Ramuntcho
Chapitre X
« D’ailleurs, tu tiens de ton oncle Ignacio, on ne fera jamais rien de toi !… »
Et c’était vrai qu’il tenait de son oncle Ignacio, qu’il était fasciné par toutes les choses dangereuses, inconnues et lointaines…
Ce soir donc, si elle ne parlait pas à son fils du message qui venait de leur être transmis, c’est qu’elle devinait le sens de sa rêverie sur les Amériques et qu’elle avait peur de ses réponses. Du reste chez les campagnards ou chez les gens du peuple, les petits drames profonds et intimes se jouent sans paroles, avec des malentendus jamais éclaircis, des phrases seulement devinées et d’obstinés silences.
Mais, comme ils finissaient leur repas, ils entendirent un chœur de voix jeunes et gaies, qui se rapprochait, accompagné d’un tambour : les garçons d’Etchèzar, venant prendre Ramuntcho pour l’emmener avec eux faire en musique le tour du village, suivant la coutume des nuits de la Saint-Sylvestre, entrer dans chaque maison, y boire un verre de cidre et y donner une joyeuse sérénade sur un air du vieux temps.
Et Ramuntcho, oubliant l’Uruguay et l’oncle mystérieux, redevint enfant, dans son plaisir de les suivre et de chanter avec eux le long des chemins obscurs, ravi surtout de penser qu’on entrerait chez les Detcharry et qu’il reverrait un instant Gracieuse.
X
Le changeant mois de mars était arrivé, et avec lui l’enivrement du printemps, joyeux pour les jeunes, mélancolique pour ceux qui déclinent.
Et Gracieuse avait recommencé de s’asseoir, au crépuscule des jours déjà allongés, sur le banc de pierre devant sa porte.
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Oh ! les vieux bancs de pierre, autour des maisons, faits dans les temps passés, pour les rêveries des soirées douces et pour les causeries éternellement pareilles des amoureux !…
La maison de Gracieuse était très ancienne, comme la plupart des maisons de ce pays basque, où les années changent, moins qu’ailleurs, les choses… Elle avait deux étages ; un grand toit débordant, en pente rapide ; des murailles comme une forteresse, que l’on blanchissait à la chaux tous les étés ; de très petites fenêtres, avec des entourages de granit taillé et des contrevents verts. Au-dessus de la porte de façade, un linteau de granit portait une inscription en relief ; des mots compliqués et longs, qui, pour des yeux de Français, ne ressemblaient rien de connu. Cela disait : « Que notre Sainte Vierge bénisse cette demeure, bâtie en l’an 1630 par Pierre Detcharry, bedeau, et sa femme Damasa Irribarne, du village d’Istaritz. » Un jardinet de deux mètres de large, entouré d’un mur bas pour permettre de voir passer le monde, séparait la maison du chemin ; il y avait là un beau laurier-rose de pleine terre, étendant son feuillage méridional au-dessus du banc des soirs, et puis des yuccas, un palmier, et des touffes énormes de ces hortensias, qui deviennent géants ici, dans ce pays d’ombre, sous ce tiède climat enveloppé si souvent de nuages. Par derrière ensuite, venait un verger mal clos, qui dévalait jusqu’à un chemin abandonné, favorable aux escalades d’amants.
Les rayonnants matins de lumière qu’il eut ce printemps-là, et les tranquilles soirs roses !…
Après une semaine de pleine lune, qui maintenait jusqu’au jour les campagnes toutes bleues de rayons, et où les gens d’Itchoua ne travaillaient plus, – tant était clair leur domaine habituel, tant s’illuminaient leurs grands fonds vaporeux de Pyrénées et d’Espagne, – la fraude de frontière reprit de plus belle, dès que le croissant aminci fut redevenu discret et matinal. Alors, par ces beaux temps recommencés, la contrebande des nuits fut exquise à faire ; métier de solitude et de rêve où l’âme
- 63 - des naïfs et très pardonnables fraudeurs grandissait inconsciemment en contemplation du ciel et des ténèbres animées d’étoiles, – comme il arrive pour l’âme des gens de mer veillant sur la marche nocturne des navires, et comme il arrivait jadis pour l’âme des pasteurs de l’antique Chaldée.