Prince d'orchestre (Babel, 4 juin)
23 - 28 juin
23
28 juin
— Una signora l’aspetta sulla terrazza.
Anne était revenue. Non qu’il tînt à sa présence. Mais si elle reconnaissait son erreur, il était prêt à tourner la page.
Mais dans l’instant il sut que ce n’était pas elle qui l’attendait. Le concierge la connaissait depuis toujours. Il ne lui aurait pas dit “una signora”, mais “la signora de Ferretti”…
À nouveau, il bascula dans l’irritation.
Lorsqu’il arriva sur la terrasse, une jeune femme se leva et lui tendit la main en souriant :
— Je suis Vanna Tartarelli. Nous nous sommes vus il y a deux ans…
C’était la correspondante du Corriere della sera, une courte de taille très maigre qui s’exprimait dans un français heurté :
— Je me suis permis de passer, pardon…
— Vous prenez quelque chose ?
Il lui avait lancé la question de façon brusque, comme pour dire : “On va couper les salamalecs, ça ira plus vite.”
Elle le regarda dans les yeux, sans répondre. Il comprit qu’il l’avait vexée et sourit avec excès :
— Que puis-je vous offrir ? Un café ? Un thé ?
— Un café, ça ira.
Elle sortit un bloc-notes de son sac :
— On peut commencer ?
— Je suis tout à vous, répondit Alexis.
Il continuait de trop sourire.
— Le Requiem de Berlioz… Dans l’histoire de la Fenice, c’est une première…
Alexis acquiesça. Quatre cents musiciens et chanteurs, c’était un événement exceptionnel :
— Sans parler des quatre ensembles de cuivres placés sur les balcons ! Ce sera spectaculaire. Vous viendrez au concert ?
— Bien sûr, répondit Vanna Tartarelli, je serai là, c’est mon travail.
— Votre plaisir aussi, j’espère, s’écria Alexis.
Le garçon apporta les cafés. Le climat semblait se calmer.
Elle sourit, mais ce fut sans conviction.
— Est-ce que cela vous intéresserait d’assister à l’une des répétitions ? Cet après-midi, même ?
Elle accepta. Elle était acquise. Tout ce qu’il avait eu à faire, c’était de lui offrir un café et un semblant de considération.
— Pour les musiciens, reprit Vanna Tartarelli, cela doit être une expérience unique.
— Vous savez, les musiciens d’orchestre et la gratitude… Tout ce que je leur demande, c’est de jouer juste. De faire leur travail.
La journaliste le regarda avec curiosité :
— Plusieurs d’entre eux m’ont dit combien ils étaient heureux de vivre cette expérience. C’est une œuvre difficile, bien sûr. La pièce ne leur est pas aussi familière que les grands opéras italiens. Mais ils en sont conscients…
— Leur métier est de jouer juste. Ce qui définit un orchestre, c’est sa justesse.
Il perdait pied.
— Vous êtes très exigeant, fit la journaliste.
— Vous le dites comme un reproche. Dans mon métier, c’est une nécessité. Vous connaissez…
Il sembla hésiter à poursuivre. Puis d’un coup il sourit de façon exagérée :
— Tant pis, je vous pose quand même la question. Vous connaissez la différence entre un bon orchestre et un grand orchestre ?
— Je n’ai pas la compétence pour juger, répondit Vanna Tartarelli d’un ton glacial.
— Eh bien je vais vous la donner. Un grand orchestre est un bon orchestre qui joue toujours comme un bon orchestre. La recette est simple. Il faut jouer juste.
Il se leva. Il en avait assez, de cette gourde.
Mais la journaliste resta assise. Maintenant, c’était elle qui voulait en découdre :
— Vous avez eu des problèmes avec l’un des musiciens, lorsque vous répétiez la Fantastique à Paris.
— J’ai dit ce qu’il fallait dire à un percussionniste qui ne faisait pas son travail de façon professionnelle. J’ai fait mon métier.
— Il s’est mis à pleurer devant ses collègues…
— Je vous le répète, mademoiselle, je fais mon métier. Le journaliste du Monde a écrit n’importe quoi.
— Je comprends parfaitement.
Il la foudroya du regard :
— Si je préparais mes concerts comme vous préparez vos interviews, je n’irais pas loin.
Elle se leva, fit : “Désolée du dérangement”, et partit.
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