Prince d'orchestre (Babel, 4 juin)
34 - 12 juillet
34
12 juillet
Il regardait le chariot du petit-déjeuner d’un air absent.
— Cela vous convient ?
Il ne répondit pas. Le garçon d’étage n’était pas celui qu’il avait malmené deux jours plus tôt. Sans doute que celui-ci avait eu vent de l’incident, car il parlait d’une voix tendue :
— Café, lait chaud, viennoiseries…
Il pointait du doigt ce qu’il énumérait, retirait chaque fois le bras d’un petit mouvement nerveux, puis pointait à nouveau :
— Beurre, confitures, jus de pamplemousse…
Un exemplaire du Financial Times était posé sur le chariot.
Alexis secoua deux fois la tête :
— Je n’ai pas demandé le journal.
— Souhaitez-vous que je vous en débarrasse ?
Alexis secoua à nouveau la tête et leva les yeux sur le garçon. Celui-ci le regarda à son tour, puis d’un coup saisit une petite chaise, la posa devant le chariot, lança “Bonne journée”, et quitta la chambre en courant presque.
Alexis se saisit du Financial Times et le lança avec force en direction du mur.
Le journal se sépara en deux parties et Alexis lut le titre du deuxième cahier : “Companies and Markets.” Il savait que la section “Arts” se trouvait à l’avant-dernière page du premier cahier. Il hésita à ouvrir le journal pour s’assurer qu’il n’y avait pas d’article. Mais il n’osa pas, s’assit sur la petite chaise et se servit du café.
Les répétitions de la veille s’étaient bien passées. Le chœur et les solistes s’étaient montrés impeccables et il n’y avait pas eu de commentaires sur le papier de Masri.
Il regarda l’heure affichée sur l’écran de télévision. Huit heures et quart. La générale était programmée à trois heures. Il fallait tenir. Ne pas se laisser submerger par la terreur. Ne pas faire cas de la ritournelle. Ne pas arriver défait, surtout.
Un appel de Wassermann aurait changé bien des choses. Le coup de fil viendrait, bien sûr. “Ne te fais pas de souci pour ça”, lui avait dit Ted. Peut-être même qu’il était au courant… Wassermann tenait sans doute à lui annoncer la nouvelle lui-même… Il était très occupé… En fait, il se rendait à New York… Ou alors Wassermann se gênait de l’appeler. La générale d’une First Night à l’Albert Hall, ce n’était pas rien… Si tout se déroulait correctement, il rappellerait Wassermann après la générale. Depuis sa loge. Cela donnerait à son coup de fil un caractère professionnel. Presque institutionnel. Avec le décalage horaire, il serait près de onze heures du matin à New York… Un moment parfait pour avoir une conversation amicale. “Je vous appelle de l’Albert Hall, où il y a quelques minutes à peine…” et ainsi de suite. Wassermann parlerait, pour sûr.
Cette perspective le requinqua. Il téléphona à Sonia et lui lança d’un ton enjoué :
— Alors ! Rien dans le Financial Times, ce matin ?
Elle rit. Non bien sûr, il n’y avait rien. Elle aussi s’était précipitée pour lire le journal.
Elle était donc inquiète.
— Je dois filer, reprit Sonia. On se voit à la générale !
Il resta prostré sur la petite chaise, les yeux dans le vide.
Cinq minutes plus tard, il alla chercher le journal et se mit à le feuilleter. Il tourna les pages incapable de lire un seul article jusqu’au bout, puis alla s’étendre sur le lit dans l’attente que le temps passe.
Vers onze heures, son portable grésilla. Le pictogramme annonçait un courriel.
Il l’ouvrit. Son cœur bondit. C’était le secrétariat de Wassermann. Le texte disait ceci :
Cher Monsieur,
Du fait du décalage horaire M. Wassermann m’a fait parvenir le courrier ci-joint, en me priant de vous le transmettre à une heure décente (il ne souhaitait pas vous réveiller ou vous déranger).
Recevez, cher Monsieur, mes salutations respectueuses.
KLARA SCHMID
Alexis respira profondément et fit dérouler le reste du courriel sur le petit écran.
Mon cher Alexis,
Je sais que tu as cherché à me joindre, sans doute à propos du B16.
Je ne souhaite pas jouer à cache-cache, ce ne serait pas digne de notre amitié. Je t’informe donc que nous avons décidé de confier le projet à Akrashoff.
Cela n’exclut en rien de futures collaborations avec toi. Mais les impératifs d’image d’une maison comme World Music Corporation, surtout pour un projet aussi “universel” qu’une intégrale de Beethoven, nous ont amenés à prendre cette décision. Le conseil d’administration de notre groupe a été catégorique : “No controversy.” C’est la règle…
Je ne souhaitais pas t’annoncer notre décision avant la First Night. Mais je crois qu’il vaut mieux clarifier certaines choses avant que l’incertitude ne prenne une place indue.
Je sais que tu es un homme de grande stature, c’est pourquoi je te dis les choses en toute franchise.
Je souhaite que très vite d’autres projets nous réunissent.
Bien à toi,
STEVE WASSERMANN
Pour Klara : copie de ce message à Ted et à Sonia.
Dans la confusion des émotions qui se bousculaient, dans le trop-plein de tristesse, d’humiliation et de rancœur, ce qu’à cet instant Alexis ressentit de plus fort fut l’immense fatigue qui s’abattit sur lui.
Il n’en pouvait plus.
Il resta étendu durant une heure. Son téléphone grésilla à deux reprises. Il tourna chaque fois la tête en direction de l’écran, vit qu’il s’agissait de Sonia, puis un quart d’heure plus tard de Ted, et ne prit aucun des appels. Deux fois une vibration annonça un message, et à nouveau il ne donna pas suite.
Vers midi, avec une lenteur immense, il alla dans la salle de bains, s’assit sur la cuvette et se mit à trembler. Où trouver le courage de quitter sa chambre ? Chaque personne qu’il croiserait, les clients de l’hôtel, le concierge, le préposé à l’entrée des artistes, tous se diraient : “Cet homme a été humilié. Il a été bafoué. Cet homme est un déchu.”
Comme lorsque Lenny était venu dans sa chambre et qu’il était resté prostré, terrorisé à la perspective d’affronter ses camarades.
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