Récits fantastiques 1
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
C’était trois jours pour aller, trois jours pour revenir, plus un jour de halte, en tout sept jours, sept jours de travail dépensés, perdus. Mais, ma foi ! j’allais revoir Rossini, Rossini qui sans doute venait de s’exiler de peur de céder à la tentation de faire quelque nouveau chef-d’œuvre.
Je me souviens que ce fut vers le soir que j’arrivai en vue de Bologne. La ville semblait de loin noyée dans une vapeur au-dessus de laquelle s’élevait, se détachant sur le fond sombre de l’Apennin, la cathédrale de Saint-Pierre, et ces deux rivales de la tour penchée de Pise, la
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Garizenda et l’Asinelli. De temps en temps le soleil, au moment de se coucher, lançait un dernier rayon qui enflammait les vitres de quelques palais, comme si les chambres de ces palais étaient pleines de flammes ; tandis que la petite rivière du Reno, nuancée de toutes les couleurs du ciel qu’elle réfléchissait, se tordait dans la plaine comme un ruban de moire argentée ; mais peu à peu le soleil s’abaissa derrière la montagne ; les vitres, étincelantes d’abord, s’éteignirent peu à peu. Le Reno prit la teinte plombée de l’étain ; puis vint la nuit rapide, enveloppant la ville dans ses voiles noirs, que trouèrent bientôt mille lumières de points aussi lumineux que ceux qui brillaient au ciel.
Il était dix heures du soir quand j’entrai avec toute ma roba dans l’auberge des Trois-Rois.
Mon premier soin fut d’envoyer ma carte à Rossini, qui me fit répondre qu’à partir de ce moment son palais était à ma disposition. Le lendemain à onze heures j’étais chez lui.
Le palais Rossini est comme tous les palais italiens, un composé de colonnes de marbre, de
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fresques et de tableaux. Le tout spacieux à y faire danser trois ou quatre maisons françaises, bâti pour l’été, jamais pour l’hiver, c’est-à-dire plein d’air, d’ombre, de fraîcheur, de roses et de camélias.
En Italie, on le sait, les fleurs ont l’air de pousser dans les appartements et non dans les jardins, où l’on ne voit et n’entend que des cigales.
Rossini habitait ce monde de salons, de chambres, d’antichambres et de terrasses. Toujours gai, riant, pétillant de verve et d’esprit ; sa femme, au contraire, sillonnait ces mêmes appartements, souriante aussi, mais lente, grave et belle comme la Judith d’Horace Vernet.
Elle s’inclina devant moi, et je lui jetai sur la tête ce fameux voile noir qui était cause de ma visite à Bologne.
Rossini avait déjà arrangé son dîner. Il désirait me faire trouver avec des convives qui me fussent agréables ; et, sachant que je devais un jour ou l’autre aller à Venise, il avait invité un jeune poète vénitien nommé Luigi de Scamozza, qui
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venait de finir ses études à cette fameuse université de Bologne qui a donné cette devise à la monnaie de la ville : Bonomia docet.
J’avais quatre heures devant moi pour visiter Bologne, que je comptais quitter le lendemain, sauf à y revenir plus tard. Je priai Rossini de me donner congé, et je me mis en course tandis que l’illustre maestro descendait à la cuisine afin de donner tous ses soins à un plat de stuffato accompagné de macaroni, pour la préparation desquels Rossini a la prétention de ne pas avoir d’égal dans toute la péninsule italique depuis que le cardinal Alberoni est mort.
Plus tard, peut-être, je raconterai les merveilles de la ville universitaire. Je décrirai ce Neptune en bronze, chef-d’œuvre du célèbre enfant de ses murailles, qu’elle a baptisé de son propre nom ; sa cathédrale de Saint-Pierre, riche surtout de l’Annonciation de Louis Carrache ; son église de Sainte-Pétrone avec sa fameuse méridienne de Cassini. Je mesurerai l’inclinaison de ses deux tours, texte éternel des disputes des savants, qui n’ont pas encore pu décider si elles
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penchent par un caprice de l’architecte ou par l’effet d’un tremblement de terre ; si elles se sont inclinées sous la main de l’homme ou sous le souffle de Dieu. Mais aujourd’hui j’ai hâte, comme Scheherazade, d’en revenir à mon histoire, et j’y reviens.
À six heures, nous étions réunis chez le célèbre maestro, autour d’une table longue, placée au milieu d’une vaste salle à manger peinte à fresque, ventilée de tous côtés. La table, selon les habitudes italiennes, était couverte de fleurs et de fruits glacés, le tout disposé pour servir d’accompagnement au fameux stuffato, qui était la pièce magistrale du dîner.
Nos convives étaient deux ou trois savants italiens, c’est-à-dire un échantillon de ces braves gens qui discutent pendant un siècle pour savoir si l’histoire d’Ugolin est une allégorie ou un fait ; si Béatrice est un rêve ou une réalité ; si Laure a eu treize enfants ou seulement douze.
Deux ou trois artistes du théâtre de Bologne, parmi lesquels un jeune ténor nommé Roppa, qui tout à coup s’était trouvé avoir une belle voix et
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s’était élancé des cuisines d’un cardinal sur le théâtre de la Fenice.
Enfin ce jeune étudiant-poète dont m’avait parlé Rossini, figure triste ou plutôt mélancolique, noble rêveur au fond de l’âme duquel vivait l’espoir de la régénération italienne ; admirable soldat, qui aujourd’hui défend comme un autre Hector cette héroïque Venise qui fait revivre les merveilles impossibles de l’antiquité, en luttant comme une autre Troie, comme une autre Syracuse, comme une autre Carthage.
Enfin Rossini, sa femme et moi.
La conversation roula sur Dante, sur Pétrarque, sur le Tasse, sur Cimarosa, sur Pergolèse, sur Beethoven, sur Grimod de La Reynière et sur Brillat-Savarin, et je dois dire, à la grande louange de Rossini, que c’était sur ces deux illustres gastronomes qu’il me parut avoir les idées les plus claires et les mieux arrêtées.
Hâtons-nous d’ajouter qu’il était vaillamment soutenu sur ce terrain par Roppa, qui, ignorant de théorie, mais homme de pratique, avait fait dix
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ans la cuisine sans connaître Carême, comme il faisait depuis quatre ans de la musique sans connaître Grétry.
Toute cette conversation m’amena à demander à Rossini pourquoi il ne faisait pas de musique.
– Mais je croyais avoir donné une raison suffisante.
– Laquelle ?
– Je suis paresseux.
– Est-ce la seule ?...
– Je crois que oui.
– De sorte que si un directeur vous attendait à l’angle d’un théâtre et vous mettait un pistolet sur la gorge...
– Et me disant : « Rossini, tu vas faire ton plus bel opéra », n’est-ce pas ?
– Oui.
– Eh bien ! je le ferais.
Hélas ! il y avait peut-être bien plus d’amertume que de bonhomie dans ce mot... D’ailleurs, peut-être ai-je tort, mais je n’ai jamais
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cru à cette bonhomie d’un puissant génie, et chaque fois que Rossini a parlé cuisine devant moi, il m’a semblé toujours que c’était pour ne point parler d’autre chose.
– Voyons, Berlioz, répondez-moi, mon grand musicien-poète, n’y a-t-il pas, comme sous Ugolin, quelque mythe insaisissable dans cet illustre Pezzarois qui divinise le macaroni et qui méprise la choucroute ?
– Ainsi, dis-je à Rossini, toute la question se réduit à une affaire de guet-apens ?
– Pas à autre chose.
– Mais si, au lieu d’un pistolet, on vous mettait un poème sous la gorge ?
– Essayez.
– Tenez, Rossini, lui dis-je, il y a une chose étrange, c’est que si je travaillais pour vous, je renverserais l’ordre habituel.
– Comment cela ?
– Oui, au lieu de vous donner un poème pour que vous en fassiez la musique, vous me donneriez une partition, et je vous en ferais les
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paroles.
– Tiens ! dit Rossini, expliquez-moi donc votre idée.
– Oh ! elle est bien simple... Dans l’union du compositeur et du poète, il faut que l’un absorbe l’autre ; que le poème tue la partition, ou que la partition tue le poème. Or, de quel côté doit être le dévouement ? du côté du poète, puisque, grâce aux chanteurs, on n’entend jamais les vers, et que, grâce à l’orchestre, on entend toujours la musique.
– Ainsi, vous êtes de l’avis de ceux qui pensent que les beaux vers nuisent au compositeur ?
– Certainement, cher maestro ; la poésie, la poésie comme la fait Victor Hugo, comme la fait Lamartine, a sa propre musique en elle. Ce n’est pas une sœur de la musique, c’est une rivale ; ce n’est pas une alliée, c’est une adversaire. Au lieu de prêter son aide à la sirène, l’enchanteresse lutte contre elle. C’est le combat d’Armide et de la fée Morgane. La musique reste victorieuse, mais sa victoire l’épuise.
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– Alors, vous consentiriez à faire des paroles sur de la musique ?
– Sans doute, moi qui ai fait trois cents volumes et vingt-cinq drames, je consentirais à cela ; parce que, moi, je mettrais mon amour-propre à vous aider, à vous servir, parce que, moi, qui tiens le haut du pavé quand je veux, je regarderais comme une honorable courtoisie de vous le céder à vous que j’aime, à vous que j’admire, à vous mon frère en art. J’ai mon royaume comme vous avez le vôtre. Si Etéocle et Polynice avaient eu chacun un trône, ils ne se seraient pas entr’égorgés et seraient probablement morts de vieillesse, en se faisant des visites tous les premiers de l’an.
– À merveille ! je retiens votre parole.
– Pour faire des vers sur votre musique ?
– Oui.
– Je vous la donne. Seulement dites-moi d’avance quel genre d’opéra vous voudriez.
– Je voudrais un opéra fantastique.
– Vous voyez bien, mon cher Berlioz, qu’il y
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avait encore de la choucroute là-dessous.
– Un opéra fantastique, répondis-je, prenez garde. L’Italie, avec son ciel pur, n’est pas le pays des traditions surnaturelles ; aux fantômes, aux spectres, aux apparitions, il faut les longues et froides nuits du Nord, il faut la forêt Noire, les brouillards de l’Angleterre, les vapeurs du Rhin. Que ferait une pauvre ombre égarée au milieu des ruines de Rome, sur le rivage de Naples, dans les plaines de la Sicile ? où se réfugierait-elle, mon Dieu ! si elle était poursuivie par l’exorciste ? Pas la plus petite vapeur où fuir, pas le plus petit brouillard où se cacher, pas la plus petite forêt où chercher un asile ; elle serait traquée, prise au collet, conduite à la lumière. Peuplez donc la nuit de rêves quand la nuit est votre jour, quand la lune est votre soleil ; quand vous vivez non pas de huit heures du matin à huit heures du soir, mais de huit heures du soir à huit heures du matin. Tandis que s’écoulent lentement nos sombres veillées à nous ; quand, à la lueur d’une lampe fameuse, nous sommes enfermés dans nos caves, où les jeunes filles tournent le fuseau, où les jeunes garçons racontent, vous courez la
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sérénade, vous, vous emplissez vos rues de bruits joyeux, de chants d’amour. Votre apparition est une belle jeune fille, aux yeux et aux cheveux noirs, qui se montre à son balcon, laisse tomber un bouquet de roses et disparaît. Oh ! Juliette !... vous ne vous êtes levée sur votre tombeau que parce que Shakespeare, le poète du Nord, vous a dit : « Lève-toi ! » Et à la voix de ce puissant enchanteur, auquel rien ne pouvait résister, vous avez obéi, belle fleur du printemps de Vérone ! Mais nul compatriote à vous n’avait songé auparavant, ni n’a songé depuis à vous donner un pareil ordre. Prenez garde, Rossini, prenez garde !
– Je vous ai laissé dire, n’est-ce pas ? fit en souriant mon hôte.
– Oui ; et je vous demande pardon d’avoir abusé de la permission.
– Non pas ; parlez encore, parlez toujours. Voilà mon ami Luigi Scamozza, qui est poète comme vous, qui vous écoute, et qui va se charger de vous répondre.
J’allongeai la main vers mon jeune confrère.
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– J’écoute, lui dis-je.
– Savez-vous pourquoi l’illustre maestro vous renvoie à moi ? me dit Scamozza en souriant.
– Parce qu’il sait que j’aurais plaisir à vous entendre.
– Non, ce n’est point cela. Parce qu’il sait qu’un événement arrivé à l’un de mes aïeux proteste énergiquement contre ce que vous venez de dire. Est-il possible qu’un admirateur de Dante vienne vous refuser cette sublime poésie d’outre-monde dont l’exilé de Florence est l’unique modèle, et dont Milton, le poète du Nord, n’est que le faible néophyte ? Hélas ! nous avons droit à toutes les poésies, car nous avons eu tous les malheurs. Avez-vous jamais vu votre ciel gris rayé par deux ombres plus lumineuses que celles de Francesca et de Paolo ? Avez-vous vu sortir de la tombe un spectre plus terrible que celui de Farinata des Uberti ? Avez-vous marché côte à côte d’une ombre plus douce que celle du poète Sordello de Mantoue ? Ah ! vous doutez de l’Italie fantastique ! Eh bien ! que Rossini vous donne la partition. Je vous donnerai, moi, votre
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poème !...
– Vous ?
– Oui.. oui ; ne vous ai-je pas dit que, dans ma famille même, vivait le souvenir d’une lugubre histoire ?
– Eh bien ! racontez-la-moi.
– Non, car tout le monde la connaît ici ; mais, je le répète, que Rossini vous envoie sa partition, moi, je vous enverrai mon histoire.
– Et quand cela ?
– Demain matin.
– Bon ! dit Rossini. Ce soir, avant de me coucher, j’écris l’ouverture.
Puis, levant son verre :
– Au succès de l’opéra des Étudiants de Bologne, dit-il.
Chacun fit raison à grand renfort de chocs pendant tout le souper.
À dix heures on quitta la table, Rossini se mit au piano et improvisa l’ouverture.
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Malheureusement, il oublia de la noter.
Le lendemain, je reçus l’histoire.
Je n’ai jamais entendu parler de la partition.
Maintenant, l’histoire, la voici :
II
Le serment
Le 1 er décembre de l’année 1703, sous le pontificat du pape Clément XI, vers quatre heures du soir, trois jeunes gens, qu’il était facile de reconnaître pour des étudiants, appartenant à l’université de Bologne, sortaient de la ville par la porte de Florence et s’acheminaient vers ce charmant cimetière, qui, à la première vue, présente plutôt l’aspect d’une promenade joyeuse que d’un enclos mortuaire. Tous trois marchaient d’un pas rapide, enveloppés de grands manteaux et regardant derrière eux comme des hommes qui
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craignent d’être suivis.
L’un d’eux cachait quelque chose sous son manteau, et il était facile de voir que ce qu’il cachait était une paire d’épées.
Arrivés au mur du cimetière au lieu de continuer leur route jusqu’à l’entrée, les trois jeunes gens firent un à-droite et en longèrent la face méridionale ; puis, arrivés à l’extrémité de ce mur, ils tournèrent brusquement à gauche, et, appuyés à la face orientale, ils trouvèrent trois autres jeunes gens, dont deux assis et un debout ; ces trois jeunes gens semblaient les attendre.
En apercevant les derniers venus, les deux jeunes gens assis se levèrent, et celui qui était debout se détacha de la muraille. Tous trois s’acheminèrent au-devant de ceux qui arrivaient.
Tous trois aussi étaient enveloppés de leurs manteaux, et le bas d’un des manteaux était relevé par la pointe de deux épées.
Quatre des jeunes gens continuèrent leur route jusqu’à ce qu’ils se fussent joints.
Les deux autres restèrent en arrière, chacun de
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son côté, de façon à ce que, lorsque les quatre étudiants se furent joints et eurent formé un groupe, les deux solitaires se trouvèrent chacun à vingt pas du groupe, et, par conséquent, à quarante pas l’un de l’autre.
Les quatre jeunes gens conférèrent un instant de la façon la plus animée, tandis que des deux jeunes gens isolés, et qui paraissaient étrangers à la conférence, l’un trouait la terre humide en pesant sur sa canne, l’autre faisait voler les têtes des chardons avec sa baguette.
Deux ou trois fois la conférence s’interrompit et à chaque fois le groupe du milieu se sépara pour aller former un double groupe dont les deux jeunes gens isolés devenaient momentanément les personnages principaux.
À chaque fois on put voir ceux-ci faire des signes positifs de refus, ce qui disait qu’ils ne se ralliaient pas à l’avis de leurs compagnons ou n’obtempéraient pas à leurs demandes.
Enfin les négociations traînant en longueur et ne paraissant pas présenter une solution amiable possible, les jeunes gens qui portaient les épées
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les tirèrent de dessous leurs manteaux et les livrèrent à l’investigation de leurs compagnons.
Les épées furent alors examinées avec le plus grand soin. Il était évident que l’on discutait sur le plus ou moins de gravité qui, pour les blessures, devait résulter de la forme des armes. Enfin, comme on ne put s’entendre sur un choix à faire, on jeta une pièce de monnaie en l’air, afin que le choix des épées fût le résultat du hasard.
Le hasard prononça, les épées non désignées furent laissées à l’écart ; on fit signe aux deux jeunes gens isolés, qui se rapprochèrent, échangèrent de la tête un léger signe de politesse, et jetèrent bas leur habit et leur veste.
Puis l’un planta sa canne en terre, l’autre jeta sa baguette sur ses habits.
Tous deux se rapprochèrent.
Alors un de leurs compagnons leur présenta à chacun une épée par la poignée, croisa les deux pointes et, se retirant en arrière, prononça le mot : « Allez ! »
Tous deux se fendirent à l’instant même, et
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engagèrent leurs épées jusqu’à la poignée.
Tous deux firent aussitôt un pas de retraite, et se trouvèrent en garde.
Tous deux étaient d’une force à peu près égale, mais d’une force inférieure.
Au bout de quelques secondes, l’épée de l’un d’eux disparut presque entièrement dans le corps de son adversaire.
– Touché ! dit celui qui avait porté le coup, en faisant un bond en arrière et en abaissant son épée, sans cependant se mettre hors de garde.
– Non, dit l’autre, non.
– Si fait.
Et celui qui avait parlé le dernier regarda la lame de son épée, moite et rougie jusqu’au tiers de la longueur.
– Ce n’est rien, ce n’est rien, dit le blessé en faisant un pas en avant pour se rapprocher de son ennemi.
Mais à ce mouvement un jet de sang s’élança de sa blessure, la main qui tenait l’épée se tendit,
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l’épée tomba à terre. Le blessé toussa péniblement et voulut cracher, mais il n’en eut pas la force, seulement une écume de sang rougit ses lèvres.
Deux des jeunes gens étaient élèves en chirurgie.
– Ah ! diable ! firent-ils en voyant ces symptômes qui indiquaient que la blessure était grave.
En effet, presque aussitôt, celui des deux combattants qui avait été frappé inclina la tête sur sa poitrine, oscilla, fit un demi-tour sur lui-même battant l’air de ses bras, et tomba en poussant un soupir.
Les deux élèves en chirurgie se précipitèrent sur le corps de leur camarade, l’un d’eux ayant déjà ouvert sa trousse et tenant sa lancette pour saigner le blessé.
Mais l’autre, qui avait retroussé la manche, laissa retomber le bras, en disant :
– C’est inutile, il est mort !
À ce mot, celui qui était resté debout pâlit
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affreusement, comme si lui-même allait mourir.
Il jeta son épée et fit un pas rapide vers le corps de son ennemi ; mais les deux témoins l’arrêtèrent.
– Allons, allons, dit l’un d’eux, c’est un malheur ; mais comme il est irréparable, il ne s’agit pas de se lamenter, mais de gagner la frontière. As-tu de l’argent ?
– Sept ou huit écus peut-être.
Chacun fouilla dans sa poche.
– Tiens, prends, dirent ensemble quatre voix, et sauve-toi, sans perdre une minute.
Le jeune homme revêtit sa veste, son habit et son manteau.
Et, après avoir serré la main des uns et embrassé les autres, selon le degré d’intimité où il était avec chacun, il s’élança dans la direction des Apennins, et disparut bientôt au milieu des premières ombres de la nuit.
Les regards des quatre jeunes gens l’avaient suivi jusqu’au moment de sa disparition.
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– Maintenant, dit l’un d’eux, et Antonio ?
Tous les yeux se portèrent sur le cadavre.
– Antonio ?
– Oui. Qu’allons-nous en faire ?
– Le rapporter dans la ville, pardieu ! nous ne le laisserons pas là, j’espère.
– Non, sans doute ; mais que dirons-nous ?
– C’est bien simple. Nous dirons que nous nous promenions tous quatre hors des murs, quand tout à coup nous avons aperçu Antonio et Ettore qui se battaient. Nous nous sommes précipités ; mais avant que nous les eussions atteints, Antonio était tombé mort, et Ettore avait pris la fuite. Seulement, nous dirons qu’il s’est enfui vers Modène, au lieu de dire qu’il s’est enfui vers les Apennins ; l’absence d’Ettore nous donnera raison.
– Bien !
Cette version adoptée à l’unanimité, on cacha la seconde paire d’épées dans les broussailles ; on roula le mort dans son manteau, et on le rapporta vers la ville.
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À la porte de la ville, les jeunes gens firent la déclaration convenue ; on prit quatre facchini ; on posa Antonio sur une litière, et on le conduisit jusqu’au logement qu’il habitait.
Au reste, la moitié de la douleur était épargnée aux jeunes gens. Antonio était vénitien, sa famille n’habitait pas Bologne ; une lettre porterait la triste nouvelle, et l’un des jeunes gens, vénitien lui-même, et qui connaissait la famille d’Antonio, fut chargé d’écrire cette lettre.
Ce jeune homme était un des trois que nous avons vu sortir par la porte de Florence ; il se nommait Beppo de Scamozza : le second était de Velletri, et se nommait Gaetano Romanoli ; le troisième était celui qui était resté sur le champ de bataille.
Nous avons dit du mort tout ce que nous avions à en dire. Suivons les vivants jusqu’à la petite chambre qu’ils habitaient au troisième étage d’une maison bourgeoise qui faisait commerce de loger les étudiants.
Sept heures du soir sonnaient à l’église Saint-Dominique comme ces deux jeunes gens, jetant
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leur manteau sur le lit qui leur était commun, s’assirent l’un en face de l’autre, aux deux côtés d’une table sur laquelle brûlait une de ces lampes à trois becs qui servent encore de nos jours à l’éclairage des maisons en Italie, et qui, à l’époque où se passait cette histoire, étaient bien autrement communes qu’elles ne le sont aujourd’hui.
Un seul bec brûlait et jetait une lueur douteuse dans la chambre. Disons un mot de ces deux jeunes gens, sur lesquels va se concentrer l’intérêt des événements que nous racontons. L’un s’appelait, comme nous l’avons dit, Beppo de Scamozza, et était vénitien ; l’autre, Gaetano Romanoli, et était romain.
Beppo venait d’atteindre sa vingt-deuxième année. C’était le fils naturel d’un grand seigneur, qui lui avait assuré une petite fortune de six ou huit mille livres de revenu, en le faisant libre et seul dans la vie.
L’autre, au contraire, appartenait à une famille d’honnêtes marchands, qui, tout en tenant une maison de commerce à Rome, possédaient une
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villa à Velletri. C’est dans cette villa que Gaetano était né.
La position différente des deux jeunes gens, au milieu du monde où le hasard les avait jetés, avait fort influé sur le moral ; et je dirai presque sur le physique de chacun d’eux ; la physionomie modifie le visage ; et qu’est-ce que la physionomie ? l’expression superficielle des sentiments intérieurs. Supposez le même visage à deux enfants au moment de leur naissance, et faites que ces deux enfants entrent dans la vie, l’un par son côté triste, l’autre par son côté joyeux, entourés, l’un de malheurs, l’autre de félicités ; et, à vingt-cinq ans, ces deux visages qui avaient autrefois une expression pareille auront aujourd’hui une physionomie bien différente.
Beppo, isolé, sans famille, élevé par des étrangers, était presque exilé dans la vie. Dès son enfance, il avait mangé du pain au sel amer dont parle Dante ; il était grand, mince, pâle, mélancolique ; ses cheveux qu’il portait longs, comme c’était l’habitude à cette époque,
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tombaient en boucles noires sur les épaules ; il préférait aux habits élégants, que sa petite fortune lui eût permis de porter des vêtements de couleurs sombres et sans broderies ; il est vrai que leur coupe rachetait leur simplicité, et que, sous l’étoffe la moins splendide, Beppo de Scamozza sentait son grand seigneur d’une lieue.
Quant à Gaetano Romanoli, c’était un joyeux étudiant de vingt ans, qui apprenait le droit avec l’intention de se faire avocat, afin de laisser à sa sœur Bettina, qu’il adorait, tous les avantages que pouvait lui donner, à l’époque de son établissement, la cession de la maison de commerce paternelle. Élevé dans sa famille, au milieu de tous ces petits soins, dont avaient été privées l’enfance et la jeunesse de Beppo, Gaetano avait toujours envisagé l’existence sous son aspect joyeux, et souri à la vie qui lui souriait. C’était un beau jeune homme aux joues bronzées, mais pleines de fraîcheur et de jeunesse, au nez droit, à l’œil vif, aux dents blanches que découvrait un sourire franc et familier.
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Comment ces deux caractères si opposés s’étaient-ils en quelque sorte soudés l’un à l’autre ? Comment l’amitié du mélancolique Beppo et du joyeux Gaetano était-elle devenue proverbiale ? Comment n’avaient-ils qu’une chambre, qu’une table, et, selon la vieille tradition des frères d’armes, qu’un lit ? C’est un de ces mystères d’attraction qui ne s’expliquent que par cette sympathie des contrastes, beaucoup plus commune que l’on ne croit, et qui réunit souvent la force à la faiblesse, la tristesse à la joie, la douleur à la violence.
Les deux jeunes gens restèrent un instant pensifs l’un en face de l’autre.
Mais soulevant le premier la tête :
– À quoi penses-tu ? demanda Beppo.
– Hélas ! répondit Gaetano, je pense à une chose terrible : c’est que ce qui vient d’arriver ce soir à ce pauvre Antonio pouvait arriver à l’un de nous, et que nous étions séparés à jamais.
– C’est étrange, dit Beppo, j’avais justement la même pensée.
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– Et, continua Gaetano en tendant la main à son ami, que mon plus doux rêve était détruit.
– De quel rêve parles-tu ?
– De cette espérance dont je t’ai entretenu bien des fois, qui doit faire de nous plus que deux amis, qui doit faire de nous deux frères.
– Oh ! oui, dit mélancoliquement Beppo. Bettina !...
– Si tu savais comme elle est jolie, Beppo ! si tu savais comme elle t’aime...
– Fou ! comment m’aimerait-elle ? elle ne m’a jamais vu.
– Ne t’a-t-elle pas vu par mes yeux ? ne te connaît-elle pas par mes lettres ?
Beppo haussa les épaules.
– Écoute, dit Gaetano ; je parie une chose.
– Laquelle ?
– Elle ne t’a jamais vu, c’est vrai.
– Eh bien ! après ?
– Eh bien ! je parie que, si le hasard faisait
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qu’elle te rencontrât, elle te reconnaîtrait.
– Allons donc ! D’ailleurs, à quoi bon faire tous ces beaux projets ? Tu sais bien que ton père ne donnera jamais Bettina qu’à un marchand.
– Tu es bien mieux qu’un marchand, toi ; tu es un gentilhomme.
– Beau gentilhomme, qui porte une barre sur son écusson, dit Beppo, en secouant la tête. Non, mon cher Gaetano, ne faisons, crois-moi, d’autres rêves que ceux qui peuvent s’accomplir.
– Lesquels ?
– Celui de ne jamais nous quitter, d’abord. Oh ! sois tranquille, celui-là ne dérangera rien à ta vie, tant que ton amitié pour moi durera. Je puis te suivre partout ; je n’ai pas de famille ; à peine si j’ai une patrie. Que m’importent les gens avec qui je vis, les lieux que j’habite ? Si tu cesses de m’aimer, si je te deviens à charge, tu me le diras ; alors nos corps seront séparés, puisque nos cœurs ne battront plus ensemble.
– Ah, çà ! mais où diable vas-tu chercher toutes les tristesses que tu dis là ? s’écria
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Gaetano. Ami, une seule chose nous séparera, crois-le bien, si tu penses comme moi.
– Laquelle ?
– La mort !
– Eh bien ! si tu penses comme moi, ami, dit Beppo, la mort même ne nous séparera point.
– Explique-toi.
– Crois-tu que quelque chose de nous survive à nous ?
– La religion nous le promet, le cœur le dit.
– Crois-tu réellement à cette immortalité de l’âme ?
– J’y crois.
– Eh bien ! ami, nous n’avons qu’à nous lier par un serment, par un de ces serments qui engagent l’âme et le corps, si l’un de nous deux meurt, le corps seul aura quitté le corps, l’âme restera fidèle à son amitié, car ce qui aime en nous, ce n’est pas le corps, c’est l’âme.
– Crois-tu que ce ne soit pas un sacrilège, ce que tu me proposes ? demanda Gaetano.
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– Je ne crois pas qu’on offense Dieu en cherchant à soustraire à la mort le sentiment le plus pur qu’il y ait dans l’homme, l’amitié !
– Eh bien, soit ! dit Gaetano en tendant la main à son ami. En ce monde et dans l’autre, Beppo !
– Attends, dit celui-ci.
Il se leva, alla chercher un crucifix suspendu à la tête du lit, et l’apporta sur la table.
Puis il étendit la main sur l’image sainte.
– Par le sang de notre Seigneur ! dit-il, je jure à mon frère Gaetano Romanoli, que si je meurs le premier, en quelque lieu que mon corps tombe, que mon souffle s’éteigne, que ma vie cesse, mon âme reviendra le trouver et lui dira tout ce qu’il est permis de dire de ce grand mystère qu’on appelle la mort. Et ce serment, ajouta Beppo, en levant au ciel un regard plein de croyance et de piété, ce serment, je le fais dans la conviction qu’il ne blesse en rien les dogmes de la religion catholique apostolique et romaine, dans laquelle je suis né, et dans laquelle j’espère mourir.
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Gaetano étendit la main à son tour sur le crucifix, répétant le même serment, redisant les mêmes paroles.
Au moment même où il prononçait le dernier mot du serment formulé par Beppo, on frappa à la porte.
Les deux jeunes gens s’embrassèrent, puis tous deux ensemble :
– Entrez, dirent-il.
III
Les deux étudiants de Bologne
Un homme entra, tenant une lettre à la main.
Cet homme était le domestique du directeur de la poste aux lettres.
Le courrier de Rome arrivait le soir à Bologne, et, d’ordinaire, on ne recevait les lettres que le
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matin. Mais le maître de poste, en préparant d’avance les lettres dans les différentes cases où elles devaient attendre les personnes à qui elles étaient destinées, en avait reconnu une à sa propre adresse ; il l’avait ouverte, et, dans cette lettre, il en avait trouvé une autre qu’on le suppliait de faire passer à l’instant même à Gaetano Romanoli, étudiant à Bologne.
Le jeune homme était connu du maître de poste, lequel se hâtait de lui faire passer cette missive qui paraissait si pressée.
Gaetano la prit des mains du messager, auquel il donna une pièce de monnaie ; puis, tout chancelant, il s’approcha de la lampe.
– Qu’as-tu ? lui demanda Beppo, tu pâlis.
– Une lettre de ma sœur, murmura Gaetano en essuyant la sueur qui perlait sur son front.
– Eh bien ! y a-t-il de quoi pâlir, de quoi trembler ?
– Il est arrivé un malheur à la maison, dit Gaetano.
– Et à quoi vois-tu cela ?
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– Je connais si bien Bettina, dit Gaetano, que je devine à la simple inspection de son écriture sous l’impression de quel sentiment elle m’écrit. Je n’ai pas besoin d’ouvrir la lettre pour savoir si elle est triste, joyeuse ou calme. L’adresse me dit tout.
– Et, cette fois, l’adresse te dit ?... reprit Beppo en jetant un regard inquiet sur la lettre.
– Cette fois l’adresse me dit que Bettina m’a écrit en pleurant. Tiens, vois les deux premières lettres de notre nom de famille, un sanglot les a interrompues.
– Oh ! tu te trompes, dit Beppo.
– Lis toi-même, répondit Gaetano en donnant la lettre à son ami, en s’essuyant et en laissant tomber avec un soupir sa tête entre ses deux mains.
Beppo ouvrit la lettre ; mais, aux premières lignes, sa main trembla, et ses yeux s’abaissèrent tristement sur Gaetano.
Il était facile de voir que celui-ci pleurait dans ses mains.
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– Du courage, ami ! dit Beppo d’une voix sourde, et en posant sa main sur l’épaule de son compagnon.
Gaetano releva son front. Des larmes coulaient le long de ses joues.
– J’en ai, dit-il. Qu’est-il arrivé ? Parle.
– Ton père est très mal et désire te voir avant de mourir.
– Il n’est pas mort, alors ? s’écria Gaetano, avec un éclair de joie.
– Non.
– Tu ne me trompes pas ?
– Lis plutôt.
Gaetano prit la lettre et lut.
– Quand partons-nous ? dit Beppo.
– Tu me demandes quand je pars, ami, car toi tu restes.
– Pourquoi resterais-je si tu pars ?
– Parce que dans trois jours tu passes ton examen de docteur, parce que ta thèse est
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imprimée, parce que tes présents sont envoyés aux professeurs.
– Eh bien ! nous remettrons tout cela à notre retour.
– Non, car, s’il plaît à Dieu, tu ne reviendras pas, Beppo.
– Ainsi, tu veux que je te laisse partir seul.
– Aussitôt la thèse passée, tu viendras me rejoindre. Si nous avons le bonheur de sauver mon pauvre père, tu nous aideras à le soigner, et, à la fin de sa convalescence, il te regardera comme de la famille ; s’il meurt, tu en es déjà ; regarde, Bettina ne dit-elle pas, à la fin de sa lettre : « Mille tendresses à notre cher frère Beppo. »
– Je ferai comme tu voudras, Gaetano. Cependant, réfléchis.
– Mes réflexions sont faites, moi, je pars ce soir, à l’instant même ; toi, tu pars dans trois jours ; seulement viens m’aider à trouver une voiture, afin que nous ne nous quittions que le plus tard possible.
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– Allons ! dit Beppo.
Gaetano jeta du linge et un habit dans un sac de nuit prit tout l’argent qu’il avait, fourra ses pistolets dans ses poches, et, muni de sa carte d’étudiant comme passeport, descendit pour se mettre à la recherche d’une voiture.
Le jeune homme trouva ce qu’il cherchait, à l’hôtel même de la poste. Gaetano devait laisser la chaise chez le maître de la poste aux chevaux de Rome, lequel était un parent de celui de Bologne.
Au bout de dix minutes, les chevaux étaient attelés. En voyant son ami monter en voiture, Beppo insista de nouveau pour partir avec lui, mais Gaetano fut inébranlable. Il objecta la thèse, répéta dix fois à Beppo que c’était une séparation de trois jours, voilà tout, puisque, le troisième soir, il partirait à son tour.
Beppo céda.
La chaise s’ébranla, le postillon fit claquer son fouet, les chevaux partirent, les deux amis échangèrent encore un adieu.
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Beppo attendit que la chaise eût disparu, et quand le bruit des roues, qui semblait encore prolonger la présence de Gaetano près de lui, se fut éteint, il poussa un soupir et revint à la maison, les bras pendants, la tête inclinée.
Ce fut une sensation dont nous n’essaierons pas de peindre la tristesse que celle qui s’empara de Beppo en rentrant dans cette chambre solitaire, où tout attestait la présence récente de l’ami qui venait de la quitter.
Il s’assit à cette table, près de laquelle était encore la chaise vide sur laquelle était assis, une heure auparavant, Gaetano ; puis, ayant résolu de ne pas se coucher, il alla chercher ses livres, son encre et son papier, et se mit à travailler.
Mais, chose singulière, pendant son travail, trois fois la lampe s’éteignit, non point tout à coup, non point par accident ; mais d’elle-même, comme une bouche qui cesse de respirer, comme une âme qui s’envole.
Trois fois Beppo la ralluma, s’assurant chaque fois qu’elle ne s’était pas éteinte à défaut d’huile ; car, au point du jour, le récipient était encore à
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moitié plein.
Beppo était superstitieux, comme le sont toutes les âmes mélancoliques. Son regret d’avoir quitté Gaetano devint presque un remords, sa tristesse presque un désespoir.
D’ailleurs, par une coïncidence étrange, ces trois agonies de la lampe avaient eu lieu tandis que Beppo, qui, ainsi que nous l’avons dit, s’était chargé de leur apprendre cette triste nouvelle, écrivait aux parents d’Antonio.
Le jour parut, sans que Beppo se fût couché, Beppo avait compté sur le jour pour s’isoler de ses idées sombres, mais le jour était triste lui-même comme un jour d’hiver, et quoique le jeune homme s’efforçât pour travailler, le travail ne put un instant le distraire de cette pensée incessante que Gaetano courait quelque danger.
En effet, la route est longue de Bologne à Rome, et n’est pas encore bien sûre aujourd’hui pour les voyageurs qui courent la poste la nuit, à plus forte raison à l’époque où se passent les événements que nous racontons. Quelque diligence que fit Gaetano, son ami ne pouvait
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guère espérer qu’il ferait la route de Bologne à Rome en moins de soixante heures, et comme il était parti ce soir, comme il ne devait pas s’arrêter, comme Beppo savait que, sous aucun prétexte, il ne s’arrêterait, c’étaient trois nuits de dangers à affronter.
La journée s’écoula pleine de tristesse, et se termina plus tristement encore. L’enterrement d’Antonio était fixé pour le soir ; il eut lieu aux flambeaux, comme c’est l’habitude en Italie, et toute l’université de Bologne, moins son meurtrier et Gaetano, suivit le convoi.
Vers les onze heures, Beppo rentra si fatigué dans sa chambre, qu’il n’essaya même pas de lutter contre le sommeil, et, s’étant couché, il s’endormit presque aussitôt.
Mais à peine sa lampe était-elle éteinte, à peine ses yeux étaient-ils fermés, à peine sa pensée avait perdu sa lucidité, que Beppo jeta un cri, s’élança hors de son lit, et, à tâtons, courut à son épée.
Onze heures sonnaient à l’église Saint-Dominique.
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Cependant, après un instant de réflexion, Beppo ralluma sa lampe, et s’assit, pâle et pensif sur son lit, mais sans quitter son épée.
Il venait de rêver que Gaetano, arrêté au tournant d’une route, se débattait au milieu d’une douzaine d’hommes à visages sinistres. Il avait cru entendre la double détonation de ses deux pistolets ; et, tout éveillé qu’il était maintenant, une voix bruissait encore à son oreille, qui criait : Au secours.
Cependant, au bout de quelques instants, sa raison parut l’emporter sur cette terreur, que rien ne motivait ; il se recoucha et se rendormit.
Mais son rêve continua, comme une action commencée et qui s’accomplit.
Il vit Gaetano étendu sur le bord du chemin, frappé d’une blessure au cœur.
Puis enfin, au milieu d’un paysage isolé, dans des montagnes couvertes de neige, une fosse fraîchement refermée, et dont la bosselure noire tachait seule le blanc manteau de l’hiver.
Lorsque Beppo se réveilla après ce troisième
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rêve, le jour était venu.
Ce jour était celui où il devait subir son examen ; mais, au lieu de lui laisser sa destination arrêtée, le jeune homme se leva, revêtit ses habits de voyage, prit à son tour ses armes et sa bourse, acheta le plus vigoureux cheval qu’il put trouver, et partit pour rejoindre Gaetano, ou tout au moins pour avoir de ses nouvelles. Il résolut à marcher jour et nuit, suivant la route qu’il avait suivie. Quand son cheval ne pourrait plus le porter, il en achèterait ou en louerait un autre.
En vertu de cette résolution, il marcha depuis sept heures du matin jusqu’à dix heures du soir, sans autre interruption qu’une halte d’une demi-heure, à Lojono ; le soir, il eût bien voulu continuer sa route, mais son cheval s’y refusa. Il avait fait cinquante milles et avait besoin de quelques heures de repos.
Force fut donc à Beppo de faire halte, comme nous l’avons dit, à dix heures du soir, à Monte-Carelli, petit village situé au milieu des Apennins.
Il s’arrêta dans une pauvre auberge qui ne
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logeait d’ordinaire que des muletiers. Et après avoir donné tous les soins nécessaires au bien-être de son cheval, dont il s’occupait avant toute chose, il songea à lui, et demanda à souper.
Comme on vit facilement que le jeune homme appartenait à une classe de voyageurs supérieure à celle qui s’arrêtait d’habitude à l’auberge de Porta-Rossa, on lui servit son souper dans une chambre à part.
Cette chambre à part était une salle basse, à peine éclairée par une mauvaise lampe, où une vieille femme avait fait entrer Beppo, tandis que devant lui on apprêtait un couvert qui devait se terminer par deux côtelettes et une omelette à la mortadelle.
Pendant que tous ces préliminaires s’accomplissaient, le jeune homme, anxieux, marchait de long en large, écoutant le bruit de son épée qui battait ses jambes. Enfin, les deux plats attendus arrivèrent. La vieille acheva son œuvre en mettant un verre et une bouteille sur la table, demanda à Beppo s’il avait besoin d’autre chose, et, sur sa réponse négative, sortit, laissant le
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voyageur seul en face de son repas.
Beppo avait hâte d’en finir avec cette maigre collation, pendant laquelle il espérait bien que son cheval, qu’on avait, de son côté, mis en face d’une crèche pleine d’avoine, reprendrait des forces pour continuer sa route. Il détacha donc son épée, la posa sur un bahut, et alla s’asseoir.
Mais à peine avait-il pris place, que, de l’autre côté de la table, en face de lui, il vit sans savoir par où il était entré, ni comment il était venu là, Gaetano assis les bras croisés, et qui lui souriait tristement en hochant la tête.
Quoique cette expression ne fût pas celle qui rayonnait d’ordinaire sur le visage de son ami. Beppo le reconnut et poussa un cri de joie.
– Ah ! c’est donc toi, cher Gaetano, s’écria-t-il en se levant pour l’embrasser.
Mais il ne saisit que l’air. Ses bras ouverts se rejoignirent sans avoir rien touché. Trois fois l’apparition échappa comme une vapeur aux embrassements du jeune homme désolé. Et cependant le spectre demeurait visible, et
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toujours assis à la même place.
Beppo commença de comprendre qu’il avait affaire à une ombre ; mais comme c’était à celle de l’homme qu’il avait le plus aimé au monde, il ne s’en effraya point, et commença de l’interroger.
Non seulement il ne reçut point de réponse, mais encore peu à peu la vision pâlit, s’effaça et disparut.
Cette fois, la vision venait confirmer le rêve. Beppo ne songea plus qu’à Gaetano. Quelque grave accident devait être arrivé à son ami pour que Dieu lui envoyât ce double avertissement. Il appela son hôtesse, paya le souper qu’il n’avait pas mangé, et, allant à l’écurie, il sella son cheval, et partit.
On eût dit que quelque chose de surnaturel soutenait le cheval comme le cavalier. Beppo marcha tout le reste de la nuit, toute la journée du lendemain, et, le soir, après trois haltes habilement ménagées à sa monture, il arriva à Assise à sept heures du soir.
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Là, quelque envie qu’eût Beppo de continuer sa route, force lui fut de s’arrêter. Son cheval ne pouvait plus mettre un pied devant l’autre.
Lui-même avait besoin de repos. Pendant une nuit et deux jours, il avait marché presque sans faire halte. Il demanda une chambre et se coucha sans souper.
Cependant, quelle que fût la fatigue du corps chez Beppo, le trouble de l’esprit était encore plus grand. Il en résulta que quoiqu’il se fût couché, quoiqu’il eût éteint sa lampe, il ne s’endormit pas.
La fenêtre de sa chambre n’avait ni rideaux ni jalousies ; la lueur de la lune pénétrait à travers les vitres, d’autant plus claire qu’elle s’augmentait du reflet de la neige que Beppo avait trouvée quelques lieues en avant d’Assise. Beppo était donc accoudé sur son lit, les yeux fixés sur ce rayon de pâle lumière qui sillonnait sa chambre, lorsque tout à coup il entendit un pas dans l’escalier qui craquait. Ce pas s’approchait de sa porte. Sa porte s’ouvrit, Beppo saisit un des pistolets posés sur sa table de nuit, et en dirigea le
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canon vers la porte.
Mais sur le seuil apparut un jeune homme enveloppé d’un manteau brun tout moucheté de neige. Le jeune homme s’avança vers le lit, rabattit le manteau qui lui couvrait une portion du visage, et Beppo reconnut son ami.
Beppo jeta son pistolet, poussa un cri, et voulut s’élancer hors du lit, mais Gaetano lui fit de la main un signe à la fois triste et impératif.
Beppo resta sans voix, sans haleine, sans mouvement, les yeux effroyablement dilatés dans cette nuit pâle comme une aurore boréale.
Pour Beppo, il était évident que c’était la même vision qui lui était déjà apparue à Monte-Carelli.
Le spectre dépouilla d’abord son manteau, puis ses habits, en faisant signe de la main à Beppo de lui livrer dans le lit sa place accoutumée.
Puis il se coucha près de lui.
Beppo était tout à la fois ému et si effrayé qu’il demeura immobile, étendu le long de la
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ruelle, appuyé sur une de ses mains, regardant son ami.
Puis, après un instant :
– Gaetano, dit-il à voix basse, est-ce toi ? Parle, réponds.
Gaetano garda le silence.
– Si Dieu, continua Beppo, permet que les lois ordinaires de la nature soient troublées, Dieu a un but. Dis-moi ce que tu veux, ami, et sur notre amitié en ce monde ! je le ferai.
Gaetano ne répondit point.
– Es-tu mort, continua Beppo, et reviens-tu en vertu du serment que nous nous sommes fait de ne pas nous quitter, même après notre mort ? En ce cas, ami, vois, je ne te fuis pas.
En prononçant ces paroles, Beppo se rapprocha de son ami, les bras ouverts ; mais il jeta un cri, il lui sembla avoir touché une statue de glace.
Quelque chose de semblable à un frisson mortel venait de passer dans le corps du vivant.
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Quant au mort, avec ce même sourire triste que Beppo avait déjà recueilli sur ses lèvres, il se leva, reprit l’un après l’autre ses vêtements, et sortit de la chambre la tête constamment tournée vers son ami, et lui faisant de la main un geste d’adieu.
Au moment où Gaetano franchissait le seuil de la porte, Beppo crut entendre s’exhaler un long soupir.
Puis le bruit des pas s’éloigna dans l’escalier avec une diminution pareille au bruit qu’ils avaient fait en se rapprochant.
– Oh ! décidément, murmura le jeune homme en laissant retomber sa tête sur son oreiller, Gaetano est mort !... bien mort !
Soit évanouissement, soit fatigue, Beppo ne se réveilla qu’au point du jour. Une nuit entière avait suffi à son cheval pour le reposer. Il était frais et dispos. Beppo se mit en selle et continua sa route.
Jusque-là il s’était, à toutes les postes, informé avec soin pour savoir si, vingt-quatre heures
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auparavant, un jeune homme de vingt à vingt et un ans, seul dans une chaise, suivant la route de Bologne à Rome, n’avait pas relayé.
Jusque-là, il avait eu des nouvelles positives de Gaetano. À Foligno et à Spolette, même réponse : partout on avait vu le jeune homme voyageant avec sa carte d’étudiant ; il était bien portant, et paraissait fort pressé d’arriver à Rome.
Cependant, à cause de la neige, la route, déjà mauvaise pendant l’été, était devenue presque impraticable ; il en résulta que tout ce que put faire Beppo dans cette journée, ce fut de gagner Terni. À Strettura, c’est-à-dire deux lieues avant Terni, le voyageur avait fait sa question habituelle, là encore Gaetano avait été vu.
Il était cinq heures du soir lorsque Beppo arriva à Strettura. Et lorsque après s’être assuré du passage de son ami, il apprit qu’il avait continué sa route vers Terni, il s’apprêta à en faire autant ; mais alors le maître de poste auquel il s’adressait secoua la tête, et lui donna le conseil de ne pas aller plus loin : la route, resserrée entre deux chaînes des Apennins, était infestée par une
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troupe de bandits, et chaque jour on entendait raconter quelque exploit terrible accompli par ces misérables.
Mais Beppo n’avait jamais craint les vivants, et cette idée que c’était le spectre de Gaetano qui lui était apparu lui avait donné une force suprême ; il déclara donc qu’il était, lui aussi, fort pressé d’arriver à Rome, et qu’il ne savait pas de dangers capables de l’arrêter dans son chemin.