Prince d'orchestre (Babel, 4 juin)
40 - 14 juillet
40
14 juillet
Il ne quitta pas sa chambre. Durant trente-six heures. Il ne mangea rien, but un peu d’eau gazeuse et resta étendu, dans une solitude absolue, en pensant avec terreur à ce qui l’attendait.
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15 juillet
Sonia arriva à la Promenade avec dans les bras une pile de journaux qu’elle serrait contre sa poitrine, comme pour dire qu’elle les aimait, que ce qu’ils contenaient était doux.
Durant une demi-heure, elle lui fit la lecture à voix basse.
Pour la plupart, les articles étaient élogieux. Ils ne parlaient ni du retard pris par le concert ni du décalage. Mais deux journaux faisaient exception. Dans le Financial Times, Jack Masri écrivait : “Ce jeudi soir au Royal Albert Hall, les six mille spectateurs venus voir et entendre la First Night garderont le souvenir bouleversant du plus grand chef d’orchestre vivant, Alexis Kandilis, aux prises avec l’angoisse.”
L’article revenait sur le retard qu’avait subi le concert à la suite d’un malaise du chef, et sur sa conséquence logique, une erreur de direction qui déclencha un décalage dans l’une des parties les plus complexes de l’œuvre. “Sinon, disait encore Masri, la symphonie était rendue dans la manière que nous connaissons chez Kandilis : en transparence, avec une rare élégance et dans la précision qui fait sa marque.”
L’article se terminait par ces mots : “Jamais une soirée aux Proms ne m’aura autant pétri d’émotion.”
“Tu vois”, dit Sonia en achevant la lecture, “c’est gagné ! Les gens vont t’aimer plus encore.”
Il ne répondit pas. Le public, peut-être. Mais ceux de la profession feraient de l’article une tout autre lecture : “Peut-on encore miser sur Kandilis sans prendre un risque inconsidéré ?” Voilà ce qu’ils se diraient.
L’article du Herald Tribune était ouvertement hostile. Intitulé “The Kandilis Mystery”, il revenait sur le conflit qui avait opposé Alexis au percussionniste, reprenait les incidents de la semaine écoulée, et concluait par cette question : “Que vous arrive-t-il, maestro Kandilis ?”
— À la fin de l’été, personne n’en parlera plus, dit Sonia.
Ils restèrent silencieux durant deux ou trois minutes, après quoi il se racla la gorge avant de demander :
— Tu ne crois pas qu’on pourrait organiser une interview ?
— Je l’ai suggéré à Ted, répondit Sonia, l’air embarrassé. Il préfère attendre septembre.
Eux aussi le lâchaient.
Il insista pour qu’elle ne l’accompagne pas à l’aéroport.
Au moment où la limousine s’arrêta devant le terminal du City Airport, il eut très envie de parler à McAlistair. Dès qu’il aurait un instant de tranquillité, dans l’avion, ou peut-être même avant, il lui exposerait sa situation.
Après avoir passé le contrôle de police, il alla s’asseoir dans un coin de la salle d’attente et, les traits tendus, résuma à McAlistair les événements des quatre derniers jours. Après lui avoir fait une synthèse des articles de presse, il rapporta les derniers propos de Sonia : “Ted préfère attendre septembre. – Franchement”, demanda Alexis, “vous ne trouvez pas ça dégueulasse ?” Il avait hésité à dire “injuste”, car en temps normal, l’utilisation du mot “dégueulasse” lui aurait valu d’être puni. Mais avec McAlistair, la complicité était forte. Alors, malgré une légère angoisse, il s’était décidé à user du mot.
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