Prince d'orchestre (Babel, 4 juin)

Metin Arditi · Chapitre 15 sur 130

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Prince d'orchestre (Babel, 4 juin)

DEUXIÈME PARTIE - Juin-juillet 1997

DEUXIÈME PARTIE

 

Juin-juillet 1997

OceanofPDF.com

12

25 juin

 

Alexis étala ses cartes :

— Full aux valets par les quatre.

Des deux mains, il ramena vers lui la masse de jetons qu’il venait de gagner.

— Bien joué, lança Jeffrey.

— La chance m’a servi !

— Au poker, ce n’est jamais une question de chance ! fit la femme assise à sa droite, une blonde de petite taille bijoutée comme dans un conte oriental.

Elle se tourna vers lui et lança en souriant :

— Vous êtes doué, mon cher, voilà tout !

Le ton n’appelait pas de réplique.

Alexis la dévisagea d’un coup d’œil. Sa minceur et ses traits lissés lui donnaient un air juvénile, mais son regard dur et terne trahissait la femme qui a beaucoup appris de la vie.

Alexis sourit et baissa les yeux sur le monceau de jetons empilés devant lui. Il y en avait une trentaine, tous de même taille, marqués 5 000 dollars pour les blancs, 10 000 dollars pour les verts et 20 000 dollars pour les bleus. Les rouges valaient 50 000 dollars et les noirs 100 000 dollars. Jeffrey Paternoster les faisait fabriquer à sa marque : Poker Noster. Les mots étaient gravés sur chaque jeton, en majuscules et en lettres d’or.

Il empila ses jetons par valeur et en fit le compte en ayant soin de ne pas laisser paraître son émotion. Le coup lui avait rapporté cent cinquante-cinq mille dollars. Mais le plaisir du gain était peu de chose comparé à celui de participer à la partie. Elle se déroulait dans la suite impériale de l’hôtel Ritz, à Paris, et réunissait de vrais puissants. Pas des saltimbanques qui faisaient leur numéro mais des gens qui avaient sur les affaires du monde un pouvoir effrayant. Le Cercle des Trente, c’était le vrai sommet.

La partie avait pourtant mal débuté. Aux deux premiers tours, il avait relancé sans réfléchir et s’était retrouvé seul à surenchérir contre Mike Petropoulos, un armateur grec qui habitait Londres. Sa précipitation lui avait coûté cent dix mille dollars. Le tour suivant s’était déroulé de même façon. Il était parti avec d’assez bonnes cartes, sept huit neuf dix de cœur et roi de carreau, avait visé la quinte flush et relancé avant même d’échanger son roi. Mais il avait reçu un six au lieu d’un valet, puis avait surenchéri, bêtement. Cette fois-ci, la perte avait été de cent trente mille. Il s’était abstenu aux deux tours suivants, après quoi le hasard était venu à son secours sur trois tours de suite, et il avait pu se refaire.

— À vous de donner, fit sa voisine.

Anne de Ferretti était la marraine de la soirée. C’était elle qui avait pris l’initiative de la partie et invité les membres de son choix. Ce serait elle, aussi, qui se chargerait des frais de la soirée. Alexis avait posé la question à Jeffrey : Est-ce que l’organisation des parties incombait “à chacun son tour” ? Jeffrey l’avait rassuré : “Ce serait impossible. Chaque fois qu’une crise majeure secoue le monde, l’un ou l’autre d’entre nous se retrouve en première ligne et devient inatteignable.”

Alexis battit les cartes, les distribua, puis, avant même de découvrir son jeu, il saisit son verre, fit tourner le vin et en but une gorgée, lentement, les yeux fermés. Il voulait montrer qu’il avait de la distance. Que les enjeux de la partie étaient à sa portée. Et qu’il plaçait le plaisir de boire une gorgée de château-pétrus au-dessus de bien des choses. Comme eux.

Il ne devait se montrer impressionné par rien. Ni par la rareté des vins, ni par la magnificence du lieu, ni, surtout, par l’importance des participants. Et encore moins par l’ampleur des enjeux.

Il laissa échapper un petit mmm qu’il voulut sans ostentation, puis posa lentement son verre sur le guéridon marqueté qu’il avait à sa droite, où étaient disposés quatre bols en argent garnis de pistaches décortiquées, de noisettes grillées, d’amandes blanches et de très grosses olives noires. L’univers dans lequel il se trouvait n’était pas celui du luxe. C’était celui du grand faste.

Enfin il consulta ses cartes, vit qu’il avait du jeu, et se souvint du soir où Jeffrey lui avait proposé de faire partie de leur cercle.

— J’ai appris par Sacha que vous aimiez jouer au poker, lorsque vous étiez en internat.

— Nous avons eu une conversation intéressante. Musique, mathématiques, poker… Sacha est un garçon qui aime approfondir.

— Il est exceptionnel, avait dit Jeffrey.

Il avait fixé Alexis avec attention :

— Cela vous dirait de reprendre du service ?

L’un des membres du Cercle avait quitté Londres pour New York. “Tous les membres doivent habiter l’Europe, c’est la règle, à la fois pour des raisons pratiques et parce que nous partageons une même civilisation. Pas d’Américains, pas d’Asiatiques, pas d’Africains. De l’Océanie et des Australiens, on ne parle même pas.”

Les Trente devaient être à même de se retrouver sous quelques heures de préavis, à quatre ou cinq, mais jamais à plus de six, dans un des lieux où ils avaient leurs habitudes : c’était Londres, Paris, Genève, Venise ou Rome.

Jeffrey avait ensuite dit quelques mots sur les membres du Cercle. Chacun était à la tête d’un empire. Ce soir, outre Jeffrey et Mike Petropoulos, il y avait Sven Aksold, un armateur norvégien, et Anne de Ferretti, l’héritière des laboratoires dont elle portait le nom.

Tous se déplaçaient en avion personnel, et cette disponibilité était une condition essentielle pour appartenir au Cercle. Comme il ne fallait pas que le jeu entrave la marche des affaires, les parties débutaient toujours à dix heures du soir. Elles se terminaient à deux heures du matin au plus tard, selon un protocole précis où alternaient temps de jeu et pauses.

“Pour ce qui est des mises”, avait dit Alexis, “je gagne bien ma vie. Pour le jet, en revanche…” Jeffrey l’avait interrompu : “Nous serons très honorés de compter parmi nous un artiste de votre renom. Où que vous soyez en Europe, l’un d’entre nous passera vous chercher ou vous enverra son avion. Du reste, pour la plupart, nous avons plus d’un jet.” Il avait souri avant d’ajouter : “Pour les besoins de l’entreprise, bien sûr.”

— Vous ouvrez, cher ami ?

Anne de Ferretti le fixait sans retenue.

Il détourna les yeux, ramassa ses cartes et les disposa en éventail serré. Il avait un as de pique, un as de carreau, un as de trèfle, un deux de cœur et un quatre de cœur. Il pouvait viser le carré d’as ou le full aux as par les quatre. De toute façon, il était assuré d’un brelan. Il ouvrit à dix mille.

— Kati ehis, esi re malaka1 ! lança Petropoulos.

— Pas de messages codés ! fit Jeffrey en souriant.

— Je suis, fit Anne.

— Moi aussi, reprit Petropoulos. Et ce n’était pas un message codé. Une simple insulte. Entre Grecs…

— Avec vous, annonça Sven.

— Sans moi, soupira Jeffrey.

Alexis demanda une carte, reçut une dame de carreau contre son deux de cœur et se retrouva sans carré ni full. Anne échangea deux cartes, Sven deux et Petropoulos une.

Il relança de dix mille.

— Plus quarante, fit Petropoulos.

Jeffrey s’était retiré et regardait Alexis en souriant.

— Alors, cher ami ? demanda Anne.

— Tu es tendue, susurra Sven, l’air moqueur. Laisse notre ami réfléchir.

— Pardon, fit Alexis. Je vous retarde…

Il prit un jeton rouge :

— Plus cinquante.

— Sans moi, soupira Anne.

— Je suis, fit Sven.

— Plus trente, lança Petropoulos.

Maintenant, la mise totale se montait à deux cent soixante mille.

Il lança un jeton vert et un bleu :

— Pour voir.

Petropoulos n’avait rien. Son idée de demander une seule carte était du bluff. Alexis en était certain.

Il calcula. Au total, il avait misé cent trente mille dollars sur le coup.

— Sans moi, soupira Sven.

— Après toi, fit Petropoulos à Alexis.

Alexis étala ses cartes.

— Brelan d’as.

Petropoulos hocha la tête et lâcha :

— Carré de valets. Désolé.

Jeffrey souriait. Il avait flairé la ficelle de Petropoulos qui avait son carré de valets depuis le début. Ses simagrées, les mots en grec, c’était un double bluff. Pour faire croire qu’il essayait de faire croire… Alexis était tombé dans le panneau.

— Dernier tour avant le souper, si Anne est d’accord, fit Jeffrey.

Au tour suivant, ce fut à elle de servir. Alexis eut un bon jeu de départ, deux paires roi valet et un dix. Il demanda une carte et reçut un valet. Sven et Petropoulos ne suivirent pas, et il se retrouva avec Anne et Jeffrey.

Anne demanda deux cartes et misa vingt. Jeffrey, qui avait demandé une carte, surenchérit de trente. Alexis suivit. Anne se retira et Alexis étala ses cartes.

— Full aux valets par les rois… Bravo, lança Jeffrey.

Lui-même n’avait qu’une paire. Mais il avait suivi. Il voulait qu’Alexis se rattrape avant la pause.

— Bien joué, fit Anne.

— J’ai eu de la carte, s’excusa Alexis.

— Voilà un monsieur qui cherche le compliment, conclut Anne en souriant.

Il était excessivement heureux.

 

1 “Tu as de la carte, espèce de salopard.”

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