Ramuntcho

Pierre Loti · Chapitre 9 sur 41

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Ramuntcho

Chapitre IX

Et c’est simplement 1’irrintzina, le grand cri basque, qui s’est transmis avec fidélité du fond de l’abîme des âges jusqu’aux hommes de nos jours, et qui constitue l’une des étrangetés de cette race aux origines enveloppées de mystère. Cela ressemble au cri d’appel de certaines tribus Peaux-Rouges dans les forêts des Amériques ; la nuit, cela donne la notion et l’insondable effroi des temps primitifs, quand, au milieu des solitudes du vieux monde, hurlaient des hommes au gosier de singe.

On pousse ce cri pendant les fêtes, ou bien pour s’appeler le soir dans la montagne, et surtout pour célébrer quelque joie, quelque aubaine imprévue, une chasse miraculeuse ou un coup de filet heureux clans l’eau des rivières.

Et ils s’amusent, les contrebandiers, à ce jeu des ancêtres ; ils donnent de la voix pour glorifier leur entreprise réussie ils crient par besoin physique de se dédommager de leur silence de tout à l’heure.

Mais Ramuntcho reste muet et sans un sourire. Cette sauvagerie soudaine le glace, bien qu’elle lui soit depuis longtemps connue ; elle le plonge dans les rêves qui inquiètent et ne se démêlent pas.

Et puis, il a senti ce soir une fois de plus combien était incertain et changeant son seul appui au monde, l’appui de cet Arrochkoa sur qui il aurait pourtant besoin de pouvoir compter comme sur un frère ; ses audaces et ses succès au jeu de paume le lui rendront sans doute, mais une défaillance, un rien, peut à tout moment le lui faire perdre. Alors il lui semble que l’espoir de sa vie n’a plus de base, que tout s’évanouit comme une inconsistante chimère.

IX

C’était le soir de la Saint-Sylvestre.

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Toute la journée, s’était maintenu ce ciel sombre qui est si souvent le ciel du pays basque – et qui va bien d’ailleurs avec les âpres montagnes, avec la mer bruissante et mauvaise, en bas, au fond du golfe de Biscaye.

Au crépuscule de ce dernier jour de l’année, à l’heure où les feux de branches retiennent les hommes autour des foyers épars dans la campagne, à l’heure où le gîte est désirable et délicieux, Ramuntcho et sa mère allaient s’asseoir pour souper, quand on frappa discrètement à leur porte.

L’homme qui leur arrivait de la nuit du dehors, au premier aspect leur sembla inconnu ; quand il se fut nommé seulement (José Bidegarray, d’Hasparitz), ils se rappelèrent le matelot parti depuis des années pour naviguer aux Amériques.

« Voilà, dit-il après avoir accepté une chaise, voilà quelle commission l’on m’a chargé de vous faire. Une fois, à Rosario de l’Uruguay, comme je causais sur les docks avec d’autres Basques émigrés là-bas, un homme, qui pouvait avoir cinquante ans environ, s’est approché de moi, en m’entendant parler d’Etchézar.

« – Vous en êtes, vous, d’Etchézar ? m’a-t-il demandé.

« – Non, mais du bourg d’Hasparitz, qui n’en est guère éloigné. »

« Alors il m’a fait des questions sur toute votre famille. J’ai dit :

« – Les vieux sont morts, le frère aîné a été tué à la contrebande, le second a disparu aux Amériques ; il ne reste plus que Franchita avec son fils Ramuntcho, un beau jeune garçon qui peut avoir dans les dix-huit ans aujourd’hui. »

 

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« Il était tout songeur en m’écoutant parler.

« – Eh bien, m’a-t-il dit pour finir, puisque vous retournez là-bas, vous leur direz le bonjour de la part d’Ignacio. »

« Et, après m’avoir offert un verre à boire, il s’en est allé… »

Franchita s’était levée, tremblante et encore plus pâle que de coutume. Ignacio, le plus aventurier de toute la famille, son frère disparu depuis dix années sans donner de ses nouvelles !…

Comment était-il ? Quelle figure ? Habillé de quelle façon ?… Avait-il l’air heureux, au moins, ou la tenue d’un pauvre ?

« Oh ! répondit le matelot, il marquait bien encore, malgré ses cheveux gris ; pour le costume, il paraissait un homme à son aise, avec une belle chaîne d’or à sa ceinture. »

Et c’était tout ce qu’il pouvait dire, par exemple, cela, avec ce naïf et rude bonjour dont il était porteur ; au sujet de l’exilé, il n’en savait pas davantage, et peut-être, jusqu’à la mort, Franchita n’apprendrait jamais rien de plus sur ce frère, presque inexistant comme un fantôme.

Puis, quand il eut vidé un verre de cidre, il reprit sa route, le messager étrange qui se rendait là-haut dans son village. Alors, ils se mirent à table sans se parler, la mère et le fils ; elle, la silencieuse Franchita, distraite, avec des larmes qui faisaient briller ses yeux ; lui, troublé aussi, mais d’une manière différente, par la pensée de cet oncle, courant là-bas la grande aventure.

Au sortir de l’enfance, quand Ramuntcho commençait à déserter l’école, à vouloir suivre les contrebandiers dans la montagne, Franchita avait coutume de lui dire en le grondant :

 

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