, et l’élan nerveux qui était sur le point de déformer ses traits laisse place à une expression douce. Elle se baisse et pince les joues de la petite.

— Viens ici, petite peste, et fais-moi un bisou !

Sara, qui d’un coup a les yeux brillants, s’exécute d’un bond et lui colle trois baisers de suite.

— Bravo, petit monstre, dit Linda en lui pinçant de nouveau une joue. Où est ta maman ?

Avant même qu’elle n’ait pu finir sa phrase, surgit la silhouette sinueuse de Marcella, vêtue d’une robe de soie bleu clair, les cheveux ramassés en une élégante queue-de-cheval.

— Saraaa ! Qu’est-ce que tu as fabriqué ? crie Marcella, désolée. Demande immédiatement pardon !

Linda est sur le point de lui dire que c’est déjà fait, mais Marcella est lancée, désormais.

— Dès qu’on rentre à la maison, tu vas régler ça avec papa !

Elle lui parle avec un ton qui se veut menaçant mais on comprend, à la façon dont elle regarde sa fille, que c’est la maman la plus gentille du monde, et qu’elle essaie seulement de se montrer autoritaire. Elle feint de donner à Sara une petite fessée, tandis que de l’autre main, elle berce dans la poussette son second fauve déguisé en petit ange, Francesco, son petit dernier.

— Ma chérie, excuse-moi, dit-elle à Linda en l’embrassant sur la joue. Ils sont insupportables quand ils s’y mettent.

Marcella secoue la tête et baisse les yeux sur ses deux petits. Puis, en s’approchant de l’oreille de son amie, ajoute en chuchotant :

— Et moi je voudrais tant m’échapper toute seule sur une île déserte…

Linda lui adresse un sourire solidaire. Elle la comprend, et comment… elle ne saurait même pas comment faire pour en gérer un, alors deux n’en parlons pas.

— Comment vas-tu ? lui demande Marcella.

— Plutôt bien je dois dire ! répond Linda sincèrement.

Puis, après s’être éloignée à quelques pas de la tablée, elle ajoute :

— Et toi ?

— Comme d’hab’, dit Marcella avec un sourire terne. Je devais acheter de l’après-rasage à l’eau de myrte pour Umberto, il y en a seulement chez Glamour. Du coup j’en ai profité pour faire un tour, mais avec ces deux-là ne serait-ce que sortir de la maison relève de l’exploit !

Elle regarde ses enfants avec amour, mais Linda la sent fatiguée. Elle a parlé avec emphase, secouant la tête et faisant valser furieusement les boucles en perles qui pendent à ses oreilles.

Le fameux Umberto qui utilise un après-rasage sophistiqué est son mari ; il est dentiste, profession qu’il a héritée de son père, le très respecté Dr Alfredo Zonta. Au premier coup d’œil, Marcella semble être le genre de femmes aux antipodes du style de Linda : reine du foyer, mère attentionnée, épouse parfaite – en symbiose totale avec son mari adoré –, manager hyper organisée d’une maisonnée qu’elle dirige avec une rigueur à la suisse, bénévole à l’Église et, comme si cela ne suffisait pas, toujours impeccablement apprêtée. Mais sous cette épaisse patine de Madame parfaite, elle a toujours eu un cœur fanfaron, un caractère coriace qu’elle a dû tempérer avec sa maternité.

— Alors, tu as quelqu’un ?

Telle est la traditionnelle deuxième question de Marcella, après un « comment vas-tu ? » juste pour la forme.

— Absolument pas, dit Linda en secouant la tête, fière d’elle.

Marcella affiche alors, comme toujours, son air de commisération – cachant peut-être aussi une jalousie latente –, comme si le fait d’être libre était une redoutable maladie contagieuse. C’est là leurs salutations rituelles.

Il faut dire que Linda ne s’est jamais vraiment sentie taillée pour la vie de famille : elle a pris son envol juste après le lycée, sans ressentir aucun déchirement ni aucune nostalgie de ses parents. Le mariage non plus n’a jamais fait partie de ses priorités. L’un des rares garçons avec qui elle a eu une relation stable, Dario – à l’époque directeur d’une filiale de la Banque de Vénétie –, lui avait fait sa demande, avec une énorme bague Chopard en or blanc. Ils étaient ensemble depuis quelques années, presque un record pour elle, et il représentait pratiquement l’homme idéal : intelligent, brillant, sensible, charmant et, surtout, amoureux. Il aurait fait la joie de ses parents, et même de sa sœur, Alberta. Pas la sienne, cependant, et elle n’avait pas hésité ce jour-là. Ainsi, au fatidique « Veux-tu m’épouser ? », elle avait répondu en le quittant en grande pompe, et lui avait rendu la bague de deux ans d’illusions, consciente d’être désapprouvée par tous, et de n’avoir pas de sérieux arguments de son côté. Le soir même, après s’être débarrassée de ce qui était devenu pour elle un nœud coulant, elle s’était finalement sentie libérée : en paix avec elle-même et déchargée du mensonge d’un sentiment maintenant disparu.

Les années qui suivirent, quand toutes ses amies commencèrent à se marier et à pondre des bébés, Linda s’était souvent demandé si les choix qu’une personne fait dans sa vie sont vraiment libres, ou s’ils ne sont pas plutôt dictés par des enchaînements d’événements à sens unique. Marcella et Umberto, par exemple, semblent heureux dans leur solide union conjugale. Mais Linda ne sait pas si elle doit les envier. Ce dont elle est sûre, en revanche, c’est qu’elle ne se sent pas prête à franchir un tel pas. Ou peut-être, simplement, n’a-t-elle pas trouvé la bonne personne pour se lancer.

— Il arrivera pour toi aussi, celui qui te mettra une laisse autour du cou, ma chérie… Tiens-toi prête, et fais en sorte d’avoir tes sous-vêtements assortis ce jour-là, dit Marcella avec un clin d’œil.

— Va savoir…, réplique Linda, peu intéressée.

Elle mordille une petite peau sous la griffure qu’elle s’est faite à la main. Elle regarde ensuite autour d’elle, au-delà du périmètre de la table, comme si elle flairait l’air.

— Tu attends quelqu’un ? lui demande Marcella, avançant et reculant la poussette afin que Francesco reste tranquille, tandis que Sara est occupée à réduire en lambeaux la doublure de sa robe de soie.

— Oui, j’attends Alessandro, répond Linda.

— Arrête… il est revenu ?

— Oui.

Marcella sourit, d’un air entendu.

— Donc vous êtes toujours amis vous deux ?

— Exactement, nous sommes toujours amis, confirme Linda qui n’a aucune intention de relever la provocation.

— Bien sûr, et donc vous êtes ens…

Marcella voudrait approfondir la question, mais Sara la tire avec insistance par la taille.

— Mamaaan, encore de la glace ! hurle-t-elle en pleurnichant.

— Sara, ma chérie, tu ne vois pas que je parle avec tata Linda ?!

Elle tente de la calmer, mais sans succès. La petite continue à gémir.

Heureusement Alessandro arrive et sauve Linda de l’embarras. Il a l’air d’un Robinson Crusoé en chemise froissée et pantalon déchiré, naufragé par erreur sur une place du nord-est de l’Italie. Il porte un de ses Reflex en bandoulière, peut-être plus par habitude que pour le côté esthétique. Après avoir lancé un regard chaleureux à Linda, il rejoint le groupe en saluant tout le monde et en distribuant des tapes sur les épaules.

Un peu parce qu’elle a la nette impression d’être en trop, mais aussi parce qu’elle est rattrapée par un soudain sursaut de responsabilité conjugale, Marcella prend congé de Linda en l’embrassant.

— Il faut que je file, ma chérie. Umberto doit déjà être rentré et vu l’heure, il doit déjà avoir alerté la police… Je dois préparer le dîner.

— Ne te laisse pas cloîtrer de nouveau, Marce’, je compte sur toi… Ça m’a vraiment fait très plaisir de te voir, dit Linda en la serrant dans ses bras. Et de les voir eux aussi, ajoute-t-elle en tapotant l’épaule de Sara.

— C’est vrai, il faut qu’on se retrouve plus souvent. On dit toujours ça, et puis…

Il est évident qu’elle serait presque prête à laisser ses deux petits anges au premier venu pour pouvoir s’asseoir à cette table et boire jusqu’à l’ivresse – chose qui ne lui est pas arrivée depuis l’époque du lycée – ou du moins jusqu’à se rappeler ce que ça fait d’être un peu éméchée et sans préoccupations.

Une fois Marcella partie, Linda revient s’immerger dans le climat euphorique que génère son groupe d’amis. Alessandro est en train de raconter son dernier voyage au Viêtnam : tout le monde l’écoute en silence, seule Valentina reste concentrée sur son iPad, plongée dans les pages Sports de tous les journaux qu’elle connaît.

— Tu prépares l’émission de demain ? lui demande Linda qui ne l’a jamais vue aussi anxieuse.

— Oui. Je suis littéralement dans la merde, répond Valentina, les pupilles dilatées. Nous recevons sur le plateau un invité important, l’entraîneur du Vicenza, et il faut qu’on fasse sa fiche de présentation. Sans compter qu’on doit aussi préparer le numéro spécial sur le Tour d’Italie et que Zanolin, mon stupide directeur, m’a dit de me débrouiller car la stagiaire est absente. Alors tu vois…, explique-t-elle sans même reprendre son souffle. Ça devait vraiment tomber sur moi qui ne connais absolument rien au cyclisme. Si au moins ils étaient intéressants, ces cyclistes ! Mais tu parles, ils sont tous plus laids les uns que les autres. Fait chier !

Elle souffle, passe sa main dans ses cheveux, puis reprend :

— Cela dit, je l’ai prévenu, Zanolin, qu’on ne peut pas continuer comme ça. Soit il me donne une vraie assistante soit je m’en vais.

Linda a bien envie de rire.

— Et où est-ce que tu irais exactement ?

— À Milan, rétorque Valentina un peu trop promptement. Parce que moi, dit-elle en se pointant du doigt, je pouvais l’avoir ce poste chez Mediaset ! (Elle soupire.) J’ai vraiment été idiote de quitter Luca.

— Non, ma chère, si tu permets, c’était une des choses les plus sensées que tu aies faites dans ta vie, commente Linda. Ce type était grossier.

Valentina fait comme si elle n’avait rien entendu. Elle regarde le ciel, comme absorbée par un souvenir.

— À l’époque, il se baladait encore d’une émission à l’autre, il était juste cadre… mais maintenant, bon sang, il est passé directeur d’antenne !

Elle ramène son regard sur Linda.

— Ça aurait pu être moi à la place de cette Cubaine idiote incapable d’aligner deux mots d’italien.

— Justement, réplique Linda, la Perez n’a pas été placée là pour parler.

— Bon, mais à l’occasion je sais aussi me taire, tu sais ?

— J’en doute, dit Linda en secouant la tête. Mais la question n’est pas là.

— Et quelle serait-elle ?

— Tu le sais très bien, dit-elle en tentant de la ramener à la réalité. Le fait est qu’elle a été choisie pour deux raisons anatomiques précises.

— Et donc ? Je n’ai pas l’impression d’être si mal lotie.

Valentina baisse les yeux sur sa poitrine, compressée dans un top au moins une taille en dessous de ce qui serait nécessaire.

Mais Raffaele, en se mêlant de la conversation avec un peu plus d’arrogance que d’habitude, se charge de réduire à néant ses estimations :

— Val’, tu devrais passer me voir, un de ces quatre. Je vais te montrer, moi, comment sont faits les seins de la Perez : j’ai 250 prototypes dans mon cabinet. Tu vas voir, on va bien réussir à t’arranger quelque chose…

— Quelle horreur, lance Valentine avec une grimace. Même morte, je ne te laisserai pas me toucher !

— Allons, s’il vous plaît, parlons de choses sérieuses, intervient Carlo qui vient d’achever une exténuante conversation sur WhatsApp avec une de ses nanas. Ce soir, il y a une grosse fête à Jesolo. On va manger du poisson et on finit la nuit au Vanilla Club ?

— Moi ça me va, il faudrait que j’aille faire un coucou à Spiller, mais je n’ai pas le courage, dit Valentina avec une négligence étudiée.

— Qui ça ? Le DJ ? demande Linda, malicieuse. Mmmh, pas mal, celui-là…

— C’est sûr…, répond Valentina avec un clin d’œil.

— Moi, en revanche, j’ai autre chose de prévu, dit Alessandro en se plaçant à côté de Linda et en lui pinçant discrètement la hanche.

Elle se retourne brusquement et le fixe, d’abord gênée, mais complice l’instant d’après.

— Bon OK, vous deux allez derrière votre buisson, lance Salvo avant de partir dans un grand rire déplacé.

Tous les regards se tournent, désapprobateurs, vers lui, mais convergent très vite de nouveau sur Carlo occupé à raconter une histoire improbable sur la fille qui le harcèle au téléphone. Seule Linda ne détache pas ses yeux de lui ; elle est sur le point de répliquer quand Valentina, de but en blanc, se lève.

— Bon, je file préparer ces putain de fiches pour le direct de demain. À la prochaine !

À la façon dont elle le dit, on comprend qu’elle a finalement autre chose de prévu pour ce soir, peut-être ce basketteur américain avec qui elle était sortie la semaine passée.

— Et donc, vous deux, qu’est-ce que vous faites ? demande Carlo à Linda et Alessandro.

Ils se regardent tous les deux et Linda, un peu perdue, lance à Alessandro :

— Qu’est-ce qu’on fait, nous deux ?

Il cueille au vol le coup d’œil de Linda et se dépêche de répondre :

— On fait que tu m’offres un passage et que tu me déposes chez moi. Je dois me lever à 4 heures demain matin, c’est le moment où il y a la meilleure lumière. Je dois photographier un top model sur la grève du Piave.

— Eh bah ! lâche Linda avec une jalousie peu dissimulée.

— Génial, Al’ ! l’acclame Carlo, en se levant. Et la nana, elle est comment ?

— Pas mal, dit Alessandro en se caressant le menton, d’un air évasif. Elle est vraiment pas mal, mais ce n’est pas ton genre.

— Bon alors, on bouge d’ici ?!

Raffaele tire Carlo par le bras. Salvo est debout lui aussi, à présent.

— On prend ma Porsche pour aller à Jesolo, je viens juste de faire le plein.

— L’Éternel vantard, commente Linda tout en embrassant Raffaele sur la joue. Amusez-vous, les gars !

— Vous aussi ! répondent les trois hommes en chœur avant de s’éloigner en ricanant.

Quand ils arrivent à hauteur de la spider garée derrière la place, sur un stationnement interdit, Alessandro brûle d’envie de tenir le volant entre ses mains : il adore la voiture de Linda et cela fait vraiment trop longtemps qu’il ne l’a pas conduite.

— Tu me donnes les clefs ? C’est moi qui conduis.

— Quoi ? demande Linda, affichant un air scandalisé. Il n’en est pas question. Tu as perdu la main.

— Allez, ne fais pas d’histoires, insiste-t-il. Tu n’as plus confiance ?

— Écoute, avec ta Mini tu fais ce que tu veux, mais mon petit bijou c’est autre chose… et puis avec tout le temps que tu passes à l’étranger sans jamais prendre le volant, à mon avis tu ne sais plus comment…

Alessandro la stoppe net avec un regard qui n’admet aucun refus et Linda ne sait pas s’il est d’humeur à rire. C’est un type assez sanguin et, quand elle se met à faire la conne, il ne lui en faut pas beaucoup pour s’énerver.

— Bon, d’accord, mais ne me fixe pas comme ça !

— Je roule doucement, OK ? la rassure-t-il en adoucissant sa voix.

— Tiens, dit-elle en lui lançant les clefs. À mon avis tu ne te souviens même pas comment on la démarre, ajoute-t-elle avec un petit sourire sarcastique.

Alessandro s’installe au volant, le pied gauche sur l’embrayage. Il passe la première, tourne énergiquement la clef, mais la voiture ne réagit pas. Il sent déjà monter en lui une gêne qui le met en colère.

— Donne un petit coup d’accélérateur, lui indique Linda. Elle ne ressemble pas aux autres, ma voiture !

Elle semble quelque peu irritée.

— Du calme, blondinette, hein…

Alessandro n’a jamais été habitué à recevoir des ordres.

— Sinon quoi ? Qu’est-ce que tu vas me faire ? le provoque-t-elle.

— Voilà ce que je vais te faire, réplique-t-il en lui pinçant la hanche, tout en sachant pertinemment combien elle déteste qu’on la chatouille.

Par inadvertance, il donne un coup de coude à la porte de la boîte à gants qui, en s’ouvrant, laisse tomber le petit sachet d’herbe.

Alessandro lui lance un regard satisfait.

— D’où ça sort, ça ?

Il parvient enfin à faire démarrer le moteur.

— C’est Max qui m’a laissé ça là quand il a réparé la voiture.

— Énorme, Max ! C’est vraiment le meilleur.

— J’approuve.

— Tu veux ?

— À ton avis ?

— Alors allons la fumer aux grottes.

Il appuie sur l’accélérateur et file vers la route nationale.

 

Après un bout d’autoroute et divers kilomètres au milieu des champs et des collines, ils rejoignent Fregona. La spider traverse le centre-ville désert, et grimpe péniblement le long d’une petite route sinueuse qui semble conduire vers la fin du monde. Une fois dépassé un pont en brique, Alessandro se gare sur le bas-côté. Il éteint le moteur, s’étire le dos et le cou, puis attrape l’herbe et se met à rouler un joint.

Linda descend de la voiture, respire l’air tiède de la nuit, et regarde en l’air : le ciel, désormais, est particulièrement sombre et constellé d’étoiles qui semblent se démultiplier sous ses yeux. Elle baisse ensuite son regard et contemple le ruisseau qui s’écoule en tourbillonnant dans le lit du ravin et produit des gargouillis profonds, presque mystiques.

— C’est toujours aussi particulier, ici, dit-elle à mi-voix. C’est vraiment incroyable un endroit pareil, un Grand Canyon en miniature, au milieu de ces collines.

Alessandro arrive dans son dos, et lui prend la main.

— Allez, descendons aux grottes.

— OK, mais seulement à la première, alors.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as peur de passer par le pont suspendu, la nuit ?

— Bien sûr que non, répond-elle, piquée.

Mais elle se dit déjà qu’avec les chaussures qu’elle porte ce soir-là, ce ne sera certainement pas chose facile.

Ils descendent le long d’un large sentier éclairé sur les côtés par de puissants faisceaux de lumière bleue, jusqu’à parcourir un morceau de chemin juste au-dessus du ruisseau. Le bruit de l’eau rencontre celui de la terre, couvre le souffle du vent qui charrie avec lui des odeurs d’argile, de musc, et de plantes sauvages.

La lumière de la lune dessine les contours des branches des saules, traverse les touffes de roseaux.

Ils marchent côte à côte. Alessandro semble détendu, tenir Linda par la main fait monter en lui une sorte de vibration, il se sent léger. Il en va de même pour Linda qui est traversée par une sorte de chaleur, presque électrique, comme chaque fois qu’ils se retrouvent très proches l’un de l’autre.

Soudain, se dresse devant eux un ample portail en pierre vive : l’accès à la première grotte, dans laquelle de grands rochers inclinés soutiennent différentes strates de pierre millénaire. Alessandro et Linda s’avancent jusqu’au parapet en bois au-dessus du ruisseau : de là, on aperçoit la seconde grotte, dans laquelle l’eau se précipite en formant diverses cascades de plusieurs mètres de haut. Alessandro se penche pour ramasser un caillou plat qu’il jette dans l’eau : il rebondit une dizaine de fois avant d’atteindre le fond. C’est quelque chose qu’il faisait quand il était petit, et il a gardé cette habitude.

Ils rebroussent ensuite chemin jusqu’à l’arcade en pierre et entrent dans la première cavité. C’est comme s’ils se retrouvaient au centre de la terre. Les bruits extérieurs n’existent plus, l’espace semble vide et en même temps infiniment plein. Quelques gouttes d’eau tombent du plafond rocheux, produisant une musique métallique, tandis qu’une faible lumière rouge s’élève du sol en projetant des ombres sur les stalagmites aux formes variées.

— Mettons-nous ici, dit Alessandro.

Linda acquiesce d’un signe de tête et s’assied près de lui sur le lit de roche qui s’élève entre deux colonnes en grès. Leur lit : c’est ici qu’elle a fait l’amour pour la première fois. Avec lui. Et c’est ici qu’ils se sont rencontrés. Si on y réfléchit, tout à commencé dans ce lieu.

Aucun d’eux n’en avait conscience, mais ils avaient tous deux investi cet endroit comme un refuge secret : Linda pour échapper à ses parents, anxieux et très envahissants durant ses années d’insolence adolescente, et Alessandro pour réaliser ses premiers clichés, imaginer ses premier cadrages, ceux qui ont fait de lui le photographe curieux et perfectionniste qu’il est devenu. Cet endroit caché et époustouflant, plongé dans une lumière surnaturelle mais renfermant aussi des recoins ténébreux et inquiétants, était magique. Et il l’est tout autant aujourd’hui, songe Linda.

Elle a envie de sourire tandis qu’elle repense à ce jour, à leur première « rencontre ». Allongée sur une couverture dans la pénombre de la grotte, occupée à feuilleter une revue de design prêtée par son oncle, elle avait été quasiment piétinée par Alessandro qui était entré dans la caverne à reculons, son œil dans le viseur de son tout premier Reflex. Elle avait crié, terrorisée, puis avait levé les yeux et rencontré les siens. Sans dire un mot, ils s’étaient d’abord échangé un sourire, avant de commencer à discuter.

Elle le connaissait de vue, ce garçon au visage anguleux et aux boucles folles. À l’école ils ne fréquentaient pas les mêmes personnes. Alessandro avait une réputation de rebelle (ses parents divorcés lui concédaient une liberté que les jeunes de son âge ne connaissaient pas) et on disait même que la police l’avait déjà pris la main dans le sac en train de voler. Ce jour-là, elle avait appris quel avait été l’objet du délit – un appareil photo, évidemment – et elle avait décidé qu’ils seraient amis.

Elle avait quinze ans ; lui, dix-huit. Et depuis ce moment, il en avait été ainsi : un lien très fort était né entre eux qui, l’année suivante, les avait unis avec une force qu’aucun d’eux n’aurait pu imaginer.

Cela faisait quelques semaines que Linda était avec un garçon de vingt ans, Roberto, mais ils s’étaient limités à échanger quelques baisers fougueux et quelques caresses qui leur semblaient à la limite de ce qui était permis. Elle savait que d’ici peu, ils seraient allés au-delà, mais elle voulait être prête pour sa première fois. Elle avait donc demandé l’aide d’Alessandro, qui l’avait emmenée sur cette plateforme de pierre et lui avait fait découvrir ce qui se trouvait dans cet au-delà qui l’effrayait tant.

Il avait pensé à tout, jusqu’à la musique, en récupérant auprès d’un ami une de ces chaînes stéréo qu’on utilisait sur la plage. Il avait pris la cassette des Gun’s N’Roses avec la chanson Don’t Cry : la caverne aurait servi d’amplificateur naturel. Il avait aussi rempli son sac à dos de bougies qu’il avait disposées autour de leur lit de pierre, dans la grotte, avant de les allumer pour former un cercle de lumière. Elle retrouvait les mêmes bruits, odeurs et couleurs aujourd’hui. C’était une de ces soirées chaudes d’été où tout semble possible, et Linda était terrorisée : elle ne parvenait à ressentir que ce frisson de peur excitante entre le cœur et l’estomac. Et pourtant elle le voulait. Le désir était là, fort et désobéissant, et elle était prête à faire exploser ce corps de femme qui avait éclos d’un jour à l’autre.

— Si je m’apprête à faire quelque chose que tu ne veux pas, dis-le-moi maintenant, lui avait murmuré Alessandro en l’asseyant sur ses genoux.

Elle avait hoché la tête puis, tout doucement, elle s’était laissée aller, en s’abandonnant à lui.

Alessandro, en lui embrassant le dos, avait déboutonné son jean et d’un geste assuré avait ôté son marcel bleu. Ils s’étaient retrouvés à demi nus, Linda recroquevillée comme une feuille sur lui, assise sur ses jambes musclées. Il n’avait pas enlevé sa culotte. Il avait laissé son sexe s’humidifier en avançant délicatement son doigt avec une infinie douceur. À la façon dont il bougeait sa main on aurait pu croire qu’il craignait de briser une fleur de cristal. Linda, quant à elle, était incapable de se figurer jusqu’où il irait. Elle avait senti à un moment un picotement, quelque chose s’enfoncer. C’était juste un doigt, elle ne pensait pas que cela pourrait suffire à franchir la frontière entre ce qu’elle avait été et ce qu’elle ne serait plus.

Alessandro avait ensuite fait glisser sa culotte, l’avait allongée par terre, sur une couverture, et l’avait pénétrée doucement, glissant à l’intérieur de son sexe déjà humide de plaisir. Les gouttes d’eau tombaient sur la voix d’Axl Rose, se mêlant au bruit de la rivière. De la poésie, partout. On aurait pu dire ce qu’on voulait de ce moment, mais on ne pouvait nier qu’il y avait eu de l’amour. Il était trop tôt cependant pour qu’ils puissent l’admettre, tous deux étant occupés aux batailles de leur âge. Ils s’étaient donné du plaisir, faisant peu de cas des interdits et des règles, d’où cela pouvait les mener, et ce moment avait été incroyable. Cette nuit les avait liés à jamais ; dans la transgression, mais aussi dans la tendresse, ces deux cœurs dorénavant se seraient toujours cherchés.

— À toi l’honneur de la première latte.

Alessandro la ramène soudain à la réalité, enfilant le joint dans ses lèvres entrouvertes.

Linda a une expression un peu hagarde, le retour au présent est un peu brutal.

— À quoi tu pensais ? lui demande Alessandro qui s’est aperçu du changement de son expression.

Linda cherche quelque chose à dire, mais rien ne lui vient : les sensations se bousculent en elle sans qu’elle parvienne à les déchiffrer.

— À rien, répond-elle enfin.

Alessandro allume le joint, Linda aspire une première bouffée avant de le lui rendre. Elle le regarde en pensant qu’ensemble ils sont bien, dans cette nuit de velours, qui promet beaucoup de choses. Elle aime aussi quand ils restent silencieux car, avec lui, elle se sent chez elle.

1. Cochon de lait farci d’herbes aromatiques et rôti.

 

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