"Præterita": souvenirs de jeunesse
Chapitre XII: La Chapelle de Roslyn
[37]Château du duc de Marlborough. (Note du traducteur.)
[38]J'essaie autant que possible de ne pas abuser des notes, mais je dois expliquer à ceux de mes lecteurs qui ne seraient pas Anglais que «Tom» est le nom de la grosse cloche d'Oxford, celle de la tour de l'ouest de Christ Church.
[39]Le premier examen du baccalauréat «little go» ou «smalls» terme usité à Cambridge et à Oxford. (Note du traducteur.)
[40]Cours ou quadrangles du grand collège de Christ Church. (Note du traducteur).
[41]Plus tard, doyen de Westminster, célèbre surtout comme géologue. (Note du traducteur.)
CHAPITRE XII
LA CHAPELLE DE ROSLYN
Il me faut revenir, avant de clore le récit fort décousu de ces vingt premières années, sur deux ou trois épisodes perdus au milieu de cette année 1836, car ils eurent de l'influence sur la suite de mes travaux.
Il m'est impossible de retrouver à quelle date mon père fit l'acquisition de son premier Copley Fielding: Between King's House and Inveroran, Argyllshire. Nous le payâmes un prix extrêmement élevé pour nous, douze cents francs; le jour où on nous l'apporta il y eut fête à la maison, et, encore bien des jours après, nous passâmes des heures à l'admirer en nous figurant que collines, pluie, tout cela était vrai.
Mon père et moi nous nous entendions à merveille sur Copley Fielding et vraiment je regrette souvent de n'avoir pas vécu dans quelque coin perdu du monde sans avoir jamais vu d'autre peinture que celle de Prout et la sienne. Nous n'eûmes plus qu'une idée, après avoir acheté notre Fielding, faire sa connaissance; et combien cette amitié nous fut précieuse, car c'était le plus modeste des présidents, le plus naïf des peintres, sans ombre de romantisme avec seulement un amour passionné pour le soleil du Bon Dieu et pour les collines natales. Tandis que Stanfield Harding et Roberts voyageaient en Italie, en Sicile, en Styrie, en Bohême, en Illyrie, dans les Alpes, les Pyrénées, la Sierra Morena, Fielding n'allait même pas jusqu'à Calais; chaque année, il retournait à Saddleback et à Ben Venue, et souvent même Sandgate et les dunes de Sussex lui suffisaient.
Les dessins que j'exécutai en 1835 étaient réellement intéressants, même pour des artistes; ils indiquaient des dispositions suffisantes pour que mon père ait jugé utile de me faire passer de l'enseignement de Mr Runciman à quelque chose de tout à fait supérieur. Tout membre de la Société des aquarellistes faisait payer ses leçons une guinée; il est vrai qu'en six leçons, on arrivait, disait-on, à un bon talent d'aquarelliste amateur. Notre choix, comme professeur, était fait d'avance, et je ne saurais dire qui de moi ou de mon père a le plus joui de ces six heures passées dans l'atelier de Fielding. L'admiration de mon père touchait l'artiste, qui trouvait le plus grand plaisir à causer avec lui pendant que je prenais ma leçon, et cependant mon père, timide et réservé, n'était réellement lui-même que la plume à la main. J'ai eu le bonheur de retrouver une lettre de 1830 qui montre bien quelle valeur Northcote attachait à l'opinion de mon père. C'était à propos d'un ouvrage de critique demeuré classique, le meilleur qu'on ait fait jusqu'ici basé sur les principes de l'école de Reynolds:
«Cher Monsieur, j'ai reçu votre lettre si aimable et si encourageante, mais j'ai été désolé d'apprendre que vous aviez été malade; j'espère que vous êtes tout à fait rétabli. Les éloges que vous voulez bien faire de moi et du volume de «Conversations» me font plus de plaisir que vous ne pouvez imaginer; d'autant que le livre a paru sans mon autorisation, et sous sa première forme, dans les Revues, sans même que j'en eusse connaissance. J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour en arrêter la publication parce qu'il s'y trouve quelques jugements très sévères sur des personnes, que je n'aurais pas voulu voir imprimés; de plus, Hazlitt, qui est un homme de beaucoup de talent, a la dent fort dure et il a souvent exagéré ce que je lui avais dit en confidence. Quoi qu'il en soit, je bénis Dieu que ce livre, qui a été pour moi l'occasion de tant de trouble, ait l'approbation d'un esprit comme le vôtre. Cette approbation est un grand réconfort; elle me met l'âme en repos.
«Veuillez présenter mes respectueux compliments à Mrs Ruskin qui, je l'espère, est en bonne santé. Mes bons souvenirs à votre fils.
«Toujours, cher Monsieur, votre ami très reconnaissant[42] et très humble serviteur.
«JAMES NORTHCOTE.»
Argyll-House, 13 octobre 1830.
À John J. Ruskin, Esq.
Les six leçons s'allongèrent, en devinrent huit ou neuf, pendant lesquelles Copley Fielding m'apprit à superposer des lavis de teintes diverses, à confectionner ainsi des ciels avec du cobalt, de la garance et de l'ocre jaune, à faire les sommets de montagnes au moyen de touches brisées, inégales; à représenter un lac aux eaux calmes par de larges bandes d'ombre séparées à des intervalles de trois ou quatre millimètres par des lignes lumineuses; à faire les nuages noirs et la pluie à l'aide de douze ou vingt lavis successifs, et, avec un pinceau sec, à saupoudrer de terre de Sienne brûlée les feuillages et les premiers plans. À l'aide de ces principes, je réussis à copier une aquarelle de 12 x 9 de Ben Venue et des Trosachs, avec des vaches brunes sur les bords du Loch Achray, que Fielding fit devant moi. J'étais si content de mon aquarelle que je l'accrochai au-dessus de la cheminée de ma chambre; je m'endormais le soir en la contemplant, et, le matin, c'était la première chose que je voyais au réveil. Plaisir fait d'amour-propre satisfait sans doute, mais aussi du sentiment que j'avais acquis quelque chose de nouveau. Je me sentais comme exalté, soulevé par un air plus léger et en même temps plus fort. Hélas! cette première conquête ne fut pas suivie de beaucoup d'autres. Je m'étais attendu à des progrès constants et réguliers, il n'en fut rien. Mes pauvres lavis, quelque soin que j'y misse, n'arrivaient jamais au fondu de Fielding, et mes saupoudrages de terre brûlée, toujours les mêmes, donnaient de la monotonie. Ce qui me découragea surtout, c'était l'impossibilité d'utiliser les procédés de Fielding pour les Alpes. Mes touches brisées, inégales, ne représentaient pas mieux des aiguilles que mes ombres régulières les eaux du lac de Genève. J'abandonnai l'aquarelle avec l'idée, que je ne formulais pas, que je n'étais pas doué pour cet art—la vérité, c'est que la composition en couleur n'était pas dans mes cordes—et je me remis au dessin, au pur dessin, avec courage.
À cette époque, je n'avais pas encore vu une aquarelle de Turner. Était-ce lourdeur d'esprit ou prudence, je continuais en toute tranquillité à copier les reproductions dans le volume de Rogers sans m'inquiéter même de savoir où étaient les originaux. Ils étaient enfouis au fond d'un vieux tiroir dans Queen Anne Street, aussi inaccessible pour moi que le fond de la mer; si je les avais vus, peut-être cela n'eût-il servi qu'à me gâter le plaisir que me donnaient les gravures. Mon indifférence à cet égard eut du bon, et plus je songe à mon manque de curiosité, dont ce n'est là qu'un exemple, plus j'éprouve de reconnaissance et même de respect pour cette habitude, que j'ai conservée toute ma vie, de travailler avec résignation à ce que j'ai sous la main, tant que je peux le faire, et à regarder ce que j'ai sous les yeux tant que je peux le voir. D'autre part, pour les grands Turner, la pensée de les imiter ne me venait même pas et l'effet qu'ils ont produit sur moi avant 1836 est fort mêlé; plusieurs, comme Quillebœuf ou Les chargeurs de charbon, étaient peu agréables de couleur; et la Fontaine de l'Indolence ou la Branche d'or m'apparaissaient sans doute quelque peu fantastiques à côté du naturalisme de Landseer, de l'émotion humaine, et de l'intelligibilité de Wilkie.
Mais en 1836, Turner exposa trois tableaux dans sa dernière manière et où son originalité se traduisait avec tout l'art dont il était capable; c'était Juliette avec sa nourrice, Rome vue du Mont Aventin, et Mercure et Argus. La fantaisie qui lui avait fait choisir comme cadre à sa Juliette Venise au lieu de Vérone, les fantasmagories de l'éclairage, les feux d'artifice au travers desquels on reconnaissait à peine Venise, furent l'occasion d'un article qui parut dans le Blackwood's Magazine et où le critique, avec beaucoup de force mais sans aucun ménagement et encore moins de politesse, exprimait les sentiments que suggéraient aux élèves de sir George Beaumont ces vues de nature qui n'avaient rien d'orthodoxe.
Cet article souleva en moi une «sainte colère», qui ne s'est jamais calmée d'ailleurs, et comme j'étais déjà plein de confiance dans mes talents d'écrivain, que je sentais et pouvais expliquer le charme de l'œuvre de Turner, j'écrivis une réponse au Blackwood dont je serais curieux aujourd'hui de retrouver quelques fragments. Mon père jugea convenable de demander à Turner la permission de publier cette réponse. Je la recopiai donc de ma plus belle écriture, et l'envoyai au Maître qui, à cette occasion, m'écrivit la lettre suivante:
47, Queen Ann (sic) Street West.
6 octobre 1836.
«Mon cher monsieur, laissez-moi vous remercier de votre zèle, de votre amabilité et de la peine que vous avez prise au sujet des critiques que le Blackwood's Magazine d'octobre a faites de mes tableaux; je ne m'agite pas pour si peu; ces choses-là sont sans importance; répondre ne sert qu'à aggraver le mal. On a peur que mes idées ne fassent tourner la pâte et que toute la provision de farine ne soit gâtée.
«P. S.—Si vous désirez que je vous renvoie le manuscrit, soyez assez aimable pour me le faire savoir. Sinon, et avec votre permission, je l'enverrai au possesseur du tableau de Juliette.»
La signature manque au bas de la lettre; je l'ai coupée, sans doute pour le plus grand bonheur d'un amateur d'autographes. Quelques années plus tard, les lettres de Turner à mon père se terminaient par cette formule toujours la même: «Bien sincèrement vôtre», celles qu'il m'adressait, simplement par «Sincèrement vôtre».
Le «possesseur du tableau» était Mr Munro de Novar, qui ne m'a jamais parlé de la façon dont le premier chapitre de Modern Pointers était tombé entre ses mains, et, de mon côté, je n'ai pas attaché assez d'importance à la chose pour lui en parler. Je continuai de travailler d'après les gravures de Turner pendant un ou deux ans, tout en mettant à profit les procédés de Copley Fielding, chaque fois qu'en voyage, pendant les vacances, je faisais une étude en couleur. Nous fîmes trois voyages, trois étés de suite, sans traverser la Manche. En 1837, le Yorkshire et les lacs; en 1838, l'Écosse; en 1839, les Cornouailles.
C'est pendant le voyage de 1837, j'avais dix-huit ans, que j'éprouvai pour la dernière fois l'amour pur et enfantin de la nature, où Wordsworth, bien légèrement, voit une preuve de l'immortalité. Nous passâmes par la North Road, comme nous en avions l'habitude; le quatrième jour, nous arrivions à Catterick Bridge, où le joli ruisseau clair, qui court sur un lit de cailloux à travers une vallée entourée de collines, fait pressentir les landes et les ravins de la partie montagneuse du Yorkshire. Au bord du petit ruisseau, je ressentis cette émotion comme je ne l'ai plus retrouvée depuis; émotion qui n'est possible que dans la jeunesse, car tout souci, tout regret, la conscience du mal la détruit: elle veut une sensibilité intacte et l'espérance dans l'avenir; non que je croie la jeunesse incapable de sentir ce qu'il y a de meilleur dans cet amour, à l'heure de la maladie et dans l'attente de la mort, mais seulement si la mort lui semble un don de Dieu.
Ces émotions, quant à moi, je ne les ai jamais éprouvées que dans des lieux sauvages, j'entends par là des endroits où la main de l'homme n'était pas intervenue, et en particulier au bord des rivières ou dans le voisinage de la mer. Le sentiment de la liberté, de la grandeur, de la puissance non profanée de la nature y était un élément essentiel. Je jouissais d'une pelouse, d'un jardin, d'une prairie émaillée de pâquerettes, d'un étang paisible, comme en jouissent les autres enfants; mais sur les rives de la Wandel, sur les dunes de Sandgate ou au bord d'un ruisseau dans un ravin du Yorkshire, je ne me sentais pas semblable aux autres enfants; mais comment exprimer cette émotion, même lorsqu'on l'a le plus fortement éprouvée? L'expression de Wordsworth: «j'en étais hanté comme par une passion», ne la traduit qu'imparfaitement: ce n'est pas comme une passion, qu'il faudrait dire, car c'est une passion; et la question, question délicate, est précisément de savoir en quoi elle diffère des autres passions; quel est le sentiment humain, humain au plus haut degré, qui nous porte à aimer une pierre pour l'amour de la pierre, un nuage pour l'amour du nuage? Le singe aime le singe pour l'amour du singe, il aime une noisette pour l'amande qu'elle renferme, mais il n'aime pas une pierre pour une pierre. Les pierres étaient pour moi du pain sans que le Démon y fût pour rien.
J'étais très différent, qu'on me permette de le redire encore une fois, des autres enfants, même de ceux qui me ressemblaient le plus, pas tant par la nature du sentiment que parle mélange et la diversité de ses éléments. Ma petite cruche d'argile débordait à la fois, si je puis dire, de la vénération de Wordsworth, de la sensibilité de Shelley, et de la précision de Turner. Je voyais comme Wordsworth dans un perce-neige une partie du Sermon sur la Montagne; mais je n'aurais jamais adressé de sonnets à la chélidoine, parce qu'elle est d'un jaune criard et de forme imparfaite. Comme Shelley, j'aimais le ciel bleu et les yeux bleus, mais je n'ai jamais un instant confondu les cieux avec ma pauvre petite âme. La vénération et la passion gardaient leurs places respectives, grâce à l'élément constructif, à la Turner, qu'il y avait en moi. Je ne m'épuisais pas à souhaiter qu'une pâquerette pût se réjouir de la beauté de son ombre. Je m'appliquais tout bonnement à dessiner exactement cette ombre.
Mais les lois qui régissaient ma nature étaient si fermes, si chimiquement inaltérables, qu'à l'heure actuelle, 1886, jetant un coup d'œil en arrière, sur les rives de ce cours d'eau, vers ce ruisseau de 1837 où je vois se dérouler toute ma jeunesse, je ne me trouve changé en rien. Quelques parties de moi-même sont mortes, mais d'autres, plus nombreuses, se sont fortifiées. J'ai appris certaines choses, j'en ai oublié beaucoup; au total, je ne suis que le même adolescent, déçu et rhumatisant.
Pour mieux faire comprendre cette opiniâtreté de ma nature qui n'a rien du durcissement du bois par les années, mais tient plutôt du tissu de la moelle, que l'on me permette d'insister encore un instant sur l'étrange plaisir que je ressentis en 1837 à revoir les lieux où, écolier, j'avais erré. Il n'est pas d'enfant qui ait ressenti une impression plus vive à la vue de l'Italie et des Alpes; il n'est pas d'enfant, pas d'homme qui fit mieux la différence entre une chaumière du Cumberland et un palais vénitien, entre un ruisseau du Cumberland et le Rhône: c'est ce dont on trouve une expression, l'année suivante, dans ma première tentative littéraire qui donnât des espérances.
Si grand, toutefois, qu'ait été mon enthousiasme, si délirantes les joies éprouvées sur le continent, rien ne peut se comparer au bonheur que j'eus à me retrouver sur les bords d'un ruisseau du Yorkshire. C'était pour moi retrouver le ciel. Nous poussâmes jusqu'au Cumberland que nous connaissions déjà si bien, mon père me faisant faire l'ascension du Scawfell et de l'Helvellyn avec un guide expérimenté de Keswick, Mr Wright, qui se connaissait en minéralogie; et notre été se passa paisiblement et non sans profit.
Un petit incident, que je situe vers le commencement de 1838, prouve que j'avais recouvré ma tranquillité d'âme et mon bon sens, et que l'on aurait pu me décider alors sans trop de peine à me fixer dans une vie simple et saine, mais il aurait fallu pour cela que mes parents sussent profiter de la chance qui se présentait.
J'ai oublié de dire, lorsque j'ai parlé de nos amis Mr et Mrs Richard Gray, que, dans mon enfance, ma mère avait aussi une autre amie, qui habitait en haut de Camberwell Grove. Elle s'appelait Mrs Withers. C'était une excellente femme, très pieuse, qui aidait ma mère dans ses charités. Mr Withers, gros négociant en charbons, fit plus tard de mauvaises affaires. L'un et l'autre ne m'ont laissé qu'un souvenir effacé. Mrs Withers, qui avait été très mêlée à la vie de ma mère, avait disparu de notre horizon avant que je ne d'âge à conserver fusse d'elle une impression nette.
Au printemps de cette année 1838, Mr Withers, devenu veuf, qui vivait retiré à la campagne, était venu à Londres pour affaires; il avait amené sa fille unique afin de la présenter à ma mère; et ma mère— comment expliquer un fait si contraire à ses habitudes?—l'avait invitée à passer quelques jours avec nous pendant que son père faisait une tournée d'affaires.
Charlotte Withers avait seize ans, elle était mignonne, un peu frêle, délicate, impressionnable et blonde, avec un teint charmant malgré des taches de rousseur, et une grâce naturelle qui rappelait celle d'une fleur des prés; intelligente, affectueuse, l'âme tout à fait droite, et d'une piété qui n'avait rien d'agressif. En somme, une petite créature douce, un peu ordinaire, pas jolie, mais agréable à regarder lorsque ses yeux se posaient sur les vôtres et qu'elle n'était pas distraite.
En moins d'une semaine, nous étions devenus très bons amis. Nous causions musique, peinture; j'écrivis pour son édification un essai de neuf pages, grand format, sur beau papier, où j'exposais triomphalement mes idées sans rien laisser subsister des siennes. C'était ma manière ordinaire de faire ma cour aux femmes. Charlotte Withers fut très flattée du grand honneur que je lui faisais, et elle emporta mon essai comme un bon élève le prix qu'on vient de lui décerner. Comme je le disais plus haut, si mon père et ma mère avaient voulu qu'elle prolongeât son séjour d'un mois, nous serions certainement tombés amoureux l'un de l'autre, très doucement, en toute sérénité; il ne dépendait que d'eux de me faire épouser cette gentille petite femme, et de m'installer, étant donné mon goût pour la géologie, dans le commerce du charbon, je n'aurais opposé aucune résistance. Mais je ne crois pas que l'idée leur en soit seulement venue. Charlotte n'était pas la femme qu'ils rêvaient pour moi. Si bien que Charlotte nous quitta à la fin de la semaine au retour de son père. Je l'accompagnai jusqu'à Cumberland Green, nous nous séparâmes avec quelque tristesse de part et d'autre au coin de la New Road, et cette possibilité d'un bonheur paisible s'évanouit pour toujours. Peu après, son père «négocia» pour elle un mariage avec un gros commerçant de Newcastle. Elle se soumit, en fille obéissante qu'elle était. Traitée par son mari à peu près comme un de ses sacs de charbon, elle mourut au bout d'un ou deux ans de mariage.
Ce petit incident me prouva, et j'en fus humilié, que ma mère avait eu raison lorsque, à ma grande indignation, elle m'avait assuré qu'Adèle n'était pas la seule jeune fille qu'il y eût au monde; et les joies que me donna le voyage que nous fîmes cette année-là dans les Trosachs n'eurent pas les honneurs d'une description en vers byroniens; j'avais aussi renoncé à la tragédie, car, après avoir décrit une gondole, un bravo, la divine Bianca et le clair de lune sur le Grand Canal, j'avais trouvé que je n'avais plus grand'chose à dire.
Le pays de Scott me prit tout entier. À quoi bon dire au lecteur d'aujourd'hui que les bords du Loch Katrine, à l'extrémité est du lac, étaient encore tels que Scott les a vus et décrits:
Onward, amid the copse 'gan peep,
A narrow inlet, still and deep[43]!
Rien de plus vrai, de plus adorablement exact. Au bord du sentier (ce n'était qu'un sentier) qui serpentait à travers les Trosachs, sombre et silencieux, sous les myrtilles, rêvait un étang aux eaux limpides, aux rives sinueuses, un étang qui n'avait pas plus de cinq pieds de large à sa naissance et qui reflétait les herbes et les mousses entrelacées de ses bords sous une voûte de feuillage si touffue qu'à peine apercevait-on le bleu du ciel au travers.
Ce petit bras du Loch Katrine est étrange par lui-même; je n'ai vu nulle part rien qui y ressemblât. C'est un méandre aux eaux profondes, sans ruisseau apparent qui vienne l'alimenter, phénomène qui n'est possible, j'imagine, qu'au milieu de ces amas de rochers bizarres des Trosachs. Cette beauté étrange, cette merveille naturelle, le plus beau des poèmes que l'Écosse ait chantés au bord de ses cours d'eau l'a immortalisée. Pourrait-on croire que tout ce que le XIX e siècle a su inventer pour honorer ce délicieux coin de montagne, cet héritage sacré, ç'a été de permettre à un bateau à vapeur de venir y fourrer son nez, de cacher ses myrtilles sous une plate-forme en planches et d'y faire courir au pas de charge des hordes de touristes?
C'eût été un grand bienfait pour moi de faire l'ascension du Ben Venue et du Ben Ledi, le marteau à la main, comme Scawfell et Helvellyn. Mais j'étais absorbé alors par un travail littéraire, auquel la vue de Roslyn et de Melrose donnait encore plus d'intérêt. L'idée m'en était venue pendant l'été de 1837; elle était née, j'imagine, du contraste, qui m'avait vivement frappé, entre les habitations rustiques du Westmoreland et celles d'Italie. Toujours est-il que le numéro de novembre 1837 de l'Architectural Magazine de Loudon débute par un article intitulé: «Introduction à la poésie de l'Architecture», ou «l'Architecture des Nations de l'Europe envisagée dans ses rapports avec l'aspect naturel du pays et le caractère national», par Kataphusin. Il m'était impossible de donner en moins de mots, et en mots plus significatifs, la définition de ce que je devais passer plus de la moitié de ma vie à expliquer. «Selon la nature» disait l'esprit dans lequel je devais traiter ce sujet aussi bien que tous les autres. Que j'aie cru devoir prendre un nom de plume me semble indiquer (comme aussi que je n'aie pas signé la première édition des Modern Pointers) une confiance dans mon jugement assez déplacée chez un garçon de dix-huit ans. Si mon père ou mon professeur m'avait dit alors: «Écris comme un jeune homme doit écrire, laisse au lecteur le soin de découvrir ce que tu sais, amène-le doucement à tes idées», je n'aurais sans doute pas à rougir de mes premiers essais. M'eussent-ils dit plus sévèrement encore: «Tais-toi, attends le moment où tu n'auras plus besoin de t'excuser auprès de ton lecteur», j'aurais été peut-être, plus tard, satisfait de mon œuvre. Tels qu'ils sont, en dépit de leur prétention, de leur peu de profondeur, ces essais de ma jeunesse vont assez droit au but; et ils se distinguent déjà de la littérature de l'époque par l'ingéniosité de la forme, qualité que le public a bien voulu me reconnaître dès le début.
J'ai dit plus haut que c'était la lecture assidue de la Bible qui m'avait empêché de modeler mon style entièrement sur celui de Johnson. Dans une certaine mesure, c'est ce que j'ai fait; et dans ces premiers essais je m'y suis appliqué, en partie parce que je ne pouvais pas faire autrement, en partie de propos délibéré.
Lors de nos voyages à l'étranger, comme il était important de ne pas augmenter inutilement le poids des bagages, mon père avait jugé que quatre petits volumes de Johnson—the Idler et the Rambler— sous des noms appropriés aux circonstances, contenaient autant de nourriture substantielle pour l'esprit qu'il était possible d'en trouver sous une forme aussi réduite. Par conséquent, quand j'avais une heure de liberté, ou quand il pleuvait, je lisais quelques pages dudit Rambler ou dudit Idler. Ces tournures de phrases qui revenaient ainsi sans cesse se gravèrent dans mon esprit; et il me fut impossible, pendant de longues années, de me débarrasser du rythme de la cadence johnsonienne, phrases comme des coups de sabre, propres à fendre le cimier d'un ennemi ou comme des coups de pilon, capables d'enfoncer les fondations d'un principe. Il ne m'est jamais venu à l'idée, fût-ce un instant, de comparer Johnson à Scott, Pope, Byron ou à aucun des grands écrivains vraiment grands que j'aimais, mais j'avais dès le premier moment—et je n'ai point changé à cet égard—toujours reconnu en lui un écrivain absolument sincère, appréciant les choses et les coutumes du monde à leur juste valeur. Je prisais sa phrase, non seulement en raison de sa symétrie, mais aussi parce qu'elle était juste et claire. C'est un goût qui n'est pas très commun; le public demande plus souvent à un auteur d'exposer ses propres idées en termes élégants, et on le trouve aussi disposé à applaudir une phrase de Macaulay, qui peut très bien ne rien dire du tout, qu'à faire fit d'une de celles de Johnson, si elle est hostile à leurs préventions, bien que la symétrie en fût celle de coups de tonnerre se répondant d'un horizon à l'autre.
Ce fut un très grand bonheur pour moi, au cours de ces voyages sur le continent, dans la surexcitation que me causaient tant de choses nouvelles, que Johnson ait été le seul auteur que j'aie eu sous la main. Aucun écrivain ne pouvait mieux combattre les entraînements de mon tempérament à la fois métaphysique et sanguin. Il m'apprit à prendre la mesure de la vie et à me méfier de la fortune; et il m'empêcha par son bon sens solide comme le diamant de me laisser prendre aux toiles d'araignées de la métaphysique germanique, ou de m'embourber dans les marécages produits par son infiltration en Angleterre.
Tout en écrivant ces lignes, j'ouvre le plus gros des volumes de cet Idler auquel je dois tant, et après avoir feuilleté quelques pages, je tombe sur cette phrase que je copie, afin de montrer au lecteur ce que j'y ai appris, et, relisant ces mots aujourd'hui, j'y souscris à nouveau. «Que ceux qui aspirent à mériter les mêmes éloges que ces savants imitent leur assiduité, évitent leur excès de scrupule. N'oublions jamais que la vie est courte, que le savoir est un puits sans fond et qu'il est bien des doutes qui ne méritent pas d'être éclaircis. Laissons ceux que la nature et le travail ont qualifiés pour enseigner l'humanité nous dire ce qu'ils ont appris pendant qu'ils peuvent encore le faire sans se préoccuper de leur réputation.»
Il m'est impossible aujourd'hui de savoir si mon sincère désir de vérité, et le sentiment ému de ce qui est immédiatement secourable aux malheureux qui périssent, m'auraient amené à cette conclusion, si Johnson n'avait pas été là pour me guider. Ce qui est certain, c'est qu'il m'a mis dans la bonne voie dès le commencement, et quelque temps que j'aie perdu en vains plaisirs ou en efforts stériles, il m'a sauvé à jamais des idées fausses et des spéculations creuses.
Je ne sais pourquoi, car Mr Loudon n'était certainement pas fatigué de ma collaboration, les articles de Kataphusin cessèrent brusquement de paraître, comme si je n'avais plus rien à dire sur les formes supérieures de l'architecture civile et religieuse, sans un mot d'excuse ni d'explication. Il est pourtant fait allusion à une suite, dans une phrase fort lourde de l'article sur la chaumière du Westmoreland; il y est dit «que l'on verra, lorsque nous abandonnerons l'humble vallée pour le ravin profond, et la colline verdoyante pour le gouffre hérissé de rochers, que si les architectes du continent ne savent pas orner d'humbles toits les pâturages, ils savent couronner la cime des rochers d'éternels créneaux».
Ces belles promesses n'aboutirent à rien... un chapitre «sur les cheminées» illustré, à ce que je vois ce matin avec surprise, par un assez bon dessin du bâtiment sur lequel donne la fenêtre de mon cabinet de travail, Coniston Hall.
Au total, ces articles, écrits dans le courant de l'année 1838 marquent un progrès constant, des idées nettes sur des sujets particuliers, en dépit de l'engourdissement de chrysalide où j'étais.
En quittant les Trosachs, nous nous rendîmes à Édimbourg: et c'est quelque part sur la route, aux environs de Linlithgow, que mon père, lisant son courrier du matin, nous annonça avec le plus grand calme, à ma mère et à moi, que Mr Domecq ramenait ses quatre filles en Angleterre, dans l'intention de les mettre en pension à New Hall, près de Chelmsford, pour achever leur éducation.
Le reste du voyage ne m'a laissé aucun souvenir; j'ai aussi oublié tout ce qui a suivi, excepté notre course en voiture à Chelmsford. Pourquoi ma mère avait-elle jugé bon, de se faire accompagner par moi, dans cette visite au couvent? J'imagine que ce fut par bonté qu'elle m'emmena, ayant trouvé que ce serait bien cruel de me laisser à la maison. Les jeunes filles nous reçurent au parloir, et furent autorisées à venir passer leurs jours de congé à Herne Hill. Ainsi s'ouvrit une seconde période de cette partie de ma vie, qui n'est pas «digne de mémoire» mais seulement du «Guarda e Passa».
Il y avait pour moi quelque adoucissement, pendant mes études de l'automne, à me dire qu'Elle était en Angleterre, là, tout près, que je pouvais, de la fenêtre de mon cabinet de travail, apercevoir le lambeau de ciel qui flottait au-dessus de Chelmsford; il ne me déplaisait pas non plus qu'elle fût au couvent, que personne ne pût la voir, ni lui parler, excepté les religieuses. Cette vie monotone, qui lui serait sans doute pénible, lui ferait trouver de l'agrément à celle de Herne Hill, et j'espérais la trouver plus humaine.
Je me demande ce qui serait advenu de moi si l'amour, au lieu de m'être contraire, m'eût été propice, si j'avais connu les joies d'une tendresse partagée, et la force incalculable que donne la sympathie.
Mais ce sont sans doute délices défendues à ce bas monde. Les hommes capables de haute passion imaginative sont sans cesse ballottés sur une houle de feu, ceux qui ne connaissent pas ces tempêtes sont d'une toute autre école. Le second employé de mon père, Mr Ritchie, écrivait sans ménagement à son pauvre collègue Henry, qui avait renoncé au mariage par dévouement pour sa mère et pour ses sœurs: «Si vous voulez connaître le bonheur, mariez-vous, ayez une douzaine d'enfants et venez habiter Margate.» Il est vrai que Mr Ritchie ne fut jamais qu'un monsieur bedonnant et important, avec des yeux en boule de loto, un affilié de la religion Irvingite.
Je ne nie pas que les mariages d'inclination du type squire-anglais ne soient heureux; cependant, je constate que les squires anglais
sacrifient une grande partie de leur vie, si heureuse, aux renards[44].
Il va sans dire que lorsque Adèle et ses sœurs vinrent passer à la maison les quatre ou cinq semaines des vacances de Noël, les idées les plus folles, les sentiments les plus passionnés que j'avais domptés ou oubliés revinrent avec un redoublement de violence.
Je ne sais trop ce qui serait arrivé si Adèle eût été une jeune fille d'une beauté et d'une amabilité parfaites et si elle eût eu le moindre goût pour moi. Mais, bien qu'elle eût été d'une beauté exquise à quinze ans, Adèle à dix-huit ans n'était pas plus jolie que ne le sont en général les Françaises de cet âge; elle était d'un caractère ferme et impétueux, avec de grands principes, mais, comme on a déjà pu s'en douter, pas du tout aimable; et bien qu'elle m'eût épousé si son père l'eût désiré, en attendant, elle était toujours enchantée de se débarrasser de moi. Mais mon amour était d'essence trop haute, trop exalté pour changer: je ne l'en aimais pas moins, parce qu'elle était moins jolie, et que je le voyais clairement; car à aucun moment je n'ai été aveuglé par l'amour. Rien ne pouvait entamer mon sens critique.
Et les jours succédaient aux jours, tissés de folie, d'absurdités, de chagrins, d'erreurs, de tendresses perdues, d'inutiles demi-vertus; souvenirs sur lesquels je ne veux pas m'appesantir, que je voudrais écarter à coups de balai de ce que je puis me rappeler de meilleur pendant cette période de ma vie, avec l'espoir que le tas, aussi petit que possible, le tas de cendres finisse par être enlevé tout à fait par le chiffonnier Oubli.
J'ajouterai ici une réflexion d'ordre général sur l'attitude des enfants vis-à-vis de leurs parents, et je dirai que l'obéissance extérieure, si complète qu'elle paraisse, peut n'être pas de l'obéissance, car l'obéissance doit être joyeuse et totale; le désir de désobéir est déjà de la désobéissance. À cette époque, bien que je fisse réellement quantité de choses qui me coûtaient pour plaire à mes parents, je ne saurais en tirer la moindre consolation, tant mon obéissance était mêlée de mauvaise humeur, et tant cette maussaderie gâtait les maigres sacrifices que je pouvais faire.
Mais avant d'abandonner cette phase romanesque de mon existence, que l'on me permette d'écrire l'épitaphe de l'un de ses plus doux fantômes. Ceux qui ont connu le fantôme m'en seront reconnaissants. J'ai déjà dit que le rez-de-chaussée de la maison de Billiter Street était occupé par MM. Wardell et Cie. Le chef de la maison était un homme déjà âgé, mais très distingué et extrêmement intelligent; il portait de longs cheveux bouclés, il avait les yeux brillants, l'air gracieux et aimable; je ne sais s'il était toujours d'une sagesse parfaite, mais il était toujours très content de lui-même, et parfaitement heureux, ayant le bonheur d'avoir une femme intelligente et une fille unique, aussi bonne que charmante.— Pas toujours sage, ai-je dit; ce qui ne l'empêchait pas d'être un homme d'affaires consommé, plus âgé et, je suppose, déjà infiniment plus riche que mon père. Il habitait une belle maison dans Hampstead et n'épargnait rien pour l'éducation de sa fille.
Ce doit être vers 1839, ou 1838, que mon père, confiant à Mr Wardell tous les soucis que je lui donnais au sujet d'Adèle, celui-ci lui proposa, pour faire diversion, de m'inviter à passer quelques jours chez lui. Mon père n'avait pas encore renoncé à me faire épouser une lady Clara Vere de Vere, mais miss Wardell était délicieuse; et c'était l'héritière d'une fortune égale, sinon supérieure à celle à laquelle je pouvais prétendre plus tard. Les deux pères tombèrent d'accord; rien ne pouvait être plus raisonnable, plus désirable qu'un tel arrangement. Je fus donc expédie à Hampstead; je devais y passer l'après-midi et y rester à dîner.
Pour un garçon pas tout à fait niais, c'eût été l'occasion de passer une après-midi délicieuse. Miss Wardell avait entendu parler de moi par son père, elle savait que j'étais un jeune homme de conduite exemplaire, que j'avais déjà quelque réputation littéraire, que j'étais l'auteur de la Poésie de l'Architecture, lauréat du Newdigate, un premier prix en herbe de mon Université. Élevée comme moi, dans la retraite, par des parents qui l'adoraient, elle n'avait guère quitté la jolie villa des environs de Londres, le jardin fleuri où elle sautait à la corde et cueillait des fleurs. La principale différence entre nous, c'est que dès son plus jeune âge, miss Wardell avait eu les meilleurs maîtres, et qu'elle était alors une délicieuse enfant de dix-sept ans, pleine de talents, de grâce et d'intelligence; un peu délicate peut-être, mais d'une délicatesse qui ajoutait à sa beauté l'intérêt qu'inspire tout ce qui est fragile. À cette époque, elle était aussi bien portante que peut l'être une enfant qui grandit vite; elle était brune, fine et svelte, avec les cheveux noirs de son père, qui jouaient en boucles folles autour d'un joli visage doux et un peu pensif qu'éclairaient deux yeux d'un bleu gris.
Je ne me rappelle rien de cette après-midi d'Hampstead, si ce n'est qu'il faisait beau et que nous nous promenâmes dans le jardin. Maman s'était fait un devoir de politesse de m'accompagner, cette visite étant la première que je faisais aux Wardell; combien il eût été plus sage de nous laisser nous tirer d'affaire à nous deux! La jolie petite créature m'inspirait une admiration profonde, et j'étais prêt à faire et à dire tout ce qu'on aurait voulu pour lui plaire, pour lui plaire au sens littéral: c'est toujours mon désir, vis-à-vis des jeunes filles, en dépit de mes maladresses. Très sincèrement, ma première pensée est toujours de me demander en quoi je pourrais leur être utile, comment je pourrais les rendre heureuses et si elles pouvaient se servir de moi comme d'une planche pour traverser un ruisseau, ou comme d'un poteau pour accrocher une balançoire, si je pouvais leur rendre quelque service analogue ne m'obligeant pas à parler, je serais parfaitement heureux auprès d'elles et ne demanderais qu'à rester éternellement à leur service. Ce dévouement très sincère, l'intense jouissance que me donnent la beauté ou la grâce, et une sympathie qu'augmente encore la confiance que j'ai dans la rectitude du jugement féminin, tout cela fait que j'ai le plus souvent pas mal d'influence sur les jeunes filles, bien que je ne me sois que très rarement senti à l'aise auprès d'elles. Aussi ai-je le sentiment, pendant cette longue après-midi d'Hampstead, d'avoir plutôt ennuyé la pauvre petite. De plus, bien que j'admirasse miss Wardell, ce n'était pas mon type de beauté. J'aime les visages ovales, les cheveux d'un blond translucide et plutôt plats; en tout cas à peine ondulés et tombant en longues nattes; j'aime une démarche élastique, un pas ferme. La grâce brune, un peu languissante, de miss Wardell m'impressionnait moins qu'elle ne m'intimidait. Je craignais quelle ne me trouvât ennuyeux. Je crois pourtant qu'au total, je ne m'en étais pas trop mal tiré, car elle consentit peu après à venir à Herne Hill pour voir nos tableaux, et je me souviens de son air un peu effarouché, mais satisfait tout de même, lorsque je m'agenouillai devant elle pour soutenir un livre ou un dessin qu'elle regardait.
Après cette seconde entrevue, mon père et ma mère m'ayant demandé sérieusement ce que j'en pensais, je leur expliquai que, tout en reconnaissant ses mérites, sa beauté, sa grâce, ce n'était pas mon type. Les négociations en restèrent là pour le moment, et elles ne furent jamais reprises. À Hampstead, on continuait à accabler la délicate petite créature sous les leçons de l'allemand le plus transcendant, du «French of Paris»; elle pâlissait sur la Métaphysique de Kant, sur les Principes de Newton; après cela on lui fit visiter Paris, on lui fit tout voir, sans merci, tous les jours et toute la journée, sans se rendre compte qu'il y avait là une fatigue extrême pour la petite solitaire d'Hampstead; aussi devenait-elle chaque jour plus faible et plus pâle. On finit par la ramener en Angleterre au bord de la mer; là elle fut prise de fièvre. Pâle, tous les jours plus pâle, elle passa—avec, dans ses yeux si doux, l'ombre de la mort. La pauvre petite ne devait jamais revoir les jardins fleuris d'Hampstead!
Comment ses parents—surtout le pauvre père—ont-ils pu supporter un pareil malheur? C'est ce que je me suis souvent demandé; mais ils avaient de solides principes religieux, et ils n'avaient rien à se reprocher, si ce n'est de ne pas avoir compris. Le père, bien que son visage portât la trace de son chagrin, n'abandonna pas ses affaires et il vécut même fort âgé.
Je ne suis sûr ni de la date de la mort de miss Withers, si de celle de miss Wardell; celle de Sibylla Dowie, que l'ai racontée dans Fors, et qui est encore plus triste, leur est postérieure: mais nous avions ressenti la perte de cette tendre petite âme, qui n'avait pu survivre à celui qu'elle aimait, avant l'époque qui m'occupe. Je n'avais, quant à moi, jamais vu la mort de près ni connu la douleur, l'anxiété de ces veilles auprès de malades chéris, pas plus que je n'avais vu, ni même imaginé les horreurs de la misère privée de secours; mais on m'avait accoutumé de bonne heure à la pensée de la mort, et celle de créatures jeunes, que j'avais vues pleines de joie, m'inspirait un sentiment d'immense pitié pour elles, plutôt que de chagrin pour moi; il se mêlait aux pensées qui, au contact des grands tragiques, Homère, Eschyle, Shakespeare, commençaient à modifier la foi de mon enfance. Le bleu des montagnes prenait à mes yeux un assombrissement de deuil; les nuages qui se rassemblent autour du soleil couchant m'impressionnaient comme les accents d'un Miserere, et toutes les forces, toute la charpente de mon esprit, devenaient ténébreux comme les voûtes de Roslyn quand un feu mystérieux vient éclairer ses piliers enguirlandés de feuillages et que, dans la profondeur du crépuscule, «s'embrase chaque contrefort ciselé de roses.»