Récits fantastiques 1
Start
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
En conséquence, il renouvela l’amorce de ses pistolets, s’assura que son épée ne tenait pas au fourreau, piqua son cheval des deux, et s’engagea dans la vallée qui conduit de Strettura à Terni.
En effet, aucune localité n’était plus favorable à une embûche : des portions de bois, touffus comme des maquis corses, s’étendaient jusqu’à la route ; d’énormes blocs de granit s’étaient détachés de la montagne et avaient roulé jusqu’au bord du chemin. On eût dit cette voie désolée dont parle Dante, qui traverse le Chaos et qui conduit à l’Enfer.
Beppo s’attendait à être attaqué à chaque minute ; mais, indifférent à son propre sort, il
104
envisageait d’un œil calme et froid chaque accident de terrain qui semblait le menacer d’un guet-apens. À peine, en approchant de l’endroit menaçant, Beppo faisait-il le mouvement d’un homme qui se penche sur ses fontes. L’endroit traversé sans accident, il se relevait avec le sourire du mépris pour ce danger qui semblait n’oser venir à lui.
Enfin, il aperçut les lumières de la ville, se rendit droit à la poste et fit sa question habituelle.
Mais là s’interrompaient les renseignements ; non seulement, on ne pouvait pas lui donner de nouvelles, mais encore, depuis près de quinze jours, aucune espèce de chaise de poste n’avait passé à Terni ; le bruit des ravages exercés par cette bande de voleurs dont Beppo avait entendu parler à Strettura, faisait que tous les voyageurs raisonnables rebroussaient chemin et prenaient la route d’Aquapendente.
Ainsi Gaetano, venu jusqu’à Strettura, n’avait pas paru à Terni. Sa trace se perdait sur la route qui conduit de la première à la seconde de ces deux villes.
105
Beppo avait remarqué, en dehors de Terni, sur la route qu’il venait de suivre, une auberge qui semblait une sentinelle perdue sur cette route maudite. Il pensa que, cette auberge le rapprochant de l’endroit où selon toute probabilité avait été arrêté Gaetano, il aurait plus sûrement de ses nouvelles dans cette auberge isolée que dans la ville.
En conséquence, il revint sur ses pas et entra dans cette auberge, qui avait pour enseigne : À la Cascade de Terni.
Une chaise de poste était rangée dans un coin de la cour. Il crut la reconnaître et s’informa aussitôt ; mais il apprit qu’elle appartenait à une jeune dame de Rome, qui venait au-devant de son frère ou de son mari, et qui s’était arrêtée là, il y avait deux heures, sur l’observation qui lui avait été faite du danger qu’elle courait à traverser la nuit un pareil défilé.
Là, Beppo s’informa de nouveau de son ami, mais quoiqu’il s’adressât à toutes les personnes de l’hôtel, depuis le maître jusqu’au garçon d’écurie, il n’en eut aucune nouvelle.
106
Beppo craignait et désirait à la fois le moment où il allait se retrouver seul. Les deux apparitions qui s’étaient succédé en deux nuits, l’une à Monte-Carelli, l’autre à Assise, s’étaient complètement emparées de son esprit ; il était convaincu que la nuit ne s’écoulerait pas sans qu’il revît encore une fois Gaetano.
Il mangea un morceau dans la salle commune, but un coup, tout en écoutant ce qui se disait, espérant toujours qu’il apprendrait quelque chose de Gaetano ; mais quoique la conversation roulât entièrement sur les voleurs, aucun détail ne parut se rapporter au sujet qui seul intéressait le voyageur.
Alors il se retira dans sa chambre. Là étaient sa dernière crainte et sa dernière espérance. Les moyens humains lui manquaient ; sans doute les ressources surnaturelles allaient venir à son secours.
Beppo ne fit rien pour provoquer une nouvelle apparition ni pour s’en défendre : il se déshabilla, se coucha, éteignit sa lampe et s’endormit en s’en remettant à Dieu du soin de son corps et de son
107
âme.
À onze heures il s’éveilla en sursaut. Quelques secondes s’écoulèrent pendant lesquelles s’effacèrent de son esprit ces légers nuages qui survivent un instant au sommeil ; puis, il entendit le même bruit qu’il avait entendu la veille à Assise, c’est-à-dire celui d’un pas faisant craquer un escalier. Ce pas, comme la veille, se rapprocha de la chambre, la porte s’ouvrit, et Gaetano reparut.
Beppo crut que, comme la veille, le spectre allait se déshabiller et se coucher près de lui. Il trouvait une sombre douceur à cette cohabitation avec un ami mort, et se reculait déjà pour lui céder sa place, quand le spectre lui fit signe de se lever.
Soit qu’il n’eût pas compris, soit qu’il hésitât, Beppo tardait à obéir.
Alors, Gaetano écarta son manteau couvert de neige. Comme la veille, il était nu sous le manteau, et, à sa poitrine, était une plaie saignante qu’il montra du doigt à son ami. Beppo, désespéré, comprit tout, s’élança de son lit et
108
s’habilla à la hâte.
Debout au pied du lit, le spectre attendait immobile.
Lorsque Beppo fut prêt :
– Me voilà, dit-il, qu’ordonnes-tu ?
Sans lui répondre, Gaetano lui fit signe de s’armer.
Beppo boucla son épée, et au ceinturon passa ses deux pistolets.
– Est-ce bien ainsi ? demanda Beppo.
Le spectre fit un signe de la tête, et, tout en regardant son ami pour voir s’il le suivait, il s’achemina vers la porte, souriant tristement comme pour encourager Beppo à n’avoir point peur de lui.
Ils sortirent ainsi de l’auberge, toutes les portes s’ouvrant devant eux, ou plutôt le spectre faisant partout où il passait une trouée, qui servait à la fois pour lui et pour son compagnon, et qui se refermait derrière eux.
Après avoir suivi la route un quart d’heure à
109
peu près, le spectre prit un sentier resserré à travers les broussailles et les pierres. Beppo venait derrière lui, l’épée à la main, remarquant avec terreur que les pas du fantôme ne s’imprimaient pas dans la neige, mais qu’en échange son sang laissait une longue trace derrière lui. Deux ou trois fois, dans l’espérance que son ami répondrait à ses questions, Beppo lui adressa quelques tendres paroles ; mais à chaque fois comme s’il eût craint que le bruit de ces paroles ne dénonçât la présence d’un être vivant, Gaetano porta son doigt à ses lèvres, invitant Beppo à se taire.
Bientôt, au reste, cette recommandation fut inutile. Au fur et à mesure que l’on s’enfonçait dans la montagne, on se rapprochait de la cascade, et le bruit de la chute d’eau était tel que deux personnes n’eussent pu s’entendre, si haut et de si près qu’elles se parlassent.
Mais une chose frappait surtout Beppo, c’est qu’au fur et à mesure qu’il s’enfonçait dans la montagne, il reconnaissait le paysage qu’il avait vu dans son rêve : enfin, ce paysage fut complété
110
par l’aspect de la fosse nouvellement retournée, qui tachait ce vaste manteau de neige qui couvrait la terre.
Beppo n’avait plus besoin d’explication. Le spectre de Gaetano l’avait conduit à l’endroit où il avait été inhumé, il s’agenouilla devant le tertre funéraire en priant pour son ami. Pendant ce temps, le spectre était resté debout, et il semblait à Beppo qu’il s’unissait à lui par la prière.
Ce pieux devoir accompli, Beppo étendit son épée sur la tombe de son ami, et jura de venger sa mort ; puis, avec son épée, ayant coupé deux branches de chêne, il les attacha en croix et planta cette croix sur la fosse.
À l’aide de cette traînée de sang et de cette croix, il ne pouvait manquer de reconnaître la tombe et le chemin qui y conduisait.
Sans doute en ce moment le spectre jugea que Beppo avait fait tout ce qu’il avait à faire, car ne s’inquiétant pas de la route suivie, il en prit une autre à travers les rochers, regardant si Beppo continuait à le suivre.
111
Le jeune homme, qui se sentait poussé par une force surnaturelle suivit le spectre pour l’interroger sur ce qu’il devait faire. Le spectre avait disparu.
Un instant après, il entendit un bruit de pas et de voix venant dans la direction opposée à celle qu’il suivait.
Beppo s’écarta de la route, et se cacha derrière un rocher. Là, il attendit pour savoir quelles étaient les personnes qui se hasardaient la nuit dans un pareil endroit.
Au fur et à mesure que ces personnes se rapprochaient, il lui semblait entendre une voix de femme.
Il ne se trompait pas. Au milieu d’un groupe de cinq personnes qui suivaient le sentier qu’il venait de quitter et qui se dirigeaient du côté de la tombe de Gaetano, était une femme.
Les autres personnes étaient : une espèce de facchino portant une torche, un homme vêtu à la façon des montagnards des environs de Rome, et deux autres hommes qui semblaient des
112
domestiques.
La femme était une jeune fille de dix-neuf à vingt ans à peine, toute vêtue de noir ; un air de résolution étrange était répandu sur son visage ; elle tenait un pistolet à la main.
Les deux laquais qui semblaient être de sa suite étaient armés chacun d’un tromblon et de deux pistolets.
Ni le montagnard ni le guide n’étaient armés.
Arrivée à quelques pas de l’endroit où était caché Beppo, la petite troupe s’arrêta.
La jeune femme refusait d’aller plus loin.
– Malheureux ! dit-elle en s’adressant au paysan qui semblait servir de guide à la petite troupe, j’ai consenti à te suivre, car tu m’as promis de me conduire à l’endroit où était mon frère ; voilà deux heures que nous marchons, où est-il ?
– Ayez patience, signora, répondit l’homme, nous arrivons.
Et il regardait autour de lui en homme qui cherche une voie de salut.
113
– Rappelle-toi ce que je t’ai dit, reprit la jeune fille d’un ton ferme et en levant son pistolet à la hauteur de la poitrine de cet homme, si tu essaies de fuir tu es mort.
– Oh ! je n’en ai nulle envie, signora.
Et ses mouvements inquiets démentaient ses paroles.
– S’il fait un pas en arrière, dit la jeune fille en s’adressant aux deux laquais, tuez-le.
– Mais où sont-ils donc, où sont-ils donc ? murmura l’homme, au désespoir.
– Oui, tes complices te manquent, dit la jeune fille. Écoute, ce n’est pas si tu essaies de fuir que tu es mort maintenant, c’est si tu ne réponds pas. Tu es venu à Rome, tu m’as apporté cette lettre de mon frère : il était prisonnier. Les bandits avaient fixé sa rançon à vingt mille écus : dix mille devaient t’être remis, dix mille t’ont été remis, dix mille devaient, dans le délai de trois jours, être rapportés par une personne qui ne pût pas inspirer de crainte à tes compagnons, et à cette personne mon frère devait être remis vivant,
114
sain et sauf ; cette personne, c’est moi ; les dix mille écus, les voici. Où est mon frère ?
À ces dernières paroles, Beppo avait tout compris, il sortit de sa cachette et marcha droit au groupe.
La jeune fille crut à une surprise, et sans paraître éprouver le moindre effroi, elle fit un mouvement de menace contre le bandit.
Mais Beppo étendit la main :
– Vous êtes Bettina Romanoli, sœur de Gaetano Romanoli, n’est-ce pas ? dit-il.
– Oui, répondit la jeune fille ; puis, le regardant avec attention ; et vous, dit-elle, vous êtes Beppo de Scamozza.
– Hélas ! oui, madame, et j’arrive de Bologne espérant arriver à temps pour porter secours à mon ami.
– Et moi de Rome, avec le reste de la somme qu’exigeaient les brigands qui l’avaient enlevé. Cet homme, qui avait apporté la première partie, devait m’attendre à l’hôtel de Porta-Rossa pour recevoir la seconde, mais, avant de la lui
115
remettre, j’ai exigé que mon frère me fût rendu. Alors il m’a offert de me conduire où m’attendait Gaetano ; j’y ai consenti, mais en me faisant suivre de ces deux fidèles serviteurs. Depuis deux heures nous courons dans la montagne ; enfin je viens de m’arrêter, convaincue que cet homme nous trahit.
– C’est bien ; veillez sur cet homme avec plus de soin que jamais, dit Beppo aux deux serviteurs.
Puis, se retournant vers Bettina :
– C’est moi qui vais vous servir de guide, dit-il, vous fiez-vous à moi ?
– N’êtes-vous pas le meilleur ami de mon frère ? dit Bettina tendant la main à Beppo.
– Marchons ! dit celui-ci.
Beppo reprit le chemin qu’il venait de suivre, et conduisit Bettina à la tombe fraîche.
Puis la lui montrant du doigt :
– Bettina, ma sœur, du courage, dit-il ; voilà où est notre frère Gaetano.
116
Bettina jeta un cri et tomba à genoux.
L’homme profita de ce moment de trouble pour essayer de fuir, mais il était trop bien gardé par les deux serviteurs pour que cette tentative eût quelque chance de réussite.
Tous deux levèrent en même temps leurs pistolets et le menacèrent.
En ce moment, Beppo tressaillit, il venait de revoir l’ombre de Gaetano.
Elle se tenait à dix pas de la fosse et faisait signe à Beppo de la suivre.
Beppo s’inclina en signe d’obéissance.
Puis, s’adressant aux deux serviteurs :
– Gardez cet homme, dit-il, je reviens dans un instant.
Et il suivit le spectre, qui s’éloigna dans la direction de la cascade.
Au bout de cinq minutes, tous deux suivirent un sentier si proche de la cascade qu’ils étaient tout baignés par le rejaillissement de l’eau.
Au bout de cinq autres minutes, ils avaient
117
atteint le sommet de la montagne, là où la rivière, qui fait cascade, roule rapide et bruyante, encaissée dans une espèce de canal de douze ou quinze pieds de large.
Ce torrent est infranchissable à la nage. Quiconque s’y hasarderait serait entraîné par le torrent, lancé comme une flèche et précipité de cinq cents pieds de hauteur.
Il isole une partie de la montagne, taillée à pic de tous côtés, et à laquelle on ne peut parvenir que par un pont jeté sur l’abîme roulant.
Le spectre s’arrêta sur le pont.
Il se composait de trois troncs de sapin. Il avait fallu la force de vingt hommes réunis pour apporter chacun de ces sapins au haut de la montagne, et pour les coucher sur le torrent.
Beppo cherchait à lire aux yeux du spectre dans quelle intention il l’avait amené là.
Le spectre fit monter Beppo sur le mamelon le plus élevé de la montagne, et, de là, il lui montra l’ouverture sombre d’une caverne gisant à cinq ou six cents pas de l’autre côté du torrent.
118
De temps en temps, l’ouverture de cette caverne s’éclairait : puis, dominant le grondement de la cascade, des cris d’orgie et des éclats de rire en sortaient.
C’était dans cette caverne que les bandits qui avaient tué Gaetano étaient venus chercher un asile pour la nuit.
Beppo ne comprenait pas le but qu’avait eu le spectre en l’amenant où il était ; car, selon toute probabilité, avant qu’il fût retourné à Terni, qu’il en eût ramené une troupe suffisante pour combattre les bandits, le jour serait venu. et les bandits auraient changé de retraite.
Gaetano devina ce qui se passait dans le cœur de son ami et secoua la tête.
– Parle, demanda Beppo, dois-je aller à eux et les attaquer seul sur ton ordre ? J’obéirai sans hésiter, sans craindre.
Gaetano secoua encore la tête, descendit du mamelon et s’achemina vers le torrent.
Arrivé au pont, il fit signe à Beppo de soulever les sapins et de les jeter dans le fleuve.
119
– Mais, dit Beppo. il faudrait vingt hommes de ma force pour accomplir une pareille œuvre ; à un seul homme, elle est impossible.
Le spectre fit un signe qui voulait dire : Essaie.
Beppa se courba ; il venait de se rappeler ces paroles de l’Évangile :
« Crois, et avec la foi tu soulèveras des montagnes. »
Il crut fermement, se baissa, saisit un des sapins par son extrémité, le souleva ; et, sans plus de difficulté que n’en eût offert une solive ordinaire, il laissa retomber le sapin dans le fleuve, qui l’emporta comme un brin d’herbe.
Il en fit autant du second, puis du troisième.
Puis il écouta.
Et successivement, comme trois coups de canon, il entendit, dominant le bruit de la cascade, le bruit de la chute des trois géants.
Le pont était détruit, les bandits étaient prisonniers.
120
Peut-être, au milieu de leur orgie, eux aussi entendirent-ils ce bruit sourd et menaçant, mais sans doute ils le prirent pour quelqu’un de ces bruits accidentels qui éveillent pendant la nuit l’écho des montagnes.
Alors Gaetano reprit le chemin qu’il avait suivi, et qui le ramenait vers la tombe. Au bout de dix minutes, Beppo, qui marchait derrière lui, revit le groupe au même endroit où il l’avait laissé.
La torche du facchino éclairait Bettina priant toujours, et les deux serviteurs gardant le bandit.
Beppo se retourna du côté du spectre pour savoir de lui ce qu’il devait faire, mais sans doute l’œuvre surnaturelle était accomplie. Gaetano fit un geste d’adieu et ouvrit les bras comme pour appeler son ami ; Beppo se précipita dans ses bras ouverts, mais le spectre lui échappa comme une vapeur, poussa un soupir et disparut.
Alors Beppo redescendit tristement jusqu’à Bettina.
– Madame, lui dit-il, vous savez tout
121
maintenant, n’est-ce pas ? regagnons Terni, et demain nous ferons exhumer le corps de notre malheureux ami pour lui rendre les derniers devoirs.
– Mais, demanda la jeune fille, est-ce assez, pour la consolation de son âme que son corps repose en terre sainte, et ne songerons-nous pas à le venger ?
– La vengeance est accomplie, madame, dit Beppo.
Et il raconta ce qu’il venait de faire.
– Mais c’est impossible, s’écria le bandit qui avait écouté ce récit avec la terreur d’un condamné ; il faudrait vingt hommes pour soulever chacun de ces sapins qui forment le pont.
– Dieu m’a aidé, répondit simplement Beppo.
Et, reprenant la route indiquée par la traînée de sang que Gaetano avait laissée sur la neige, et que lui seul voyait, il ramena la petite troupe à l’hôtel de Porta-Rossa.
Là, le bandit, remis aux mains de la justice,
122
avoua qu’au moment de son retour avec les premiers dix mille écus, une querelle s’était élevée parmi les bandits sur la répartition de cette somme ; alors un de ces misérables, se trouvant moins bien partagé que les autres, avait, pour priver le capitaine de la seconde partie de la somme, poignardé Gaetano.
C’est alors que, pour ne pas perdre cette seconde partie, le bandit s’était offert de guider la jeune fille jusqu’à l’endroit où, croyant retrouver son frère, elle tomberait dans une embuscade où elle laisserait sa vie et son argent. Mais le courage de Bettina, l’attitude menaçante des deux serviteurs avaient changé la marche du drame. Le bandit, sentant que la mort serait le paiement immédiat de sa trahison, au lieu d’aller rejoindre ses compagnons à la caverne, avait erré une partie de la nuit, espérant toujours trouver une occasion de s’échapper.
L’apparition subite de Beppo lui avait enlevé ce dernier espoir.
Le lendemain, l’exhumation du corps de Gaetano eut lieu en présence du clergé de Terni
123
et d’une partie de la force armée.
Le cadavre avait à la poitrine cette large et profonde blessure que le spectre avait montrée à Beppo.
Quant aux bandits, comme on savait qu’ils n’avaient d’autre issue que le pont de sapins, et que ce pont était détruit, on ne chercha même pas à s’emparer d’eux. La terre était couverte de neige et ne leur présentait aucune ressource, ils moururent de faim.
Les corps de trois d’entre eux, qui avaient essayé de traverser le torrent à la nage, furent retrouvés broyés sur les rochers de la cascade.
Quant au corps de Gaetano, il fut ramené à Rome, escorté par Bettina, par Beppo et par les deux fidèles serviteurs.
Un an après, selon le désir de Gaetano, Beppo devenait l’époux de Bettina.
124
Le lièvre de mon grand-père
125
Causerie en manière d’explication
Chers lecteurs,
Pour peu que vous m’ayez suivi avec quelque intérêt dans ma vie littéraire et dans ma vie privée, je n’ai pas besoin de vous dire que j’ai habité la ville de Bruxelles en Brabant du 11 décembre 1851 au 6 janvier 1854.
Les quatre volumes de Conscience l’Innocent, les six volumes du Pasteur d’Ashbourn, les cinq volumes d’Isaac Laquedem, les dix-huit volumes de la Comtesse de Charny, les deux volumes de Catherine Blum, et douze ou quatorze volumes de mes Mémoires datent de là.
Ce sera un jour une matière difficile à explorer, un problème difficile à résoudre pour mes biographes, que de découvrir quels collaborateurs anonymes ont fait ces cinquante volumes.
Car, vous le savez, cher lecteur, il est connu
126
(des biographes bien entendu) que je n’ai pas fait un seul de mes douze cents volumes.
Dieu fasse paix à mes biographes comme il veut bien, dans sa miséricorde infinie, me faire paix à moi-même !
Aujourd’hui, chers lecteurs, je vous apporte un nouveau conte.
La véritable date de celui qui surgit à vos yeux sous le titre un peu excentrique mais qui sera pleinement justifié, du Lièvre de mon grand-père, doit en réalité remonter à la période de ses frères belges.
Mais comme je ne veux pas qu’à l’endroit de son véritable auteur plane sur lui la fâcheuse obscurité qui plane sur les autres, j’entreprends de raconter aujourd’hui dans cette causerie-préface la façon dont il voit le jour, et, tout en me réservant le titre du parrain qui le tient sur les fonts de baptême de la publicité, de faire connaître son véritable père.
Son véritable père a nom : M. de Cherville.
M. de Cherville pour vous, chers lecteurs ;
127
Cherville tout court pour moi.
Le temps passait vite et doucement, pour moi surtout qui étais exilé volontaire dans cette bonne ville de Bruxelles. Un grand salon situé rue de Waterloo, 73, réunissait tous les soirs, ou à peu près, quelques bons amis, des amis de cœur, des amis de vingt ans :
Victor Hugo, – à tout seigneur tout honneur, – Charras, Esquiros, Noël Parfait, Hetzel, Péan, Cherville.
Les naturels du pays venaient peu à ces sortes de soirées toutes parisiennes ; à l’exception du savant André van Hasselt et de sa femme, de l’excellent Bourson et de sa femme, et de mon vieil ami Paul Bouquier, nous étions entre Français.
Il est vrai que, si je ne craignais pas de les compromettre aux yeux de leurs compatriotes, je dirais que van Hasselt est cosmopolite, que Bourson et sa femme sont de vrais Français, et que Bouquier est non seulement un Français, mais un Parisien.
128
On restait ainsi jusqu’à une heure ou deux heures du matin autour d’une table à thé, causant, bavardant, riant, pleurant quelquefois.
Pendant ce temps, en général, je travaillais ; seulement, deux ou trois fois, d’habitude, dans la soirée, je descendais de mon second et venais jeter un mot au milieu de la conversation générale, comme un voyageur qui arrive au bord d’une rivière jette une branche au courant.
Et la conversation emportait le mot comme le courant emporte la branche.
Puis je remontais travailler.
Enfin un jour, pendant que je travaillais, on fit un complot :
C’était de m’arracher quatre ou cinq jours à mon travail, et de m’entraîner à la chasse.
Notre ami Joigneaux avait écrit de Saint-Hubert-en-Luxembourg pour nous dire qu’il y avait cette année, dans les forêts ardennaises, force lièvres, chevreuils et sangliers.
Vous connaissez Joigneaux, n’est-ce pas ? C’est l’ex-représentant du peuple qui publiait en
129
France, et qui continue de publier à l’étranger, le meilleur journal d’agriculture qui existe.
Il y avait deux tentations presque irrésistibles dans cette lettre ; un vieil ami à revoir ; des lièvres, des chevreuils, des sangliers à tuer.
La partie fut résolue entre Cherville, le colonel C... et Hetzel.
Hetzel, non chasseur, causerait avec Joigneaux de la publication de son almanach, tandis que l’on saint-barthélemyserait lièvres, chevreuils et sangliers.
On résolut que, bon gré, mal gré, je serais de la partie.
Il en résulta qu’à une de mes apparitions habituelles, je vis étalés sur la table mon Lefaucheux-Devisme, mon carnier et un nombre indéfini de cartouches n° 4, double zéro et à balles.
Il y en avait pour tous les goûts.
– Qu’est-ce que cette exhibition ? demandai-je.
– Vous le voyez bien, cher ami : c’est votre
130
fusil, que l’on a tiré du fourreau, votre carnier que l’on a tiré de l’armoire, et vos cartouches que l’on a tirées du carnier.
– Et tout cela, dans quel but ?
– Nous sommes au 1er novembre.
– C’est possible.
– C’est après-demain le 3.
– C’est probable.
– Eh bien ! le 3, c’est la Saint-Hubert.
– Ce qui veut dire que nous vous débauchons, que nous vous emmenons, et que, de gré ou de force, nous vous faisons chasser.
Il y a toujours un reste de flamme au fond de mon cœur quand on me parle de chasse.
Avant que je fusse condamné aux travaux forcés de la littérature, la chasse était mon grand, mon principal, je dirai presque mon unique amusement.
Je n’ai en réalité que deux souvenirs dans la vie.
La chasse en est un.
131
– Ah ! diable, fis-je, c’est bien tentant, ce que vous me proposez là !
– Joigneaux nous a écrit à l’ouverture de la chasse, ou plutôt il a écrit à Hetzel. Hetzel ne lui a pas répondu, naturellement : nous irons le surprendre.
– Chez Joigneaux, je voudrais bien...
– Qui vous empêche ?
J’étais descendu en tenant ma plume.
Je regardai tristement cet artisan de bien et de mal que notre civilisation a fait d’acier, dans la prévoyance sans doute de ce que j’en userais si l’on n’inventait pas quelque matière : – re perennius, – comme dit Horace.
– Hélas ! répondis-je, voilà mon arme désormais ; je chasse aux idées, et de jour en jour le gibier devient plus rare.
– Jetez donc votre plume par-dessus la porte de Hall, et venez avec nous. C’est l’affaire de trois jours : un jour pour aller, un jour pour chasser, un jour pour revenir.
– C’est bien tentant !
132
– Allez donc ! allez donc ! répéta-t-on en chœur.
– Ma foi, si d’ici à demain il n’arrive rien de nouveau...
– Que voulez-vous qu’il arrive ?
– Je ne sais ; mais il y a un fait : c’est que depuis tantôt dix-huit mois que je suis ici, le prince de Ligne a voulu m’emmener chasser à Belœil, les MM. Lefèvre ont voulu m’emmener chasser à Tournay, Bouquier a voulu m’emmener chasser à Ostende ; j’ai pris deux ports d’armes de trente francs chacun, cinq francs de plus qu’en France. Eh bien ! je n’ai été ni à Ostende, ni à Tournay, ni à Belœil, et mes deux ports d’armes ne m’ont pas servi une seule fois...
– Parce que ?
– Parce qu’il est toujours arrivé quelque incident imprévu qui m’a empêché d’utiliser mes ports d’armes et de profiter de l’invitation.
– Mais si, d’ici à demain, cet incident imprévu ne se présente pas ?
– Je suis des vôtres, et avec grand plaisir.
133
– Allons, prions saint Hubert de nous préserver des incidents imprévus.
C’était Cherville qui adressait cette invocation au saint.
Or, comme si le saint n’eût attendu que le dernier mot de la phrase pour manifester sa puissance, à peine Cherville avait-il prononcé ce dernier mot que l’on sonna à la porte du boulevard.
– Aïe ! aïe ! aïe ! mes enfants, m’écriai-je, c’est justement l’heure de la poste.
Joseph passa pour aller ouvrir.
Joseph était mon domestique.
Un domestique belge dans toute la force du terme, c’est-à-dire regardant tout Français comme son ennemi naturel.
Or, vous connaissez le proverbe du soldat en campagne et de l’écolier en maraude :
Autant de pris sur l’ennemi.
C’était la maxime favorite de Joseph.
Joseph passa donc pour aller ouvrir.
134
– Joseph, dit Hetzel, si c’est une lettre de Paris, déchirez-la.
Joseph, cinq minutes après, reparut, une large enveloppe à la main.
– Eh bien, dit Hetzel, que vous avais-je recommandé ?
– Ce n’est pas une lettre, monsieur, répondit Joseph, c’est une dépêche télégraphique.
– Ah ! mon Dieu ! m’écriai-je, c’est bien pis !
– Allons ! au diable notre chasse ! dit Cherville.
– Ouvrez vous-mêmes, chers amis, et vous déciderez de mon sort.
Joseph remit la dépêche à Hetzel.
La dépêche fut ouverte.
Elle contenait ces trois lignes :
Paris, vendredi. Cher Dumas, si je n’ai pas reçu la Conscience pour le 5 courant, je suis averti par Royer et Vaz qu’on met le 6 en répétition je ne sais quelle tragédie de je ne sais
135
pas qui. C’est clair, n’est-ce pas ?
LAFERRIÈRE.
Cherville et Hetzel se regardèrent, consternés.
– Eh bien ! qu’en dites-vous ? demandai-je.
– Où en êtes-vous de votre drame ?
– Il me reste à faire la moitié du cinquième, et le sixième tableau tout entier.
– Alors, pas moyen.
– Pas moyen pour moi du moins ; mais allez, vous, mes enfants. Cherville me racontera la chasse, Hetzel brodera sur le récit de Cherville, et, moins le plaisir d’être avec vous, ce sera exactement comme si j’y avais été.
Je repris ma plume, déposée un instant sur la cheminée, je recommandai de remettre les cartouches dans le carnier, le carnier dans l’armoire, le fusil dans son fourreau, et je remontai mon deuxième étage avec un gros soupir.
Ah ! si j’avais eu quelqu’un pour faire mon
136
drame, comme j’aurais été à la chasse !
Le 5 au soir, mon drame complet de la Conscience partit pour Paris ; le 6 au matin, un commissionnaire apporta à la maison un cuissot de chevreuil, accompagné de cette lettre :
Mon cher Dumas,
Je vous envoie du chevreuil de Saint-Hubert. Ce soir nous irons prendre, Hetzel et moi, une tasse de thé chez vous, et je vous promets de vous raconter une chasse comme vous n’en avez pas entendu raconter depuis celle de Robin des Bois.
Joigneaux vous embrasse tendrement, Hetzel et moi vous serrons la main.
Tout à vous,
DE CHERVILLE.
Je donnai à ma cuisinière la recette d’une marinade de mon ami Willemot, l’un des propriétaires de la Cloche et de la Bouteille à Compiègne, et je me remis à mon travail.
137
Le soir, à neuf heures, on annonça MM. de Cherville et Hetzel.
Les triomphateurs entrèrent au bruit d’une fanfare.
Les premières questions furent pour demander des nouvelles de Joigneaux.
Joigneaux mariait sa fille au fils du bourgmestre.
Les chasseurs étaient arrivés au beau milieu de la noce.
Au bout d’un instant, Hetzel, qui paraissait jouir d’avance de l’effet qu’allait produire le narrateur, secoua la sonnette qui était destinée à appeler Joseph, et dit :
– Cherville a la parole.
– Mon cher Dumas, dit Cherville, je crois que je vous apporte un volume assez amusant.
– Allons, part à nous deux, mon cher ami.
– Ma foi, oui ! Écoutez-moi cela.
– C’est à vous que l’aventure est arrivée ?
– Non, c’est tout simplement au grand-père de
138
maître Denis Palan, propriétaire de l’auberge des Trois-Rois, à Saint-Hubert.
– Et quel âge a maître Denis Palan ?
– Dame ! c’est un homme de quarante-cinq à cinquante ans.
– Alors la scène se passe vers la fin du dix-huitième siècle ?
– Justement.
– Nous écoutons.
– Je dois d’abord vous dire, n’est-ce pas ? comment Denis Palan a été amené à nous raconter cette aventure ?
– Mon cher ami, je crois que vous tirez à la ligne.
– Non, parole d’honneur ! la chose est nécessaire ; vous ne comprendriez rien à l’événement si j’entrais en matière sans préparation.
– Prépare donc, mon ami, prépare ; c’est le grand art des romanciers et des auteurs dramatiques ; seulement, pas de longueur !
139
– Soyez tranquille.
– Allez !
– Mes enfants, dit Hetzel, il est permis de dormir, mais il est malhonnête de ronfler. Va, Cherville.
Cherville commença.
– La circonstance de la noce de la fille de Joigneaux avait fait qu’au lieu de loger chez lui, nous avions, malgré ses invitations réitérées, insisté pour loger à l’auberge des Trois-Rois.
À peine y fûmes-nous entrés que nous reconnûmes la faute que nous avions commise. Au point de vue de l’égoïsme, mieux eût valu être indiscrets et loger chez Joigneaux.
Je ne sais si jamais trois rois, en logeant chez Denis Palan, lui ont donné le droit de dresser au-dessus de sa porte son aristocratique enseigne ; mais si jamais trois rois, fût-ce des rois mages, comme Balthazar, Gaspard et Melchior, ont été pris à ce traquenard, c’est une charité, mon cher Dumas, tout républicain que vous êtes, de prévenir les têtes couronnées qui passeraient par
140
Saint-Hubert de ne pas se laisser séduire par ce tableau qui représente les trois souverains dans leurs costumes royaux. À tout prendre, les rois sont des hommes, quoique M. de Voltaire ait dit : Pour être plus qu’un roi, te crois-tu quelque chose ?
Or à l’hôtellerie des Trois-Rois, tenez-vous cela pour dit, et bien dit, on ne fait ni noces ni festins, on ne loge ni à pied ni à cheval.
On mange sur le pouce et on dort sur sa chaise.
Il faut dire aussi, à la louange du digne hôtelier, qu’il ne promet pas plus qu’il ne tient.
Au-dessus de la flamboyante portraiture des rois mages qui lui servent d’enseigne, le peintre chargé de cette œuvre d’art s’est contenté, pour toute réclame, de faire figurer un petit verre et une tasse de café.
Maintenant vous me demanderez comment nous avions, le colonel, Hetzel et moi, choisi un pareil logis.
C’est ce à quoi je vous répondrai que nous ne
141
sommes pas, au bout du compte, aussi niais que nous en avons l’air au premier abord.
Nous avions choisi celui-là, cher ami, parce qu’il n’y en avait pas d’autre.
Permettez-moi d’entrer dans la topographie de l’auberge.
La description ne sera pas longue.
L’intérieur se compose de trois pièces.
La première est la cuisine, et sert en même temps de chambre à coucher à l’aubergiste et à sa famille.
La seconde est une salle basse et enfumée, meublée de deux tables et de quelques escabeaux de chêne, polis par l’usage plutôt que par le rabot du menuisier.
Cette salle est destinée aux consommateurs.
La troisième est une espèce de hangar-écurie où l’on parque pêle-mêle les chevaux, les ânes, les bœufs et les cochons.
Or, quand, le matin, on nous avait montré cette salle comme la chambre unique où il nous
142
faudrait dîner et coucher, nous avions dit, avec le laisser-aller habituel à des chasseurs :
– Bon ! avec un grand feu, un bol de punch et trois matelas, une nuit est bientôt passée.
Ce n’est que lorsque la nuit est venue que l’on s’aperçoit combien certaines nuits sont longues.
Ce fut une chose dont nous nous aperçûmes dès onze heures du soir, – quand notre feu commença de s’éteindre, quand notre bouteille de genièvre fut vidée, et quand il nous fut positivement démontré qu’il n’y avait pas d’autres matelas dans l’auberge que celui qui était au lit de l’aubergiste, et sur lequel grouillaient sa femme et ses trois enfants.
Quant à lui, il était resté debout pour contenter, autant qu’il était possible, messieurs les Parisiens.
Tant que le souper avait duré, bon ou mauvais, la gaieté avait survécu.
Tant qu’il était resté une goutte de schiedam dans la bouteille, la conversation avait surnagé.
Tant que le feu avait duré, l’esprit français
143
avait, comme le foyer, jeté de temps en temps des éclairs.
Puis il s’était fait de grands silences.
Puis chacun, en regardant autour de soi, avait essayé de s’accommoder de son mieux pour dormir.
Puis, enfin, un instant on avait pu croire que tout le monde dormait.
On n’entendait plus que le tic-tac monotone d’une grande horloge de bois qui ornait un des coins de la salle.
Il n’en était rien.
Chacun faisait ce qu’il pouvait pour cela, mais personne n’y réussissait.
Tout à coup la grande horloge vacilla depuis son piédestal jusqu’à son cadran.
Un grand bruit de chaînes, un atroce grincement de rouages en sortit, et le marteau tomba onze fois sur le timbre.
En supposant que tout le monde eût dormi, un pareil bruit suffisait bien à réveiller tout le
144
monde.
– Sacrebleu ! ronfla le colonel.
– Ce qui signifie ?... demandai-je.
– Que nous allons passer une jolie petite nuit, dit Hetzel, sans compter qu’il ne fait pas chaud. Voyons, Cherville, toi qui es le plus jeune et le plus joli de la société, appelle l’aubergiste.
– Pour quoi faire ?
– Pour qu’il nous donne du bois. On ne peut pas toujours manger, on ne peut pas toujours boire ; on peut toujours se chauffer.
Je me levai, j’allai à la porte et j’appelai l’aubergiste.
Dans ce mouvement, je remarquai un tableau auquel, je dois le dire, je n’avais fait jusque-là aucune attention, et qui me fût resté complètement indifférent dans une position moins précaire que ne l’eût été la nôtre.
Mais l’homme qui se noie, soit dans l’eau, soit dans l’ennui, se raccroche à tout.
Je me noyais dans l’ennui, je me raccrochai au
145
tableau.
J’en approchai, j’allai dire la bougie, fat que je suis ! j’en approchai la chandelle.
C’était une espèce de gouache peinte sur bois de Spa. Elle était enfermée dans un cadre doré autrefois ; mais dont la pâte boursouflée avait pris une teinte noirâtre, qu’elle devait à la poussière et à la fumée qui, pendant de longues années, s’étaient fixées sur elle.
Ce tableau représentait un saint Hubert dans les nuages.
Le saint était reconnaissable à son cor de chasse, l’un de ses emblèmes les plus habituels, et surtout à son cerf à la croix lumineuse agenouillé devant lui.
Le saint occupait l’angle droit du haut du tableau.
Le cerf occupait l’angle gauche du bas du tableau.
Le lointain représentait un paysage.
Dans ce paysage, un homme, vêtu d’une veste verte, d’une culotte de velours à côtes et chaussé
146
de grandes guêtres de chasse, fuyait, poursuivi par un animal qui pouvait indifféremment représenter ou un petit âne ou un lièvre gigantesque.
– Ma foi ! messieurs, dis-je, en décrochant le tableau et le déposant sur la table, ce n’est pas bien amusant de deviner des rébus, mais enfin, quand on n’a rien à faire, mieux vaut deviner les rébus que de dire du mal de son prochain.
– Je ne trouve pas, moi, dit Hetzel.
– Eh bien ! dis du mal de ton prochain, et tâche de le bien dire ; le colonel et moi nous allons deviner le rébus.
– Ah ! quant à moi, je vous déclare que je ne devine rien ; devine tout seul.
– Voyons : un lièvre ou un âne qui court après un chasseur, avec la date du 5 novembre 178...
– Bon, dit l’aubergiste en entrant, c’est le tableau de mon grand-père que vous tenez là.
– Comment, demanda Hetzel, vous êtes le petit-fils de saint Hubert ?
– Non, je suis le petit-fils de Jérôme Palan.
147
– Qu’est-ce que c’est que Jérôme Palan ?
– Jérôme Palan, c’est le chasseur que vous voyez dans le paysage, fuyant à toutes jambes et poursuivi par un lièvre.
– Jusqu’à présent... mon brave homme, nous avions vu des lièvres poursuivis par des chasseurs ; nous voyons aujourd’hui un chasseur poursuivi par un lièvre. Je ne demande pas mieux.
– Vous, parce que vous êtes de composition commode, mon cher ami ; mais moi, il me faut à toute chose la raison du pourquoi.
– Dame ! si c’est le grand-père de notre hôte que ce tableau représente, notre hôte doit connaître l’histoire de son grand-père.
– Qu’il nous la dise, alors.
– Vous entendez, mon brave homme ? du feu et l’histoire de votre grand-père.
– Je vais d’abord aller vous chercher du bois...
– Parfaitement raisonné.
– Attendu que l’histoire de mon grand-père est
148
longue.
– Et...amusante ?
– Terrible, monsieur.
– Ah ! mon brave homme, dit Hetzel, comme c’est bien là ce qu’il nous faut : du bois, et l’histoire ! l’histoire !
– Vous allez être servis à la minute, messieurs, dit l’aubergiste.
Et, en effet, il sortit, mais pour reparaître, cinq secondes après, avec une charge de bois, dont le sixième à peu près fut déposé sur le feu et le reste mis en réserve dans l’angle de la cheminée.
– Ainsi, dit notre hôte, vous voulez absolument que je vous raconte l’histoire à laquelle ce tableau de famille fait allusion ?
– Avez-vous quelque chose de plus amusant à nous offrir ? demanda Hetzel.
L’aubergiste parut chercher un instant dans son esprit.
– Non, dit-il, ma foi non !
– Eh bien alors, narrez, mon ami.
149
– Narrez, dit le colonel.
– Narrez, répétai-je après eux.
L’aubergiste commença.
I
– Si jamais, dit l’aubergiste, vous écrivez ou racontez à votre tour cette histoire, vous pourrez l’intituler :
Le lièvre de mon grand-père
– Peste ! je n’y manquerai pas, répondis-je au digne homme ; par le temps qui court, où souvent on se préoccupe plus du titre que du roman, ce titre-là en vaut bien un autre, Nous vous écoutons, mon cher ami,
Nous fîmes tous silence, comme trois mille ans auparavant avaient fait les auditeurs d’Énée.
L’aubergiste commença.
– Mon grand-père, sans être riche, exerçait une
150
profession qui est lucrative, ou qui, s’il faut en croire certain proverbe, passe pour l’être : il était ce que l’on appelle aujourd’hui pharmacien, et ce que l’on appelait autrefois apothicaire.
Autrefois correspondra, si vous le voulez bien, à l’année 1788.
Il habitait la petite ville de Theux, située à six milles de Liège.
– Trois mille habitants, interrompit Hetzel ; nous la connaissons comme si nous l’avions bâtie, allez.
Le narrateur reprit :
– Son père exerçait la même profession que lui, et comme mon grand-père était fils unique, il avait laissé à ce fils une boutique parfaitement achalandée et quelques milliers de francs qu’il avait amassés à acheter des herbes pour du cuivre et à les revendre pour de l’argent, car un remords me prend, et je dois dire que mon aïeul n’était pas précisément apothicaire, mais herboriste.
Mon grand-père eût pu bien certainement arrondir cette somme en lui faisant faire la boule
151
de neige, mais il avait deux abominables défauts.
Il était chasseur et savant.
– Holà ! maître ! m’écriai-je, faites attention à ce que vous dites. Personne de nous n’a la prétention d’être savant, Dieu merci ! mais nous avons tous celle d’être chasseurs.
– Vous m’excuserez, monsieur, reprit l’aubergiste ; et si vous m’aviez laissé achever ma phrase, ou plutôt la compléter par quelques mots, vous m’eussiez vu établir ce fait, que l’amour de la chasse est une vertu chez l’homme qui n’a rien à faire, puisque, n’ayant rien à faire, il pourrait faire du mal à ses semblables, au lieu d’en faire aux animaux ; mais que c’est un grand vice, un abominable vice, le plus fatal de tous les vices, pour l’homme que le travail de ses mains doit nourrir.
Or, ces deux vices produisirent chez mon grand-père un double résultat :
L’un tua son corps, – la science.
L’autre perdit son âme, – la chasse.
– Voyons, dis-je, cher hôte, il ne s’agit pas de
152
s’improviser romancier pour venir avancer de pareilles théories, ou, quand on les avance, on les explique.
– C’est ce que j’allais faire cette fois encore, monsieur, si vous ne m’aviez pas interrompu.
– Mais, tais-toi donc, animal ! dit Hetzel. Nous étions dans cette douce période qui précède le sommeil, quand le changement d’intonation nous a réveillés. Continuez, mon brave homme, continuez.
– Si cependant ces messieurs préfèrent dormir ? répliqua l’aubergiste, plus piqué encore de l’interruption de Hetzel que de la mienne.
– Mais non ! mais non ! me hâtai-je de répondre. Ne faites pas attention à ce que dit mon camarade ; il appartient à une classe particulière de nos compatriotes que les naturalistes ont rangée dans une catégorie spéciale, genus humo, species blagueur. Continuez, nous vous écoutons. Vous en étiez à la mort du corps et à la perte de l’âme de votre grand-père.
Le narrateur avait bonne envie de s’arrêter là.
153
Cependant, sur mon insistance, il reprit :
– Je disais donc qu’à force de lire, mon grand-père douta de tout, même des saints, même de Dieu, et qu’à force de chasser, il entama la petite fortune que ma pauvre grand-mère amassait ou plutôt conservait avec tant de soin ; car, nous l’avons déjà dit, la meilleure part de cette fortune venait de mon aïeul.
Au fur et à mesure que mon grand-père s’enfonçait dans l’irréligion, – plus il étudiait, plus il devenait savant, et plus il s’y enfonçait, – le malheureux état de son âme se manifestait au-dehors par des signes visibles.
D’abord il défendit à ma grand-mère d’aller à la messe les autres jours que le dimanche, et encore ne lui permit-il que la messe basse.
Il l’invita à parler de qui elle voudrait dans ses prières, excepté de lui, prétendant qu’aux grands du ciel comme aux grands de la terre, il faut, autant que possible, faire oublier son existence, attendu que le plus souvent ils ne se souviennent de nous que pour nous faire du mal.
154
Ensuite il défendit à elle et à ses enfants de s’agenouiller le soir autour de son lit et de faire la prière en commun, comme, depuis un temps immémorial, il était dans les habitudes patriarcales de la famille de le faire.
Enfin on n’eut plus la liberté, quand tintait la sonnette de l’extrême-onction, de sortir, de se mettre à la suite du saint sacrement et de l’accompagner dans la maison où il était appelé par la religion des fidèles, qui croyaient qu’il n’existe de bonne mort que dans les bras du Seigneur.
Pendant quelque temps, il est vrai, mon grand-père permit encore qu’au tintement sacré, la grand-mère et ses deux enfants, qui étaient mon père et ma tante, sortissent et s’agenouillassent sur le seuil de la porte, tandis que le saint sacrement passait.
Mais bientôt cette dernière démonstration religieuse leur fut elle-même interdite.
Il est vrai que mon grand-père était si souvent dehors, sortait de si bonne heure et rentrait si tard, les dimanches surtout, que ma grand-mère
155
était parfaitement libre ces jours-là d’entendre, non seulement la messe basse, mais la grand-messe, les vêpres et le salut, et, les autres jours, de suivre le saint sacrement partout où il allait.
Elle ne manquait pas de le faire, comme vous le comprenez bien, car elle espérait qu’elle serait pardonnée par le Seigneur à cause de la bonne intention.
Mais tout en accomplissant ces actes de piété, comme sa crainte pour son époux était grande, elle ne manquait pas de dire aux voisines :
– Ne dites pas à mon mari que je suis sortie pour aller à la messe ou pour suivre le saint sacrement.
Et à ses connaissances qu’elle trouvait dans l’église ou dans la maison mortuaire :
– Ne dites pas à Jérôme que vous m’avez vue ici.
De sorte que cette recommandation, faite dans la vue de la paix intérieure, paix à laquelle ma grand-mère eût tout sacrifié, donnait à toute la ville de Theux la mesure des sentiments religieux
156
ou plutôt des sentiments irréligieux de mon grand-père.
– Pas mal ! pas mal ! murmura Hetzel ; un peu prolixe, mais si nous imprimons cela, nous ferons d’habiles coupures.
– Tiens, lui dis-je, ton malheur à toi, cher ami, c’est d’avoir lu les livres que tu imprimais, et de ne pas t’en être rapporté à l’étiquette du sac. Quant à moi, je trouve l’histoire charmante ; et vous, colonel ?
– Oui, dit le colonel ; cependant je voudrais voir le narrateur entrer dans le sujet.
– Ah ! colonel, pour un guerrier, pour un faiseur de sièges, pour un preneur de villes, ne savez-vous donc pas que c’est un hasard quand les citadelles s’emportent par une escalade, par un coup de main ? Que diable ! avant d’ouvrir 1a tranchée, il faut ouvrir des parallèles, creuser des boyaux. Eh bien ! mais notre hôte creuse ses boyaux, trace ses parallèles !
Rappelez-vous que le siège de Troie a duré neuf ans, et celui d’Anvers trois mois. Continuez,
157
maître, continuez.
Malgré mon encouragement, mon hôte secoua la tête ; et comme il tenait sans doute à me montrer clairement le peu de cas qu’il faisait de mes compagnons comme auditeurs :