Récits fantastiques 1

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 3 · partie 4/4

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Récits fantastiques 1

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

– Oui, monsieur, me dit-il, je continue ; mais vous pouvez bien vous vanter que c’est pour vous, et pour vous seul.

Et il appuya sur ce dernier mot, comme pour ne laisser aucun doute à mes compagnons.

Après quoi il continua en effet :

– J’ai dit que les absences de mon grand-père, qui s’étaient peu à peu étendues des dimanches aux autres jours de la semaine, laissaient toute facilité à ma grand-mère de demeurer bonne chrétienne, malgré les injonctions de son mari.

Mais si elles ne portaient point atteinte à la vie future et spirituelle de leurs âmes, ces absences faisaient un tort inouï à la vie matérielle et présente.

D’abord, mon grand-père n’avait consacré à la chasse que le dimanche, et jusque-là, pourvu

 

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qu’il ne chassât pas sur les terres du prince-évêque, ou sur celles des seigneurs de Theux ou des environs, personne n’avait rien à dire, et en effet personne ne disait rien.

Mais bientôt mon grand-père posa cet axiome, que ce n’était pas trop (puisqu’il restait assis dans son magasin – les six autres jours de la semaine) de se donner un peu de distraction, non seulement le dimanche, mais encore le jeudi.

En vertu de cet axiome, que personne, pas même ma grand-mère, ne chercha à contester, le jeudi fut adjoint au dimanche.

Puis le mardi.

Puis enfin les autres jours, comme entraînés à la suite des premiers, passèrent par le laminoir de cette affreuse passion.

De sorte qu’il arriva un moment où, au lieu que ce fût un jour que mon grand-père allât à la chasse, et six jours qu’il restât à la maison, ce fut un jour qu’il resta à la maison et six jours qu’il alla à la chasse.

Et encore le septième jour finit-il par y passer

 

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comme les autres.

De manière que mon grand-père se détacha de plus en plus, non seulement de ses devoirs envers Dieu, mais encore de ses devoirs envers sa femme et ses enfants.

Car non seulement il passait les journées dans les bois, dans les champs, dans les marais, bravant la pluie, les tempêtes et les neiges, qui, dans nos pays, sont plus terribles que les tempêtes, mais encore les soirées, au lieu de rentrer à la maison, de se réchauffer au coin du feu, de se restaurer à la table de la famille ; les soirées, il les passait à boire au cabaret, à trinquer avec ses compagnons et à raconter ses prouesses au premier venu.

Et il racontait, non seulement ses prouesses de la veille, non seulement ses prouesses du jour, mais encore celles qu’il comptait faire le lendemain.

Et ces veillées, arrosées d’abord de bière, puis de vin du pays, puis de vin du Rhin, se prolongèrent de telle façon, qu’il arriva souvent qu’il ne rentrait même plus à la maison pour

 

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donner de ses nouvelles à ma grand-mère et à ses enfants.

Il repartait le lendemain au point du jour, quelquefois même avant, de l’auberge où il était entré la veille au soir.

Mais comme les malheurs s’enchaînent les uns aux autres et que les passions ont en elles, non seulement le germe du mal, mais encore ses développements, voici ce qui arriva tout naturellement.

Nous avons établi que personne n’avait rien à dire tant que mon grand-père ne sortait que le dimanche et ne chassait que sur les terres où il avait le droit de chasser.

Mais vous avez vu que peu à peu il était sorti tous les jours, et même qu’à force de sortir, il en était venu à ne plus rentrer.

Bientôt il arriva bien pis.

– Diable ! diable ! diable ! murmura Hetzel, qu’arriva-t-il ? Je commence à trouver que l’histoire est du plus haut intérêt. Et toi, colonel ?

– Tais-toi donc, maudit bavard, dit le colonel ;

 

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si l’intérêt faiblit, c’est grâce à tes éternelles interruptions ; Télémaque lui-même n’y résisterait pas. Continuez, mon brave, continuez.

Je joignis mes instances à celles du colonel, et notre hôte continua.

 

II

 

– Il arriva que mon grand-père chassa tant, chassa tant, que le gibier commença à devenir rare, rare sur les terres et dans les bois de la commune où il avait permission, et dans les propriétés particulières où on le tolérait.

Aussi, peu à peu en arriva-t-il à faire des excursions dans les domaines seigneuriaux qui les entouraient.

Excursions timides d’abord, et qui se bornèrent à des affûts, à des pointes dans les lisières et à d’autres bagatelles semblables.

Or, dans le temps où vivait mon grand-père,

 

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ces sortes de bagatelles étaient déjà des tentatives plus que hasardeuses. La justice ne plaisantait pas avec les délits de chasse ; les seigneurs étaient encore tout-puissants, leur volonté faisait jugement, et ils vous envoyaient, sans broncher, un pauvre diable aux galères pour un lapin. Mais comme mon grand-père était ce que l’on appelle un bon vivant, qu’il avait toujours dans sa cave, à côté d’une tonne de lambic ou de faro, une barrique de vin du Rhin, et, sur sa table, à côté de son verre plein, un verre vide qui n’attendait qu’un camarade pour se remplir et se vider à son tour ; comme il n’était jamais plus heureux que lorsqu’un des gardes du voisinage venait s’asseoir à côté de lui sous la haute cheminée et trinquer en devisant de faits de chasse, ceux-ci ne lui étaient ni durs ni sévères. Autant qu’il était en leur pouvoir, ils fermaient les yeux sur ses méfaits, et quand ils entendaient la détonation de son fusil ou l’aboi de ses chiens d’un côté, ils allaient de l’autre.

Cependant, comme il n’y avait pas de règle sans exception, il y avait une exception, parmi les forestiers, à cette bienveillance générale que l’on

 

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portait à mon grand-père.

Un des gardes du seigneur-évêque ne pouvait le souffrir.

Il s’appelait Thomas Pichet.

D’où venait cette haine ?

D’une de ces antipathies instinctives dont on ne peut pas plus se rendre compte que de certaines sympathies.

– Oui, dit Hetzel, c’est ce que nous autres savants appelons la force centrifuge et la force centripète.

– Plaît-il, monsieur ? demanda l’aubergiste.

– Rien, rien ; continuez, mon ami.

L’aubergiste reprit :

– Il se nommait Thomas Pichet.

Tout enfants qu’ils étaient et si enfants qu’ils fussent, le petit Thomas et le petit Jérôme n’avaient jamais pu se souffrir. À l’école, ils se battaient comme deux coqs de combat ou comme deux dogues de barrière ; et comme ils étaient de force égale, quoique de complexion différente,

 

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ces combats n’avaient de fin que lorsque la force manquait aux combattants.

Peut-être, au reste, cette antipathie dont nous avons parlé tenait-elle plus encore à des dissemblances physiques qu’à des oppositions morales.

Thomas était court, roux, trapu.

Jérôme était grand, brun et mince.

Thomas louchait légèrement, était plutôt laid que beau.

Jérôme avait les yeux exactement pareils, et était plutôt beau que laid.

Thomas avait été amoureux de ma grand-mère.

Ma grand-mère avait épousé Jérôme.

Toutes ces circonstances et une foule d’autres avaient donc amené entre Jérôme et Thomas une véritable haine.

Cependant, devenus hommes, ils étaient devenus plus raisonnables, mon grand-père surtout.

 

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Cela tenait à ce qu’en toute circonstance, tantôt le hasard, tantôt la bonne éducation, lui avaient donné la supériorité sur son rival.

Enfin Thomas s’était lassé de cette supériorité qui l’écrasait, et avait quitté le pays.

Il était passé garde dans le Luxembourg, justement dans le pays où nous sommes.

Mais le malheur voulut que le seigneur chez lequel il servait en cette qualité mourut.

Le malheur voulut encore qu’un de ses camarades lui écrivît qu’une place pareille à celle qu’il venait de perdre était vacante chez le prince-évêque.

Enfin le malheur voulut toujours qu’ayant demandé cette place, il l’obtint et revint habiter Franchimont, qui, comme vous le savez ou ne le savez pas, est à peu de distance de Theux.

De sorte que Jérôme et Thomas se retrouvèrent voisins.

On verra plus tard si la haine s’était éteinte dans le cœur de mon grand-père. Mais dès ce moment, je crois pouvoir dire, sans crainte de

 

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nuire à l’intérêt de la narration, qu’elle était plus vivante que jamais dans le cœur de Thomas Pichet.

Aussi, apprenant par la voix publique que mon grand-père était devenu aussi grand chasseur devant Dieu que feu Nemrod, et qu’entraîné par une passion désordonnée pour la chasse, il fermait presque toujours les yeux lorsqu’il se trouvait en face des fossés ou des bornes qui servaient à marquer la limites des biens de la commune et le commencement des terres des seigneurs, il se promit, à la première occasion qui lui en serait fournie par mon grand-père, de lui prouver que si deux montagnes ne se rencontrent pas, il n’en est pas de même de deux hommes.

Mon grand-père ignorait la chose. Quand il avait appris que Thomas Pichet revenait dans le pays, il en avait éprouvé une vive contrariété ; puis, au bout du compte, comme il était brave homme au fond, la première fois qu’assis à une table, en face d’une bonne bouteille de vin, il avait vu passer Thomas Pichet, il s’était levé, et allant à la porte :

 

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– Hé ! Thomas ! avait-il dit.

Thomas s’était retourné, et devenait pâle comme un mort :

– Quoi ? avait-il demandé.

Jérôme était rentré, avait rempli deux verres, et, revenant sur le seuil de la porte, un verre à chaque main :

– Le cœur t’en dit-il, Thomas ? avait-il demandé.

Mais Thomas avait répondu en secouant la tête :

– Pas avec toi, Jérôme.

Et il avait passé.

Mon grand-père était venu reprendre sa place, avait bu les deux verres l’un après l’autre, et avait secoué la tête en disant :

– Ça finira mal, Thomas ; ça finira mal !

Hélas ! pauvre grand-père, il ne croyait pas dire si juste !

On comprend qu’avec la disposition d’esprit des deux individus, l’un comme chasseur, l’autre

 

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comme garde-chasse, une catastrophe ne pouvait manquer d’éclater, un jour ou l’autre.

C’était l’avis de tout le monde, et encore éclata-t-elle plus vite qu’on ne s’y attendait.

Nous avons dit que, grâce aux sympathies des gardes du prince, évêque de Liège et des seigneurs des environs, tous les petits méfaits de mon grand-père étaient restés impunis.

Mais cette impunité l’enhardit au point qu’il ne se contenta plus de pénétrer dans les seigneuries ou principautés riveraines quand ses chiens l’y entraînaient, mais qu’il en arriva, lorsqu’il faisait buisson creux dans les bois de ta commune, à aller bravement attaquer le gibier jusque dans les propriétés du prince-évêque, trouvant un malin plaisir à brayer du même coup l’autorité spirituelle et temporelle du prélat souverain.

Vous comprenez que les choses ne pouvaient durer ainsi.

Or, un jour que monseigneur chassait avec de jeunes seigneurs et de belles dames dans ce qu’on

 

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appelle les haies de Franchimont, – les princes-évêques de Liège avaient toujours été des princes fort galants, – monseigneur l’évêque se trouva être de très maussade humeur, malgré la belle compagnie, et peut-être même à cause de la belle compagnie dans laquelle il se trouvait.

Et cette mauvaise humeur, on va le voir, était suffisamment justifiée par les circonstances.

Les chiens de monseigneur le prince évêque avaient pris change trois fois dans la matinée.

La première, d’un dix-cors sur une deuxième tête.

La Seconde, de la deuxième tête sur une biche.

Enfin, – il y a des jours de malheur, – ils avaient laissé la biche se forlonger.

On sonnait la retraite manquée, et le prélat, qui avait promis à sa compagnie le spectacle d’un hallali, était furieux.

Tout à coup, et au moment où l’on tournait bride pour regagner le palais, un magnifique dix-cors traversa d’un bond l’allée que les chasseurs désappointés suivaient l’oreille basse.

 

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– Ah ! voyez donc, monseigneur, cria une des dames en calmant de la voix et de la main son cheval, que la brusque irruption du cerf avait fait cabrer ; voyez donc, on dirait le cerf du lancer.

– Par saint Hubert, madame, répondit l’évêque, non seulement vous êtes une admirable écuyère, car toute autre que vous eût été désarçonnée par un pareil écart, mais encore une habile chasseresse. Champagne, voyez donc si c’est notre dix-cors.

Le piqueur interpellé était en train de coupler les chiens lorsqu’il reçut cette invitation du prince-évêque. Il appela un de ses camarades, lui remit les laisses et se courba sur les fumées de l’animal.

– Ma foi ! oui, monseigneur, dit-il, c’est lui-même.

– Vous êtes sûr ?

– Parfaitement sûr ; j’avais fait remarquer à Votre Grandeur qu’il avait la pince usée jusqu’au talon, et voilà bien mon affaire ; voyez plutôt.

Le prince poussa son cheval vers l’endroit

 

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indiqué et se pencha pour examiner la passée de l’animal.

C’était bien le même.

Tout à coup il releva la tête et prêta l’oreille.

– Mais, Champagne, dit-il, ce cerf est chassé.

En effet, la brise commençait d’apporter jusqu’à la troupe de chasseurs le bruit d’un aboi lointain.

– Ce sont quelques-uns de nos chiens qui rabâchent, dit un novice.

– Point du tout, point du tout, dit l’évêque ; ce sont des chiens qui chassent, pardieu ! bel et bien.

Les piqueurs écoutèrent, se regardèrent et échangèrent un signe.

– Eh bien ! qu’est-ce ? demanda l’évêque.

– Ce sont, en effet, des chiens, non pas qui rabâchent, mais qui sont en pleine voie.

– À qui ces chiens ? demanda le prince-évêque, pâlissant de colère.

Tout le monde se tut.

 

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– Morbleu ! continua-t-il, voyant qu’on ne lui répondait pas, je voudrais bien savoir qui se permet de chasser sur mes apanages.

– D’ailleurs, nous verrons bien, continua l’évêque, où le cerf a passé les chiens passeront.

Puis, comme il se faisait un mouvement parmi les gardes forestiers, et que l’un d’entre eux, justement un des amis de mon grand-père, s’apprêtait pour rentrer dans le bois :

– Que personne ne bouge ! dit le prince-évêque en fronçant le sourcil.

Personne ne bougea.

On attendit..

– Vous avez déjà deviné, n’est-ce pas, messieurs, dit l’aubergiste en s’interrompant, que ces chiens qui chassaient le dix-cors dont les chiens du prince-évêque avaient perdu la piste, étaient les chiens de mon grand-père ?

– Notre intelligence va jusque-là, répondit Hetzel. Continuez, mon cher ami.

Et l’aubergiste continua.

 

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III

 

L’aubergiste continua ainsi :

– Disons quelques mots des chiens de mon grand-père, qui vont jouer un si grand rôle dans l’histoire que j’ai l’honneur de vous raconter.

C’étaient d’admirables chiens, de magnifiques bêtes, dont chacune valait son pesant d’or, au manteau d’un noir de jais, au poitrail et au ventre couleur de feu, au poil sec et dur comme celui d’un loup, à la patte longue, mince et sèche ; des chiens qui chassaient un animal, lièvre, daim ou cerf, huit ou dix heures de suite, qui, par un bon temps, ne faisaient jamais un défaut, et qui, quand la voie était fraîche, eussent tenu tous les quatre sur cette table.

Enfin, des merveilles de chiens, comme je vous en souhaiterais, messieurs, si l’on en rencontrait encore comme ceux-là.

Bientôt ils apparurent, et, sans le moins du monde s’embarrasser de l’évêque, de sa

 

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compagnie et de sa meute, ils sautèrent du taillis dans le chemin, flairèrent la place où le cerf avait posé ses pieds et s’enfoncèrent dans le taillis opposé en redoublant leurs abois.

– À qui ces houzets ? s’écria monseigneur.

Les gardes se turent comme s’ils ne connaissaient ni les chiens ni le maître.

Par malheur, Thomas Pichet était là.

Il pensa que le moment était bon de satisfaire sa rancune contre mon grand-père, tout en faisant sa cour à monseigneur.

– À Jérôme Palan, l’apothicaire de Theux, monseigneur, répondit-il.

– Qu’on tue les chiens, dit le prince-évêque, et que l’on garrotte le maître !

L’ordre était précis ; il n’y avait pas deux façons de le comprendre.

– Bon, dit Pichet à ses camarades, chargez-vous du maître, moi, je me charge des chiens.

Quoique cela fit gros cœur aux braves forestiers d’arrêter Jérôme Palan, ils préférèrent

 

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la mission que leur déférait Thomas Pichet à celle qu’il se réservait à lui-même.

Et, en effet, pas un qui ne sût que mon grand-père garderait une bien autre rancune à celui qui tirerait sur ses chiens qu’à ceux qui l’arrêteraient et qui même tireraient sur lui.

Ils tournèrent donc les talons et s’enfoncèrent dans le taillis à droite, tandis que Thomas Pichet, s’enfonçant dans une haie à gauche, partait à toutes jambes dans la direction qu’avaient suivie les chiens de son ennemi.

Les gardes se consultèrent un instant lorsqu’ils furent hors de la portée de la vue du prince-évêque.

Ils étaient cinq en tout.

Trois qui étaient célibataires.

Deux qui étaient mariés.

Les trois garçons furent d’avis de prévenir mon grand-père au lieu de l’arrêter. Mon grand-père, prévenu, gagnerait au pied, et ils diraient qu’ils ne l’avaient pas vu, et que sans doute les chiens s’étaient échappés du chenil et chassaient

 

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seuls.

Mais les deux hommes mariés secouèrent la tête.

– Eh bien, quoi ? dirent les autres.

– Que le prince-évêque sache cela, et nous perdons nos places, en supposant même qu’il ne nous arrive pas pis que cela.

– Mieux vaut s’exposer à perdre sa place et même à aller en prison, répondirent les gardes célibataires, que de dénoncer un bon camarade comme Jérôme Palan.

– Nous avons femme et enfants, objectèrent les hommes mariés.

Il n’y avait rien à répondre à cela. Le salut de la femme et des enfants passe avant celui des étrangers..

Malgré la bonne volonté des trois célibataires, la raison des hommes mariés l’emporta donc.

Mon grand-père, une fois cette résolution prise, ne fut pas difficile à rejoindre, car il avait l’habitude de toujours suivre ses chiens, trouvant, disait-il, plus d’occasions de tirer en agissant de

 

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la sorte, qu’en prenant les devants.

Les gardes n’avaient pas fait trois cents pas, qu’ils se trouvèrent nez à nez avec lui, et force leur fut, à leur grand regret, célibataires comme hommes mariés, de l’empoigner, de le désarmer, de le garrotter et de l’entraîner du côté de Liège.

Pendant ce temps, Thomas Pichet courait comme un homme à qui le diable souffle un mauvais conseil.

Lui, tout au contraire de Jérôme Palan, avait résolu de prendre les devants. Guidé par la voix des chiens, il était allé se poster, en conséquence, sur le versant d’un petit monticule surmonté d’un moulin.

C’était une passée bien connue. D’ailleurs, il reconnut sur la terre la trace toute fraîche du cerf ; il n’y avait pas de doute que les chiens ne suivissent le même chemin.

Il s’abaissa derrière une haie.

À la voix rapprochée des chiens, Thomas comprit qu’il était temps. Ils commençaient à malmener le dix-cors, tout dix-cors qu’il était, et

 

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il était probable qu’avant une heure ils l’eussent forcé.

Les voix s’approchaient toujours. Jamais, à l’affût d’un gibier quelconque, le cœur n’avait battu à Thomas Pichet comme il lui battait en ce moment.

Les chiens parurent.

Thomas ajusta celui qui tenait la tête, et fit feu.

Du premier coup, il abattit Flambeau.

Du second, Ramette.

Flambeau était le meilleur des chiens de mon grand-père, Ramette était la lice.

Les deux autres étaient deux chiens, Ramoneau et Spiron.

Thomas avait méchamment tué la chienne, de préférence à tout autre, pour que mon grand-père ne pût plus jamais avoir de la même race.

Ce bel exploit consommé, Thomas laissa Flambeau et Ramette gisant sur le sol, et tandis que Ramoneau et Spiron continuaient de chasser le cerf, il regagna sa demeure.

 

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Les autres gardes, comme nous l’avons dit, avaient arrêté mon grand-père et le conduisaient à Liège, où étaient les prisons seigneuriales, et, chemin faisant, ils causaient non pas comme un prisonnier avec ses gendarmes, mais comme de bons amis qui regagneraient la ville après une promenade dans les bois.

Au reste, mon grand-père semblait complètement oublieux de sa situation personnelle et, chemin faisant, il ne se préoccupait que de ses chiens et du cerf qu’ils chassaient.

– C’était, par ma foi ! un bel animal, disait-il au garde Jonas Deshayes qui marchait à sa gauche, une noble tête et bien faite, je vous le dis, pour tenter un chasseur.

– Oui, mais plût au ciel qu’elle vous eût tenté un autre jour qu’aujourd’hui, monsieur Palan ! répondit Jonas. Comment diable êtes-vous donc venu vous fourrer dans la gueule du loup ? N’avez-vous donc pas entendu nos chiens qui chassaient ?

– Bon ! dit mon grand-père, ils chassaient si

 

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mal, vos malheureux briquets, que je les ai pris pour des chiens de bergers ralliant un troupeau. Écoutez, écoutez. À la bonne heure ! voilà ce qui s’appelle chasser !

Et mon grand-père écoutait avec ravissement le bruit de ses chiens, qui menaient le cerf que c’était merveille.

– Voyons, franchement, comment cela s’est-il fait ? demanda le garde de droite, qui se nommait Luc Thévelin.

– Vous voulez le savoir ? demanda mon grand-père.

– Oui, répondirent les gardes, cela nous fera plaisir.

– Eh bien ! voilà les faits. Mes chiens menaient un lièvre ; moi, je l’attendais blotti dans un fossé. Tout à coup, je vois venir votre dix-cors ; à cent pas de moi, il entre dans le taillis. Dix minutes après, je l’en vois sortir chassant devant lui à grands coups d’andouillers un pauvre daguet qu’il forçait de se donner à sa place à vos chiens. C’était un vieux rusé, comme vous voyez,

 

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que votre dix-cors. Pendant que le daguet allait se faire chasser à sa place, lui allait prendre la sienne à la reposée. Ma foi ! cela m’a semblé amusant de ne pas laisser jouir ce drôle-là du fruit de sa ruse. J’ai été enlever mes chiens et je les ai mis sur sa piste. Ah ! eux n’ont pas fait fausse voie comme les vôtres. Il est vrai que Flambeau tenait la tête. Sais-tu, Thévelin, qu’il y a trois heures qu’ils le chassent ? Tiens, les entends-tu, les entends-tu ? Quelle gorge !

– Pardieu ! dit Jonas, c’est connu que ce sont les meilleurs chiens du pays ; mais c’est égal, voilà une affaire qui va vous les manger, monsieur Palan. Mauvaise affaire ! mauvaise affaire !

Mais mon grand-père n’écoutait pas Jonas Deshayes, il écoutait ses chiens.

– Oh ! ils ne le lâcheront que quand il sera forcé. Les entends-tu, Jonas ? les entends-tu, Luc ? Ils sont sur Royaumont. Bravo, Flambeau, bravo, Ramette ! bravo, Ramoneau ! bravo, Spiron ! Tayaut ! tayaut !

Et mon grand-père, oubliant qu’il était

 

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prisonnier, se frottait les mains en sifflant de toute la vigueur de ses poumons son plus joyeux bien-aller.

Dans ce moment-là, on entendit deux coups de fusil.

– Tiens, dit mon grand-père, voilà vos chasseurs qui n’ont pas la patience d’attendre l’hallali et qui envoient du plomb au dix-cors.

Puis, comme on continuait d’entendre aboyer les chiens :

– Ah çà ! dit mon grand-père, quelle est donc la mazette qui vient de tirer et qui a manqué un pareil animal ? Je lui conseille de tirer la première fois sur un éléphant.

Les gardes se regardèrent avec inquiétude, car eux se doutaient d’où venaient les deux coups de fusil.

Tout à coup la figure de mon grand-père changea d’expression et devint soucieuse.

– Luc, Jonas ! s’écria-t-il en s’adressant à ses deux voisins, combien entendez-vous de chiens ?

– Je ne sais, répondirent-ils ensemble.

 

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– Attendez donc, attendez donc, fit-il en les arrêtant, je n’en entends plus que deux, moi, Ramoneau et Spiron. Où est donc Flambeau ? Où est donc Ramette ? Oh ! oh !

– Vous les confondez les uns avec les autres, maître Jérôme, dirent les deux gardes.

– Moi ? allons donc ! Je connais la voix de mes chiens comme un amoureux celle de ses maîtresses. Mordieu ! je le répète, il n’y a plus sur le cerf que Ramoneau et Spiron. Serait-il arrivé quelque chose aux deux autres ?

– Allons donc ! maître Jérôme, reprit Jonas, que voulez-vous qu’il leur soit arrivé, à vos chiens ? Vous êtes un grand enfant de dire des choses pareilles. Flambeau et Ramette ont mis bas, ou bien ont pris change sur quelque lièvre qui les a emportés avec lui après leur avoir sauté à la vue.

– Mes chiens, dit mon grand-père, ne mettent bas que quand je les rappelle, entends-tu, Jonas ? et ils ne prennent pas change sur un lièvre quand ils chassent un cerf, le lièvre leur sautât-il non seulement à la vue, mais aux yeux. Bien sûr, il

 

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leur est arrivé quelque chose, et c’est à Ramette et à Flambeau encore !

Et mon pauvre grand-père, un instant auparavant si joyeux, se sentit tout prêt à pleurer.

De dix en dix pas, il s’arrêtait et écoutait. Puis, toujours plus désolé :

– Il n’y a plus, vous avez beau dire, que Spiron et Ramoneau ! s’écriait-il. Que sont devenus les autres, que sont-ils devenus ? je vous le demande.

Ses amis les gardes le réconfortaient de leur mieux et essayaient de lui persuader que les deux chiens, ne se sentant plus appuyés, avaient regagné la maison. Mais lui ne se donnait plus même la peine de répondre.

Il se contentait de secouer la tête en disant avec de gros soupirs :

– Je vous dis qu’il leur est arrivé malheur, je vous le dis.

Ce fut ainsi que se fit le trajet de Franchimont à Liège, où les gardes de monseigneur le prince-évêque remirent leur prisonnier entre les mains

 

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de la maréchaussée.

On jeta mon pauvre grand-père dans une cellule de huit pieds carrés, située dans la partie du palais qui servait de prison.

La porte se referma sur lui avec un grand bruit de verrous ; mais l’horreur de ce gîte lui eût été bien indifférente s’il eût été rassuré sur le sort de Flambeau et de Ramette.

 

IV

 

Le lendemain, tout en pensant encore à ses deux chiens favoris, Jérôme Palan ne tarda pas à sentir tout le poids de son infortune personnelle, et comme il n’avait pas la foi qui donne la résignation, il ne tarda point à y succomber.

Accoutumé à la vie active, habitué au grand air des montagnes, à l’exercice quotidien, à la vie joyeuse et en communauté, il ne put résister à l’isolement de la claustration.

 

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En vain montait-il sur son escabeau, en vain se suspendait-il aux barreaux de sa prison pour humer au passage une bouffée de l’air que le vent lui apportait des Ardennes ; en vain cherchait-il à l’horizon perdu dans la brume, bien loin au-delà de la Meuse, qui se déroulait autour de la ville comme un immense ruban d’argent, ses chers bois de Theux ; en vain s’y transportait-il en imagination ; en vain retrouvait-il dans ses souvenirs leurs fraîches senteurs, leurs cascatelles de lumière perçant le feuillage, les bruits confus des branches agitées par la brise et murmurant dans la nuit, bientôt la sombre réalité souillait sur ses songes dorés et les chassait comme le vent chasse les feuilles d’automne, et mon grand-père se retrouvant tout à coup dans sa chambre froide et nue, aux murs humides et gris, se désespérait et se lamentait.

Il se désespéra et se lamenta si bien qu’il tomba malade.

Un médecin reçut l’autorisation de le venir visiter.

Par esprit de corps, ce médecin s’intéressa

 

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naturellement à un apothicaire.

Il exagéra l’intensité de la maladie et lui fit donner un cachot moins triste que le premier, une nourriture plus abondante que celle qu’il avait eue jusque-là ; et comme mon grand-père s’ennuyait beaucoup, il lui promit de lui apporter des livres clandestinement.

En même temps il entreprit des démarches pour obtenir du prince-évêque que mon grand-père en fût quitte pour une forte amende, et fût, l’amende payée, rendu à la liberté.

Comme, d’après les sollicitations de ma grand-mère, le bourgmestre et les échevins de la ville de Theux avaient présenté la même requête à monseigneur, au bout d’un mois de captivité mon grand-père apprit de son ami le médecin que, moyennant la somme de deux mille florins, il serait libre incessamment.

Une lettre fut promptement écrite à ma grand-mère pour lui apprendre cette heureuse nouvelle et lui enjoindre d’apporter cette somme, qui faisait à peu près le total des économies du ménage.

 

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La lettre disait dans un post-scriptum, que plus tôt ma grand-mère viendrait, plus tôt son mari serait libre.

Ma grand-mère répondit par un exprès que le lendemain, à deux heures, elle serait au palais épiscopal.

Cette bonne nouvelle rendit mon grand-père si joyeux, qu’il ne put fermer l’œil de la nuit.

Il allait donc revoir sa maison, retrouver son grand fauteuil au coin de l’âtre, son fusil pendu à la cheminée, ce bon fusil avec lequel il était si rare qu’il manquât son coup ; il allait entendre saluer sa bienvenue par les jappements joyeux de ses chiens que, dans ce moment, il comptait bien retrouver tous les quatre, se rangeant à l’avis de Luc et de Jonas, pensant comme eux qu’ils avaient peut-être bien pris le change, en disant, pour se consoler de leur faute, comme ce président du tribunal de Toulouse au roi Louis XV : Il n’y a si bon cheval qui ne choppe ; enfin, il songeait aussi, et ce n’était pas sa moindre joie, qu’il allait pouvoir embrasser sa femme et ses enfants.

 

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Mais, si riantes que fussent ses idées, elles n’empêchaient pas que mon grand-père ne trouvât le temps horriblement long ; aussi, pour l’abréger, eut-il la fatale idée de sortir de leur cachette un des livres que le médecin lui avait prêtés et ayant allumé sa petite lampe, il se mit à lire.

Le malheur voulut, si intéressant que fût le livre que mon grand-père lisait, qu’il s’endormit dessus, et cela si profondément, qu’un guichetier, ayant vu de la lumière dans la cellule du prisonnier, put entrer et lui enlever tout doucement, et sans qu’il se réveillât, le volume des mains.

Le guichetier ne savait point lire, et ce fut un malheur de plus.

Il porta le livre au trésorier de monseigneur le prince-évêque, qui avait l’intendance du palais.

Le trésorier trouva le cas grave.

Il remit le volume à monseigneur le prince-évêque, qui, sur la seule inspection du titre, jeta le livre au feu et décida immédiatement que

 

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l’apothicaire de Theux payerait double amende, c’est-à-dire l’une pour son délit de chasse, et l’autre pour ses lectures antichrétiennes.

Ce n’était plus seulement le sacrifice de sa petite fortune qui était exigé de mon grand-père, c’était celui de sa profession, car, pour réaliser la somme de quatre mille florins, il fallut vendre la pharmacie.

Cela prit du temps.

Pendant ce temps, mon grand-père restait toujours en prison.

Enfin, ma grand-mère, étant parvenue à réaliser cette vente et à en toucher le prix, vint délivrer le pauvre prisonnier, qui, bien qu’il sût à quelle condition la liberté allait lui être rendue, ne l’en trouva pas moins longue à venir, quoique avec elle, et par la main, elle amenât sa ruine complète.

Et mon grand-père était d’autant plus pressé de sortir, que, depuis qu’il avait été pris en flagrant délit de lecture irréligieuse, il avait été réintégré dans son ancien cachot.

 

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Un jour les verrous de la triste prison grincèrent, la porte massive roula sur ses gonds, et ma grand-mère se laissa tomber dans les bras de son mari.

– Enfin ! enfin ! te voilà donc libre, mon pauvre Jérôme ! cria-t-elle, en couvrant de baisers le visage amaigri de son mari ; tu es libre ! il est vrai que nous sommes ruinés, sans ressource.

– Bah ! répondit mon grand-père tout joyeux, si nous sommes ruinés, je suis libre : je travaillerai, sois tranquille, femme ; et cette fortune que j’ai détruite, eh bien ! je la reconstruirai. Mais hâtons-nous de sortir d’ici, femme, car j’y étouffe.

On compta les espèces au trésorier de monseigneur.

Pendant tout le temps que dura l’opération, Jérôme Palan ne put s’empêcher de le regarder de travers.

Puis il écouta, en frémissant intérieurement de rage, la petite mercuriale dont l’abbé jugea à propos d’accompagner le reçu de l’amende, et

 

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une fois ce récépissé entre les mains, prenant le bras de ma grand-mère, il se hâta de sortir de la prison et de quitter la ville.

Chemin faisant, ma grand-mère, sans adresser aucun reproche à son mari, parla beaucoup du dénuement dans lequel allaient se trouver leurs enfants.

Il était facile de voir qu’elle désirait que mon grand-père entrât chez lui bien pénétré de la gravité de la situation et songeât à ne plus donner à un exercice aussi coûteux que la chasse une si large part de sa vie.

Mais mon grand-père, à mesure qu’il se rapprochait de Theux, était de moins en moins à ce que disait sa femme, et, tout préoccupé d’une pensée incessante, semblait écouter à peine.

En humant l’air de la rue, auquel avait succédé bientôt celui de la campagne, il avait repris les inquiétudes qu’il avait laissées au seuil de la prison.

C’est-à-dire qu’il tremblait de nouveau qu’il ne fût arrivé quelque chose de fâcheux aux deux

 

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chiens qu’il avait cessé d’entendre le jour où les forestiers l’emmenaient captif dans les cachots de Liège.

Et cependant, si inquiet qu’il fût, pas une fois il ne demanda à sa femme des nouvelles de ses chiens.

Seulement, en rentrant au logis, il ne jeta pas un seul coup d’œil sur sa pharmacie vide et sur son laboratoire désert qui, dans quelques jours, après avoir été, de père en fils, plus de cent ans dans la famille, allaient passer aux mains d’un étranger.

Il embrassa ses deux petits enfants, qu’il trouva sur son chemin l’attendant.

Puis, après les avoir arrachés de son cou, où ils s’étaient jetés, il courut droit à son chenil.

Quelques instants après, il rentrait l’œil hagard, les traits bouleversés, le visage pâle comme celui d’un mort.

– Mes chiens ! cria-t-il, où sont mes chiens ?

– Quels chiens ? demanda ma grand-mère toute tremblante.

 

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– Flambeau et Ramette, pardieu !

– Mais ne sais-tu donc pas ?... hasarda ma grand-mère.

– Réponds ! où sont-ils ? les as-tu vendus pour grossir l’escarcelle de ce maudit évêque ? Sont-ils morts ? réponds !

Mon père, c’était l’enfant gâté, répondit pour ma grand-mère, que la colère de son mari rendait muette de terreur et de désespoir :

– Ils sont morts, papa.

– Morts ! et comment ?

– Ils ont été tués.

Mon père aimait beaucoup Flambeau, avec lequel il jouait d’habitude, de sorte que ce fut en pleurant à chaudes larmes qu’il apprit à mon grand-père la mort de son bon ami.

– Ah ! ils sont morts ! ah ! ils sont tués ! dit mon grand-père en attirant l’enfant sur ses genoux et en le baisant au front.

– Oui, papa, répéta l’enfant, en éclatant en sanglots.

 

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– Mais comment sont-ils morts, mon petit ami ? qui les a tués ?

L’enfant se taisait.

– Voyons, qui ? s’écria mon grand-père, qui commençait à s’emporter, et qui jusque-là avait à grand-peine conservé une apparence de sang-froid.

– Mon Dieu ! mon pauvre homme, hasarda alors ma grand-mère, je croyais que tu savais que monseigneur avait ordonné qu’on tuât tes chiens.

Mon grand-père devint livide.

– Il a ordonné cela ? dit-il.

– Oui.

– Et qui a osé obéir ?

Tout à coup un éclair passa dans son esprit.

– Il n’y a qu’un homme, dit-il, il n’y en a qu’un au monde qui ait pu commettre une si méchante action.

– Oh ! il le regrette bien, va !

– Ainsi, interrompit mon grand-père, c’est Thomas Pichet ?

 

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– Depuis ce temps, tout le monde dans le bourg, continua ma grand-mère, se détourne de lui comme d’un pestiféré.

– Ah ! l’évêque, je ne sais pas qui me vengera de lui ! s’écria mon grand-père ; mais, quant à Thomas Pichet, c’est moi qui lui réglerai son compte, aussi vrai que je ne crois pas en Dieu !

Ma grand-mère frissonna de la tête aux pieds, encore moins de la menace que du blasphème.

– Oh ! mon homme, mon pauvre ami, mon cher Jérôme, ne dis pas de pareilles choses, je t’en prie, si tu ne veux pas te faire maudire, toi, ta femme et tes enfants !

Mais mon grand-père ne répondit point.

Il s’assit tout pensif à sa place ordinaire.

Il soupa sans demander un seul détail sur un événement qui cependant avait paru lui être bien sensible.

Jamais il n’en reparla depuis.

Dès le lendemain, comme il l’avais promis à sa femme, il se mit à chercher de l’ouvrage.

 

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Or, comme je vous l’ai déjà dit, mon grand-père était un homme très savant ; il n’eut pas de peine à en trouver.

La société Leviez, de Spa, lui confia ses comptes à régler, et comme elle payait largement, l’aisance commença peu à peu de rentrer dans la maison.

 

V

 

Mais le caractère de mon grand-père était bien changé. Autant il était autrefois gai et insouciant, autant il était devenu triste et morose. Il ne riait jamais, lui, le joyeux rieur ; il ne parlait plus, lui, le conteur interminable ; il rudoyait mon père, lui qui n’avait jamais eu un mot désagréable, même pour un enfant étranger.

Ce n’était point tout. Parfois, et sans aucune raison, il s’emportait en paroles violentes et amères contre l’humanité en général et contre ses voisins en particulier.

Aussi, ceux-ci peu à peu se retirèrent-ils de

 

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lui, sans que mon grand-père dît un mot, fit un signe pour les retenir.

Quant à son irréligion, elle avait grandi encore.

Autrefois elle ne se manifestait guère que par des plaisanteries, par les couplets qu’il chantait à ses soirées de chasse ; il trinquait alors volontiers avec le curé de Theux, et faisait même enrager ma grand-mère, lui disant que c’étaient les beaux yeux de la nièce du pasteur qui l’attiraient au presbytère.

Mais, après sa sortie de prison, il cessa même de saluer M. le doyen.

La vue d’une soutane le mettait en fureur.

S’il passait devant un crucifix et qu’à cause de la chaleur il tînt son chapeau à la main, il le remettait avec affectation sur sa tête, et non seulement il se répandait en invectives contre les ministres du Seigneur, mais encore contre toutes les croyances divines, qu’il attaquait en blasphémant.

Ce qui attristait surtout ma pauvre grand-mère,

 

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c’est que comme, depuis son retour à Theux, mon grand-père n’avait pas été une seule fois à la chasse, elle n’avait pas été une seule fois à la messe.

Elle recommandait bien à ses enfants, lorsqu’ils allaient à l’école, ou qu’ils en revenaient, ou qu’ils sortaient simplement jouer, d’entrer à l’église et de prier pour eux, pour elle, et surtout pour leur père.

Les enfants disaient bien qu’ils le faisaient, mais ses inquiétudes n’en étaient pas moins grandes ; ses enfants disaient-ils à Dieu tout ce qu’elle lui eût dit elle-même, si elle eût pu entrer dans son saint temple ?

Il est vrai qu’aussitôt qu’elle était seule à la maison ou dans sa chambre, elle se hâtait de dire au Seigneur toutes les prières qu’elle savait.

Mais ces prières dites ainsi à la maison et à bâtons rompus avaient-elles la valeur qu’elles eussent eue dans une église ?

Aussi ma pauvre grand-mère pleurait-elle sans cesse ; mais elle était forcée de dévorer même ses

 

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larmes.

Leur vue, comme celle des robes noires, avait le don d’exaspérer son mari.

– Que me reproches-tu, voyons ? disait-il, quand il la surprenait ainsi. Je travaille, n’est-ce pas ?

– Ce n’est pas cela, mon cher Jérôme, répondait la pauvre femme.

– Tu ne manques de rien, ni tes enfants non plus ?

– Non, Dieu merci ! mais ce n’est pas cela.

– Je ne chasse plus, continuait mon grand-père ; je n’ai pas touché à mon fusil, ni lâché mes chiens depuis mon retour.

– Je le sais, je le sais, disait ma grand-mère ; mais, je le répète, Jérôme, ce n’est pas cela.

– Qu’est-ce donc, alors, et que veux-tu ? Parle, explique-toi clairement. Tu sais bien que je ne te mangerai pas.

– Eh bien ! répondait la pauvre femme, je voudrais que tu ne te fisses pas des ennemis de

 

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tous tes anciens amis ; je voudrais que tu reprisses un peu de ta gaieté d’autrefois, quitte à chasser, non pas tous les jours comme tu faisais, le Seigneur nous en garde ! mais les fêtes et les dimanches ; je voudrais enfin, et cela c’est mon suprême désir, je voudrais que tu ne blasphémasses plus ni Dieu, ni les saints.

– Pour ce qui est de nos amis, répondit mon grand-père, je les oblige en me détournant d’eux, car nul d’entre eux ne se soucie de l’amitié d’un homme pauvre.

– Jérôme !

– Je sais ce que je dis, femme ; quant à ma gaieté, elle a été tuée dans les bois de Franchimont, et rien ne peut la ressusciter.

– Mais... murmura ma grand-mère, et elle n’osa achever.

– Oui, je comprends, dit en s’assombrissant Jérôme Palan, tu veux parler de Dieu et des saints.

– Hélas ! mon bon Jérôme, je vois avec douleur...

 

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– La façon dont je parle d’eux, n’est-ce pas ?

La bonne femme fit de la tête un signe affirmatif.

– Eh bien ! reprit mon grand-père, si la façon dont je parle d’eux les contrarie, qu’ils me le fasse savoir eux-mêmes.

Ma grand-mère frémit de la tête aux pieds.

– Pourtant, se hasarda-t-elle à dire, il en est un dans lequel tu avais toute dévotion, au temps jadis, tu te le rappelles ?

– Non, je ne me le rappelle pas, répondit mon grand-père.

– Saint Hubert.

– Bon ! je l’aimais comme mes amis m’aimaient, à cause des bons dîners dont il était le prétexte ; seulement, dans ces dîners-là, c’était moi qui payais l’écot, et quoique l’on ne manquât jamais de boire à la santé du saint, il a toujours oublié, lui, de demander la carte ; aussi j’ai rompu avec lui comme avec les autres.

Puis, avec un mouvement bien visible d’impatience :

 

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– Tiens, femme, continua-t-il, cessons de plaisanter ; je t’aime, toi et nos enfants, mais je n’ai pas besoin d’aimer autre chose, et, en effet, je n’aimerai que vous. Je travaillerai rudement, et c’est doublement méritant, car je n’en avais pas l’habitude ; je travaillerai pour vous faire la vie douce ; mais écoute-moi, c’est à une condition.

– Laquelle ?

– C’est à condition que tu laisseras ma conscience en repos, et que tu ne me rompras plus la cervelle de tes momeries.

Il n’y avait rien à répondre.

Ma grand-mère connaissait son mari.

Elle soupira et se tut.

Mon grand-père alors prit son fils et sa fille sur ses genoux, et se mit à les faire sauter en imitant le mouvement du cheval.

Ma grand-mère releva la tête et le regarda avec étonnement.

Jamais, depuis six mois, son mari n’avait été de si belle humeur.

 

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– Femme, dit-il, voyant l’étonnement de ma grand-mère, c’est demain dimanche, jour de chasse, comme tu le disais tout à l’heure. Eh bien ! sur ce point du moins, tu me verras suivre tes conseils. Quant à la gaieté, que veux-tu ? faut espérer qu’elle reviendra à son tour.

Et il se frottait les mains.

– Tu vois, tu vois, disait-il, je m’égaye.

Ma grand-mère ne savait point ce que voulait dire cette espèce de surexcitation.

– Tiens, femme, lui dit mon grand-père, donne-moi une goutte de genièvre, il y a longtemps que je n’en ai bu.

Ma grand-mère lui apporta un petit verre pareil à ceux où d’habitude on boit les liqueurs.

– Qu’est-ce que cela ? qu’est-ce que cela ? s’écria mon grand-père ; un verre à vin de Bordeaux ! je veux rattraper le temps perdu.

Et comme sa femme hésitait, il déposa les enfants à terre, se leva et alla chercher le verre, qu’il choisit de la taille qui lui convenait.

Puis il le tendit à sa femme.

 

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Ma grand-mère le lui remplit bord à bord, sur son ordre trois fois réitéré.

– Femme, dit-il, c’est demain dimanche, et de plus, c’est demain le 3 novembre ; par conséquent, c’est demain la Saint-Hubert. Je suis décidé à me conformer entièrement à tes instructions ; en conséquence, je vide ce verre à la santé du saint, à sa gloire éternelle en ce monde et dans l’autre, et nous verrons un peu quel gibier sa reconnaissance nous enverra. Celui-là, femme, quel qu’il soit, nous ne le vendrons pas ; nous le mangerons en famille, n’est-ce pas, les enfants ? Voyons, qu’aimez-vous le mieux, mes mioches ?

– Moi, dit le garçon, je voudrais un lièvre, avec une de ces bonnes sauces au sirop comme maman sait si bien les faire.

– Oh ! oui, oui, papa, dit la petite fille, qui était fort gourmande ; c’est cela, un lièvre au sirop, il y a si longtemps que nous n’en avons mangé !

– Eh bien ! de par le diable ! vous aurez votre lièvre, enfants ! s’écria le grand-père en

 

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embrassant les deux mioches, comme il les appelait ; et voilà Liégeois, qui est là-haut, – il montrait son fusil suspendu à la cheminée, – voilà Liégeois, qui saura bien en dénicher un. Tu entends, grand saint Hubert ? un lièvre ! un lièvre ! Il nous faut un lièvre ; les enfants le demandent, et sacrebleu ! j’en rapporterai un, dussé-je aller relancer jusque entre tes deux jambes celui qui y est caché !

En effet, au-dessous du fusil de mon grand-père était un portrait de saint Hubert ayant un lièvre au gîte entre ses jambes.

On comprend que la fin de l’oraison de mon grand-père avait gâté le commencement.

Rentrée dans sa chambre, ma grand-mère se mit à genoux pour réciter sa prière, plus dévotement encore que de coutume.

Mais sans doute l’insolence du blasphème de son mari empêcha le doux murmure qui s’échappait de ses lèvres de monter jusqu’à Dieu.

Le lendemain, fidèle à sa parole, mon grand-père était levé avant le soleil, et, suivi des deux

 

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chiens qui lui restaient, c’est-à-dire de Ramoneau et Spiron, il battait la campagne.

Bien qu’on ne fût qu’au 3 novembre, comme aujourd’hui, la terre était couverte de neige.

Les chiens enfonçaient jusqu’au poitrail et ne pouvaient courir.

En outre, comme c’était pendant la nuit précédente que cette neige était tombée, les lièvres n’avaient pas bougé et n’avaient point, par conséquent, laissé de traces.

Mon grand-père alors essaya d’en découvrir au gîte.

Mais quoique d’habitude fort habile à cet exercice, il fit cinq ou six lieues et battit la campagne une partie de la journée sans en apercevoir un seul.

Il rentra donc à la maison le carnier vide.

Il était néanmoins d’assez bonne humeur encore, grâce à ses bonnes dispositions de la veille.

Après souper, il alla renfermer ses chiens, décrocha de nouveau son fusil, embrassa sa

 

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femme et ses deux enfants.

– Que vas-tu donc faire, Jérôme ? lui demanda ma grand-mère tout étonnée.

– Ce que je vais faire ?

– Oui, je te le demande.

– Aller à l’affût, femme, n’ai-je pas promis un lièvre aux enfants ?

– Tu le tueras dimanche prochain, Jérôme.

– Je le leur ai promis pour aujourd’hui et non pas pour dimanche prochain, femme. Eh bien ! ce serait joli que je leur manquasse de parole, n’est-ce pas, les petiots ?

Les enfants lui sautèrent au cou en criant :

– Oh ! oui, papa, un lièvre ! un lièvre !

– Un lièvre gros comme Ramoneau, ajouta le garçon en riant.

– Un lièvre gros comme l’ânon de Simone, amplifia la petite fille en riant plus fort.

– Soyez tranquilles, dit Jérôme en les embrassant tendrement, vous aurez votre lièvre : ils vont remuer ce soir, les drôles ! et, au clair de

 

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la lune, je les verrai sur la neige, gros comme des éléphants.

Et mon grand-père sortit, le fusil sur l’épaule.

Il sifflait en sortant ce même bien-aller qu’il sifflait le jour où Thomas Pichet lui tua ses chiens.