"Præterita": souvenirs de jeunesse
Chapitre VII: Papa et Maman
[27]Suisse de caractère et de construction: les frontières politiques sont peu de choses.
CHAPITRE VII
PAPA ET MAMAN
Les études, dont j'ai parlé plus haut, auxquelles je me livrai pendant cette année 1834, encore sous l'impression des émotions du voyage, m'entraînaient dans quatre directions différentes; il eût fallu, alors, bien peu de chose, le plus petit encouragement, pour fixer mon choix et m'engager dans l'une ou dans l'autre. C'était d'abord l'effort fait pour exprimer en vers des sentiments véritablement sincères en dépit de ce que leur expression accusait de vanité superficielle, et d'une forme bien cadencée quoique fort pauvre en idées. Il m'aurait été impossible d'expliquer le plaisir que je trouvais à contempler la mer ou à errer dans les landes, mais j'éprouvais une douceur infinie à moduler une plainte qui rappelait le murmure des vagues ou à jeter un cri comme celui du vanneau.
En second lieu, j'avais une vraie passion pour la gravure et pour les effets de surface et d'ombre auxquels elle se prête. Je n'ai jamais vu de dessins d'adolescent d'une facture aussi consciencieuse et d'une telle délicatesse de ligne; il y avait certainement en moi l'étoffe d'un bon graveur. Mais le destin en ayant décidé autrement, je déplore la perte que ce fut pour l'art de la gravure, moins toutefois que celle, déjà calculée ou plutôt incalculable, qu'avait faite en moi la géologie!
Venait en troisième lieu l'instinct passionné de l'architecture, bien que j'eusse été incapable de rien bâtir ou de rien sculpter, n'ayant aucun don d'invention; et je crois bien avoir fait dans cette branche tout ce que j'étais capable de faire.
Enfin, quatrièmement, il y avait l'instinct géologique toujours vivace, toujours renaissant, associé désormais aux Alpes. Pour mes quinze ans, je demandai que l'on me fît cadeau de l'ouvrage de Saussure, Voyages dans les Alpes, et je me mis méthodiquement à la rédaction de mon dictionnaire minéralogique à l'aide des trois volumes de Jameson (un livre précieux), en comparant ses descriptions aux spécimens du British Museum; j'écrivais les miennes, infiniment plus éloquentes et plus complètes, en caractères sténographiques extrêmement ingénieux et symboliques, qui me demandaient beaucoup plus de temps que l'écriture ordinaire, et dont il me fut impossible, plus tard, de relire un seul mot. Voilà les quatre points stratégiques qu'il eût été facile de fortifier, les dispositions qui ne demandaient qu'à être cultivées; et c'est le temps d'expliquer, autant que je le pourrai, avec les données que je possède, le caractère assez particulier et le génie de mes père et mère dont l'influence sur moi, dans ma jeunesse et pendant la plus grande partie de ma vie, a été plus considérable que toutes les circonstances extérieures, toutes les amitiés, toutes les directions, à l'Université ou dans le monde.
Une des choses qui ont pesé d'un poids immense et influé, non seulement sur ma méthode de travail, mais pensée, c'est que tandis que mon père, comme je l'ai déjà dit, me donnait le meilleur exemple de lecture poétique—je dis bien lecture, et non déclamation, chose qu'il méprisait et qui me déplaisait fort—ma mère voulait m'enseigner (elle avait tout ce qu'il fallait pour cela) une justesse absolue de diction et la plus grande précision d'accent en prose; elle m'a appris, dès que j'ai su parler, ce dont j'ai essayé plus tard de convaincre mes lecteurs: que la justesse de la diction implique la justesse de la sensation, et la précision de l'accent, la précision du sentiment.
Bien que ma mère eût été élevée en province chez Mrs Rice, elle l'avait été dans les principes les plus sévères de vérité, de charité, d'économie domestique; dans le respect scrupuleux de la langue anglaise qui, dans le milieu où elle vivait, était loin d'avoir conservé la pureté des eaux limpides de la Wandel. J'ai déjà dit qu'elle était la fille de la propriétaire, restée veuve toute jeune, de l'auberge de la Tête du Roi, qui, au moins, existait encore il y a un an ou deux. L'un des côtés de la maison donnait sur la place du Marché de Croydon et la porte d'entrée ouvrait sur une ruelle en pente, impraticable aux voitures, et qui relie la rue Haute à la Ville basse.
Élevée en pleine agora de Croydon, entendant parler son dialecte, ma mère, telle que je la vois aujourd'hui, devait être, dans sa jeunesse, une jeune fille extrêmement intelligente, très pratique et naïvement ambitieuse; elle fut toujours sans effort à la tête de sa classe et profita en conscience de tous les avantages que l'institution provinciale et sa modeste maîtresse pouvaient lui offrir. Je ne l'ai jamais, à aucune époque de sa vie, entendue se plaindre, tout au contraire, de l'éducation qu'elle avait reçue.
J'ignore pour quelles raisons ma mère alla vivre à Édimbourg avec mon grand-père et ma grand'mère. Ils émigrèrent bientôt après dans la maison de Bower's Well, sur le versant de la colline de Kinnoull, au-dessus de Perth. J'ai été d'une indifférence stupide à l'égard de l'histoire de ma famille tant qu'il m'eût été facile de la connaître; et ce n'est guère que depuis la mort de ma mère que j'ai eu envie de savoir ce qu'elle seule aurait pu me dire!
Ce changement de vie entraîna certainement un changement de milieu; en Écosse, ma mère se trouvait dans une sphère supérieure, un monde de gentlemen et de ladies quelquefois un peu excentriques, le plus souvent pauvres, mais enfin, de gentlemen et de ladies. Elle a dû se développer, devenir une grande belle jeune fille au visage à la fois doux et énergique, une maîtresse de maison accomplie, d'une tenue irréprochable, et réservée jusqu'à la pruderie, mais une pruderie naturelle, si l'on peut dire, inviolable et jamais agressive. Je n'ai jamais entendu un mot révélant un sentiment un peu vif, fût-ce de simple admiration, ayant troublé la sérénité de son règne en Écosse. Pourtant, j'ai remarqué qu'elle ne prononçait pas sans un tant soit peu d'embarras devant mon père, et non sans plaisir devant les autres, le nom du Dr Thomas Brown. Que le D r Brown, professeur de philosophie morale, hôte assidu de ma grand'mère, aimât à causer avec Miss Margaret, cela suffit à prouver quelle place elle tenait dans le monde d'Édimbourg; mais elle ne négligeait pas pour cela les devoirs de sa charge, qu'elle ne remplissait que trop scrupuleusement.
Un jour qu'habillée pour le dîner elle avait couru à la cuisine jeter un dernier coup d'œil, la vieille Mause, qui tenait une poêle à la main, avait, par inadvertance, ait une grosse tache sur la jolie robe blanche de sa jeune maîtresse; et comme il paraît que celle-ci la réprimanda avec trop peu de résignation aux voies de la Providence en cette matière, Mause s'était écriée en branlant la tête: «Ah! Miss Margaret, vous êtes comme Marthe, vous vous empressez et vous
vous doublez dans le soin de beaucoup de choses [28].»
À l'époque où ma mère, dans la fleur de sa vie, à vingt ans, était une sorte de Desdémone, occupée la plus haute philosophie morale «tout en ne négligeant pas les affaires du ménage», mon père était un adolescent de seize ans aux yeux noirs, actif, spirituel et vibrant. Margaret était pour lui une sorte d'institutrice, et une confidente révérée et admirée sans mesure, aimée avec sérénité, à laquelle il éprouvait le besoin de dire ses secrets, de conter ses grandes mais très fugitives passions, et à laquelle il demandait conseil, en toutes circonstances.
Mon père avait décidé, dès cette époque, d'entrer dans commerce, sans pourtant abandonner ses études. Il avait appris le latin, qu'il savait bien, sous la noble direction d'Adam à l'École supérieure d'Édimbourg; en même temps, sous l'influence alors vivante et prépondérante de Sir Walter Scott, tous les coins de sa ville natale s'idéalisaient, s'imprégnaient de pure poésie des souvenirs historiques les plus nobles qui aient jamais sanctifié et hanté les rues d'une brillante capitale. Je n'ai ni le temps, ni le désir d'allonger encore mon récit en mettant sous les yeux du lecteur des lettres, manie détestable de nos biographes modernes qui se plaisent à confondre la conversation par lettre avec le fait vivant. Cependant, il faut lire cette lettre du Dr Thomas Brown à mon père, écrite en une heure décisive, et qui témoigne de la situation qu'il occupait déjà parmi la jeunesse d'Édimbourg. Elle souligne de façon bien saisissante certains côtés de son caractère qui ont eu par la suite une grande importance pour lui et pour moi:
«8, N. St. David's Street, Edinburgh,
18 février 1807.
«Cher Monsieur, la date inscrite en tête de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire pour me demander conseil au sujet de vos études littéraires,—conseils dont un «proficient» comme vous n'a guère besoin—me remplit de confusion. Il m'a été vraiment impossible d'y répondre plus tôt et je vous supplie de croire que ce retard ne vient pas d'un manque d'intérêt pour vos progrès intellectuels. Vous n'étiez encore qu'un enfant que je me félicitais déjà de votre jeune ardeur, de vos progrès et, autant pour vous que pour votre excellente mère, je m'intéressais à vous, persuadé d'ailleurs que, quelle que fût la profession que vous adopteriez, vous vous y distingueriez.
«Vous semblez regretter, et je crois que vous avez tort, le temps que vous avez consacré aux lettres. Je ne le regrette pas. Vous avez senti, j'en suis sûr, combien de telles études ajoutent au raffinement des manières et du cœur; c'est là, pour l'homme qui ne tient pas à être, avant tout, un homme de science, un des principaux bienfaits de la littérature. N'oubliez pas qu'il est très différent de travailler professionnellement ou simplement pour orner son esprit. Dans le monde où vous êtes destiné à vivre, vous entendrez nommer cinquante écrivains pour un savant. Ces études ont encore le grand avantage, à moins vraiment qu'il n'y ait abus, de ne vous faire jamais taxer de pédanterie; et je ne saurais en dire autant des autres branches de la science. Et, sans doute, il y a quelque danger à lire poésie et romans avec gloutonnerie, à y consacrer les heures qui devraient être réservées aux affaires, mais je sais que vous n'êtes pas homme à perdre ainsi votre temps. Il existe pourtant une science, la préféré et la plus grande de toutes pour les hommes en général, et les hommes d'affaires en particulier: c'est l'économie politique. Vous devriez vous tourner ce côté. C'est la science de votre profession, science qui contre-balance les——(mot oblitéré par le cachet) et les habitudes mesquines que cette profession développe quelquefois; science à laquelle il faut toujours faire appel lorsqu'il s'agit d'affaires, ou commerciales, ou financières. Un commerçant qui connaît bien l'économie politique sera en état de donner des impulsions nouvelles, de diriger ses confrères; sans connaissances en économie politique, il ne sera jamais qu'un vulgaire marchand. Ne perdez donc pas un jour pour vous y mettre, procurez-vous un exemplaire la Richesse des Nations, d'Adam Smith, lisez et relisez cet ouvrage avec attention; je suis sûr que vous y trouverez le plus grand plaisir. En vous donnant ce conseil, je vous traite en marchand; puisque telle doit être votre profession dans la vie, l'important, étant donné qu'il s'agit d'un nouveau profit à tirer, c'est de voir s'il doit contribuer à faire de vous un marchand distingué et honorable, personnage considérable dans un pays comme le nôtre. À votre point de vue, dans le monde que vous êtes destiné à fréquenter, les sciences physiques ne peuvent avoir, pour vous, qu'un intérêt très secondaire. En dehors de la chimie, elles demandent toutes une préparation mathématique plus complète que celle que vous avez; et encore la chimie exige-t-elle des travaux de laboratoire, une série d'études pratiques et méthodiques. Cependant, si vous aviez occasion, à Londres, de suivre quelques cours de chimie, ce serait excellent; en ce cas, je vous conseillerais de vous procurer soit l'ouvrage du D r Thomson, soit celui de Mr Murray, cela vous préparerait à l'enseignement du professeur. Même de la physique il est bon d'avoir un aperçu général, quelque superficiel qu'il soit, et bien que, sans les mathématiques, vous ne puissiez aller bien loin, je vous engage à en acquérir quelques notions. Lisez l'Économie de nature, de Gregory; ce n'est pas un très bon livre, il n'est pas sans erreurs, mais c'est encore le meilleur ouvrage de vulgarisation que nous possédions et il est suffisamment exact pour ce que vous voulez en faire. Souvenez-vous, toutefois, que s'il vous est permis de n'être qu'un philosophe de la nature superficiel, il ne vous est pas permis de n'avoir pas de connaissances sérieuses en économie politique.
«Autre chose encore. Je vous supplie de ne pas négliger l'étude des langues. Pour les langues modernes, il n'y a pas grand danger, vous serez forcé de les entretenir, ne fut-ce qu'à cause de vos affaires; mais les affaires commerciales ne se traitent pas en latin et vous pourriez l'oublier. Sans parler de la perte irréparable qu'il y aurait pour vous à ne pas jouir des admirables écrivains qui ont écrit dans cette belle langue, le latin est le complément nécessaire de la culture d'un gentleman et il a, en lui-même, une valeur intellectuelle trop haute pour qu'on y renonce de gaieté de cœur.
«Adieu, mon cher Monsieur. Recevez les compliments de tous les miens et croyez à mon désir de vous être utile.
«Votre ami sincère,
«T. Brown.»
On peut aisément s'expliquer que le jeune homme auquel un homme dans la position de Brown adressait une pareille lettre inspirât à sa jeune cousine de Croydon plus de respect que n'en accorde généralement à un écolier une jeune fille de quelques années plus âgée que lui.
Ces relations de cousinage et d'amitié se poursuivront ainsi sans que surgît, ni d'un côté ni de l'autre, la pensée de liens plus intimes, jusqu'au jour où mon père, alors âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans, après divers noviciats à Londres, songea à s'y fixer et à commencer les affaires à son compte. Il s'était dit, maintes fois, que Margaret, car il n'en faisait nullement l'héroïne d'un roman sentimental, serait pour lui la meilleure des femmes, et très tranquillement, mais très résolument aussi, il lui demanda si elle pensait qu'ils pourraient être heureux ensemble, et si elle consentait à attendre qu'il fût en situation de l'épouser.
La jeune institutrice d'antan ne dissimula pas la joie qu'elle ressentait; elle ne dit pas, comme l'Agnès Wickfield, de Copperfield, qu'elle l'avait aimé toute sa vie, mais convint qu'il était très doux qu'il lui fût permis de l'aimer aujourd'hui. Le sentiment que lord Colambre éprouve pour Grace Nugent dans l'Absent, de Miss Edgeworth, ressemble beaucoup à celui qu'éprouvait mon père pour ma mère, avec cette différence que lord Colambre était un amant plus passionné. Mon père a mis dans le choix de sa femme la même espèce de décision, de sérénité calme que je l'ai vu mettre, plus tard, dans le choix de ses employés.
Ce fut alors pour les deux jeunes gens une période de bonheur très doux; ma mère était, sans contredit, la plus éprise des deux: John s'appuyait sur elle avec confiance, il comptait sur sa tendresse et sa raison. Mais ni l'un ni l'autre ne permirent jamais à leurs sentiments de dégénérer en passion chagrine ou impatiente. L'amour, chez ma mère, se manifestait surtout par ses efforts persévérants pour cultiver son esprit, former ses manières, se rendre digne d'être la compagne d'un homme qu'elle jugeait très supérieur à elle; chez mon père, par l'ardeur qu'il mettait au travail, car son mariage dépendait du succès de son entreprise; il fut un fiancé exemplaire, il épargna toujours à ma mère toute anxiété inutile et ne lui donna jamais le plus léger motif de déplaisir.
Les fiançailles se prolongèrent ainsi pendant neuf années; au bout de ce temps, les dettes paternelles étant payées et mon père se trouvant à la tête d'une maison de commerce qui prospérait, les fiancés, qui n'étaient plus alors de très jeunes fiancés, se marièrent à Perth un soir, après souper, sans que même les servantes de la maison se doutassent de rien. Elles devinrent ce qui s'était passé en voyant, le lendemain, John et Margaret partir ensemble en voiture pour Édimbourg.
Lorsque je jette un coup d'œil en arrière, rien ne m'étonne plus que mon manque de curiosité à l'égard de tout ce passé. Comment, lorsque ma mère revenait avec complaisance sur les circonstances de ce mariage si soigneusement tenu secret, n'ai-je jamais demandé: «Pourquoi tant de mystère, mère, pour un mariage attendu depuis si longtemps et que tous vos amis, des deux côtés, désiraient?»
Je n'avais, jusqu'ici, songé à rien écrire sur moi ou les miens en dehors de quelques faits et dates consignés au jour le jour. J'ai ainsi très légèrement, je dirais aujourd'hui très irrespectueusement, négligé les éditions de ma famille. «À quoi bon? me disais-je, tous sommes ce que nous sommes, et nous serons ce nous nous serons faits.»
De même, jusqu'en ces derniers temps, j'avais toujours considéré que mes parents, touchant leur bonheur et leur mariage, avaient agi fort sagement et devaient être imités. Cependant, je ne voudrais pas que le lecteur s'imaginât que ce que j'ai pu écrire, ici ou là, sur les avantages des longues fiançailles, se rapportait à celles, particulières, de mes père et mère. Il m'est difficile de juger du degré d'héroïsme et de patience que cette attente exigeait des deux côtés; je sais seulement que, pour ce qui est de moi, j'en eusse été incapable et je crois bien que ce n'était pas très raisonnable. Car, pendant ces longues années d'attente, la santé de mon père s'altéra; puis, ayant commencé la vie si tard, ils durent la quitter tous deux, abandonnant leur enfant au moment où il commençait à justifier les espérances que dans leur tendresse ils avaient conçues pour lui.
Si je me suis laissé aller à conter ici le roman de mon père et de ma mère et le peu que je sais des épreuves et des vertus de leur jeune temps, sans me soucier des dates, c'est que j'imagine que mon récit n'en sera que plus complet si j'écris à mesure que les souvenirs me reviennent et sans m'astreindre à l'ordre chronologique des faits. J'y suis venu en cherchant à m'expliquer comment ma mère avait acquis cet art consommé de lecture. C'est que, pendant ces longues fiançailles, elle ne s'était jamais lassée de travailler à perfectionner son éducation première: efforts secondés et infailliblement dirigés par une pureté de cœur et de conduite naturelle—ou, par son intensité, je pourrai bien dire surnaturelle—qui la portait toujours à faire ses délices du langage juste et clair dans lequel seul se traduisent les belles choses. La foi absolue de ma mère dans la vérité littérale de la Bible m'a mis, dès que j'ai été capable de réfléchir, en présence du monde invisible, et a exercé mes facultés d'analyse sur les questions de conscience, de libre arbitre et de responsabilité que l'on tranche d'ordinaire sans hésiter dans l'innocence de la jeunesse et que, plus tard, l'homme hébété par les idées reçues, souillé par les péchés du monde extérieur, n'aborde que l'esprit prévenu. La mélancolie même du dimanche, ses prohibitions, les doctrines du Pilgrim's Progress, de la Holy War et des Embruns, qui pesaient si lourdement sur cette septième partie de mon temps, me furent bienfaisantes, car c'était vraiment la seule contrainte, la seule forme de vexation que j'eusse à supporter; bien légères épreuves, compensées par la gaieté, le calme d'un intérieur où la vie commune était douce, où tout se passait en joie et en paix. La santé de mon père, altérée par tant de dures années de travail solitaire, réclamait impérieusement le calme. Timide à l'excès dans le monde, et cela d'autant qu'il se sentait plus de moyens, plus d'idées et qu'il avait très nettement le sentiment de ne pouvoir les exprimer, il était, au contraire, plutôt autoritaire et en tout cas très à son aise en affaires. Il allait à son bureau tous les matins, réservant l'après-midi au repos et à la famille. Sa finesse, sa décision, des principes inflexibles qui entraînaient une manière de tout traiter en plein jour lui enlevaient toute inquiétude, de sorte que son travail était plutôt un amusement qu'un souci. Ses capitaux étaient placés à la Banque ou aux entrepôts de Sainte-Catherine sous la forme de fûts remplis du meilleur xérès et assurés aux compagnies les plus solides. Son associé, Mr Domecq, un fier Espagnol, d'une honorabilité scrupuleuse, avait en lui la confiance la plus absolue se conformait exactement à toutes ses indications en ce qui touchait le marché de Londres. Les lettres pour l'Espagne indiquaient donc brièvement que le public, cette année, demandait du vin vieux ou jeune, blond ou chaud; les lettres aux clients n'étaient pas moins brèves: on leur disait, sans phrases, que s'ils trouvaient à redire au vin qu'on leur fournissait, c'est qu'ils n'y entendaient rien, et que s'ils réclamaient une prolongation de crédit il était impossible de la leur accorder. Ce laconisme un peu rébarbatif était compensé par les soins que mon père mettait à exécuter les ordres de ses correspondants et par la déférence qu'il leur témoignait en allant, lui-même, prendre leurs commandes. Dans les visites aux clients, il déployait infiniment de savoir-faire, de tact, de courtoisie et aussi beaucoup de patience; et la confiance qu'il inspirait aux marchands au détail de province était d'autant plus grande qu'ils le voyaient plus juste, plus sincère dans son appréciation du vin des maisons rivales de la sienne; en même temps la finesse de son palais lui permettait de triompher de toutes les épreuves auxquelles le client le plus soupçonneux pouvait le soumettre. Il arrivait aussi, lorsque de gros clients venaient en ville, que mon père fît trêve à nos habitudes de sauvagerie et les priât de venir dîner à Herne Hill. Tout gamin, je détestais déjà ces agapes commerciales et je m'étais fait—en notant avec soin les conversations lorsque, par hasard, elles ne roulaient pas sur le vin—une assez pauvre opinion de la mentalité commerciale comme telle, opinion que je n'ai jamais eu aucune raison de modifier depuis.
Quant à nos voisins de Herne Hill, nous ne les voyions pas, à une exception près, dont j'aurai à parler par la suite. Ils appartenaient pour la plupart au haut commerce de Londres, et avaient peu de sympathie pour les façons de vivre surannées de ma mère et encore moins pour les sentiments romantiques de mon père.
Autre raison, sans doute, pour que nous nous refusons à frayer avec nos voisins, c'est que pour la plupart ils étaient beaucoup plus fortunés que nous et portés à faire étalage de leur richesse. Mes parents, au contraire, vivaient simplement, n'avaient pas de
domestiques mâles [29], s'éclairaient avec des chandelles dans des bougeoirs en plaqué, et n'avaient ni jardinier, ni chevaux, ni voiture. Nos voisins, tout boutiquiers ils étaient, avaient par contre une nombreuse suite de laquais, de la vaisselle plate, des jardins admirables, des serres et des carrosses conduits par des cochers en perruque poudrée. Quelques-uns de mes lecteurs se demanderont peut-être si cette froideur dans nos relations était uniquement de notre fait. Ce qui est certain, c'est que mon père avait trop d'orgueil pour accepter des invitations qu'il n'aurait pu rendre, et que ma mère ne se souciait pas d'aller à pied poser des cartes chez de belles dames qui venaient en calèche à sa porte.
Protégée par ces austérités monacales et cette fierté aristocratique contre les pièges et les distractions du monde extérieur, ma vie d'enfant était aussi réglée que celle du petit oiseau qui sort du nid l'est par le lever et le coucher du soleil. Peut-être mes lecteurs s'étonneront-ils que ce soient ces années de calme monotone et de solitude qui m'aient laissé les meilleurs souvenirs! L'arrivée de ma cousine Mary, son installation à la maison coïncida avec l'entrée en scène des professeurs dont j'ai déjà parlé; et ces changements dans l'emploi de mes journées, s'ils en augmentaient l'intérêt, en troublaient aussi la quiétude. Les succès au collège ou à l'université, que mes maîtres faisaient briller à mes yeux, me semblaient d'assez tristes mobiles, un peu bas même, comparés aux reproches pleins de tristesse de ma mère, ou à un simple compliment tombé de ses lèvres; quant à Mary, quoique d'une nature modérément enjouée et d'un caractère facile et aimable, son deuil d'orpheline ne pouvait que jeter une certaine tristesse dans notre intérieur, en troubler l'harmonie, ne fût-ce que par la différence toute naturelle que l'on sentait dans la tendresse que ma mère portait à son fils et celle qu'elle portait à sa nièce.
Bien que je me sois étendu par reconnaissance sur les joies et les avantages de notre vie solitaire, je prie mes lecteurs de ne pas croire que je préconise pour tous les enfants semblable éducation familiale aux portes de Londres. Mais un autre bienfait que j'en ai tiré et dont je n'ai pas encore parlé, c'est la perception subtile, le sentiment intense de la beauté de l'architecture et du paysage du continent, que je dois certainement à cette habitude de trouver le bonheur entre les quatre murs de briques de notre petit jardin; de subir avec résignation ce qu'un faubourg et plus encore une chapelle non-conformiste de Londres pouvait avoir d'esthétique. Celle du Dr Andrews était d'un type aussi caractérisé dans son genre qu'une basilique romaine dans le sien—longue grange de forme rectangulaire au plafond plat, avec des fenêtres cintrées en briques et des petits carreaux enchâssés dans du plomb, qui rappelaient vaguement, comme dessin, une toile d'araignée; de chaque côté, une galerie soutenue par de grêles piliers de fer; des bancs, séparés les uns des autres par des cloisons de bois blanc bien fermées par des portes du même bois, à loquets de cuivre. Les bancs occupaient toute la longueur de la grange, à l'exception de deux passages latéraux où courait un tapis de paille fessée; au milieu, la chaire se dressait dans un sublime isolement, presque au centre, un peu en avant de la balustrade de l'autel, lourde boîte lambrissée, portée très haut sur quatre pieds et ornée d'un épais coussin de velours cramoisi, garni aux coins de glands d'or, ce qui était une source de grande distraction pour moi: quand le sermon m'ennuyait par trop, je m'amusais à suivre le jeu des lumières, les reflets et les ombres parmi les plis chatoyants du velours, lorsque le pasteur, dans l'ardeur de son argumentation, l'enfonçait à coups de poing.
Imaginez le changement de décor, d'un dimanche à l'autre, entre le service du matin dans cette bâtisse vulgaire, au milieu des petits boutiquiers de Walworth endimanchés: la femme de notre plombier, la bonne grosse Mrs Goad, qui occupait le banc devant nous et qui prenait des airs sévères quand nous arrivions et que le service était commencé; imaginez le changement entre cela et la grand'messe dans la cathédrale de Rouen, avec sa nef pleine de paysannes portant tous les types de coiffes blanches d'une bonne moitié de la Normandie.
Le contraste n'était pas moins merveilleux, moins enchanteur, entre l'architecture bourgeoise qui m'était familière et celle de Flandre ou d'Italie. La maison de commerce de mon père, située au centre de Billiter Street, qui a été démolie il y a quelques années, rayée du plan cadastral aussi bien que de la mémoire des hommes, était un échantillon parfait de ce qu'il y avait de bienséant dans une cité anglaise. Aujourd'hui les façades de nos maisons sont de véritables réclames, nous dépensons des centaines de mille francs pour arborer un masque et dissimuler nos banqueroutes. Mais, au temps de mon père, on faisait les affaires et on bâtissait encore honnêtement. Son «office» se composait d'une pièce de cinq mètres sur six, ornée des tables-bureaux de ses deux employés et d'une petite armoire où l'on enfermait les échantillons de xérès; en face, une autre pièce plus grande, où l'on recevait les clients de distinction et où mon père pouvait se faire servir une côtelette s'il était retenu en ville. Le rez-de-chaussée de la maison était occupé par MM. Wardell et Cie. d'aimables gens qui faisaient aussi, si je m'en souviens bien, le commerce des vins, mais au détail. Pas d'autre avis qu'une plaque de cuivre discrète sous la sonnette: «Ruskin, Telford & Domecq», où les noms des trois associés brillaient, dûment astiqués par la seule servante de la maison, la vieille Maisie —diminutif affectueux, je crois, de Marion (en anglais Marianne) comme Mause de Mary—Le soin de toute la maison, une maison à trois étages avec des greniers, lui incombait; peut-être se faisait-elle aider par une femme de journée pour les gros ouvrages, mais en tout cas elle faisait la cuisine, ouvrait la porte et introduisait les visiteurs de distinction, les dits visiteurs étant tenus, bien entendu, de s'annoncer avec plus ou moins de fracas, selon leur rang dans le monde. Les employés de la maison et leurs pareils tiraient la sonnette (autour de laquelle l'astiquage journalier avait fait une belle coupe transversale à travers les nombreuses couches annuelles de peinture, me rappelant ainsi les stries de l'agate), et le principal commis, sans se déranger, au moyen d'un mécanisme ingénieux soulevait le loquet.
Ce modeste établissement était situé, comme je l'ai dans Billiter Street, une rue étroite qui n'avait pas six mètres de large et où deux haquets de brasseur, rasant la muraille, avaient peine à passer. Je me demande même si ce miracle pouvait s'accomplir tout du long; cette rue était plutôt une sorte de tranchée entre des maisons à trois étages, en briques savamment ignées et jointoyées, et qui n'offrait au passant d'autre avertissement que l'excellent briquetage des murs et des linteaux des fenêtres.
Type représentatif, je le répète, des constructions de ce quartier de Londres, du Mansion House jusqu'à la Tour où le pittoresque du quartier bas m'était entièrement défendu, dans la crainte que je ne me pissasse choir dans les bassins des Docks; mais en y joignant les rues de Fenchurch et de Leadenhall Street, qui représentaient pour moi le grand genre du haut commerce britannique, le lecteur peut s'imaginer l'effet que firent sur mon imagination les fantastiques pignons de Gand ou les cours intérieures de Gênes plantées d'orangers.
Je ne m'explique pas par quel miracle de résignation, après les émotions de nos courses à l'étranger, nous pouvions nous retrouver avec une joie tranquille, mon père à son bureau en face du mur de briques de la brasserie, et moi dans ma niche, à côté de la cheminée du salon. Mais, pour l'un comme pour l'autre, les occupations régulières, la douce monotonie, les rites sacrés du home nous étaient plus précieux encore que toutes les ferveurs de la découverte, le ravissement en face de certaines scènes d'une incomparable beauté. De très bonne heure, j'ai compris que le plaisir de la nouveauté est de peu de durée, que la beauté, inépuisable en elle-même, épuise au bout d'un certain temps les joies et l'enthousiasme, et que les philosophes ne nous ont pas dit assez au contraire que le home, la maison, la vie sainement réglée sont toujours pleins de délices. Ah! l'émotion, le frisson joyeux qui me faisait battre les tempes, qui me bouleversait le cœur lorsque, après une absence, fût-elle d'un mois ou deux, j'apercevais le sommet de Herne Hill—et je guettais chaque tournant de la route, chaque branche des arbres familiers—émotion qui, pour être moins accablante, moins profonde, faisait vibrer de façon plus intime les fibres de mon âme; joies que je préférais aux joies que me donnaient les pays étrangers, ou même les parties de mon propre pays nouvelles pour moi. Pour ma mère, les soins de sa maison, ses lectures avec Mary et moi, une petite causette par-ci par-là avec Mrs Gray, mais surtout les préparatifs pour le retour de mon père, et la douce perspective de la soirée en famille, valaient toutes les merveilles du monde, des pôles à l'équateur.
C'est ainsi que nous rentrâmes—tout pleins d'idées nouvelles, mais toujours fidèles aux anciennes—vers la fin de l'année 1833, pour goûter en joie le repos du logis. Hélas! un malheur que nous ne pouvions pas prévoir nous menaçait.
Tous les jours, à Cornhill, Charles se faisait aimer davantage. Comment un garçon, qui vivait tout le long jour à Londres, pouvait-il garder des joues si roses, les cheveux bouclés d'un jeune Achille et toute la gaîté de sa mère, la chère tante de Croydon: cela me paraît inconcevable, mais le fait est qu'il combinait dans une rare perfection l'entrain de Jin Vin avec sérieux de Tunstall; son cœur n'était troublé par les charmes d'aucune Margaret, car son patron, hélas! n'avait pas de fille, mais seulement un fils: si bien que lorsque Charles scrutait l'avenir, comme tout bon apprenti doit le faire, il ne voyait dans la maison d'autre perspective qu'une place de caissier ou de premier commis. Son frère aîné, celui qui lui avait appris à nager en le jetant la tête la première dans le canal Croydon, réussissait dans le commerce, en Australie et appelait pour l'associer à ses affaires ce frère qui avait toujours été son préféré. Il fut donc décidé que Charles partirait. Les vacances de ce Noël de 1833 se traînèrent tristement, car j'avais beaucoup de chagrin du départ de Charles et Mary plus encore; quant à mon père et à ma mère, bien qu'en vérité ils n'aimassent que moi au monde, la pensée que Charles s'en allait au loin les attristait et ils ne s'y résignaient que parce que très sincèrement, croyaient que c'était pour son bien. Toute l'affaire d'ailleurs fut décidée, l'équipement de Charles acheté, son passage payé, les recommandations faites au capitaine en moins de quinze jours. Lui partit pour Portsmouth rejoindre son bâtiment, cœur tout joyeux. Une lettre nous apprit bientôt qu'il était à l'ancre au large de Cowes, mais que navire ne pouvait mettre à la voile en raison du vent d'ouest. Et les courriers succédaient aux courriers, le vent ne s'apaisait pas. Nous aimions le vent d'ouest, c'est un vent délicieux, mais nous trouvions qu'il prolongeait tristement les adieux. Cependant Charles écrivait qu'il s'amusait beaucoup et nous savions par le capitaine qu'il était déjà au mieux avec tous les matelots du bord sans compter les passagers.
Le vent soufflait toujours de l'ouest! Combien dura cette attente, je ne m'en souviens plus; dix, quinze jours peut-être. Enfin, un jour ma mère et Mary étaient allées en ville avec mon père pour faire quelques emplettes ou voir une exposition, et j'étais resté à la maison, très agréablement occupé à je ne sais plus quoi. Les entendant rentrer, je courus au-devant d'eux et je commençais à raconter combien je m'étais amusé lorsque je les vis, figés comme des statues, mon père et ma mère l'air très grave; Mary regardait par la fenêtre la plus éloignée de la porte. Comme je continuais mon récit, elle se retourna soudain, le visage baigné de larmes, se baissa vers moi et j'entendis cette phrase coupée par un sanglot: «Charles est parti».
Le vent d'ouest avait continué de souffler et, la veille, il avait soufflé en tempête: il s'était élevé une forte brise comme celle qui chasse les nuages et fait écumer les vagues autour des récifs dans le Gosport de Turner.
Le navire envoyait son canot à terre pour chercher de l'eau, un petit côtre, je crois, en tout cas un bateau à voile. La mer était grosse et les matelots, avec un ou deux passagers, avaient eu quelque difficulté à embarquer. «Voulez-vous me permettre d'y aller aussi? demanda Charles au capitaine qui surveillait le départ.—Vous n'avez pas peur?—Je n'ai jamais eu peur de rien», fit Charles, et il sauta dans l'embarcation. Le canot n'était pas à cinquante mètres qu'il chavirait. Une flottille de petites barques l'entourait, comme une nuée de moucherons en été. Elles s'élancèrent à force de rames. Tout le monde fut sauvé, excepté Charles qui coula comme une pierre (22 janvier 1834).
Nous connûmes ces détails petit à petit. Au premier moment, nous nous refusions à croire à notre malheur, nous espérions qu'il avait été recueilli par un bateau et emmené en pleine mer. Mais, quelques jours plus tard, on retrouvait son corps que les vagues avaient rejeté sur la grève de Cowes. Son pauvre père alla lui rendre les derniers devoirs. La triste cérémonie terminée, quand il eut recueilli tous les détails de l'affreuse aventure, car le bateau était toujours à l'ancre, il vint à Herne Hill pour raconter à «petite tante» ce qui s'était passé. (Le vieillard appelait toujours ma mère «petite tante», la petite tante de Charles.) C'était le matin, dans la pièce du devant; ma mère tricotait à sa place accoutumée, près du feu; moi, je dessinais ou je lisais dans mon coin. Mon oncle raconta le tragique événement avec ce calme, ce ton tranquille, qui est caractéristique chez les gens du peuple en Angleterre. À la fin seulement, quand il eut tout dit, il éclata en sanglots. Je l'entends encore—j'entends ses derniers mots: «Ils ont rattrapé sa casquette, sa casquette qui était sur sa tête, mais ils n'ont pas pu sauver.»