Ramuntcho

Pierre Loti · Chapitre 17 sur 41

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Ramuntcho

Chapitre XVII

Elle recommence, la petite, sa lèvre lui démangeant toujours, – et, lui, de nouveau, détend les deux bras en se rejetant le torse en arrière.

« Qu’est-ce que tu as, Raymond, à t’étirer comme un chat ?… »

Mais, la troisième fois que Gracieuse se mord à la même place et montre encore le petit bout de sa langue, lui se penche, vaincu par l’irrésistible vertige, et mord lui aussi, prend dans sa bouche, comme un joli fruit rouge qu’on a cependant peur d’écraser, la fraîche lèvre que le moustique a piquée…

Un silence de frayeur et de délices, pendant lequel ils frissonnent tous deux, elle autant que lui ; elle, tremblante aussi de tous ses membres, pour avoir senti là ce contact de la naissante moustache noire.

« Tu n’es pas fâchée, au moins, dis ?

– Non, mon Ramuntcho… Oh ! je ne suis pas fâchée, non… »

Alors il recommence, éperdu tout à fait, et, dans cet air languide et chaud, ils se donnent, pour la première fois de leur vie, les longs baisers des amants…

 

XVII

Le lendemain dimanche, ils étaient allés religieusement, tous ensemble, entendre une des messes du clair matin, pour pouvoir rentrer à Etchézar le jour même, aussitôt après la grande partie de paume. Or, c’était ce retour, plus encore que le jeu, qui intéressait Gracieuse et Raymond, car, suivant leur espérance, Pantchika et sa mère resteraient à Erribiague, et eux s’en iraient, serrés l’un contre l’autre, dans la très petite voiture des Detcharry, sous la surveillance indulgente et légère d’Arrochkoa :

 

- 85 - cinq ou six heures de voyage, tous trois seuls, par les routes de printemps, sous les verdures nouvelles, avec des haltes amusantes dans des villages inconnus.

Dès 11 heures du matin, ce beau dimanche, les abords de la place s’encombrèrent de montagnards, descendus de tous les sommets, accourus de tous les sauvages hameaux d’alentour. C’était une partie internationale, trois joueurs de France contre trois d’Espagne, et, dans l’assistance, les Basques espagnols dominaient ; on y voyait même quelques larges sombreros, des vestes et des guêtres du vieux temps.

Les juges des deux nations, désignés par le sort, se saluèrent avec une courtoisie surannée, et la partie s’engagea, dans un grand silence d’attente, sous un accablant soleil qui gênait les joueurs malgré leurs bérets rabattus en visière sur leurs yeux.

Ramuntcho bientôt, et après lui Arrochkoa, furent acclamés comme des triomphateurs. Et on regardait ces deux petites étrangères, si attentives, au premier rang, si jolies aussi avec leurs élégants corsages roses, et on se disait : « Ce sont leurs promises, aux deux beaux joueurs. Alors Gracieuse, qui entendait tout, se sentait très fière de son jeune fiancé. »

Midi. Ils jouaient depuis bientôt une heure. Le vieux mur, au faîte arrondi comme une coupole, se fendillait de sécheresse et de chaleur sous son badigeon d’ocre jaune. Les grandes masses pyrénéennes, plus voisines encore ici qu’à Etchézar, plus écrasantes et plus hautes, dominaient de partout ces petits groupes humains qui s’agitaient dans un repli profond de leurs flancs. Et le soleil tombait d’aplomb sur les lourds bérets des hommes, sur les têtes nues des femmes, chauffant les cerveaux, grandissant les enthousiasmes. La foule passionnée donnait de la voix, et les pelotes bondissaient, quand commença de tinter doucement l’angélus. Alors un vieil homme, tout couturé, tout basané, qui attendait ce signal, emboucha son clairon, – son ancien clairon des zouaves d’Afrique, – et sonna « aux champs ».

 

- 86 - Et on vit se lever toutes les femmes qui s’étaient assises ; tous les bérets tombèrent, découvrant des chevelures noires, blondes ou blanches, et le peuple entier fit le signe de la croix, tandis que les joueurs, aux poitrines et aux fronts ruisselants, s’étaient immobilisés au plus ardent de la partie, et demeuraient recueillis, la tête inclinée vers la terre…

Au coup de deux heures, le jeu ayant fini glorieusement pour les Français, Arrochkoa et Ramuntcho montèrent dans leur petite voiture, reconduits et acclamés par tous les jeunes d’Erribiague ; puis Gracieuse prit place entre eux deux, et ils partirent pour leur longue route charmante, les poches garnies de l’or qu’ils venaient de gagner, ivres de joie, de bruit et de soleil.

Et Ramuntcho, qui gardait à sa moustache le goût du baiser d’hier, avait envie, en s’en allant, de leur crier à tous : « Cette petite, que vous voyez, si jolie, est à moi ! Ses lèvres sont à moi, je les tenais hier entre les miennes et je les y reprendrai encore ce soir ! »

Ils partirent et tout de suite retrouvèrent le silence, dans les vallées ombreuses aux parois garnies de digitales et de fougères…

Rouler pendant des heures sur les petites routes pyrénéennes, changer de place presque tous les jours, parcourir le pays basque en tous sens, aller d’un village à un autre, appelé ici par une fête, là par une aventure de frontière, c’était maintenant la vie de Ramuntcho, la vie errante que le jeu de paume lui faisait pendant ses journées, et la contrebande pendant ses nuits.

Des montées, des descentes, au milieu d’un monotone déploiement de verdure. Des bois de chênes et de hêtres, presque inviolés et demeurés tels que jadis, aux siècles tranquilles…

Quand venait à passer quelque logis antique, égaré dans ces solitudes d’arbres, ils ralentissaient pour s’amuser à lire, au-dessus de la porte, la traditionnelle légende, inscrite dans le

- 87 - granit : « Ave Maria ! » En l’an 1600 ou en l’an 1500, un tel, de tel village, a bâti cette maison, pour y vivre avec une telle, son épouse.

Très loin de toute habitation humaine, dans un recoin de ravin où il faisait plus chaud qu’ailleurs, à l’abri de tous les souffles, ils rencontrèrent un marchand de saintes images qui s’essuyait le front. Il avait posé à terre son panier, tout plein de ces peinturlures aux cadres dorés qui représentent des saints et des saintes, avec des légendes euskariennes, et dont les Basques aiment encore garnir leurs vieilles chambres aux murs blancs. Et il était là, épuisé de fatigue et de chaleur, comme échoué dans les fougères, à un tournant de ces petites routes de montagne qui s’en vont solitaires sous des chênes.

Gracieuse voulut descendre et lui acheter une Sainte Vierge.

« C’est, dit-elle à Raymond, pour, plus tard, la mettre chez nous, en souvenir… »

Et l’image, éclatante dans son cadre d’or, s’en alla avec eux sous les longues voûtes vertes…

Ils firent un détour, car ils voulaient passer par certaine vallée des Cerisiers, non pas dans l’espoir d’y trouver déjà des cerises, en avril, mais pour montrer à Gracieuse ce lieu, qui est renommé dans tout le pays basque.

Il était près de cinq heures, le soleil déjà bas, quand ils arrivèrent là. Une région ombreuse et calme, où le crépuscule printanier allait descendre en caresse sur la magnificence des feuillées d’avril. L’air y était frais et suave, embaumé de senteurs de foins, de senteurs d’acacias. Des montagnes – très hautes surtout vers le Nord pour y faire le climat plus doux – l’entouraient de toutes parts, y jetant le mélancolique mystère des édens fermés.

 

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