Ramuntcho

Pierre Loti · Chapitre 26 sur 41

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Ramuntcho

Chapitre XXVI

De recommandations, ils n’en avaient pas de bien longues à échanger, tant chacun d’eux se croyait sûr de ce que l’autre pourrait faire en son absence. Ils avaient moins à se dire que la plupart des fiancés, parce qu’ils connaissaient mutuellement leurs pensées les plus intimes. Donc, après la première heure de causerie, ils restaient la main dans la main et gardaient un silence grave, à mesure que se consumaient les minutes inexorables de la fin.

A minuit, elle voulut qu’il partît, ainsi qu’elle l’avait décidé d’avance dans sa petite tète réfléchie et obstinée. Donc, après s’être embrassés longuement, ils se quittèrent, comme si la séparation était, à cette minute précise, une chose inéludable et impossible à retarder. Et tandis qu’elle rentrait dans sa chambre, avec tout à coup des sanglots qui vinrent jusqu’à lui, il enjamba le mur et, au sortir de l’obscurité des feuillages, se trouva sur la route déserte, toute blanche de rayons lunaires. A cette première séparation, il souffrait moins qu’elle, parce que c’était lui qui partait, lui qu’attendaient les lendemains remplis d’inconnu. En s’en allant sur ce chemin poudreux et clair, il était comme insensibilisé par le puissant charme des changements, des voyages ; presque sans aucune pensée suivie ni précise, il regardait marcher devant lui son ombre que la lune faisait nette et dure. Et la grande Gizune dominait impassiblement les choses, de son air froid et spectral dans tout ce rayonnement blanc de minuit.

XXVI

Le jour du départ. Des adieux à des amis, çà et là ; des souhaits joyeux d’anciens soldats revenus du régiment. Depuis le matin, une sorte de griserie ou de fièvre, et, en avant de lui, tout l’imprévu de la vie.

Arrochkoa, très gentil ce dernier jour, s’était offert avec instances pour le conduire avec sa voiture à Saint-Jean-de-Luz et

- 108 - avait combiné qu’on partirait au déclin du soleil, de façon à arriver là-bas juste au passage du train de nuit.

Donc, le soir étant inexorablement arrivé, Franchita voulut accompagner son fils sur la place, où cette voiture des Detcharry l’attendait toute prête, et là son visage, malgré sa volonté, se contracta de douleur, tandis que lui se raidissait pour conserver cet air crâne qui sied aux conscrits en partance pour le régiment :

« Faites-moi une petite place, Arrochkoa », dit-elle brusquement, « je vais monter entre vous deux jusqu’à la chapelle de Saint-Bitchentcho ; je m’en reviendrai à pied… »

Et ils partirent au soleil baissant qui, sur eux comme sur toutes choses, épandait la magnificence de ses ors et de ses cuivres rouges…

Après un bois de chênes, la chapelle de Saint-Bitchentcho passa, et la mère voulut rester encore. D’un tournant à un autre, remettant chaque fois la grande séparation, elle demandait à le conduire toujours plus loin.

« Allons, ma mère, en haut de la côte d’Issaritz il faudra descendre ! dit-il tendrement. Tu m’entends, Arrochkoa, tu arrêteras ta voiture où je viens de dire ; je ne veux pas qu’elle aille plus loin, ma mère… »

A cette côte d’Issaritz, le cheval avait de lui-même ralenti son allure. La mère et le fils, les yeux brûlés de larmes retenues, restaient la main dans la main, et on allait doucement, doucement, en un silence absolu, comme si c’était une montée solennelle vers quelque calvaire.

Enfin, tout en haut de la côte, Arrochkoa, qui semblait muet, lui aussi, tira légèrement sur les guides, avec un simple petit : « Ho !…, là !… » discret comme un signal lugubre qu’on hésite à donner, – et la voiture fut arrêtée.

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