"Præterita": souvenirs de jeunesse

John Ruskin · Chapitre 16 sur 19

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"Præterita": souvenirs de jeunesse

Chapitre XIII: Majorité

[42]En mémoire du doux vieillard qui nous honorait, comme on le voit, de son amitié, et avec le sentiment que j'ai de leur valeur, j'espère un jour faire réimprimer quelques fragments des «Conversations» qu'il eût aimé conserver.

[43]Plus loin, au milieu des taillis, on voit paraître un filet d'eau calme et profond.

[44]Psaume LXII. II (Vulgate) «ils deviendront le partage des renards». (Note du traducteur.)

 

CHAPITRE XIII

 

MAJORITÉ

 

Les chapitres suivants seront, je le crains, moins agréables au grand public auprès duquel j'ai trouvé jusqu'ici un accueil si bienveillant; non que je me lasse de conter, mais parce que mes histoires deviendront de plus en plus personnelles. À mesure que je me regarde dans le miroir, je me trouve plus curieux que je n'aurais cru, plus différent des autres; ainsi je m'imaginais que tout le monde aimerait les nuages et les rochers si seulement on forçait chacun à les regarder, je m'aperçois qu'il n'en est rien même de nos jours; et je sais de longue date que, dans les temps anciens, ces nuages et ces montagnes, qui ont été ma vie, n'étaient qu'ennui et épouvante pour le commun des mortels.

J'ai déjà dit les joies que j'avais connues à Clifton, et les débuts de mes études sur le quartz. Il est intéressant de comparer mes émotions enfantines avec le jugement que le même site inspira au très sérieux John Evelyn, en 1654:

«La ville (de Bristol), uniquement commerçante, bâtie sur la célèbre Severne, est aussi commodément située pour faire le commerce avec l'Irlande qu'avec le monde occidental. C'est là que, pour la première fois, j'ai vu raffiner le sucre, le couler en pain, et c'est là aussi que nous fîmes une collation d'œufs cuits dans le four à

sucre [45], et arrosés d'excellent vin d'Espagne. Mais ce qui m'a surtout paru prodigieux, c'est le rocher de Saint-Vincent non loin de la ville; sa paroi à pic forme un précipice d'une profondeur vertigineuse, même si on le compare avec les cataractes des Alpes les plus effrayantes, et la rivière coule à ses pieds au fond d'un gouffre insondable. Nous y cherchâmes des diamants et aussi, aux environs, les sources chaudes. Non loin de cette horrible (horrid) montagne, il y a un endroit très romantique: nous regagnâmes Bath dans la soirée.»

Sans doute, Evelyn emploie ici le mot horrid dans le sens latin; mais il est certain qu'il éprouve un sentiment de soulagement quand il se retrouve à Bath; et bien que, un peu plus loin, il décrive sans effroi la ville et le comté de Nottingham, «qui semble ne former qu'un seul et même rocher», son indulgence pour cette bizarrerie s'explique par la fin de sa phrase: «un comté charmant, très bien habité». Quant à ses impressions sur les «prodigieux rochers de Fontainebleau, et les rudes habitants du Simplon», j'aurai à y revenir plus tard.

Sur ces points particuliers et sur d'autres, l'esprit anglais-type, aussi bien autrefois que de nos jours, me semble tellement opposé au mien et à celui de mes rares compagnons de route que j'éprouve un intérêt darwinien à suivre l'évolution de mon espèce dès l'origine. Je ne veux donc pas prendre mon lecteur en traître, je lui demande pardon, et je l'avertis que tandis qu'un homme modeste, écrivant sa biographie, s'applique à faire le portrait de tous les gens qu'il a rencontrés, je ne puis, étant données les limites de mon plan, parler que de ceux qui ont eu une action véritable et bienfaisante en élevant, redressant ou élaguant l'humble petit arbuste que je suis.

Je reviens d'abord à mon vrai professeur de mathématiques, le pauvre Mr Rowbotham. Il regretta vivement, cela va sans dire, ses soirées de Herne Hill lorsque je partis pour Oxford. Mais chaque fois que je revenais à la maison il était entendu que, s'il se sentait assez bien, il gravirait au moins tous les quinze jours la colline à l'heure du thé. C'était toujours avec ennui, hélas! que nous le voyions arriver; mais le devoir, un très petit devoir, était clair: supporter pendant une heure ou deux d'entendre le pauvre homme souffler et soupirer, pour lui procurer un moment de repos, bien rare dans sa misérable vie. Nous n'étions pas d'ailleurs sans avoir quelque affection pour lui. Son pauvre visage ravagé avait une certaine noblesse due à l'habitude de la souffrance patiente, une sorte d'innocence étonnée, et quelques lignes fermes qui dénotaient la faculté géométrique. Il nous apportait les nouvelles du monde mathématique et grammatical et avait toujours à nous conter quelque découverte, quelque trouvaille, surtout s'il avait été voir son ami, Mr Crawshay. L'intérieur du pauvre professeur était plus triste d'année en année, jusqu'au jour où son cher petit Peepy, un enfant de dix ans, s'étrangla en avalant un tonton. Le pauvre père nous raconta en pleurant les phases douloureuses de la lente agonie de l'enfant, et puis il ajouta qu'il valait mieux qu'il en fût ainsi, que Dieu avait bien fait de le rappeler, que c'était une délivrance aussi bien pour lui que pour ses parents. La pauvre cervelle mathématique avait évidemment vu là la solution d'un des problèmes qui lui avaient paru les plus difficiles à résoudre, et le visage tiré du malheureux père avait, ce soir-là, une expression de calme qui ne lui était pas habituelle.

Je n'ai jamais oublié la leçon, ni mieux senti ce que c'était que la vie dans les faubourgs de Londres. L'austère muse de Mr Pringle avait vers cette époque émigré dans l'Afrique ou, espérons-le, l'Arabie heureuse de l'autre monde; et les rênes de mon génie poétique avaient été confiées à l'aimable Mr W.-H. Harrison de Vauxhall Road, dont il a été parlé au premier chapitre de On the old Road, du moins suffisamment pour que nous n'ayons pas à nous en occuper davantage pour le moment.

Revenons aussi au Dr Grant, le médecin de mon père et son ami très cher. Sa clientèle et sa réputation augmentant de pair, il épousa Mrs Sidney, une veuve qui avait quelque fortune et une bonne position à Richmond. Il devint le tuteur des deux filles de sa femme, Augusta et Emma; intelligentes et charmantes, elles s'attachèrent tendrement à leur beau-père. Toutes deux avaient de suite apprécié les qualités de ma mère comme elles méritaient de l'être, et elles devinrent bientôt des habituées de la maison; la plus jeune, Emma, avait du goût, elle dessinait agréablement et joignait à ce talent une foule d'autres, plus discrets les uns que les autres. À cette époque, les déjeuners du «Star and Garter» étaient devenus rares, ils n'avaient guère lieu qu'à l'occasion des visites à Hampton Court, où la grande vigne et le labyrinthe étaient pour moi des objets constants de délices, et où les cartons de Raphaël commençaient à prendre à mes yeux un aspect ennuyeux et presque de cauchemar, qu'ils n'ont jamais perdu. Mes expéditions avec cousine Mary dans le labyrinthe (et une fois, au milieu d'allées dantesques, dans la verdure phosphorescente d'un clair de lune, avec Adèle et Élise), ont toujours eu quelque chose de l'enchantement d'un conte de fée: je continuais à dessiner des labyrinthes de plus en plus compliqués sur les marges de mes cahiers d'étude, perdant, je pense, au moins autant de temps à cette occupation à la trisection de l'angle.

Ce n'en est pas moins à ces délassements que je dois savoir mieux compris les monnaies de Cnosse, et les personnages de Dédale, de Thésée et du Minotaure; j'ai sur eux, dans mes tiroirs, quantité de manuscrits non imprimés qui devaient trouver place dans Ariadne Florentina et autres volumes labyrinthesques, mais dont il faudra bien que le monde essaie de se passer.

Les années s'écoulaient et, dans Camberwell Grove, la vieille maman Monro aux cheveux blancs, et la petite chienne aux poils d'argent dormaient leur dernier sommeil. La pauvre Mrs Gray n'avait plus le cœur à rien: que lui importaient maintenant sa maison, les arbres son avenue? Quant à Mr Gray, il se consolait avec Don Quichotte et s'intéressait chaque jour davantage à mes élucubrations poétiques, au point même que ses affaires en souffraient. À la fin, ils pensèrent, en bons Écossais qu'ils étaient, qu'ils trouveraient la vie moins triste de l'autre côté de la frontière. Ils partirent donc pour Glasgow, où Mr Gray créa une sorte de commerce de vin et lut Rob Roy au lieu de Don Quichotte. Nous allâmes les voir, lors de notre voyage en Écosse, et nous eûmes le chagrin de constater que, bien que rentrés au pays natal, ils n'en continuaient pas moins à descendre la pente. Afin de les distraire, ma mère les invita à venir à Oxford assister aux succès de leur cher Johnnie; le digne couple, assis à l'ombre de l'orgue de la cathédrale de Christ Church, me vit entrer avec mes camarades: nous défilions en robe de soie tandis que Mr Marshall, l'organiste, préludait, que les cierges mettaient des reflets à la Rembrandt sur les colonnes normandes et que mes vieux amis fondaient en larmes; larmes de joie, de respect attendri, émotion qui leur fit perdre la parole, pour tout le reste de la soirée. Il me faut dire aussi la bonté constante que nous témoignaient Mr Telford et ses sœurs, trois femmes distinguées, sages sans sévérité ni ostentation, qui mettaient leurs talents au service de leurs voisins, et donnaient l'exemple du bonheur familial et de l'amour fraternel le plus tendre. La belle figure calme de Henry Telford, un peu mélancolique peut-être et nerveuse, son teint bruni par le grand air et les courses à cheval, de Bromley à Billiter Street, est pour moi une des physionomies les plus attirantes, un des portraits les plus précieux de ma galerie intime.

Mr et Mrs Robert Cockburn, avec les années, devenaient de plus en plus aimables, tout en blâmant de plus en plus les habitudes monacales de Herne Hill; ils se montraient sévères aussi pour mes goûts littéraires qu'ils qualifiaient de bizarres, pour ne pas dire pervers et déconcertants. Mrs Cockburn prêchait ma mère sur la nécessité de m'obliger à aller dans le monde: cela me dégrossirait, disait-elle, me donnerait de bonnes manières.

Mais ma mère était très satisfaite de son fils tel qu'il était et, qui plus est, n'était pas dans les meilleurs termes avec Mrs Cockburn. Jamais elle n'avait voulu accepter d'y dîner, il aurait fallu pour cela rompre avec toutes ses habitudes et je crois même qu'elle ne lui rendait pas très exactement ses visites. Mrs Cockburn—ce qui est étrange de la part d'une femme de sens—au lieu de regretter simplement la sauvagerie de ma mère, d'essayer de lui faire oublier qu'elles n'étaient pas tout à fait du même monde, s'en froissait. C'est à elle toutefois que j'ai dû une des belles chances de ma vie: dans désir de faire de moi un homme du monde, elle m'invita à dîner avec

Lockhart [46] et sa fille, une gracieuse petite campanule des prés. Mrs Cockburn lui avait dit, sans doute, que j'étais un admirateur passionné de Scott, car je ne crois pas avoir eu, pendant le dîner, l'occasion de manifester mes sentiments à cet égard. Je souviens seulement qu'au dessert, les dames s'étant étirées, j'avais essayé de faire parade de mon orthodoxie Oxonienne et de mon érudition, au sujet de la fondation de l'Église, et j'avais été surpris, et quelque peu déconfit, en m'apercevant que Mr Lockhart connaissait les mots grecs pour «évêque» et «ancien» aussi bien que moi. Rentré au salon, je fis de mon mieux pour gagner les bonnes grâces de la petite Charlotte aux yeux noirs, et je fus désolé—mais je ne crois pas que l'enfant l'ait été—quand on l'envoya coucher.

Mais l'un des dons les plus précieux que me fit dame Fortune, en cette année 1839, de m'envoyer à Herne Hill, comme précepteur, Osborne Gordon. Saisissant, d'une main experte, les fils embrouillés de ma pensée, ceux qui pouvaient encore servir, être peignés et filés, il commença à y mettre de l'ordre; ce ne fut pas sans peine au début, mais il réussit, à la fin, à leur donner toute la consistance dont ils étaient capables.

Et d'abord, il s'opposa à tout excès de travail ou de lecture. Sa maxime était: «Quand vous avez trop à faire, ne faites rien», parole d'or, que j'ai bien souvent répétée depuis, mais à laquelle je n'ai pas été assez fidèle.

Quant à Gordon lui-même, je me demande si sa maxime favorite lui a été avantageuse. C'était un homme exceptionnellement doué et il est difficile de dire à quoi il serait arrivé, s'il l'avait voulu. Mais, de bonne heure, le sentiment intense, qui n'excluait pas chez lui la bienveillance, de l'absurdité du monde, lui avait enlevé toute envie de travailler à son perfectionnement—peut-être aurais-je dû dire plutôt l'opacité, la non-malléabilité du monde, que son absurdité. Gordon pensait qu'il n'y avait rien à en faire et qu'après tout, mieux valait le laisser s'en tirer à lui tout seul. À l'automne, quand nous arpentions ensemble les collines de Norwood, lui, qui était déjà ou sur le point d'être ordonné prêtre, il m'étonnait beaucoup en évitant —à quoi bon agiter des questions insolubles?—un sujet de conversation auquel je revenais sans cesse: la torpeur des Églises protestantes et le devoir, tel qu'il m'apparaissait pour elles, avant d'entreprendre des missions lointaines ou de s'établir confortablement sur de bonnes paroisses en Angleterre, d'étouffer définitivement le «feu diabolique» du papisme, dans tous les pays catholiques. Car j'étais alors, par éducation, par réflexion, par le peu d'expériences que j'avais pu faire, le protestant le plus zélé, le plus agressif, le plus querelleur, le plus sûr de soi qu'il fût possible de rencontrer, et cela d'autant que je ne connaissais pas le premier mot de l'histoire du Christianisme; ensuite, seconde raison de mon absolutisme—dont la responsabilité incombe à l'Église de Rome— tous les cantons catholiques de Suisse, y compris la Savoie, sont sales, leurs habitants paresseux, tandis que ceux des cantons protestants sont propres et actifs, circonstances qui avaient vivement impressionné mon évangélique mère, pour laquelle le premier devoir et le premier luxe de la vie étaient la propreté chez les personnes et dans les choses; et, ainsi que mon père, elle regardait la paresse comme absolument satanique. Ils ne manquaient donc jamais de déterminer soigneusement, sur la carte, le pont, la vallée, le col qui séparaient les cantons protestants des cantons enveloppés dans les ténèbres du catholicisme; il était rare, d'ailleurs, que la première ou la seconde ferme ou chaumière au delà de la frontière ne justifiât pas pleinement leur parti pris. Ils triomphaient alors et m'assuraient, le cœur plein d'indignation et aussi de tristesse, que c'était une conséquence toute naturelle du papisme.

La troisième raison, qui me rendait si absolu dans ma manière de voir à cette époque, est assez curieuse. Plus les cérémonies religieuses à l'étranger me donnaient de plaisir et d'émotion, plus j'étais en défiance; il me semblait que des sentiments religieux basés sur des émotions douces ne pouvaient être que faux. Je ne les méprisais pas sottement, en tant qu'expression de la foi catholique, mais je méprisais infiniment la sensualité qui s'y complait au point de faire dépendre une conversion «des gémissements d'un orgue». C'est ainsi que ma raison, aussi bien que les plaisirs romantiques que je goûtais sur le continent, se combinaient pour rendre mon protestantisme plus fermé, mais non malveillant ni sans générosité; car jamais je n'ai accusé les prêtres catholiques de malhonnêteté ni douté de la pureté de l'Église catholique d'autrefois. J'étais le cavalier protestant, non le protestait tête-ronde, désireux de conserver tout ce qu'il y a de noble et de traditionnel dans les coutumes religieuses. Je respectais la piété des paysans catholiques; le «feu diabolique» que je voulais qu'on éteignît, c'était seulement le catholicisme corrompu, qui rendait possible les vices de Paris et la saleté de la Savoie. Ces choses-là, j'étais en droit de penser qu'il était du devoir de tout prêtre chrétien de les attaquer et de les détruire.

Osborne, au contraire, était l'anglais pratique, bien que du type le plus fin et le plus doux; sa perspicacité lui faisait découvrir, sur l'heure, toutes les folies; mais comme en même temps toutes les erreurs humaines lui semblaient des folies, il était prêt à les excuser. Christ Church était tout pour lui! Toutes ses ambitions étaient concentrées là. Il avait déjà la confiance du vieux Doyen; c'était, après lui, l'homme d'Oxford qui savait le plus de grec et celui qui était le plus au courant de la routine universitaire. L'Église d'Angleterre, pour ne parler que d'Oxford, lui semblait avoir assez à faire, si elle voulait corriger ses propres défauts, sans aller s'occuper de ceux des autres; aussi, dans nos promenades champêtres, cherchait-il plutôt à calmer mes haines protestantes, à accroître mes connaissances en histoire ecclésiastique, et à ramener attention sur la chose présente, c'est-à-dire à me faire jouir autant que possible de la promenade et à me faire parler de nos lectures de la matinée.

Il était impossible à un professeur de montrer plus de zèle et de patience. C'était un maître incomparable; sa mémoire, instrument indispensable à tout grand érudit, était impeccable et facile en littérature; son jugement était sûr et son sentiment sain; son interprétation des événements politiques toujours rationnelle et appuyée sur une foule de renseignements tirés aux sources. Tout cela, sans jamais s'enorgueillir de son érudition classique et sans chercher à brider les tendances qui m'entraînaient en d'autres directions. Il avait gagné les premiers honneurs aux examens sans donner toute sa mesure, et il aurait fait bien davantage encore, sans en tirer vanité. Il s'amusait de ma facilité pour la versification; il reconnaissait en moi un véritable tempérament de peintre, et partageait mon goût pour la campagne et les villes pittoresques, mais toujours de façon reposante et calmante.

Un jour, quelques années plus tard, qu'agacé de ne pouvoir lire facilement le grec, j'avais manifeste l'intention de tout planter là pour m'y consacrer exclusivement. «Je crois, fit-il tranquillement, que cela vous donnerait plus de peine que cela ne vaut.» Une autre fois que je travaillais au dessin de Chamonix dans le soleil d'après-midi, que je lui avais promis (et qui est maintenant chez sa sœur), comme je m'irritais de ne pouvoir mieux dessiner: «Moi, fit-il, je serais déjà enchanté, si je savais seulement dessiner.»

C'est pendant le séjour de Gordon à la maison, dans l'automne de 1839, que nous achetâmes notre second Turner. Ce qui est curieux, c'est que j'ai tout à fait oublié quand je vis le premier! J'ai l'impression que le salon de Mr Windus à Tottenham m'a toujours été familier, dès les premières années de Brunswick Square. Mr Godfrey Windus était un carrossier retiré, qui habitait une jolie villa, composée au rez-de-chaussée d'une suite de pièces basses dont les murs étaient couverts, mais non encombrés, de dessins de Turner de la série anglaise; tandis que dans ses portefeuilles reposaient, depuis leur sortie de chez les éditeurs, les séries entières des illustrations de Scott, de Byron, de la Côte du Sud, et de la Bible de Finden.

Personne en Angleterre à cette époque—Turner avait déjà soixante ans—ne s'intéressait véritablement à Turner, si ce n'est le carrossier retiré et moi!

Il est vrai que le public n'avait jamais eu occasion de voir ses dessins et de les apprécier. Ceux de Mr Fawkes restaient enfermés à Farnley; ceux de Sir Peregrine Acland moisissaient dans des corridors humides et Mr Windus achetait tous ceux qui étaient destinés à la gravure dès que le graveur n'en avait plus besoin. Un jour par semaine, toutefois, il autorisait le public à visiter ses collections; mais moi, j'avais la permission d'y venir autant que je le voulais. Bienfait inestimable pour ceux qui voulaient étudier Turner; pour moi, ce fut ce qui me permit d'écrire les Modern Pointers.

Il peut être intéressant de noter que, bien que j'eusse été attiré d'abord vers Turner par sa manière si vraie de rendre les montagnes dans l'Italie de Rogers, lorsqu'il me fut donné de voir les dessins originaux, je fus fasciné, à l'exclusion de tout le reste, par les pures qualités artistiques, quel que fût le sujet. Et c'est pourquoi la beauté du Llanberis ou du Melrose de Mr Windus ne m'empêcha pas d'être parfaitement heureux le jour où mon père me donna enfin, non dans l'intention de commencer une collection de Turner, mais afin que j'aie un spécimen de sa manière, le Richmond Bridge, Surrey.

Rentrant à la maison en triomphateurs, mon père et moi, nous vantions notre acquisition, où toutes les qualités de Turner se trouvaient réunies: «des arbres, l'architecture, de l'eau, un ciel adorable et tout un groupe brillant de personnages».

De fait le Richmond fut, pendant plus de deux ans, le seul Turner en notre possession; le second que nous ayons acheté, le Gosport, fit son entrée à la maison pendant le séjour de Gordon. On n'y retrouvait rien de la beauté délicate de Turner, si ce n'est dans le ciel; d'ailleurs, ni moi, ni mon père, n'étions le moins du monde choqués par les chapeaux ridicules des dames qui se promenaient sur le cutter, ni du fait la tête du timonier fût mise à l'envers. Le lecteur aurait tort, me voyant parler si librement des défauts de Turner, de penser que je les vois mieux et les juge plus sévèrement aujourd'hui. Je les voyais au moment de l'acquisition du Richmond et du Gosport, aussi bien que quiconque, mais je savais aussi ce que ces défauts mêmes révélaient de puissance, ce qui était assez extraordinaire pour un gamin de mon âge. Mon plus grand bonheur alors, quand j'avais fermé mes livres de grec ou de trigonométrie et quitté la salle d'étude, était de descendre et de me repaître de mon Gosport.

Après Noël, je retournai à Oxford pour livrer le dernier assaut, janvier 1840; je fis de bonne besogne grâce à Gordon, dans le petit

logement de la rue Saint-Aldate [47]; la pensée que ma majorité approchait augmentait le sentiment de ma responsabilité. C'est le jour de mes vingt et un ans que mon père m'offrit l'aquarelle de Winchelsea, choix étrange et de mauvaise augure. Le ciel menaçant, les vapeurs d'orage qui enveloppaient la vieille porte et l'église à peine visible, n'étaient que des symboles trop exacts des temps qui se préparaient pour nous; mais ni lui ni moi n'étions adonné à l'interprétation des présages et nous ne les redoutions pas non plus. Mon père avait sans doute été séduit par la vigueur du dessin, et puis, il aimait les soldats. Je fus désappointé et je vis pour la première fois clairement que le plaisir que Rubens et sir Joshua donnaient à mon père l'empêchait d'être sensible à la touche microscopique de Turner. Mais je n'étais pas moins profondément reconnaissant de l'intention, et très heureux d'avoir un dessin de Turner de plus, quel qu'il fût; et comme à la maison le Gosport faisait les délices de mes heures de récréation, à Oxford le Winchelsea me reposait des fatigues de l'étude. Ce cadeau d'un Turner était, si je puis dire, surérogatoire. Le même jour, mon père transférait, à mon nom, un capital qui devait me rapporter pour le moins 5 000 francs par an; non sans se demander, je crois, avec une certaine inquiétude, quel usage j'allais faire du premier argent dont je pouvais disposer. Ce n'est pas qu'on m'eût jamais rien refusé; à Oxford, les principaux fournisseurs avaient ordre de me donner tout ce dont je pouvais avoir besoin, et chaque semaine ils envoyaient leurs notes à ma mère. Jamais il n'y eut de difficultés, de récriminations ni d'un côté ni de l'autre. Il est vrai qu'en dehors des dépenses courantes, il n'y avait rien à Oxford qui pût me tenter, si ce n'est pourtant une gravure du tableau de Turner, le Grand Canal, que j'avais achetée et qui ornait le mur de ma chambre, et Monsieur Jabot, l'inimitable Mr Jabot, dont je fis la connaissance un jour de migraine, et qui est un des chefs-d'œuvre du grand caricaturiste qu'est Topffer. Pour tout ce qui touchait dignité ou mon confort, mon père était infiniment moins raisonnable que moi; seule, ma passion minéralogique l'inquiétait, et, dans l'été de l'année précédente, mon père avait été tout à fait contrarié et déconfit de ce que j'avais payé onze shillings un morceau de calcédoine de Cornouaille. Mais le seul fait que je n'eusse pas l'idée d'acheter un caillou sans lui en dire le prix, marque assez l'intimité qui existait entre nous. Malheureusement, je perdais un peu de la confiance que j'avais eue jusqu'ici dans son jugement, en raison de ces petites taquineries, et je lui manifestai avec trop peu de ménagement la très haute idée que j'avais du mien, peu après le moment où il avait eu la bonté d'assurer, comme je l'ai dit, mon indépendance. Les aquarelles de Turner que nous avions achetés jusqu'à présent, Richmond, Gosport, Winchelsea, nous avaient tous été vendus par Mr Griffilhs, un agent en qui Turner avait la plus grande confiance, et dont au contraire mon père se méfiait. Ils se trompaient tous deux et leur erreur eut de fâcheuses conséquences. Si Turner avait traité directement avec mon père, quel bonheur pour nous trois! Si mon père n'avait pas été convaincu que Mr Griffilhs ne pensait qu'à le mettre dedans, il aurait pu à cette époque acheter quelques-unes des plus adorables aquarelles que Turner ait jamais faites, à des prix tout à fait raisonnables. Mais la manière dont Mr Griffilhs faisait les affaires exaspérait mon père; il laissa aller les meilleurs Turner uniquement parce que Mr Griffilhs les lui recommandait, et il acheta le Winchelsea et le Gosport en grande partie parce que Mr Griffilhs avait déclaré qu'ils n'étaient pas dignes de figurer dans notre collection. Parmi les plus belles aquarelles qui lui restaient alors en portefeuille, il y en avait une que je désirais passionnément, le Harlech. On l'avait marchandée, discutée; était-elle de vente ou non? C'était une aquarelle plus petite que celles de la série anglaise ou de la série de Wales; sur la place, on trouvait le prix demandé injustifiable. Le jour de l'exposition particulière de l'Old Watercolor Society, comme nous flânions, mon père et moi, bras dessus, bras dessous, nous rencontrâmes Mr Griffilhs; au bout de quelques minutes de conversation à bâtons rompus, après nous avoir demandé si l'exposition nous plaisait, se tournant plus particulièrement vers moi, il me dit: «J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. On se décide à vendre le Harlech.— Alors, je l'achète», fis-je, sans même jeter un coup d'œil du côté de mon père et sans en demander le prix. Avec un sourire où il entrait un peu d'ironie, Mr Griffilhs continua: «Pour soixante-dix guinées». Le ton signifiait que c'était là un prix étonnant de bon marché, un prix d'ami. Ce n'en était pas moins trente guinées plus cher que le Winchelsea et vingt-quatre guinées que le Gosport. Mon père était convaincu, cela va sans dire, que Mr Griffilhs venait sur l'heure de majorer le prix. Il me jeta un regard triste où se mêlait une ombre de mépris; je compris que je lui avais manqué d'égards, mais j'étais si pressé d'avoir mon Harlech que je ne pris pas le temps de m'excuser. Il y eut ainsi entre nous une suite de malentendus, inévitables de son côté, maladroits du mien. J'ai peine à comprendre aujourd'hui comment j'ai pu attacher autant d'importance à l'acquisition de ce Harlech, surtout quand je songe que c'est ce même hiver que le mariage d'Adèle était en train de s'arranger à Paris. Ce mariage ne paraît donc point m'avoir brisé autant que je m'y attendais. Je retrouve cependant dans le bête de journal que je commençai à rédiger peu après certaines phrases sur mon mépris général de la vie qui ne s'accordent pas très bien avec la joie folle que me causait l'acquisition d'une aquarelle de seize pouces sur neuf; mais les germes de tout ce qu'il y a de meilleur en moi se concentraient alors dans cette passion pour Turner. Ce n'était pas un simple morceau de papier colorié que je venais de payer soixante-dix guinées, mais bien un château et un village gallois, et le Snowdon dans un nuage bleu. Tout ceci avait dû se passer pendant les vacances de Pâques; je rapportai le Harlech à la maison et l'accrochai au salon dans le panneau à droite de la cheminée, qui faisait pendant à ma niche d'idole; après quoi je rentrai triomphalement à la rue Saint-Aldate et à mon Winchelsea.

En dépit des efforts de Gordon, qui cherchait à modérer et à régler mon travail, c'était du surchauffage à haute dose. Je travaillais de six heures du matin à minuit sans prendre, pour ainsi dire, d'exercice ni de divertissement, avec la pensée très déprimante que tout ce travail ne servirait jamais, ni à moi, ni à personne; pendant ce temps, les choses à Paris allaient tout droit à la catastrophe. Un soir, Gordon venait de me quitter, il pouvait être dix heures, lorsque je fus pris d'une petite toux sèche, accompagnée d'une étrange sensation dans la gorge, et dans la bouche d'un goût que je ne m'expliquais pas: c'était du sang. Cet accident avait dû se produire un samedi ou un dimanche soir, car mon père et ma mère étaient tous deux dans l'appartement de High Street. J'y courus et leur contai ce qui venait de m'arriver.

Ma mère, très experte en pareille matière, ne s'effraya pas autrement, mais envoya immédiatement au doyennat demander la permission, pour moi, de ne pas rentrer coucher à l'Université. Les médecins, consultés le lendemain, conseillèrent de voir des spécialistes à Londres; ceux-ci interdirent tout travail, et le Doyen fut obligé, en grognant, de m'autoriser à remettre mon examen à l'année prochaine.

Pendant les deux mois qui suivirent mon retour à Herne Hill, mon père, très inquiet de ma santé, n'eut pas le loisir de pleurer les succès universitaires qu'il avait rêvés pour moi. Je fus repris une ou deux fois encore de quintes de toux, accompagnées de ce même goût douceâtre dans la bouche, le goût du sang; mais c'était peu de chose, et ma mère soutint toujours qu'il n'y avait rien là de sérieux, que j'avais seulement besoin de repos et de grand air. Les médecins à l'unanimité—sauf pourtant sir James Clarke—étaient plus pessimistes. Sir James gaiement, mais très énergiquement, ordonna le changement d'air et le continent. «Emmenez-moi ce garçon-là avant l'automne, avait-il dit; qu'il se promène le plus possible en voiture découverte et qu'il passe l'hiver en Italie.»

Mr Telford consentit à remplacer mon père au bureau, et celui-ci, que ses affaires n'intéressaient qu'à cause de moi, les abandonna pour s'occuper exclusivement de ma santé.

Mon pauvre père cherchait autant que possible à dissimuler ses inquiétudes; quant à moi, nerveux, malade, de mauvaise humeur, je n'insiste pas sur le genre de sentiments que j'éprouvais, ou plutôt le manque total de sentiments et d'intérêt pour tout ce qui n'était pas moi, sauf sur un seul point. J'étais toujours sensible à la beauté de la nature, j'aimais les arts, les sciences qui lui servent d'interprètes. C'est avec un certain entrain que je m'occupai des préparatifs du voyage; ma mère était toujours bravement, calmement, sereinement gaie; quant à mon père, qui adorait les voyages et en particulier les voyages de nature, il était heureux, en dépit de ses inquiétudes, à la pensée de voir le Sud de l'Italie. Nous nous occupions de notre itinéraire avec quelque chose de la bonne humeur de jadis.

Afin d'éviter Paris, nous décidâmes de descendre par Rouen et la Loire, jusqu'à Tours; ensuite de traverser l'Auvergne, et par le Rhône de gagner Avignon; de là, par la Riviera et Florence, le Sud de l'Italie. «Très bien, mais est-ce que nous n'entendrons plus parler d'Oxford?» me demande Froude d'un ton de doux reproche, dans une lettre que je viens de recevoir à propos de ces souvenirs. Froude était à Oriel pendant que j'étais à Christ Church, et il ne trouvait pas que j'eusse épuisé la matière et donné une idée assez complète des études et des mœurs de l'Oxford de notre temps.

Eh bien! non, cher ami, l'espace me manque ici pour m'étendre sur des avantages dont je n'ai pas profité, et d'autre part, je ne trouve pas que mon insuccès particulier me donne le droit de blâmer, en admettant que cela serve à quelque chose, un système qui n'existe plus. J'ai appris à l'Université tout le grec et le latin qu'il m'était possible d'apprendre, et bien qu'on eût pu m'y dire aussi que les fritillaires poussent dans les prés d'Iffley, il valait mieux, après tout, qu'elle me laissât faire cette découverte moi-même plutôt que de m'expliquer, comme on le ferait certainement à l'heure actuelle, que leur jolie couleur ne sert qu'à attirer les moucherons. Pour le reste, mon esprit, tout le temps que je passai à l'Université, rappelait beaucoup une cosse de légumineux avant la formation des pois, et il est demeuré en cet état, j'ai le regret de le dire, pendant un ou deux ans encore; de sorte que, en ce qui concerne ma vraie vie, les petits racontars, les événements de cette période de préparation, de mitonnage, ne nous avanceraient pas à grand'chose. Il faut que j'arrive maintenant aux jours où la vue s'étend, où le travail devient efficace, à une éducation plus noble que tous les hommes qui ouvrent largement leurs cœurs reçoivent dans la Suite des Temps.

 

[45]Sorte de divertissement qui ressemble à celui qui est de mode aujourd'hui, de faire cuire un beefsteak sur la pelle du chauffeur et de boire du porter dans les grandes brasseries de Londres. (Note de l'éditeur d'Evelyn en 1827.)

[46]Gendre et biographe de Walter Scott. (Note du traducteur.)