"Præterita": souvenirs de jeunesse
Chapitre XV: Cumæ
[48]Ils s'en souciaient, mais à rebours, prisant surtout l'habileté des procédés les plus mesquins et employés de la pire façon.
[49]J'ai autorisé la nouvelle édition de ce livre dans sa forme primitive, surtout en raison de la clarté avec laquelle, le lecteur en jugera, j'établis de façon incontestable que la théologie de la Renaissance eut sur les arts en Italie, et sur la religion du monde, une influence fatale.
[50]Qui épousa le philanthrope Lord Mount-Temple.
CHAPITRE XV
CUMÆ
Pour être fidèle à la règle que je me suis tracée de suivre l'ordre des faits en laissant au lecteur le soin de tirer ses conclusions, j'ai passé un peu vite, et il me semble qu'il ne serait point inutile de savoir, ou tout au moins d'essayer de deviner ce que pense mon lecteur!
Trouve-t-il que je suis un garçon heureux ou malheureux? A-t-il pour moi quelque estime, ou le contraire? Pense-t-il que l'on avait raison de fonder sur moi quelque espérance? Ou les talents que je pouvais avoir étaient-ils de ceux qui ne brillent au matin que pour se flétrir avant le soir? Si je le lui demande, c'est que j'ai reçu quelques lettres d'amis qui se disent enchantés et me déclarent que ces souvenirs ont jeté sur mon caractère des lumières toutes nouvelles, que je leur plais ainsi beaucoup plus qu'auparavant. Voilà un résultat qui n'est nullement celui que je cherchais, et qui est en contradiction avec l'impression que j'éprouve moi-même quand, me retournant, je me regarde face à face. Je suis extrêmement peiné et humilié lorsque je constate, aujourd'hui que je suis un peu moins ignorant, le peu que je valais alors, et tout ce que je laissais perdre de temps, d'occasions et de devoirs—un devoir manqué étant la pire des pertes—et je ne vois vraiment pas ce que mes amis ont pu trouver dans ces souvenirs d'enfance de plus aimable qu'ils n'eussent pu deviner chez l'auteur de Time and Tide ou de Unto This Last. En vérité, et quoi qu'ils en disent, je n'étais alors, et je le suis demeuré encore un an ou deux, qu'un petit têtard informe, ruisselant, glissant, rien qu'un estomac avec une queue, se gonflant, s'aplatissant, se tortillant au milieu des ondes de cristal et sur les sables purs des sources de la jeunesse.
Mais fort heureusement j'ai toujours eu des yeux excellents et la bonne habitude de nager contre le courant; et maintenant le temps était venu où je commençais à désirer me mettre au service de belles princesses, pour aller chercher leurs balles au fond de l'eau, lorsque soudain je me vis sous ma véritable forme, et cette vision me laissa effaré et découragé. Ceci se passait à Rome, vers l'époque de Noël.
Parmi les objets d'art toujours de mode à Rome, et dont les voyageurs de distinction ne devaient pas manquer d'emporter des spécimens, étaient ces camées taillés dans de jolis coquillages roses. Afin de nous conformer à l'usage, nous achetâmes un coquillage quelconque de Dieux et de Grâces. Mais les artistes tailleurs de camées étaient habiles aussi à faire le portrait de simples mortels, et mon père et ma mère, escomptant l'avenir, résolurent de faire graver pour la postérité le profil de leur futur grand homme.
Ce que j'apercevais, quand je me regardais dans le miroir, me suffisait, et je n'avais jamais songé à me demander de quel effet était mon profil. Le camée terminé, j'en admirai le travail, mais l'image qu'elle donnait de moi ne me satisfaisait pas. Je ne l'ai pas analysée alors; aujourd'hui, si je cherchais à la décrire, je dirais qu'elle rappelait un penny de George III, avec un soupçon de George IV, l'orgueil du Grand Turc et l'humeur de huit petits lucifers déchaînés.
Et sans doute je savais que j'étais orgueilleux, et depuis quelque temps maussade; cependant ce n'était ni l'orgueil ni la maussaderie qui étaient les caractéristiques de ma nature. Tout au contraire, personne n'était plus respectueux des choses réellement grandes que moi, et personne n'était d'humeur plus facile quand on me laissait faire à ma tête. Que peut-on demander de plus à la plupart des garçons ou des animaux?
Et il me semblait dur que l'on insistât surtout sur les défauts passagers, oubliant les qualités véritables, et que ceux-ci demeurassent fixés à jamais d'après le témoignage un peu fantaisiste du camée. À propos de ce camée et d'autres portraits plus récents de moi—est-ce vanité?—mais je tiens à dire pour ceux qui les verraient et qui éprouveraient quelque déception, que ce qu'il y a de mieux dans mon visage, comme ce qui m'a été le plus utile dans la vie, ce sont les yeux, et encore seulement quand on les voit de près. Un ami très cher et très perspicace, un Français, m'a fait remarquer aussi, mais bien des années plus tard, que la bouche—si elle n'était pas digne d'Apollon—avait de la bonté: quant au type George III et George IV, il était très marqué dans la famille et en particulier chez mon cousin George de Croydon; et pour la forme de la tête, par devant et par derrière, j'ai mes idées là-dessus, mais ce n'est pas l'instant de les exposer. Le moment est venu, par contre, de dire plus en détail non seulement ce qui m'arriva maintenant que j'étais majeur, mais ce qu'il y avait en moi: c'est dans ce but que je transcris ici un ou deux fragments de mon journal écrits pour moi seul, non pour faire plaisir à mon père ou pour être imprimés, après corrections, par Mr Harrison.
En feuilletant ces vieux cahiers, je m'aperçois que j'ai trop poussé au noir mes souvenirs de la Riviera. Témoin cette page sur un endroit que je voyais alors pour la première fois et qui a joué un grand rôle dans ma vie, le promontoire de Sestri di Levante:
«Sestri, 4 novembre (1840).—Matinée très pluvieuse; à peine si nous avons pu franchir les quatre milles qui nous séparaient de cet adorable village; les nuages, emportés comme de la fumée le long des collines, enveloppaient de guirlandes les églises blanches accrochées aux pentes boisées. Avons dû attendre ici jusqu'à trois heures; le temps s'est éclairci, nous avons gravi le promontoire boisé qui domine le village. Les nuées s'élevaient lentement au-dessus des Apennins, laissant ici et là des flocons légers qui s'accrochaient au fond des ravins et s'enlevaient sur les parties ensoleillées comme autant de langues de feu; à l'horizon, la ligne bleu foncé des montagnes, pure comme le cristal, se profilait nettement sur le ciel d'un vert pâle; le soleil touchait çà et là les verts précipices, et les villages blancs de la côte luisaient comme de l'argent au Nord-Ouest; c'était ensuite la masse des hautes montagnes qui dévalaient dans les sombres vallées plantées d'oliviers; leurs cimes d'abord toutes grises dans la pluie se teintaient de bleu foncé, lorsque les nuées se dispersaient, chassées par le vent. Puis tout à coup le soleil reparaissait et ses rayons doraient les bois les plus proches, faisaient flamboyer les troncs lisses des arbres, les feuillages déjà magnifiquement nuancés par l'automne, les revêtant d'une splendeur comme Turner seul pourrait en imaginer une, et que mettait en valeur le fond gris d'orage. Au sud, c'était la mer sur laquelle se reflétaient et miroitaient quantité de petits nuages blancs venus des Alpes, entre de longues bandes du bleu le plus pur, tandis que le soleil, très bas déjà, dardait de longs rayons obliques loin, très loin de l'horizon; les vagues venaient se briser au milieu de panaches d'écume contre des rochers de marbre noir, et de grandes masses floconneuses couraient, poussées par la marée, vers la pleine mer. Au-dessus de nos têtes, un groupe sombre de pins d'Italie et de chênes verts enveloppaient d'ombre un adorable coin de prairie, tel qu'on en pourrait trouver dans les parties les plus fertiles des îles de Derwentwater. Cette féerie dura jusqu'au moment du coucher du soleil; alors un double arc-en-ciel s'élança au-dessus des bois embrasés, puis à mesure que le soleil baissait à l'horizon, les nuées d'orage se revêtirent de pourpre; l'arc-en-ciel dont les nuances se fondaient, semblait une large ceinture cramoisie au-dessus de laquelle les nuages flambaient; magnifique spectacle qu'il n'est pas donné à l'homme de contempler plus d'une ou deux fois dans sa vie.» Je vois que nous sommes arrivés à Rome le samedi 28 novembre. La note, écrite dès le lendemain matin, mérite peut-être d'être conservée.
«Dimanche 29 novembre.—La ville est en l'air parce que le Pape officie à la Chapelle Sixtine; c'est aujourd'hui le premier jour de l'Avent. Me suis fait bousculer, étouffer, pour rien: musique médiocre, sorte de mascarade avec le Pape et des cardinaux mal tenus. L'extérieur et la façade occidentale de Saint-Pierre ont certainement beaucoup d'apparence; l'intérieur conviendrait à une salle de bal, ou ne devrait servir qu'à cela.»
«30 novembre.—Monté en voiture au Capitole place pleine d'immondices, lugubre et dégoûtante; descendu ensuite au Forum, très bon sujet de tableau certainement. Puis marché longtemps, parmi des tas de briques et de décombres, jusqu'à en avoir mal au cœur.»
Écœuré, ai-je voulu dire. Mais entre le 20 et le 25 décembre, je fus réellement malade; accès de fièvre terrible, c'est un miracle que je m'en sois tiré. Le 30, j'étais sur pied; je continue ainsi:
«Petite promenade de long en large sur le Pincio; je suis incapable de faire autre chose depuis cette maudite maladie. Pourquoi donc faut-il que toute joie s'affadisse si vite, que les plus vives impressions si rapidement s'effacent? Rome était là devant moi: tours, coupoles, cyprès, palais, enchevêtrés, formant d'admirables groupes; une petite brume de décembre se mêlait à quelques légères fumées de bois et cernaient d'une jolie ligne grise toutes les formes qui se dressaient entre moi et le soleil; au delà des admirables chênes verts des jardins Borghèse, on apercevait les Apennins d'où émergeait un grand pic couvert de neige, semblable à la traînée lumineuse d'une comète. Ce n'était pas le clair de lune, ce n'était pas la lumière du soleil, c'était quelque chose d'aussi doux que l'un, d'aussi puissant que l'autre. Et j'étais là au milieu de ces magnificences, et je ne le sentais pas! Je rentrais de ma promenade, aussi las de mon devoir accompli que si j'étais sur la route de Norwood.»
Des yeux, je suivais une jeune fille qui promenait des enfants et dont le petit bonnet coquettement posé sur ses cheveux très bien coiffés trahissait la nationalité: j'étais fixé, bien avant de l'avoir entendu dire à l'un des enfants qui jabotait en anglais avec une volubilité comparable seulement au murmure de la fontaine de l'autre côté de
la route: «qu'elle n'en comprenait pas un mot»[51]. Après deux ou trois allées et venues, la jeune fille s'assit à côté d'une autre bonne; elles bavardaient, elles riaient, l'air parfaitement heureux, ne pensant pas plus aux montagnes qui se dressaient derrière elles, et à la ville qui s'étendait sous leurs pieds, qu'au Grand Turc; tandis que moi, emporté par mes sentiments dans des sphères que je jugeais très supérieures, je souffrais cruellement, en face d'un spectacle qui aurait dû me procurer d'infinies jouissances, de sentir les heures peser si lourdement sur mes épaules. Voilà bien l'orgueil, cher lecteur, et la maussaderie—dum pituita molestat—bien dûment établis.
Mais faut-il être bien orgueilleux pour se croire supérieur au point de vue du sentiment à une petite bonne française? Très sincèrement, je ne me croyais pas supérieur à cette fille, ni meilleur; mais je savais qu'il existait entre moi et le lointain Soracte, ou même entre moi et l'invisible Vultur, un lien qu'elle ne soupçonnait même pas; et que cela impliquait un horizon terrestre, sinon céleste, plus étendu; nous n'étions pas nés sous la même étoile.
Pendant ce temps, au pied de la colline, ma mère tricotait dans la grande chambre romaine, aussi paisiblement que si elle eût été chez elle—cette grande chambre qui avait sur les auberges de Provence le mérite d'être propre. Les jours passaient et l'heure vint de songer au voyage de Naples, avant qu'aucun de nous ne fût fatigué de Rome. Cette bonne cousine Mary, à laquelle je ne daignais jamais demander son avis sur rien, était celle d'entre nous qui avait le plus profité de ce séjour. Réellement très bonne musicienne (elle avait pris quelques leçons de Moscheles), elle jouissait des maîtrises des églises, lisait attentivement son guide, savait toujours où elle était et, profondément religieuse, était arrivée à vaincre ses préjugés puritains au point de visiter avec une émotion respectueuse le tombeau de saint Paul et la maison de sainte Cécile. Je crois même qu'elle finit par monter à genoux la Scala Santa, comme toute bonne Romaine.
L'hiver avait passé, et le soleil du printemps réchauffait doucement l'atmosphère quand nous gravîmes les monts Albains pour descendre dans la vallée au-dessous de La Riccia, que j'ai décrite dans l'un des chapitres les plus souvent cités des Modern Painters. Mon journal dit: «Un abîme, et sur la colline opposée un autre village haut perché, avec le clocher et le toit de son église formant un groupe très réussi. Un hérissement d'arbres descendait jusqu'au fond du ravin d'où s'élançait près de moi, en clair sur le fond d'ombre, la paroi grise d'un rocher merveilleusement brodé de lichens aux mille couleurs.»
Suivent encore quelques phrases du même genre, et puis une description des marais Pontins où j'insiste beaucoup sur les taches mouvantes que mettent çà et là les grands troupeaux noirs, les vols de mouettes blanches, les cochons aux soies hérissées, les oiseaux de toutes sortes, échassiers et plongeurs en nombre incalculable. Il est extrêmement intéressant, au moins pour moi, de voir qu'à cette époque où je ne faisais encore que des croquis au crayon, c'était surtout la couleur qui me frappait: je voyais les choses d'abord en couleur, comme elles doivent être vues.
Certains détails du voyage de Mola à Naples, sur lesquels je me permets d'insister, prouvent la constante préoccupation d'exactitude qui fait le fond des principes que j'ai formulés, plus tard, dans Modern Pointers, bien qu'à cette époque je n'eusse pas la plus légère idée d'écrire ce livre, ni aucun autre, et que je prisse ces notes uniquement pour me souvenir de ce que je voyais, et sans me préoccuper de savoir si elles me serviraient à autre chose.
«Naples, 9 janvier (1841).—Pendant que je m'habillais hier à Mola auprès de la fenêtre, j'ai vu le soleil se lever au milieu des brumes qui montaient de la mer; le petit bois d'orangers qui descend en pente douce vers la plage rougissait sous ses caresses; Gaëte, en face, étincelait sur son promontoire. J'ai couru à la terrasse, un petit toit de zinc orné d'orangers et de figuiers d'Inde en pots. Au bord de la mer s'élevaient des montagnes qui rappelaient celles du Skiddaw, avec des ravins semblables à ceux du Saddleback; les hauts sommets étincelaient sous la neige fraîchement tombée, le plus
élevé effleuré par un blanc nuage léger et rapide[52]. Plus près, les montagnes s'amollissaient en masses vertes et unies comme les collines de Malvern, sauf que leurs sommets étaient couverts d'oliviers et festonnés de vignes; on aperçoit le village de Mola avec ses murs blancs et ses toits plats, au-dessus des oliviers, dans de légères vapeurs de fumée bleue; au loin, une autre chaîne de montagnes court vers la mer. L'air était un peu frais, mais si pur et si doux, si chargé de parfum d'orangers que l'on se serait cru au printemps, non en janvier. Le temps menaçait, mais le soleil nous resta fidèle pendant la traversée du village; rues étroites, pittoresques et colorées, qui descendent vers la mer, puis, côtoyant un précipice dont la neige était éblouissante sous le soleil qui montait, et entre des haies de myrtes, nous entrons dans la plaine
de Garigliano. Un gros nuage chargé de pluie courait [53] après nous, nous gagnant de vitesse, s'abaissant petit à petit, couvrant bientôt tout le bleu du ciel jusqu'à ne plus laisser qu'une étroite bande d'un
bleu ambré[54] derrière les Apennins; les montagnes plus proches étaient maintenant plongées dans une ombre profonde, ombre de pourpre—les neiges au loin d'abord embrasées et donnant la plus forte lumière du paysage, puis sombres contre le ciel clair; des masses grises au-dessus, lugubres, lavées de pluie par endroits; au-dessous, un bouquet de saules qui se détachaient contre un fond pourpre, un peu jaune d'Inde, un peu tacheté de rouge. Puis c'étaient les ruines d'un aqueduc dont les murs portaient encore des traces de mosaïque; ses arches encadraient des collines et de belles prairies dont la verdure fraîche se mêlait à l'or des saules. À Capoue, nous perdîmes du temps à la Douane, maudite douane; nous avions subi le même ennui à Garigliano où des mendiants hurlants s'étaient rués sur nous (Caffé del Giglio d'Oro). Je vois encore un gamin, un vrai singe, perché sur l'épaule d'un autre gamin et qui faisait claquer ses mâchoires en se donnant de grands coups de poing.
Le pays, à partir de Garigliano, est absolument plat; la voiture filait entre les festons de vigne accrochés aux ormes; la route était parfaitement droite et toute déchirée par une pluie diluvienne. La nuit venait, j'étais horriblement fatigué; de temps à autre, entre les nuées orageuses qui fuyaient, on apercevait un lambeau de ciel bleu ou encore deux ou trois pures étoiles qui cherchaient à percer les lourdes masses noires. Des éclairs sillonnaient le ciel quand nous approchâmes des portes de Naples, où nous fûmes encore retardés par la Douane et le visa de nos passeports. J'étais arrivé à un tel degré de fatigue, si exaspéré, si transi, que j'étais près de pleurer. Ce n'était pas ainsi que j'avais rêvé entrer à Naples! Aurais-je jamais pensé, lorsque, assis dans mon coin familier de Herne Hill, je soupirais après la neige lumineuse des montagnes, après une feuille d'oranger, que j'arriverais à Naples d'aussi méchante humeur que si j'avais passé ma journée a Londres? Mille fois plus encore!
Depuis plus de dix ans, grâce à ma passion géologique, je connaissais à fond la structure et l'aspect du Vésuve et du mont Somma. Friendship's Offering et Forget me not, à l'époque de Leoni le bandit, m'avaient aussi donné d'utiles notions sur la baie de Naples. Mais les formes admirables du mont Saint-Ange et de Capri étaient toutes nouvelles pour moi, et la pensée que je me trouvais là, en présence de forces souterraines inconnues, m'emplit d'une émotion profonde; pourtant le Vésuve était calme, et les lentes évolutions du nuage blanc suspendu au-dessus de son cratère ressemblaient à celles d'un simple nuage d'orage.
La première vue des Alpes avait été pour moi la révélation directe de la présence d'une puissance créatrice bienfaisante. Mais depuis longtemps, dans les forces volcaniques et destructrices, Homère m'avait appris à reconnaître—et ma raison m'avait confirmé dans cette pensée—sinon l'Esprit du mal en personne, tout au moins le symbole du mal non racheté, un monde en dehors des conditions atmosphériques, orages, chaleurs, gelées, d'où dépend le cours normal de la vie organique. Et de même que les neiges et les roses des Alpes à Lauterbrunnen représentaient pour moi le Paradis, de même cette vallée de cendres, cette gorge de lave était l'Enfer, l'Enfer visible. Et s'il se présentait ainsi dans l'ordre naturel, pourquoi serait-il autre dans l'ordre surnaturel?
Je n'avais pas encore lu une seule ligne du Dante. Dès que je connus ces vers:
Vespero è già colà dov'è sepolto
Lo corpo dentro al quale io facea ombra:
Napoli l'ha, e da Brandizio è tolto[55]
non seulement Naples, mais l'Italie tout entière, s'éclaira à cette flamme sacrée. Dès lors, les quelques vers de Virgile que je savais s'illuminèrent tout à coup; j'en compris la vérité en voyant le lac sans oiseaux. À moi aussi la voix enseigna la loi de vie éternelle:
Nec te
Nequidquam lucis Hecate præfecit Avernis
Les légendes devenaient vérité—elles commençaient à le devenir plutôt, devrais-je dire; tout un cortège de pensées se faisaient jour qui ne devaient prendre corps que quarante ans plus tard et qui, dans leur première éclosion, ne m'apportaient que tristesse et désappointement. «Il y avait donc des endroits comme ceux-là, et où les Sibylles vivaient! Mais est-ce là tout?»
Horribles, oui, ces terrains convulsés, ce lac de soufre bouillant, la grotte du Chien avec son sol bas, son air lourd, empesté, si lourd qu'il semblait qu'on pût l'agiter avec la main. Horrible, ignoble, et quand on pense que c'est la Delphes de l'Italie! Les merveilles, les splendeurs de ces îles et de ces mers, je les voyais, comme c'était déjà mon habitude, sans qu'un seul de leurs défauts m'échappât.
Le voyageur anglais ordinaire, auquel il est donné de cueillir une grappe de raisin, et auquel une jolie fille aux yeux noirs apporte sa bouteille de vin de Falerne, n'en demande pas davantage—en ce monde ou dans l'autre—et il déclare que Naples est le Paradis. Pour moi, hélas! dès que mes pieds foulèrent les cendres volcaniques, je compris qu'il n'y a pas de perfection possible, de forme ou de couleur, pour une montagne, quand tout y est scories. Comment admirer une mer, si bleue qu'elle soit, quand elle vient mourir sur un sable noir? Je constatai aussi avec une colère bien légitime l'épouvantable négligence des pouvoirs publics—que Mr Gladstone avait signalée à propos des prisons napolitaines. Mais ni lui, ni aucun autre Anglais, que je sache, en dehors de Byron et de moi, ne virent que les Apennins se dressaient comme un mur de prison et faisaient de la vie moderne en Italie une honte et un crime: crime à la fois contre l'honneur de ses ancêtres et la bonté de son Dieu.
Mais en même temps que j'étais vivement frappé par les défauts d'autrui une sorte d'éclair volcanique, grâce à Dieu, me révéla les miens. Le sentiment que Naples et son beau golfe ne pouvaient rien me dire, dans l'état de maladie et de tristesse où je me trouvais, me fut douloureux; je me le reprochai; l'enveloppe de la chrysalide commençait à craquer de place en place, non sans profit, et je dis adieu aux derniers contours du mont Saint-Ange qui disparaissait au sud, en songeant vaguement à m'améliorer à l'avenir.
Nous restâmes une journée entière à Mola di Gaeta afin de me permettre de dessiner le château d'Itri. On nous avait laissé entendre qu'Itri n'avait pas bonne réputation; mais nous nous étions refusés à croire qu'un aussi joli endroit pût offrir quelque danger, et nous nous y étions fait conduire pour y passer la journée. Pendant que je dessinais, ma mère et Mary erraient à l'aventure; Mary savait maintenant quelques mots d'italien, assez pour sympathiser avec toute Contadine portant une jolie coiffe ou un beau baby. Les voyageurs étaient rares à Itri, je ne crois pas qu'on y eût jamais vu d'Anglaises; aussi les Contadines étaient-elles enchantées et elles auraient fait tout au monde pour être agréables à maman et à Mary. Je fis un bon croquis et nous regagnâmes les bois d'orangers de Mola, ravis. Nous apprîmes plus tard que la population d'Itri est tout entière composée de bandits; de ce jour, nous n'avons plus jamais eu peur des bandits.
Nous passâmes la journée du dimanche à Albano. Dans la matinée nous fîmes une longue promenade, mon père, manière, Mary et moi, dans les bois de chênes verts des alentours. Depuis plusieurs semaines déjà, je ne toussais plus, je pouvais marcher sans fatigue; je jouissais d'une sécurité relative lorsque, tout à coup, pendant cette promenade bien paisible pourtant, la toux reprit et je constatai que le mouchoir que j'avais porté à mes lèvres était taché de sang! Je m'assis sur le talus, au bord de la route, et je vis devant moi mon père très pâle.
Nous regagnâmes l'auberge à pas lents et mon pauvre père, s'étant procuré une sorte de carriole légère, se mit en route pour aller lui-même à Rome chercher le docteur.
J'ai bien souvent songé, avec mélancolie, aux émotions douloureuses qui avaient dû étreindre le tendre cœur paternel pendant cette longue course, dix-huit milles à travers la campagne romaine.
Le bon Dr Gloag le rassura et revint avec lui. Mais il n'y avait pas grand'chose à dire ou à faire. Ces petites crises étaient naturelles au printemps, il fallait seulement redoubler de prudence. Ma mère ne perdit pas courage. Le lendemain, nous rentrions à Rome; et depuis ce temps la toux ne m'a plus incommodé.
Vers Pâques, le temps fut admirable. J'assistai à la Bénédiction, je m'assis à la nuit tombante en face du château Saint-Ange, je vis le dôme de Saint-Pierre étinceler et le château étendre sur le ciel un grand voile de feu. J'emportai de cette dernière vision de Rome bien des pensées qui ont mûri lentement depuis; des pensées qui m'ont surtout convaincu que l'esprit protestant était mesquinement et coupablement borné, ne comprenant rien à la signification et au but de la splendeur de l'Église au moyen âge; et que l'esprit catholique actuel était mesquinement et coupablement borné, ignorant tout des moyens par lesquels il pourrait toucher l'âme italienne plutôt que ses yeux.
En rouvrant, ces jours-ci, le livre que mon professeur de Christ Church, Walter Brown, m'avait recommandé comme le code le plus précieux de la sagesse religieuse en Angleterre, l'Histoire naturelle de l'Enthousiasme, je suis tombé par hasard sur ce passage qui a dû, j'imagine, être un des premiers à ébranler la satisfaction confiante de mon puritanisme. Depuis, j'ai lu un grand nombre de livres de théologie, mais je n'ai trouvé nulle part un exemple plus terrifiant d'absence à la fois de charité et d'intelligence:
«Si l'on pouvait oublier un instant que chaque cloche, chaque vase sacré, chaque ornement du rite romain recèle un piège tendu à la liberté et au bonheur de l'humanité, que son or, ses perles, ses belles draperies sont des parures de mort éternelle; et si l'on compare tout cet appareil aux horreurs et aux ignominies des anciens rites polythéistes, il semble que l'on puisse rendre grâce à ceux qui l'ont imaginé. Poésie, effets scéniques, tout a été mis en œuvre par le goût et le génie des artistes italiens pour composer un spectacle qui laisse les plus magnifiques cérémonies du culte des idoles en Grèce et à Rome bien loin derrière lui.»
Et cependant, je ne me souviens pas distinctement d'avoir été choqué par ce passage. Il me semble même que certains points de ce livre m'avaient plu; il est vrai que j'avais sur son auteur, et sur tous les auteurs du même genre, l'avantage de savoir distinguer l'art sincère de l'art menteur, une foi heureuse d'un insolent dogmatisme. Je savais que les voix qui chantaient à la Trinità di Monte n'étaient pas des voix de mensonge, et que la multitude qui s'agenouillait devant le Pontife se relevait meilleure et plus forte après avoir reçu sa bénédiction.
Bien que j'eusse pu, le beau temps aidant, assister sans danger aux cérémonies de la Semaine Sainte, je j'avais pas retiré grand bénéfice, comme santé, de mon hiver à Rome. J'étais très découragé et les premières étapes du retour par Terni et Foligno furent assez mélancoliques; la nuit que nous passâmes à Terni, particulièrement triste. Car vers le soir, comme nous rentrions à l'hôtel après avoir été jusqu'aux Cascades, le domestique d'un jeune Anglais demanda à nous parler. Il était seul avec son maître qui brusquement était tombé malade, très malade. Mon père voudrait-il venir le voir? Mon père y alla et se trouva en présence d'un très beau garçon, un Écossais de vingt-trois ou vingt-quatre ans, qui se mourait. Il mourut en effet dans la nuit et nous pûmes rendre quelques services au malheureux serviteur qui était au désespoir. J'oublie maintenant si nous avons jamais su qui était ce jeune homme. Je trouve pourtant son nom inscrit dans mon journal, «Farquharson», mais rien de plus.
À mesure que nous montions vers le nord et que nous quittions les régions volcaniques, je reprenais courage; Venise, Venise l'enchanteresse, m'apparaissait dans le lointain avec toutes ses séductions. Je n'avais vu Venise qu'une seule fois, six ans auparavant, quand je n'étais encore qu'un enfant. Que le conte de fée se réalisât aujourd'hui, je pouvais à peine le croire, et le départ par la porte de Padoue, au matin, avec la pensée que Venise—du moins des gens dignes de foi l'assuraient—était là, de l'autre côté, dans la mer: comment exprimer l'émotion ressentie!
Je n'imagine pas encore la réponse que le lecteur a pu faire à la question que je lui posais au début de ce chapitre: Trouve-t-il que je sois un garçon heureux ou malheureux?
S'il s'agit de la vie future, en ce monde ou dans l'autre, de la personnalité à venir dans l'un comme dans l'autre, il pourrait y avoir deux opinions à cet égard, et même trois. Ce qui est certain, c'est qu'en fait de bonheur j'accaparais à moi seul la part de deux cent cinquante mille personnes ordinaires. Je dis «personnes», non pas «garçons». Je ne sais pas en quoi consiste le plaisir que trouvent les garçons à jouer au cricket, à canoter, à tuer des oiseaux à coups de pierres ou à coups de carabine. Mais pour les gens ordinaires, marchands, employés, hommes de Bourse et de Club, certainement il n'y avait pas de comparaison entre la somme de bonheur dont je jouissais et la leur; bonheur suivi, cela va sans dire, de moments de lassitude ou de satiété, et en partie compensé par des contrariétés, des désespoirs à propos de choses qui n'auraient certainement contrarié personne d'autre que moi; mais un bonheur incontestablement, infiniment précieux en soi et complet, à propos duquel on aurait pu dire ce que disait Sydney Smith ayant mangé sa salade: «Je suis à l'abri des coups du Destin; j'ai dîné aujourd'hui.»
Les deux chapitres dont l'un termine le premier et l'autre ouvre le second volume des Stones of Venice furent écrits, je m'en aperçois en les relisant, sous l'impression mélancolique des événements de 1852 et avec le désir d'indiquer très honnêtement aux voyageurs ce qui mérite d'être vu. Je n'essaie pas d'y retracer mes joies de 1835 et de 1841, alors qu'on ne songeait pas à construire un pont de chemin de fer et que tout, la marécageuse Brenta, la moindre villa, une chaussée poussiéreuse, une plage de sable, me ravissait, par cette matinée où nous vîmes Venise surgir devant nous; et le noir chapelet des gondoles, dans le canal de Mestre, était à mes yeux plus beau qu'un lever de soleil au milieu de nuages de pourpre et d'or.
Mais comment l'exprimer? Comment même me l'expliquer, l'esprit anglais, cultivé ou non, étant incapable de sentir ce genre d'émotion. Sir Philippe Sydney va à Venise et il n'a pas l'air de s'apercevoir que Venise est dans la mer. Lady Elisabeth Craven, en 1789, s'attendait à trouver une jolie ville proprette avec des quais le long de ses canaux et fut extrêmement désappointée: «Les maisons baignent dans l'eau, elles sont sales et paraissent tout à fait inconfortables; les innombrables gondoles, qui ont l'air de cercueils flottants, ajoutent à la tristesse de l'ensemble et, je l'avoue, Venise, à l'arrivée, m'a fait une impression d'horreur plutôt que de joie.»
Sur quoi elle s'en va aux Cascine et se trouve parfaitement heureuse. Il ne semble pas qu'elle ait jamais lu ni le Marchand, ni Othello. Evelyn ne les a pas lus davantage; pourtant, de son temps comme de celui de Sidney, la Venise d'Othello et d'Antonio n'était pas encore tout à fait morte. Ma Venise, comme celle de Turner, c'était surtout Byron qui l'avait créée, mais il s'y ajoutait encore pour moi la joie enfantine de voir des bateaux glisser sur des eaux claires. J'éprouvais un bonheur inexprimable à regarder la pointe de la gondole pénétrer sous la porte de Danieli à marée haute, quand l'eau avait deux pieds de profondeur au bas de l'escalier, et, tout le long des rives du canal, de vrais murs de marbre sortir de la mer, couverts à l'extérieur de milliers de petits crabes et à l'intérieur de Titiens.
Du 6 au 16 mai, je pris des notes sur des effets de lumière qui me servirent plus tard dans Modern Painters, et j'exécutai deux dessins au crayon, Ca Contarini Fasan et l'Escalier des Géants qui, avec deux dessins faits à Bologne en passant, et une demi-douzaine à Naples et à Amalfi sont—je puis le dire, quarante ans plus tard—de très bons dessins. Je n'avais aucune notion de l'architecture proprement dite, je n'avais jamais dessiné un plan, une coupe, un ornement; mais j'adorais, comme Turner jusqu'à la fin de ses jours, tout ce qui était gracieux et riche, que ce fût Gothique ou Renaissance; mon coup de crayon était parfaitement sûr et délicat, je dessinais avec une fidélité scrupuleuse, mettant ma joie à reproduire les choses telles qu'elles étaient; et c'est ce qui donne la vie à un dessin, ce qui fait qu'il est exact de point en point. Cela, au moins, était dans mes moyens et je le fis ici pour la dernière fois. L'année suivante, j'essayai de faire ce que je n'étais pas capable de faire, et j'ai continué, hélas! usant la moitié de mes jours à cette besogne ingrate.
Je trouve une phrase dans mon journal du 6 mai qui semble en contradiction avec ce que j'ai dit plus haut des centres de mon travail: «Dieu soit béni, je suis ici; c'est le Paradis... Venise et Chamonix sont les deux bornes de la terre pour moi.»
Il est vrai qu'alors, je ne connaissais ni Rouen, ni Pise, bien que j'eusse vu l'une et l'autre. (Quand j'ai cité Genève, avec Rouen et Pise, cela comprenait dans ma pensée Chamonix.) «Venise, continue le journal, est un mirage, un miroir qui reflète des étoiles. Ses clairs de lune sont capables de tourner la tête aux gens les plus sages quand ils laissent de longues traînées lumineuses sur les eaux grises.»
De Venise par Padoue, où Saint-Antoine, par Milan où le Dôme étaient encore pour moi de purs chefs-d'œuvre; puis à Turin, et à Suse. Ma santé s'améliorait, la vue seule des Alpes me fit du bien et les brises qui en venaient semblaient me rendre mes forces. Nous passâmes le Mont Cenis pour la première fois. Je m'éveillai d'un lourd sommeil, le matin du 2 juin 1841, dans une toute petite chambre de Lans-le-Bourg, vers six heures du matin; au nord, les aiguilles rouges se détachaient sur le bleu du ciel, l'immense pyramide couverte de neige s'étendait jusqu'à la vallée, nappe éblouissante. Je m'habillai en trois minutes, je courus à l'extrémité du village, je traversai la rivière et je gravis la pente gazonnée qui monte du côté sud jusqu'aux premiers pins.
Je renaissais. La vie s'ouvrait de nouveau devant moi avec tout ce qu'elle a de meilleur: sentiment religieux, amour, admiration, espérance; tout ce que je savais, tout ce qu'il y avait au plus profond de mon être, tressaillait à cette heure; et l'œuvre que je voulais faire, et que les hasards de ma vie à venir ont servie, se précisa, fut déterminée, si je puis dire, en cette minute. Plein de reconnaissance, je rentrai, j'allai trouver mon père et ma mère et je leur dis que j'étais sûr maintenant de guérir.
Les docteurs s'étaient absolument trompés sur mon cas. J'avais surtout besoin de grand air, d'un air vivifiant, d'exercice, de repos, sans aucune excitation artificielle. L'air de la campagne romaine était détestable pour moi et la vie de Rome la plus mauvaise que je pusse mener. Les trois passages suivants de mon journal, qui ont pris une grande signification par la suite, peuvent servir de conclusion à ce chapitre qui, je le crains, aura paru à mon lecteur bien ennuyeux:
«I. Genève, 5 juin.—Arrivé hier de Chambéry; un vent frais du nord chassait la poussière. Ravi de la grâce d'une jeune femme, la femme d'un confiseur, dans une petite ville que nous traversions, et à laquelle je demandai «une livre» de biscuits de Savoie. «Mais, Monsieur, une livre sera un peu volumineuse! Je vous en donnerai la moitié; vous verrez si cela vous suffira... Ah! Louise (ceci s'adressait à une petite personne aux yeux brillants, qui s'agitait dans l'arrière-boutique et exprimait son mécontentement de façon bruyante), si tu
n'es pas sage, tu vas savoir[56]». Tout cela si gaiement, si gentiment! —Arrivé ici par une délicieuse après-midi, vers l'heure du coucher du soleil. Les prairies étaient si vertes, la Salève si brillante, le Rhône si tumultueux, le lointain Jura si beau que j'étais prêt à faire le vœu de ne jamais remettre les pieds en Italie.
«II. 6 juin.—Pluie à verse toute la journée; sermon improvisé et péniblement débité par un jeune homme qui n'avait pas de voix, dans une petite chapelle dont les voûtes blanches s'emplissaient du bruit d'un orgue strident et de cantiques en mauvais vers. Que de fois, le dimanche matin, aux mêmes heures, j'ai été pris de remords, j'ai décidé de secouer ma paresse et de faire un effort pour m'instruire de façon ou d'autre, de me fortifier physiquement, de me vouer à quelque œuvre utile au lieu de ne songer qu'à passer agréablement le temps. Cette impression m'est venue très intense aujourd'hui et je donnerais tout au monde pour qu'elle ne s'effaçât pas. Hélas! ces émotions ne sont jamais durables chez moi; le lendemain, je n'y pense plus.
«III. 11 décembre 1842.—C'est bien étrange, mais j'ai éprouvé les mêmes émotions, les mêmes remords, dans cette même petite église, l'année suivante, et ce fut l'origine de mon travail sur Turner.»