Prince d'orchestre (Babel, 4 juin)
58 - 6 septembre
58
6 septembre
Elles n’avaient pas fait cinquante mètres que Pavlina demanda :
— Ça t’ennuie si on rentre ?
— On rentre quand tu veux, répondit Tatiana.
Elle avait parlé sans gentillesse.
— On prend par les Pâquis ?
— Prenons par les Pâquis, fit Tatiana.
— Ça t’embête ?
— Ça m’enchante. Les quais sont merveilleux, la rue des Pâquis est sinistre, on risque d’être prises pour deux prostituées à la retraite, mais si tu veux rentrer par les Pâquis, on rentre par les Pâquis.
— C’était une suggestion, protesta Pavlina.
Elle s’arrêta et se mit à pleurer en silence. Tatiana la tira par le bras jusqu’à ce qu’elles soient près du parapet, et Pavlina se tourna vers le lac, les mains sur son visage.
— Tu crois être la seule à avoir eu des malheurs ? souffla Tatiana d’une voix sourde. Et moi ? Plus de carrière ! Plus de voix ! Plus de mari ! Pas d’enfant ! Toi tu as eu un enfant ! En plus, je suis sûre qu’elle est très heureuse, ta fille ! Fiche-lui la paix !
Pavlina ôta ses mains de son visage et la regarda d’un air hagard.
Elles restèrent ainsi l’une près de l’autre durant une longue minute, puis Tatiana embrassa Pavlina sur la joue, très vite, la prit par le bras et entreprit de rentrer par le quai :
— Pardonne-moi.
Elles marchèrent sans parler jusqu’au bout du quai des Bergues.
— La vie, c’est comme un train, reprit Tatiana. Il passe par toutes sortes de gares. Des gens descendent, d’autres montent… Mais il ne s’arrête jamais deux fois à la même gare. Jamais ! La seule chose que tu puisses faire, c’est changer de wagon. Tu peux aller de l’un à l’autre, parler aux voyageurs, tu peux faire des tas de choses. Mais ce n’est pas la peine de chercher les gares qui t’ont passé sous le nez.
Elle s’arrêta, puis ajouta, après une hésitation :
— Si tu vois ce que je veux dire…
— Ne te fatigue pas, dit Pavlina. J’ai compris.
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