Pour tous mes péchés (Romans étrangers) (French Edition)

Chapitre 4.

4.

 

 

Le panneau lumineux clignotant au croisement de la route nationale indique 18 h 37. Linda est au volant de sa spider, capote baissée, cheveux au vent, en dépit de la fraîcheur du soir qui commence à se faire persistante.

C’est enfin vendredi. De ces vendredis magnifiques de la fin de mai qui offrent un avant-goût de l’été et de ses couleurs. Sa journée de travail est derrière elle, mais elle ne peut s’empêcher – elle est comme ça, même si très vite toutes ces pensées glisseront hors de son cerveau – de repenser aux visages figés des Grimani, au délire qui s’empare de l’agence dès qu’arrive un nouveau client, à son chef qui se comporte comme un lèche-bottes sans dignité, à Ivanka qui chaque jour vient le voir à l’heure du déjeuner, s’enferme à clef dans son bureau et lui offre son misérable quart d’heure de plaisir quotidien.

Elle a envie de sourire, tandis qu’avec ses mains elle tripote son volant, puis le levier de vitesse, le pied droit toujours appuyé sur l’accélérateur. Elle pense qu’en dehors de la course peu de choses lui confèrent ce sentiment de liberté qu’elle éprouve en conduisant. Peut-être qu’un jour, mais elle en doute, elle se lassera de son coupé, et s’achètera comme tout le monde une voiture neuve, de celles qui, lorsqu’on appuie sur le champignon, ont l’indicateur de vitesse qui bondit en un instant, au-delà des cent kilomètres-heure. C’est là une fantaisie toute masculine, insoupçonnable pour qui se limiterait à son aspect angélique et en même temps très sensuel. Mais, au fond, pense Linda, que ferait-elle d’une voiture sans âme, avec des sièges qui exhalent encore l’odeur de l’usine ? Sa spider lui convient à la perfection pour l’usage qu’elle en fait, et les frissons qu’elle lui offre n’ont pas de prix.

Elle s’engage dans la départementale qui s’enfonce dans les collines. L’air est humide et chaud, il sent le renouveau, après la violente averse de l’après-midi. Un faible rayon de soleil débouche de la crête d’une des montagnes, tandis que les nuages se dispersent.

Elle est belle, sa terre. Et dans des moments comme celui-ci, Linda ne peut s’empêcher de penser qu’elle ne voudrait vivre nulle part ailleurs.

Elle appuie encore un peu plus sur l’accélérateur, totalement comblée par cette sensation, mais après une série de larges virages, l’Alfa Romeo commence à perdre de la vitesse et à vibrer tout entière, du coffre jusqu’au pot d’échappement.

— Ah non ! Pas de nouveau ! soupire Linda en tentant inutilement de maintenir le moteur en marche.

Elle sait qu’il n’y a rien à faire. La voiture continue à ralentir, lui laissant juste le temps de se rabattre sur le côté avant de s’éteindre définitivement avec un bruit peu encourageant.

— Fait chier !

Linda tape du poing sur le volant et se fait mal aux jointures, jurant d’autant plus. Ce n’est pas la première fois que la spider tombe en panne.

— Qu’est-ce qu’elle peut bien avoir encore ?

D’un geste de dépit, elle détache sa ceinture de sécurité et recule son siège au maximum. Elle tente ensuite d’appuyer plusieurs fois sur la pédale d’embrayage avant d’essayer une accélération violente pour la faire repartir. Aucune réaction.

— Merde, merde, merde ! jure-t-elle.

Elle réfléchit : elle ne peut pas être en rade d’essence, elle vient de faire le plein. C’est peut-être le niveau d’huile, ou plus simplement la batterie. Mais elle dresse ces hypothèses sans conviction. La légèreté d’il y a quelques minutes a été balayée par la nervosité qui, maintenant, lui tord l’estomac. Après avoir passé tout l’après-midi à se disputer avec les ouvriers dans le grenier des Grimani – maudite soit cette douche horizontale ! –, il ne manquait que cette plaie pour terminer la semaine en beauté. Il n’y a pas de limites, décidément, à la quantité de poisse que l’on peut accumuler en une journée qui a déjà mal commencé.

Mais Linda n’est pas du genre à se décourager facilement. Elle attrape une clef à molette dans la petite boîte sous le tableau de bord et se met à bricoler le moteur. Non pas qu’elle soit experte en la matière, mais elle connaît quelques astuces grâce à Alessio Calligaris, un vendeur d’Audi d’occasion, avec qui elle a passé quelques nuits torrides il y a quelques années. Par exemple, elle sait que desserrer les deux boulons qui ferment les pôles de la batterie, puis les revisser, se révèle habituellement efficace avec sa voiture.

— Allez, ne me laisse pas tomber… redémarre ! dit-elle, presque suppliante, avant de remonter rapidement à bord pour essayer de rallumer le moteur.

Rien à faire. L’astuce d’Alessio, cette fois, ne lui est d’aucun secours. La clef tourne toujours dans le vide.

— Fait chier ! crie-t-elle, alors, cessant de se contenir.

Mais elle ne s’avoue pas encore vaincue. Elle ôte sa veste en cuir – elle a toujours chaud quand elle est nerveuse – et la jette sur le siège passager. D’un coup sec elle ouvre la portière puis, en la claquant, reprend place devant le moteur.

— Maintenant, tu vas m’écouter et redémarrer, sinon ça va être la guerre.

Elle tripote quelques câbles au hasard, comme pour invoquer une intervention providentielle de la Chance mais, petit à petit, se dessine sur son visage une grimace de désespoir. Cette fois le problème semble plus sérieux que d’habitude et elle commence à accepter l’idée qu’elle ne parviendra pas à le résoudre seule.

Instinctivement elle donne un coup de pied à une roue, elle s’adosse ensuite au flanc de la voiture et laisse tomber ses bras le long de ses hanches. Elle reste ainsi, à soupirer, le capot de la spider ouvert sur un moteur qui ne veut rien entendre. En fixant ses baskets, elle se demande ce qu’elle va bien pouvoir faire. Elle est trop loin de chez elle pour s’y rendre à pied, et puis elle n’abandonnerai jamais son petit bijou là. De son regard, elle balaie l’horizon en espérant apercevoir l’enseigne d’un garage, ou au moins celle d’une station-service. La route est déserte, on peut seulement voir un petit groupe de maisons, à un kilomètre environ.

Elle est sur le point de sortir son téléphone portable de la poche de sa veste lorsqu’elle aperçoit, au bout de la chaussée, un SUV gris métallisé ralentir jusqu’à s’arrêter à côté de la spider : c’est un Range Rover Evoque, modèle Prestige, resplendissant, avec des jantes en alliage luisantes, et des vitres teintées antireflet. Linda demeure immobile, elle ne connaît personne qui possède cette voiture, et ne sait pas quoi penser, même si elle se sent flattée que quelqu’un se soit arrêté pour elle. Puis, d’un coup, elle se lève, en ajustant sa robe.

La fenêtre côté passager se baisse et, du siège conducteur, surgissent les Grands Yeux Gris-bleu, ceux de Tommaso Belli.

— Besoin d’aide ? demande-t-il avec gentillesse, réellement concerné.

Il coupe son moteur et, tout en décrochant sa ceinture, ouvre la portière. Il descend et va pour se présenter :

— Je ne sais pas si vous vous souvenez de moi, je suis…

Mais déjà Linda l’interrompt :

— Je sais qui tu es : Tommaso Belli.

Sa bouche se tord et le frisson de plaisir qui, un instant plus tôt, animait encore son ventre disparaît définitivement.

— Tu es célèbre maintenant à l’agence.

— Ah oui ? Et pour quelle raison ? J’espère que j’ai bonne réputation…, s’enquiert-il en apparaissant devant elle dans son athlétique mètre quatre-vingts de perfection.

Après un moment de silence, une expression impertinente se dessine sur le visage de Linda.

— À vrai dire tu passes pour un très grand casse-couilles.

— Ah, quand même… vive la sincérité ! réplique Tommaso sans se décomposer, et en ébauchant même un sourire.

Son regard se déplace ensuite sur la spider.

— Bon, à ce stade j’imagine que je ne peux vous être d’aucune aide, ici, en tant que très grand casse-couilles.

— Eh bien, si vraiment tu veux jeter un œil…, répond Linda, sur un ton à mi-chemin entre le scepticisme et la prétention qui découragerait le plus tenace des hommes.

Mais à peine ces mots prononcés, elle se rend compte que Tommaso pourrait constituer sa seule chance de se sortir de là, et corrige un peu le tir.

— Voilà… elle m’a lâchée alors que je roulais à toute vitesse et il n’y a pas eu moyen de la faire redémarrer.

Linda le scanne du regard. Il est encore plus grand et solide que dans son souvenir. Il porte une chemise bleu ciel aux manches retroussées, un pantalon gris clair et, aux pieds, des chaussures en cuir noir étincelant qui, sur le béton, produisent un bruit gênant de semelle neuve.

Tommaso, pendant ce temps-là, s’approche du capot et regarde en dessous. La main dans ses courts cheveux blonds, il demande à Linda :

— Vous avez une idée d’où peut venir le problème ?

Sa voix se veut experte, neutre, afin de pouvoir, il l’espère, dissiper la gêne du moment.

Linda fait signe que non et ébauche un petit sourire de défi, tandis qu’elle l’observe les bras croisés. Il a vraiment l’air de ne rien comprendre aux voitures…

Tommaso baisse de nouveau les yeux sur le moteur, se retrousse un peu plus les manches, et examine avec attention l’ensemble des composants, puis, avec un soupir chargé de soupçons, s’informe :

— De quelle année date cette voiture ?

— De 1979, répond Linda avec une pointe d’orgueil.

— Elle est donc plus âgée que vous.

— Un peu…

Elle ne s’y attendait pas… Lord Perfection a aussi le sens de l’humour.

Tommaso hausse les sourcils, et sur son front se dessinent trois rides d’expression qui, pense Linda, sont terriblement sexy. Elle aurait voulu ne pas être traversée par cette idée, pas dans une situation comme celle-ci, du moins. D’un bond athlétique il s’allonge par terre, la tête sous l’avant de la voiture. Là, en bas, elle l’entend marmonner quelque chose. Elle se surprend à fixer ses quadriceps musclés que l’on entrevoit à travers le tissu de son pantalon. Mais, dès lors que Tommaso se relève en secouant la tête, elle détourne son regard. Elle espère qu’il ne l’a pas vue. Quant à lui, il retourne observer le moteur et de nouveau ses mains explorent les vannes et les câbles.

— Il n’y a rien qui n’aille pas, ici. Mais, par hasard, avant que la voiture ne s’arrête, avez-vous senti tressauter légèrement, ou entendu des sifflements ?

Linda acquiesce d’un signe de tête. Tout compte fait, on dirait bien que Tommaso sait de quoi il parle.

— Alors c’est forcément la courroie, décrète-t-il. Et malheureusement, dans ce cas, on ne peut rien faire.

Il secoue la tête et finit par admettre :

— Il va falloir appeler une dépanneuse.

— C’est précisément ce que j’allais faire avant que tu n’arrives, réplique-t-elle, un peu irritée.

Elle cherche un numéro sur son téléphone puis, après quelques instants, explique à son interlocuteur :

— Eh, Max, qu’est-ce que tu fais ? Tu as encore le camion ? Écoute… c’est encore arrivé. Je suis en panne au carrefour qui va vers Vittorio Veneto, juste à côté du domaine des Maccaro.

Elle parle avec Massimiliano Sarti, un ancien camarade de classe et son pourvoyeur de la meilleure herbe qu’elle ait jamais fumée.

— Eh oui, le petit bijou et moi aurions besoin que tu passes nous prendre…

— Il n’en est pas question, je me charge de vous accompagner, tente de l’interrompre Tommaso, avec un geste péremptoire de la main.

— Ah, en fait, je n’ai rien dit… Sois tranquille, Max, je me débrouille pour rentrer à la maison. Il suffit que tu viennes chercher la voiture, reprend Linda en faisant oui de la tête à Tommaso. J’irai la chercher demain, au garage. Merci mille fois, Max, tu es un ange. Et je t’en dois une, dit-elle en minaudant avant de raccrocher.

D’un coup sec, elle ferme le capot de la spider.

— Et voilà ! Tout est résolu, conclut-elle avec l’air complaisant de celle à qui tout réussit toujours.

Elle soulève la tête, le ciel est sombre, couvert de gros nuages de plomb, qu’un vent froid fait avancer.

— Est-ce que nous devons attendre l’arrivée de la dépanneuse ? demande Tommaso.

— Bien sûr que non ! répond Linda. Max est un ami, et ce n’est pas la première fois qu’il me sort du pétrin avec cette petite.

— Parfait, alors allons-y. Dites-moi simplement où je vous emmène. Inutile de perdre davantage de temps ici.

Il va pour se tourner vers le SUV mais, au moment même où il fait demi-tour, un monospace roule en plein sur une flaque d’eau et asperge Tommaso de la tête aux pieds.

En un instant Lord Perfection se transforme en publicité pour détachant. Linda ne peut se contenir et, sans le vouloir, laisse échapper un rire sonore, cristallin et sincère.

Sans perdre sa contenance, avec un geste d’une élégance en total décalage avec la situation, Tommaso essore sa chemise et son pantalon. Il est trempé ; de chaque centimètre de son corps l’eau goutte comme sur un arbre après un orage, mais il garde, néanmoins, un parfait contrôle de lui-même.

Linda en revanche ne parvient pas à s’arrêter de sourire, c’est plus fort qu’elle. La vision de Tommaso – d’ordinaire toujours impeccable, sans un détail de travers – dans cet état est d’un effet comique difficile à contrôler. Même si ses pectoraux sous sa chemise mouillée provoquent en elle une réaction d’un autre type, tout aussi incontrôlable et absolument spontanée.

C’est alors qu’elle se rend compte que, de son côté, Tommaso ne rit pas du tout et la fixe, avec un regard pénétrant et un peu torve. Linda se tait subitement mais, très vite, elle ne résiste pas, et pouffe à nouveau. Tommaso, à son tour, cède et s’abandonne avec elle à un rire retentissant.

Après tout, il est humain, lui aussi, pense Linda.

Mais le moment est bref. De toute évidence ces accès d’hilarité ne sont pas dans ses habitudes, du moins pas en public. Tommaso se ressaisit et ouvre le coffre de sa voiture, qu’il fouille avec inquiétude.

— Bon sang, je n’ai même pas de vêtements de rechange.

Puis, se tournant vers Linda, il ajoute :

— D’habitude, j’ai toujours avec moi une chemise de secours. Mais évidemment pas cette fois… Tant pis, ce n’est pas si grave, conclut-il même si, de toute évidence, il pense le contraire.

Il ouvre la portière du côté passager et fait signe à Linda de s’approcher.

— Je vous en prie, dit-il en l’invitant à prendre place.

Linda attrape rapidement sa veste et son sac dans la spider et, un instant plus tard, s’installe dans le crossover.

D’une niche dans le coffre, Tommaso récupère un couvre-siège et le fixe au fauteuil du conducteur, puis il s’installe au volant, tout gelé qu’il est dans ses habits humides. Il se tourne vers Linda et lui demande en allongeant la main vers l’écran du GPS :

— Donc ? Vous pouvez me dire où l’on va ?

— Je te guide, déclare Linda. Mais à une condition.

— Oui ?

Tommaso ouvre grand les yeux, plus bleus encore que d’habitude.

— Que tu arrêtes de me vouvoyer.

Il sourit, mais on voit bien qu’il n’est pas à son aise.

— D’accord, hum…, répond-il en laissant traîner sa phrase à la recherche désespérée d’un prénom dont il ne se souvient pas.

— Linda, s’empresse-t-elle de compléter. Je m’appelle Linda.

— Ah oui ! s’exclame-t-il en portant sa main à sa tempe et semblant sincèrement désolé. Excuse-moi, d’habitude j’ai une excellente mémoire des noms. Je ne sais pas ce qui m’arrive, en ce moment je suis souvent perdu dans mes pensées.

Puis il cesse de la regarder et met le contact.

— Tutoyons-nous, tu as raison.

Linda lui détaille le chemin.

— Tout droit pendant environ six kilomètres, puis il y a une bifurcation, mais je te l’indiquerai quand nous y serons.

— Parfait, à vos ordres, acquiesce Tommaso en actionnant la boîte de vitesses automatique.

Linda s’enfonce dans le siège et respire l’odeur du luxe discret et élégant de l’habitacle revêtu de cuir très fin, des sièges couleur camel aux finitions soignées, du tableau de bord blanc incrusté de bois et de métal.

— Tu as des préférences pour la musique ? demande Tommaso.

— Mmh… voyons si tu me surprends. Je te laisse faire, assure Linda, provocatrice.

Tommaso parcourt la longue playlist, tandis que Linda jette un œil, inquiète de ne voir que des morceaux de musique classique. Il s’arrête à la lettre C, et déclare :

— Coldplay, ça peut convenir ?

— Oui, j’aime bien, répond Linda dans un élan qui ressemble quelque peu à un soupir de soulagement.

Elle ne s’attendait pas à ce choix de sa part. Les premières notes de Paradise retentissent. Tommaso anticipe et monte le volume, sans que Linda ait besoin de le demander.

Linda, qui apprécie le geste, laisse apparaître un sourire satisfait et commence à chantonner, bien qu’elle ne connaisse que très peu les paroles. Elle observe Tommaso en prenant bien soin de ne pas se faire remarquer : il est concentré, les yeux fixés sur la route. Son profil est élégant, sa peau claire, ses cheveux blonds légèrement bouclés mais soignés. Il est rasé, et on distingue un petit grain de beauté sur sa joue droite, au niveau de sa lèvre inférieure. Il dégage, et il en est parfaitement conscient, une beauté nette presque géométrique, nordique. Ce n’est vraiment pas le genre d’homme que Linda préfère. Mais elle ne peut nier qu’il possède un charme indiscutable.

Soudain, la musique s’arrête et la sonnerie d’un appel résonne dans l’habitacle. Sur l’ordinateur de bord, s’affiche un prénom : Nadine.

Tommaso appuie sur un bouton, à droite du volant.

— Nadine ? s’enquiert-il en masquant mal une sensation de surprise peu appréciée.

Des haut-parleurs surgit une voix féminine, ouatée et profonde, avec une inflexion arabo-française très musicale.

— Mon amour1, où en es-tu ? Tu n’as pas oublié le dîner chez le gouverneur, n’est-ce pas ?

Les pensées de Tommaso convergent immédiatement vers la soirée officielle à laquelle il va devoir assister.

— Bien sûr que non, dit-il avec assurance.

Nadine ne peut qu’y croire. Mais Linda, qui se trouve à côté de lui, perçoit dans sa voix une pointe d’irritabilité.

— Et toi où es-tu, ma chérie ?

— Je sors tout juste du coiffeur, répond Nadine.

Elle semble presque amusée et en tout cas satisfaite, peut-être à cause de sa coiffure ou pour une tout autre raison que Linda ne connaît pas et qui d’ailleurs ne la concerne pas.

— Bien.

— Je t’attends à la maison. Nous devons être chez Ballan pour 21 heures. Ne sois pas en retard, je compte sur toi…

C’est un avertissement prononcé d’un ton mielleux, mais qui sonne clairement comme un ordre. Quand elle emploie cette douceur maniérée, Nadine sait se montrer vraiment péremptoire.

— Bien sûr, chérie. À tout à l’heure.

— À bientôt, bisous.

Tommaso coupe la communication et Coldplay retentit de nouveau.

— Ta femme ? demande Linda.

Tommaso secoue la tête, pour faire signe que non.

— C’est ma compagne. Nous ne sommes pas mariés, mais c’est comme si nous l’étions.

— Ah, dit-elle, sans autre commentaire.

— J’ai un dîner important ce soir, et j’étais sur le point de l’oublier. Je ne sais décidément pas ce qui m’arrive en ce moment, explique Tommaso en esquissant un demi-sourire qui met parfaitement en valeur ses lèvres fines. C’est un de ces événements à mi-chemin entre amitié et travail.

— Et dans quoi tu travailles ? enquête Linda.

— Je suis diplomate.

— C’est-à-dire ?

Linda le regarde avec curiosité. Ce doit être une de ces professions super-spécialisées, hautement qualifiées. Elle ne sait pas trop quoi penser.

— Je travaille pour la Farnesina , poursuit Tommaso. 2

Il reste vague. Peut-être l’estime-t-il incapable d’en comprendre les détails.

— Donc j’imagine que tu es souvent à l’étranger, observe Linda.

Tout en prononçant cette phrase, elle se rend compte qu’elle vient de débiter la première banalité qui lui a effleuré l’esprit. Elle ne connaît rien à ce monde-là, et elle en a une image plutôt stéréotypée, du type film d’action américain façon 007 : des pièces insonorisées, des armes à dispositif silencieux, des jets privés, des valises pleines de billets… En bref, des secrets internationaux à protéger au péril de sa propre vie, le genre de boulot sous couverture pour lequel Tommaso semble être la personne parfaite.

C’est étrange, pense-t-elle, comme ce mot revient souvent lorsqu’elle songe à lui.

— Disons que oui, je vis souvent en dehors de l’Italie, répond Tommaso. Cela fait près de vingt ans que je parcours le monde.

— Et pour quoi faire exactement ?

— Eh bien cela dépend des mandats qu’on me confie.

Linda lui indique une bifurcation à une centaine de mètres.

— Voilà, nous y sommes. Là-bas, tu dois tourner à droite.

Mais, elle ajoute :

— Excuse-moi, je t’ai interrompu, tu étais en train de parler de mandats.

— Oui, ce sont des missions qui durent généralement deux ans, explique Tommaso. Je m’occupe de diplomatie économique et financière, c’est-à-dire tout ce qui concerne la coopération avec les autres pays et la participation aux programmes de développement internationaux.

— Mmh, ce n’est pas très clair, mais je me servirai un peu de mon imagination : en tout cas, pas de revolver ou de mallettes pleines de billets ?

— On dirait bien que non… Je cherche seulement à éviter des problèmes de relations économiques entre l’Italie et les autres pays, et je fais en sorte que, sur le territoire, les rapports restent amicaux. En bref, de grandes poignées de main, et gare aux croche-pieds.

Tommaso sourit, puis regarde la route et ralentit.

— À ce croisement, où dois-je aller ?

— Par là. On est presque arrivés.

La route grimpe au milieu des rangées de vignes. À gauche, une tour médiévale en ruine domine depuis les hauteurs. Un peu plus en avant, une source d’eau jaillit d’un bassin en pierre calcaire.

— Voilà, tu peux tourner au niveau du panneau touristique, achève-t-elle de le guider.

Tommaso a tout juste le temps de lire une partie de l’inscription :

ITINÉRAIRE N° 1 : AU PIED DU CANSIGLIO . 3

— Maintenant fais attention, le prévient Linda. Il faut prendre un petit chemin de terre.

Après quelques centaines de mètres de vignes et d’oliveraies surgit la Maison bleue. Elle semble suspendue entre ciel et terre.

Tommaso ralentit.

— C’est ici que tu habites ? demande-t-il avec stupeur, un ton qu’il n’a jamais employé avec elle.

— Oui, c’était la maison de mes grands-parents.

— C’est un endroit magnifique, commente Tommaso, en immobilisant la voiture au milieu du chemin.

— Tu peux te garer où tu veux, là par exemple, entre les deux lauriers.

— À vrai dire, il faudrait que j’y aille.

Tommaso penche un peu la tête. Il est indécis, mais quelque chose le pousse à rester avec elle.

— Je crois que je suis déjà en retard pour ce dîner.

— Laisse-moi au moins t’offrir un verre. Allez, pour te remercier…, le taquine Linda, avec une certaine lueur dans les yeux.

— Bon, d’accord, cède Tommaso.

Il lâche le volant, et éteint le moteur.

— Mais vraiment dix minutes, pas plus. Ensuite, je file.

 

Ils descendent du crossover. Linda le précède, les clefs à la main et sa veste jetée sur son épaule. Le vent souffle entre les arbres, autour de la maison, créant de petits tourbillons qui lui font tomber les cheveux sur les yeux.

Tommaso se retourne vers les collines couvertes d’arbres, derrière eux. Il a la sensation aiguë de se trouver dans un lieu inexistant sur la carte de son GPS, hors du monde, hors du temps.

— Viens, l’invite Linda en continuant d’avancer.

Elle fait tourner la clef dans la serrure. Tommaso la suit et arrête son regard sur la plaque en marbre, près de la porte, affichant le nom Ottaviani peint en bleu ciel. Il la trouve d’une simplicité naturelle, très loin du sérieux patiné des choses auxquelles il est habitué. Puis, il lève la tête et remarque le cadran solaire à même le mur. Chaque détail de cet endroit est un nouvel indice de la beauté du lieu et laisse en lui une sensation merveilleuse.

— Il est là depuis des lustres, explique Linda en faisant volte-face. Il a été peint par Ursula, une amie autrichienne de ma grand-mère, dans les années quarante. Mais je dois admettre que je n’ai jamais compris ne serait-ce que comment on le lit.

Tommaso la regarde avec l’air de celui qui, au contraire, en sait quelque chose, mais il ne tient pas à le lui faire peser.

— Nulla dies sine linea, lit-il à haute voix en regardant l’inscription à gauche du cadran.

— « Pas un jour sans une ligne », traduit Linda. C’est une phrase de Pline l’Ancien.

C’est du moins ce qu’on lui a toujours dit.

— Sauf erreur de ma part, elle faisait référence au peintre Apelle, qui ne laissait pas un jour s’écouler sans tracer une ligne avec son pinceau, répond Tommaso.

Linda le regarde avec curiosité tandis qu’il poursuit :

— C’est un peu comme si on disait qu’il faut s’impliquer tous les jours si on veut arriver aux résultats qu’on cherche à obtenir.

En prononçant ces mots, il semble tout à fait se reconnaître dans cette devise. Linda, quant à elle, hausse les épaules.

— Sûrement… Quoi qu’il en soit, la constance, ça n’a jamais été mon fort. C’est plutôt ennuyeux comme qualité, tu ne trouves pas ?

Tommaso ne répond pas mais ébauche un faible sourire qui, de toute évidence, ne marque pas son approbation. Puis, après avoir essuyé à deux reprises ses chaussures sur le paillasson, il entre en suivant Linda. Il regarde autour de lui, sans dire un mot, son admiration transparaît dans ses yeux : une très grande chaleur émane de cette maison, elle lui rappelle l’Afrique du Nord, qu’il a connue lors d’une mission il y a plusieurs années. C’est un lieu vivant, il le ressent ainsi, chargé d’inspiration et de fantaisie. Et puis son nez perçoit dans l’air une odeur particulière, profonde, vaguement exotique.

— Santalum album, prononce-t-il après une longue minute de silence.

— Comment… ?

— Du santal blanc, indien, n’est-ce pas ? L’un des encens que je préfère…

— Oui, j’en fais brûler dans les coupelles en terre cuite pour purifier l’air, dit Linda, impressionnée, en indiquant des petits récipients de contenances diverses disposés en demi-cercle, dans un coin du couloir. Et puis ça éloigne aussi les moustiques !

Tommaso ferme doucement les yeux et emplit d’air ses narines et ses poumons.

— Ça me rappelle Bénarès.

— Tu y as été en mission ?

— Non, dit-il en fixant un point, par terre, comme s’il cherchait à faire remonter un souvenir. J’y suis parti en voyage quand j’étais jeune, à dix-huit ans, avec deux amis. L’un de mes premiers voyages, sans doute celui qui a été décisif. Dès mon retour, je me suis inscrit en sciences politiques. Et maintenant, me voilà.

Linda essaie d’imaginer Tommaso à dix-huit ans, mais soudain son regard s’arrête sur un endroit précis de la pièce.

— Oh, mais nooon ! Quelle poisse, pas encore une fois ! peste-t-elle, une main sur le front.

Si elle se met dans cet état, c’est qu’une traînée d’eau descend de la paroi blanche du salon et forme une flaque d’eau stagnante sur le sol en terre cuite.

— Mon toit est cassé… Il manque quelques tuiles, entre autres, explique-t-elle à Tommaso en adoucissant un peu sa voix. Moralité : quand il pleut beaucoup, j’ai de l’eau qui coule dans la maison.

Tommaso lève les yeux vers les poutres, comme pour étudier la situation.

— On peut faire quelque chose ?

— Il faudrait refaire entièrement ce toit, répond Linda, avec un air affligé. Excuse-moi, je vais passer un coup de serpillière mais en attendant installe-toi.

Elle se faufile hors du salon, en marmonnant quelque chose de peu aimable envers les ouvriers et leurs femmes.

Tommaso reste debout, il ne veut pas laisser de traces humides sur le canapé en cuir même si, désormais, son pantalon a presque séché sur lui, sensation bien peu agréable. Il observe la pièce, fasciné. La patine ancienne des meubles se marie à merveille avec les objets contemporains. Le portemanteau en fer forgé, la grande caisse en bois décorée d’imprimés géométriques, les trois petites tables assemblées sur lesquelles est installée la télévision, la colonne de marbre surmontée d’une lampe en verre soufflé : des pièces d’ameublement aux styles très différents mais qui, ensemble, créent une sensation de parfaite harmonie.

Linda réapparaît avec, à la main, une serpillière et une chemise d’homme en lin, orange pâle, récupérée dans un coin de l’armoire de sa chambre. Probablement l’héritage de l’un de ses amants. Elle la tend à Tommaso.

— Tiens, lui dit-elle, celle-ci est sèche.

Tommaso demeure un instant interdit. Il ne peut que se demander à qui elle a appartenu.

— Tu es vraiment gentille, Linda, mais de toute façon je dois y aller, répond-il en voulant la lui restituer.

Mais elle refuse.

— Allez, mets-la ! La tienne est encore trempée, tu ne peux pas te balader comme ça.

— Bon d’accord, se résigne-t-il, tout en ne se souvenant pas d’avoir jamais porté un vêtement de cette couleur.

Il hésite encore un instant puis déboutonne sa chemise humide et la pose sur le dossier d’une chaise. Linda est face à lui, elle l’observe, remarque le soin avec lequel il a sculpté son corps : ses pectoraux qui dessinent deux demi-cercles parfaits, ses abdominaux qui produisent une série de lignes parallèles, la peau claire, imberbe, les tétons bruns et luisants.

Tommaso songe qu’il devrait probablement éprouver de l’embarras à se déshabiller ainsi devant une femme inconnue qui, au lieu de détourner le regard, continue de le fixer. Mais ce n’est pas le cas, il a l’impression d’une sorte de petite cérémonie tribale, innocente et en même temps sensuelle. Un rite qu’il a envie de célébrer sans se presser. Et, en effet, il prend tout son temps. Il enfile la chemise avec un frisson, et la boutonne lentement, laissant quelques boutons ouverts, au niveau du col.

— Voilà qui est fait.

Il est sur le point de la rentrer dans son pantalon quand Linda s’approche de lui et d’instinct, sans y penser, l’en empêche en lui effleurant la main. Le premier contact.

— Tu es fou ! Celle-ci se porte en dehors !

Tommaso sourit tandis que Linda s’éloigne immédiatement sans le regarder et attrape deux verres à pied dans le buffet. Elle les pose ensuite sur la table basse en ébène et, en pointant son regard sur lui, dit :

— Cette couleur te va très bien.

— Tu te moques de moi ?

— Non, sérieusement.

Elle disparaît dans la cuisine, mais revient un instant plus tard avec une bouteille de Prosecco de Valdobbiadene.

— Je vois que tu as beaucoup voyagé, toi aussi, dit-il en regardant l’installation photographique sur la paroi. Tu es allée dans chacun de ces endroits ?

— Si seulement ! soupire Linda en servant le vin. Ce sont des photos que l’on m’a envoyées par la poste. Mais maintenant, buvons, car tes minutes sont comptées, n’est-ce pas ?

Elle lui fait un clin d’œil, puis attrape les deux verres et en tend un à Tommaso.

— Merci, dit-il.

— Non, merci à toi de m’avoir ramenée à la maison.

Elle approche son verre du sien. Le cristal tinte avec douceur. Tommaso boit une gorgée et continue à la regarder, presque ensorcelé par le naturel avec lequel elle bouge et parle : un mélange de vivacité, d’ironie et de grâce sans artifices qui provoque en lui une étrange pression entre l’estomac et le cœur et rend ses mains brûlantes.

La sonnerie de son téléphone le fait sortir de sa torpeur. Il l’extrait de la poche de son pantalon et fixe l’écran d’un air contrarié.

— Nadine, dit-il, sans décrocher.

— J’ai bien peur qu’on ait dépassé les fameuses dix-minutes-pas-une-de-plus, dit Linda avec un sourire irrésistible.

— En effet, et sans m’en rendre compte, confirme Tommaso en jetant un œil à sa montre. Je dois filer.

Il ramasse en vitesse sa chemise mouillée et, en soulevant le bord de celle qu’il porte sur lui, demande :

— Et celle-ci ?

— Tu peux la garder, je n’en ai pas besoin.

— Eh bien, merci, alors. Ce fut un plaisir.

Il lui tend la main et, à cet instant, ressent l’envie de la saluer en lui faisant la bise. Ce n’est pourtant pas son habitude.

— Tout le plaisir est pour moi. Salut !

En fermant la porte derrière elle, Linda pense que la magie de l’imprévu fait la différence, surtout lors d’une journée qui a mal commencé.

1. En français dans le texte.

2. Nom donné au ministère italien des Affaires étrangères.

3. Vaste haut plateau des Préalpes vénètes situé entre les provinces de Belluno, Trévise et

Pordenone, en Italie nord-orientale.

 

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