Ramuntcho

Pierre Loti · Chapitre 24 sur 41

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Ramuntcho

Chapitre XXIV

Et les sources coulent plus minces et plus rares sous l’épaisseur des fougères, et, le long des routes, s’en vont plus lents, sous la conduite des hommes demi-nus, les chars à bœufs, qu’un essaim de mouches environne.

A cette saison, Ramuntcho, dans le jour, vivait de sa vie agitée de pelotari, tout le temps en courses, avec Arrochkoa, de village en village, pour organiser des parties de paume et pour les jouer.

Mais, à ses yeux, les soirs existaient seuls.

Les soirs !… Dans l’obscurité odorante et chaude du jardin, être assis très près de Gracieuse ; nouer les bras autour d’elle, peu à peu l’attirer et l’appuyer contre la poitrine pour la tenir comme blottie, et rester ainsi longuement sans rien dire, le menton appuyé sur ses cheveux, à respirer la senteur jeune et saine de son corps.

Il s’énervait dangereusement, Raymond, à ces contacts prolongés qu’elle ne défendait pas. D’ailleurs, il la devinait assez abandonnée à lui maintenant, et confiante, pour tout permettre ; mais il ne voulait pas tenter d’aller jusqu’à la communion suprême, par pudeur d’enfant, par respect de fiancé, par excès et par profondeur d’amour. Et il lui arrivait par fois de se lever brusquement pour se détendre, – à la manière d’un chat qui s’étire, disait-elle comme jadis à Erribiague, – quand il se voyait pris d’un tremblement dangereux et d’une plus impérieuse tentation de se fondre en elle, pour une minute d’ineffable mort…

 

XXIV

Cependant Franchita s’étonnait de l’attitude inexpliquée de son fils, qui, semblait-il, ne voyait plus jamais Gracieuse et qui pourtant n’en parlait même pas. Alors, tandis que s’amassait en elle-même la tristesse de ce départ si prochain pour le service militaire, elle observait, avec son mutisme et sa patience de paysanne.

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Un soir donc, un des derniers soirs, comme il partait, mystérieux et empressé, bien avant l’heure de la contrebande nocturne elle se dressa devant lui, le regard dans le sien : « Où vas-tu, mon fils ? »

Et le voyant détourner la tête, rouge et embarrassé, elle acquit la soudaine certitude : « C’est bon, maintenant je sais… Oh ! je sais !… »

Elle était plus émue que lui encore, à la découverte de ce grand secret… Que ce ne fût pas Gracieuse, que ce fût une autre fille, l’idée ne lui en était même pas venue, elle était pour cela trop clairvoyante. Et ses scrupules de chrétienne s’éveillaient, sa conscience s’épouvantait du mal qu’ils avaient pu faire tous deux, – en même temps que montait du fond de son cœur un sentiment dont elle avait honte comme d’un crime, une espèce de joie sauvage… Car enfin…, si leur union charnelle était accomplie, l’avenir de son fils s’assurait tel qu’elle l’avait rêvé pour lui… Elle connaissait bien assez son Ramuntcho, du reste pour savoir qu’il ne changerait pas et que Gracieuse ne serait jamais abandonnée.

Le silence cependant se prolongeait entre eux, elle toujours devant lui, barrant le chemin :

« Et qu’avez-vous fait ensemble ? se décida-t-elle demander. Dis-moi la vérité, Raymond, qu’avez vous fait de mal ?…

– De mal ?… Oh ! mais rien, ma mère, rien de mal, je vous le jure… »

Il répondait cela sans aucune irritation d’être interrogé, et en soutenant le regard de sa mère avec de bons yeux de franchise. C’était vrai, d’ailleurs, et elle le crut.

Mais, comme elle restait encore en face de lui, la main sur le loquet de la porte, il reprit, avec une sourde violence :

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