Sagan 1954
Exergue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Sans Sagan, la vie serait mortelle d’ennui.
Bernard Frank
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1er janvier 1954
Je vois un homme de soixante-cinq ans, quittant le réveillon organisé en son honneur, comme on sort de sa chambre, laissant le lit défait derrière soi. De toute façon, où qu’il aille, la fête est finie. Il a fait battre le cœur de Paris, mais aujourd’hui il n’a plus personne avec qui danser : ses interlocuteurs sont morts – ou ne sont pas encore nés.
Rue de Montpensier, j’imagine qu’une voiture le dépose dans le clair-obscur de ce jour hésitant entre deux années. Devant sa porte cochère, passe un jeune couple, en chuchotant.
L’homme regarde les deux silhouettes vriller dans le froid de ce petit matin. Il observe leur façon de se tirer par le bras, on dirait deux crabes marchant en direction de la Seine. Le jeune garçon n’est pas désagréable, avec sa coupe à la Jeanne d’Arc – on dirait un page, tout droit sorti d’une enluminure.
Je crois que ces deux petits personnages, miroitant dans l’aube, passent devant Cocteau sans le reconnaître. J’entends les deux adolescents se mettre à rire d’un rire crépitant et s’enfuir en direction du Palais-Royal.
À les regarder de plus près, à écouter résonner leurs éclats aigus, on s’aperçoit que les deux personnages sont deux filles. L’une s’appelle Françoise et l’autre Florence. Lorsqu’elles font la course dans les rues de Paris, personne ne gagne : Françoise finit toujours par tendre la main vers Florence, à l’entraîner dans sa vitesse.
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C’est avec cette scène, du petit matin et de Cocteau, que j’aimerais ouvrir le livre sur Françoise Sagan que je vais écrire dans les mois qui viennent.
Le journal de l’année 1954 qui raconterait la parution de Bonjour tristesse.
C’est peu, quelques mois.
Mais je traverse une des périodes les plus douloureuses de ma vie. Depuis cet été, je suis séparée du père de ma fille. La souffrance m’alourdit et je me sens comme une valise sans poignée.
Anéantir mon chagrin dans le travail, penser à Sagan nuit et jour. Jour et nuit être avec elle.
La meilleure des excuses pour ne plus voir personne : je dois lire toutes les biographies, tous les romans, toutes les interviews. Sagan me donne du courage, elle est la meilleure consolatrice qui soit.
Je note sur mon carnet à couverture kraft des phrases piochées çà et là, je les recueille comme les conseils avisés d’une amie plus âgée qui aurait tout vécu – et saurait donc qu’il n’y a pas de conseils à donner, que l’expérience ne se transmet pas, que la seule chose que nous sommes en mesure de léguer aux autres est le témoignage de notre existence, c’est-à-dire sa preuve, qui atteste que l’on peut se sortir de toutes les situations, que le bonheur revient parfois.
Je m’installe en elle, comme je m’installe dans des appartements que l’on me prête ces jours-ci. Emprunter des chaussures à mon amie Catherine. M’asperger du parfum d’Esther dans sa salle de bains. Enfiler la pensée de Françoise Sagan comme des bas de soie – me revêtir de sa vie pour oublier la mienne.
La revoilà avec son amie Florence Malraux, sur le pont des Arts, au moment où l’année 1954 fait son apparition dans le ciel de Paris, entre l’Institut et la tour Eiffel.
Devant elles, les façades sales des immeubles parisiens donnent l’impression qu’un immense accordéon s’est éventré sur les bords de Seine. Il règne une atmosphère de paix, une mince pellicule de givre recouvre les années précédentes, comme ces draps blancs que l’on jette sur les meubles des maisons de campagne avant de partir.
Ainsi, chaque nouvel an éloigne Paris de l’Occupation, transformant les événements en souvenirs – et les souvenirs finissent toujours par s’oublier.
Florence et Françoise sont des enfants de la guerre, c’est-à-dire des êtres étranges qui ont commencé par la fin : elles savent que Dieu se nomme Chance. Et que tout peut mal finir. À partir de là, il faut composer avec ce que l’on a.
Elles étaient dans la même classe au cours Hattemer, un lycée situé rue de Londres dans le quartier de la gare Saint-Lazare, un cours privé pour enfants « à part ».
Florence, suite à une longue maladie, a dû abandonner pour un temps les bancs du lycée public.
Françoise, elle, s’est fait renvoyer de toutes les institutions possibles ; du couvent des Oiseaux pour « manque de haute spiritualité » puis de l’école Louise-de-Bettignies, pour avoir « pendu par une ficelle un buste de
Molière 1 » – mais Molière n’aurait-il pas apprécié qu’on le pende à son sérieux scolaire ?
C’est l’époque où, petite fille, à l’heure de la messe, elle croise les
noctambules qui sortent des boîtes de nuit de la rue de Ponthieu 2. Bouteilles de champagne à la main, costumes de smoking : c’est une enfant qui trouve que ces adultes s’amusent bien mieux que des enfants.
(Je découvre que le couvent des Oiseaux a vraiment existé. Je croyais que c’était une invention de ma mère, qui me disait, quand j’étais petite, à propos de fillettes qu’elle trouvait niaises : « Elle sort du couvent des petits Oiseaux. »)
Renvoyée de plusieurs institutions religieuses, Françoise doit malgré tout réussir son baccalauréat. Heureusement, Mlle Rose Hattemer a inventé en 1885 une méthode d’apprentissage qui stimule l’intelligence plutôt que la mémoire. Grâce à Rose, les deux adolescentes se rencontrent dans la petite cour de récréation de ce lycée expérimental.
Françoise est impressionnée par Florence. Parce que Florence a fait de la Résistance avec sa mère. Parce qu’elle est juive. (Et pourtant, la France n’aimait pas trop les Juifs, après la guerre – ils rappellent à tout le monde de mauvais souvenirs.)
Florence est fascinée par Françoise. Parce qu’elle pose des questions que personne ne pose. Parce que sa pensée est inattendue. Parce qu’elle n’est jamais mièvre comme une fille.
Les deux adolescentes vont s’aimer terriblement.
Elles partagent le goût de la littérature et cette idée : il faut considérer les grandes choses comme si elles étaient petites. Et les petites comme si elles étaient grandes.
Françoise a compris cela grâce à l’insouciance de sa vie, Florence grâce à la gravité de la sienne.
Mais ce qu’elles ne savent pas, c’est qu’elles vont passer les cinquante prochaines années de leur vie main dans la main. Et que cela va filer à toute allure.
Françoise a lu Proust et Florence, Dostoïevski3. À elles deux, elles dominent le siècle et échangent leurs livres comme d’autres, leurs robes de popeline moirée.
Mais en ce 1er janvier 1954, elles se connaissent encore à peine lorsque le jour se lève sur le pont des Arts.
« Il faut qu’on fasse un vœu, dit Françoise.
– D’accord », répond Florence.
Et le vœu des deux jeunes filles est exactement le même – que Françoise trouve un éditeur.
Pendant ce temps-là, rue de Montpensier, Cocteau, malade, s’endort comme toutes les nuits, en pensant au jeune homme qu’il a tant aimé. Radiguet chaque heure. Radiguet chaque seconde. Radiguet qui n’en finit pas de vivre en lui. Et de mourir aussi.
4 janvier
Je voudrais, pour la deuxième scène de ce livre, décrire le réveil de Françoise dans sa chambre d’enfant, chez ses parents, dans le quartier chic de la plaine Monceau, au 167, boulevard Malesherbes.
C’est un vaste appartement haussmannien, où Pierre et Marie Quoirez, venus de province, ont installé leurs trois enfants. Bourgeois, ils ont « tous les deux le sens de la fête. Le goût des Bugatti. Ils se promenaient à toute
vitesse sur les routes. J’avais des parents jeunes et dans le vent 4 ».
Marie, la mère, est impeccable : un papillon brun aux ailes bleues, tiré à quatre épingles, qui aime rire, sortir, profiter du confort que lui offre la capitale. Françoise dira d’elle, beaucoup plus tard, qu’elle n’était pas vraiment dans la vie, toujours un peu ailleurs, la tête dans ses chapeaux. Mais pour le moment, elle ne la regarde pas trop, sa mère, car Françoise n’a d’yeux que pour son père, son idéal – Pierre. C’est pour lui, à ses côtés, qu’elle a écrit son manuscrit l’été dernier – en seulement six semaines.
Évidemment, Françoise s’est couchée tard, elle a fait la fête avec son frère Jacques, ils ont bu du whisky car le whisky vous plonge dans un chagrin honorable qui ne vous écœure pas de vous-même – mais ce matin la jeune fille a tout de même les paupières remplies de gravier.
Depuis l’aube, plusieurs personnes sont rentrées dans la chambre de Françoise. D’abord Julia Lafon, la fille des plaines de Cajarc, des causses du Lot, la gouvernante de la maison, venue ramasser quelques chemisiers de chez Weill : ready to wear. Puis Marie Quoirez a voulu encourager sa cadette à se lever à une heure convenable pour une demoiselle de son âge. Mais après tout… elle aura toute la vie pour se lever tôt.
Pierre, l’ingénieur directeur d’usine, a simplement ouvert la porte pour regarder sa grande fille dormir. Il se souvient alors de son petit crâne d’enfant dans la paume de sa main, lorsqu’il le caressait, lui au volant de sa Jaguar, elle sur ses genoux, ses menottes sur le volant. Déjà.
Par terre, un oreiller jaune jonche le sol, comme une motte de beurre frais, le plus gros oreiller de la maison, que Françoise garde près d’elle afin de pouvoir lire longtemps et tard, confortablement installée contre le mur. La table de chevet est recouverte d’un plateau de verre, où s’enchevêtrent magazines et piles de livres.
Au pied du lit, sur un tapis à franges, un mange-disque gigantesque est rangé à distance calculée, afin que Françoise n’ait qu’à tendre le bras, sans sortir du lit, pour changer ses disques de face. J’y pose la pochette de Billie Holiday, où l’on voit son visage sublime, à son oreille une large fleur, des perles autour du cou, telle Frida Kahlo.
L’adolescente qui dort en ce 4 janvier 1954, celle que ses parents surnomment encore « Kiki », est loin d’imaginer qu’un jour prochain, la Lady Day chantera pour elle, devant elle, et la prendra dans ses bras, lui parlant comme à une amie.
Pour compléter ce tableau – ce tableau imaginaire du réveil de Françoise –, il me faut décider des livres qui reposent sur la table de chevet.
Puisqu’il s’agit d’une chambre de jeune fille se destinant à devenir écrivain, je choisis A Room of One’s Own de Virginia Woolf.
Je cherche le livre dans ma bibliothèque pour en relire certains passages que je voudrais citer ici.
Je scrute les mots de Woolf en me demandant ce que Françoise Sagan a pu en penser – comme on redécouvre un livre que l’on vient d’offrir, se demandant, ayant chaussé les yeux de l’être aimé, ce qu’il ressentira à sa lecture.
Oui, il est certain que Françoise Sagan n’a pu qu’aimer ce livre, il me faut choisir une ou deux phrases à extraire et pourtant je voudrais les y mettre toutes.
« Pourquoi les hommes boivent-ils du vin et les femmes de l’eau ? »
« De ces deux choses, le vote et l’argent, l’argent, je l’avoue, me sembla de beaucoup la plus importante. »
« La liberté intellectuelle dépend des choses matérielles » ou encore « Il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à
soi si elle veut écrire une œuvre de fiction 5. »
Les pages d’Une chambre à soi me serrent la gorge parce que je me souviens que la dernière fois que j’ai lu ce livre, je rêvais de devenir écrivain et je me demandais si j’en aurais un jour la force et le courage.
Puis mes yeux s’arrêtent sur la première page du livre.
Une chambre à soi
Virginia Woolf
Traduction de Clara Malraux
À la lecture de ces mots, mon cou se gonfle de sang, comme lorsque vous trouvez, par hasard, une chose que vous n’aviez pas cherchée : une lettre d’amour cachée qui ne vous est pas destinée ; un billet de cinq cents euros alors que vous manquez d’argent ; une proposition de voyage quand vous voulez fuir quelqu’un.
Clara avait traduit Virginia Woolf. Clara Malraux, la mère de la meilleure amie de Sagan.
J’avais donc toutes les autorisations. Du moins, celle de poser ce livre sur la table de chevet de Françoise. Pourquoi pas, même, un exemplaire dédicacé par la traductrice – « À Françoise, qui deviendra un écrivain », car c’est ce que lui avait dit sa fille, quelques semaines auparavant, après avoir lu d’une traite le manuscrit de son amie.
« Françoise est un écrivain. »
À présent que j’ai posé le décor – les livres, la musique, les chemisiers –, je peux réveiller Françoise, la faire se frotter les yeux dans un geste d’enfant, comme sur une photo prise à Saint-Tropez où elle porte une chemise à carreaux. Puis, dans les couloirs de l’appartement de ses parents, Françoise cherche son frère, qui est son meilleur ami. Jacques Quoirez a vingt-sept ans, il est parti à Londres se « former » dans une entreprise, mais rentre à Paris pour les fêtes de fin d’année. Les quelques photographies de lui que j’ai trouvées en fouillant les sites d’archives sur Internet me frappent : il ne ressemble absolument pas à Françoise – on dirait qu’ils ne viennent pas de la même famille.
Jacques a lu le manuscrit de sa petite sœur.
Jacques a été épaté par sa lecture du livre.
Pourtant, il n’est pas homme à se défaire de son costume préféré, le cynisme. Avec ses blazers à rayures, ses chemises Charvet élimées et ses mocassins en peau de bête, il est la coqueluche de son monde. Insouciant, je-m’en-foutiste, il possède ce qu’on appelle le charme, défaut terrible chez un oisif.
Comme il ne veut ni la flatter ni la bercer d’illusions, Jacques lui a fait
remarquer que son livre était une jolie dissertation 6. Pas si mauvais pour un premier roman. Il est d’accord pour l’aider à emballer les manuscrits, tout en mettant la petite en garde : il faut de la patience, beaucoup de patience pour se faire éditer. Certains de ses amis, nettement plus doués qu’elle, ou d’autres, bien mieux introduits dans le milieu, attendent encore des réponses. Françoise, pense-t-il, va vite découvrir que la vie n’est pas partout aussi facile que boulevard Malesherbes… elle a été si gâtée, la petite Kiki, si choyée par leurs parents, Pierre et Marie, qu’il faudra bien qu’elle se frotte un jour à la réalité du monde. Le plus tard sera le mieux, songe-t-il, car enfin il aime sa petite sœur plus que les autres femmes.
Tout de même, Jacques a été épaté par « Franquette ». Personne ne croyait qu’elle l’écrirait si vite, ce mystérieux livre. Il a reconnu çà et là les influences littéraires : le coquillage « rose et tiède », comme le jambon du Cabaret-Vert de Rimbaud ; les paroles de Cécile soufflées par celle du Perdican de Musset ; les citations d’Oscar Wilde et l’influence de Choderlos de Laclos. Mais il ne veut pas la décourager, il n’y a rien de plus ennuyeux que les censeurs. On verra bien – après tout, cette enfant a toujours obtenu ce qu’elle voulait, de qui que ce soit.
Après une longue discussion, ils ont choisi trois maisons d’édition : Gallimard, Plon et Julliard. Ils emballent les manuscrits tapés à la machine dans de grandes chemises jaunes et Françoise demande à son frère d’écrire lui-même les adresses. Une écriture sûre et masculine donnera confiance au lecteur, pense-t-elle.
« Françoise Quoirez, 167,
boulevard Malesherbes. »
Après avoir écrit l’adresse, Jacques réfléchit.
Françoise doit inscrire sa date de naissance sur le manuscrit. Une petite de dix-huit ans, espère-t-il, attendrira les lecteurs qui seront peut-être moins vaches dans leur lettre de retour.
« Et si on ajoutait aussi le numéro de téléphone ? propose Françoise.
– Pour quoi faire ? demande Jacques.
– S’ils veulent me prendre tout de suite ! S’ils sont emballés par le livre !
– Non, non, Françoise, cela ne fait pas sérieux. Les éditeurs ne passent pas des coups de fil. Ils envoient des lettres. »
Mais Françoise insiste. Elle est d’accord pour la date de naissance si on ajoute le numéro de téléphone. Jacques écrit donc, sur les trois exemplaires :
« Françoise Quoirez,
167, boulevard Malesherbes.
Carnot 59-61. Née le 21 juin 1935. »
Il a soudain très peur pour sa petite sœur.
« Quoi qu’il arrive, si celui-là n’est pas publié, tu en écriras un autre.
– Oui, oui. Je ne le prendrai pas au tragique.
– Pas même au sérieux, d’accord ?
– Tu sais, je n’écris pas pour être publiée, mais parce que a priori c’est un plaisir pour moi.
– Tant mieux7. »
Dans un sourire et avant de refermer la porte, Françoise lance à son frère : « Mais je serai publiée. » Au même moment, ce 4 janvier 1954, un garçon de son âge, un garçon de dix-huit ans très exactement, enregistre deux chansons, pour quatre dollars qu’il paye de sa poche, dans un petit studio consacré à la musique noire de Memphis.
My Happiness.
Et That’s When Your Heartaches Begin.
Françoise Sagan et Elvis Presley, ces deux enfants, devront avoir les épaules assez larges pour supporter ceux qu’ils vont devenir dans quelques mois – deux idoles pourchassées par des foules déchaînées. Mais aujourd’hui, ils ont simplement fait quelque chose, tout commence par là : on ne perd jamais rien à faire, on risque même de gagner ; car gagner est un risque à prendre dont les jeunes gens ne connaissent pas les conséquences.
6 janvier
Ce livre qui prend forme et que je dois écrire dans la hâte se dessine peu à peu.
Il ne peut être ni une biographie, ni un journal, ni un roman. Disons que c’est une histoire.
Ce serait l’histoire d’une très jeune fille qui écrirait son premier roman.
J’y raconterais toutes les étapes de la vie d’un écrivain naissant : l’excitation, la peur, l’attente.
Ce serait un livre sur le cheminement d’un autre livre, depuis l’envoi du manuscrit jusqu’à la consécration d’un prix littéraire. Je choisirais de décrire quelques journées prises dans une année, année qui verrait la vie de l’héroïne basculer : l’adolescente anonyme deviendrait un écrivain reconnu. Jour après jour. Semaine après semaine.
Si c’était une histoire imaginée, il me faudrait travailler sur la vraisemblance, afin de faire croire au lecteur à la possibilité réelle de faits incroyables – qu’un livre devienne un immense succès accompagné d’un scandale historique, qu’une mineure devienne un phénomène de société et la femme française la plus connue de son époque.
Mais cette histoire-là est vraie. Il me faut donc comprendre et expliquer comment l’invraisemblable surgit dans la vie ; il me faut réussir à montrer qu’un livre puisse être éclatant comme une bombe, comme un printemps, comme une catastrophe dans une tragédie grecque.
« Françoise, demande Jacques, es-tu sûre de ne pas être triste si ton roman n’est pas publié ?
– Je ne sais pas, on verra. J’aime écrire.
– Pourquoi tu aimes écrire ? demande Jacques, qui voit que sa sœur n’envisage pas la possibilité d’un refus, pire, d’une indifférence.
– Écrire un roman, c’est faire un mensonge. J’aime mentir. J’ai toujours
menti, répond-elle en riant. Allez, souhaite-moi bonne chance 8. »
Dans le métro, je vois cette jeune fille assise parmi d’autres jeunes filles. Elles sont toutes habillées comme leurs mères, avec de longs manteaux qui tombent au-dessus de leurs chevilles – en laine de couleur façon Jacques Fath ou en tweed –, elles portent un petit foulard de soie et les cheveux attachés en arrière, laissant apparaître quelques perles au ras de la nuque – les oreilles ne sont pas percées. Elles sont toutes habillées sévèrement, c’est une époque sans jeunesse où l’on passe brutalement de l’état d’enfant à celui d’adulte.
Françoise porte comme les autres un lourd manteau, un chemisier à rayures rouge et blanc, boutonné jusque sous le menton. Elle paraît quinze ans tout autant que trente.
Ce sont les derniers moments de sa vie où le visage de Françoise n’est pas celui de la célébrité. Les dernières semaines, de toute son existence, où elle est une jeune fille comme les autres, une jeune fille de dix-huit ans. Elle ne sait pas qu’elle n’en a plus pour très longtemps, que tout s’apprête à basculer à cause de ce qu’elle porte sous le bras – comme un cancer. Ces feuilles de papier remplies de mots, tapées à la machine par une copine
« parce que ça fait plus propre9 » vont changer définitivement sa vie. Mais il n’est pas encore temps. Pour le moment, je la vois qui observe les gens dans le reflet de la vitre du métro. Elle souffre pour une jeune fille sans chevilles, aux mollets droits comme des balais. Que l’absence de beauté est injuste, pense-t-elle, se berçant du bruit des wagons :
« J’éprouvais en face des gens dénués de tout charme physique une sorte de gêne, d’absence ; leur résignation à ne pas plaire me semblait une
infirmité indécente. Car, que cherchions-nous, sinon plaire10? » Françoise s’est engouffrée dans la station Wagram, a changé à Saint-Lazare, puis le vent s’est faufilé sous son manteau à la sortie rue du Bac. Elle prend à droite celle de l’Université jusqu’au numéro 30, celui des éditions Julliard. Sa main est gelée lorsqu’elle pousse la grosse porte verte, ce geste la fait chanceler, elle se retourne : derrière elle, un jeune homme. Ils se regardent à peine mais devinent qu’ils sont là pour la même chose.
C’est donc en couple qu’ils se présentent, et naturellement la réceptionniste s’adresse au garçon :
« C’est pour déposer un manuscrit ?
– Oui, répond-il timidement.
– Inutile de téléphoner pour obtenir une réponse, vous recevrez une lettre dans quelques semaines. En cas de refus, vous pourrez alors venir le chercher sur place.
– Mais, j’habite en province, répond-il.
– Dans ce cas, revenez avec des enveloppes timbrées à votre nom. Je vous remercie, mademoiselle, monsieur. »
Le jeune homme s’empresse de sortir, pour trouver quelque part un bureau de poste et des timbres. Françoise attend poliment, gentiment, gracieusement, face à la femme qui se replonge dans ses occupations. « Excusez-moi, je pensais que vous accompagniez le garçon ! » s’exclame la réceptionniste lorsqu’elle comprend enfin son erreur.
« Ce n’est pas grave, répond Françoise. Ce n’est pas grave du tout, je vous en prie. »
Voici Françoise un peu plus légère, délestée d’un manuscrit, trottant vers la Librairie Gallimard, le grand temple de l’édition. La maison sacrée est située à quelques pas de Julliard, au 5 de la rue Sébastien-Bottin – qui donna son nom à un annuaire du commerce et de l’industrie.
Il n’y a personne à l’accueil. Elle hésite : son amie Florence travaille là, mais seulement depuis quelques jours, ce serait une attitude trop familière de s’aventurer à sa recherche dans les couloirs.
Alors Françoise attend. Poliment, gentiment, gracieusement. Une jeune femme pressée passe devant elle, lui demande si elle est là pour déposer un manuscrit. Françoise fait un signe de la tête. Machinalement, la jeune femme lui tend les bras pour prendre l’enveloppe jaune avant d’énoncer dans un seul souffle :
« Ce n’est pas la peine de téléphoner pour avoir une réponse vous recevrez une lettre dans quelques semaines et en cas de refus vous pourrez alors venir le chercher sur place. »
À présent, Françoise doit se rendre aux éditions Plon qui se trouvent rue Garancière, dans cette petite rue toujours calme et peu ensoleillée, cette rue charmante qui porte le nom d’une fleur.
J’entends les pas de Françoise, le souffle court, qui se demande, comme lorsqu’on joue plusieurs numéros à la roulette, lequel va sortir. Dans quelle maison son destin va-t-il basculer ? Je vois sa petite silhouette frêle, tête baissée dans ses pensées, croisant celles de deux hommes affairés.
Les deux hommes sont de même taille.
Le premier n’est qu’un front large et blanc, sous lequel on distingue un visage d’oiseau – sa barbe et ses grosses lunettes semblent des postiches tant les traits qu’ils recouvrent sont fins. Sous-directeur du musée de l’Homme, il n’a encore publié qu’un essai, ainsi que sa thèse, aux Presses universitaires de France. Pourtant il n’est pas si jeune, quarante-six ans déjà. Le second homme, celui qui fait virevolter ses mains dans l’air comme des insectes, rêve de publier Tristes tropiques. L’apprenti éditeur, beaucoup plus jeune que Claude Lévi-Strauss, a les cheveux noirs et excités, les lèvres larges : il est d’une beauté saisissante et le premier homme à avoir atteint le pôle géomagnétique nord. Jean Malaurie fonde une nouvelle collection, chez Plon, intitulée Terre Humaine. Il veut construire une maison pour des intellectuels d’un genre nouveau : des aventuriers-écrivains, des hommes sans grade si ce n’est celui du terrain. C’est le début d’un rêve éditorial que l’aventurier du Groenland explique en descendant la rue Garancière, dos au Sénat, tandis que la petite Françoise les croise dans l’autre sens, ses bottines claquant sur les pavés.
Françoise entre dans l’hôtel de Sourdéac, une imprimerie dont les machines fonctionnent toujours à plein. Mais l’hôtel abrite aussi une maison d’édition qui s’est ouverte à la littérature et aux essais : la Librairie Plon, les petits-fils de Plon & Nourrit.
Quand elle pénètre dans la cour, l’odeur de l’encre fraîche étrangle le cou de Françoise, puis, au fond de sa gorge, se mélange à celle de Jolie Madame que porte la jeune femme à l’accueil – le dernier parfum de Pierre Balmain qui s’est beaucoup offert à Noël, mélange de violettes et de cuir. Jolie Madame lui sert le même laïus que les précédentes : le manuscrit, la lettre à attendre, pas avant plusieurs semaines, etc. etc.
Les dés sont jetés. Les bras libres et ballants, dans le froid de ce 6 janvier, Françoise traverse la place Saint-Sulpice. Elle ne pense plus qu’au dîner de ce soir – c’est l’anniversaire de sa grande sœur, Suzanne, qui fête ses trente ans.
Comme chaque année, leur mère aura acheté une immense galette des Rois bien chaude. Comme chaque année, tout le monde se débrouillera pour que Kiki ait la fève et la couronne.
Trente ans. Cela paraît le bout du monde à Françoise. Trop loin pour y penser. Elle ne sait pas qu’à trente ans, elle aura été mariée deux fois, aura divorcé deux fois, sera mère de famille, écrivain célébré dans le monde entier, adaptée au cinéma par Otto Preminger, interprétée par Jean Seberg, chantée par Juliette Gréco, adulée, détestée, et qu’elle aura, dans un terrible accident, visité la mort – ce lieu sans mémoire.
Trente ans. Elle a tant de choses à vivre.
Soudain, Françoise m’apparaît dans son éclatante jeunesse, moi qui ai trente ans passés, je me sens « déplacée », plongeant dans la vie d’une autre, fuyant la mienne, je suis la trace d’une enfant, je la vois qui traverse la place de l’église Saint-Sulpice, dans sa longue diagonale, longeant la fontaine et ses lions.
Toute préoccupée par le cadeau d’anniversaire qu’elle veut offrir à sa sœur, Françoise ne sait pas que, derrière la façade de l’église, le tableau de Delacroix la regarde.
Jacob lutte avec l’Ange.
Son genou levé dit la volonté. Son dos musclé la fermeté. Et son bras, son épaule, la détermination à combattre. Tout son magnifique corps d’homme appelé Jacob est tendu vers la victoire – il gagnera, au petit matin, la faveur de Dieu, homme naturel ayant lutté avec l’être surnaturel. Mais une blessure indélébile marquera sa hanche.
C’est qu’il y a, dans tout combat mené, dans tout travail achevé, dans toute victoire, quelque chose qu’il faut accepter de perdre.
Dans tout travail achevé.
Dans tout combat mené.
Quelque chose qu’il faut accepter de perdre.
Que vais-je perdre avec ce livre ?
11 janvier
J’étais plongée dans l’écriture de mon troisième roman lorsque le fils de Françoise Sagan m’a proposé, il y a plus de dix jours maintenant, d’écrire un livre sur sa mère. Denis Westhoff est un homme d’une cinquantaine d’années, qu’il est très agréable d’écouter : sa voix file dans un doux staccato, sans accroc, comme l’aiguille d’une machine à coudre s’enfonce régulièrement dans un tissu feutré.
« On fêtera bientôt les dix ans de sa mort, déjà, dix ans, je voudrais qu’on se souvienne ce que cela a représenté, dans la société de 1954, la sortie de Bonjour tristesse. C’était il y a soixante ans ! »
Sa proposition m’apparaît comme une évidence, comme un « signe », je dois le faire. Je laisse tomber mon livre pour elle.
Pour Françoise.
Je téléphone à Édouard parce que je suis heureuse de lui annoncer la nouvelle. Mais nous nous disputons : il dit que je me sens flattée d’apposer mon nom à côté de celui de Françoise Sagan. Qu’il faut se méfier de la vanité. Etc.
Je lui écris un mail pour lui dire ma blessure.
« Parfois, vos amis vous règlent votre compte, avec des paroles violentes qui vous blessent. Mais parce qu’ils visent juste, parce qu’ils voient en vous ce qu’il y a de plus caché, vos amis vous disent :
“C’est parce que je t’aime que je vois le visage que tu voudrais dissimuler. Et tout en voyant ce visage, je continue de t’aimer. De t’aimer mieux peut-être, t’aimer en meilleure connaissance de cause. Parce que toi et moi nous sommes pareils, des frères et sœurs d’actes inavouables.”
Lorsqu’ils agissent ainsi, vos amis vous attachent à eux d’une façon bien plus forte que ne le feraient toutes les déclarations d’amour.
Mais quand vos amis vous règlent votre compte et qu’ils visent à côté, qu’ils visent d’autres à travers vous, le plus souvent eux-mêmes – c’est-à-dire qu’au lieu de vous regarder, ils dressent un miroir entre eux et vous –, alors vos amis s’éloignent terriblement. »
Édouard me rappelle : c’est un malentendu et j’ai déformé ses propos, il se moque gentiment de mon emphase amicale, que je lui sers régulièrement depuis presque quinze ans que nous nous connaissons. Nous nous réconcilions en déjeunant dans le petit restaurant italien devant l’entrée de la bibliothèque où je travaille.
Édouard a connu Françoise Sagan. Il me raconte ses souvenirs, l’imite lorsqu’elle décrochait le téléphone avec un accent espagnol pour filtrer les importuns en leur disant : « Non, Mme Sagan n’est pas là. » Je lui réponds : « Mais toi qui l’aimais tant, je ne comprends pas que cela ne te fasse pas plaisir que moi, ton amie, j’écrive un livre sur elle. »
Il me répond :
« Bien sûr que cela me fait plaisir, mais ce n’est pas le problème. Ce qui m’énerve, c’est que tu abandonnes ton roman. »
Édouard est généreux, comme l’était Françoise Sagan.
Depuis une dizaine de jours, donc, à la question : « Et toi, tu fais quoi en ce moment, t’écris ? », je réponds : « Oui, un livre sur Françoise Sagan. »
La première réaction est toujours la même, une réaction chimique, comme s’il existait une combinaison organique de mots pouvant provoquer une émulsion souriante.
Prononcez : « Françoise Sagan » et vous verrez les gens se mettre à sourire, de ce même sourire que si vous leur proposiez : « Une coupe de champagne ? »
Je me demande : en acceptant d’écrire sur elle, ne vais-je pas me mettre dans une situation impossible, où je vais toucher à ce qui appartient à tout le monde ? Soudain, j’ai peur de ce livre.
Denis Westhoff, à qui j’ai posé hier toute une série de questions (Quel parfum portait-elle ? En quelle année a-t-elle rencontré Pasolini ? Où vivait son frère, Jacques, en janvier 1954 ? Etc.), m’a dit cette chose importante :
« Ma mère n’avait jamais peur.
– Même en 1954, toute jeune fille, avant la sortie de son premier livre, vous pensez qu’elle n’avait pas peur ?
– Non, elle n’avait peur de rien, ni de personne.
– Elle devait bien se demander si les critiques seraient bonnes… ?
– C’est une des choses qu’elle m’a apprises. Ne pas avoir peur. »
Je note dans mon carnet de travail : « Scène qui montre que Françoise Sagan n’avait jamais peur de rien. »
Je note dans ma tête : apprendre à ma fille qu’il ne faut avoir peur que d’une seule chose, de la peur.
Évidemment, avec moi, Françoise Sagan risque de s’assombrir, je l’entraîne dans mes bras – tout comme le portraitiste dessine son propre profil dans le portrait d’un autre.
Je vais la glisser dans mon lit aux draps inquiétés, j’y éponge la sueur d’angoisses que je lui prête mais qui ressemblent aux miennes. Elle n’a pas peur, mais moi, oui. Alors je mêle mes cheveux noirs à sa blondeur, je révèle, comme on le dit d’un papier photographique, les contours d’une silhouette gravement joyeuse. Je n’y peux rien, ou alors il ne fallait pas venir me chercher.
Nous sommes le 11 janvier 1954.
Il fait si froid dehors que Marie Quoirez, la mère de Françoise, a accepté de prêter à sa fille son manteau en vair, un pelage d’écureuils argentés qui ne perdent pas leur couleur cendre, même après leur mort – tandis que le ventre demeure pâle comme la cuisse de Blanche-Neige. Le manteau de fourrure est si grand sur Françoise que Marie revoit sa fille, dix-huit ans auparavant, cadeau du ciel, nouveau-né enveloppé dans une couverture.
Jacques l’attend pour aller boire des dry martinis au Lutetia. Dans le taxi qui traverse la ville, Françoise, songeuse, regarde défiler derrière la vitre les enseignes lumineuses qui ornent les immeubles haussmanniens : « Frigeco », « Paris-Pêcheur », « Chocolat Suchard », « Janique », « Gevapan », et surtout « Grand Marnier » avec ces lettres gothiques qui vous donnent envie de boire de la liqueur devant un feu de bois.
Le taxi de Françoise longe la cour du Palais-Royal sans les colonnes de Buren, puis traverse le Louvre sans la Pyramide et les jardins du Carrousel sans les statues en bronze de Maillol. Le jour, Paris est noire, couleur de suie. La nuit, elle est bleu marine.
Françoise entre dans l’hôtel Lutetia par les portes à tambour qui étouffent le bruit de l’air dans les oreilles et vous donnent la sensation de pénétrer un monde ouaté. Ses petits pieds trottent sur le damier marbré du palace. Elle se souvient qu’à la Libération, une fiancée de Jacques, Denise Franier, qui s’appelait Frankenstein avant la guerre, les conduisait dans Paris avec une Rovin D4 jaune moutarde. En passant devant l’hôtel, elle leur avait expliqué que des familles entières attendaient ici le retour de leurs pères, de leurs mères, de leurs frères, de leurs sœurs, de leurs enfants, des nouvelles de Pologne et d’Allemagne.
Françoise n’a pas oublié ces familles entières qui avaient disparu. Même si elle n’en parlait jamais, certaines choses s’entendent très distinctement dans le silence.
Confortablement installée dans un des larges fauteuils de velours rouge, un old fashioned au bout des lèvres, ignorant les éclats de rire qui entaillent son cœur comme des bris de verre, Françoise n’écoute pas les amis de son frère déjà ivres.
En cet instant, Françoise plonge dans ses souvenirs.
Les glaçons tintinnabulent, produisant un bruit aux harmonies aiguës et cristallines qui la transportent à l’époque de la guerre.
Elle a sept ans.
C’est vieux, sept ans, si vieux qu’on appelle ça l’« âge de raison ».
Elle vit dans l’Isère, à Saint-Marcellin, au pied des montagnes du Vercors. Toute la famille a quitté Paris à cause de la guerre – le jour du départ, il a fallu faire demi-tour car Marie, la mère, avait oublié de prendre
ses chapeaux de chez Paulette, la célèbre modiste11.
Au bout de quelques semaines, les soldats de la Wehrmacht viennent fouiller la maison qui s’appelle funestement « La Fusilière », ils cherchent des armes : ils savent qu’une camionnette de résistants a été aperçue dans le coin. Ils obligent toute la famille Quoirez à se mettre face au mur pendant la
perquisition. L’histoire se termine bien, les Allemands ne trouveront rien12. Mais Françoise se souvient du bruit de sa respiration pendant qu’elle entendait, les mains sur la tête, les ordres dans une langue étrangère et les aboiements des chiens. Et elle se souvient aussi qu’elle n’avait pas peur.
Il me semble que, pour beaucoup d’enfants français de cette génération-là, c’est-à-dire ceux qui ont été enfants pendant la guerre, les souvenirs ne sont pas douloureux. La peur n’existe presque pas et l’expression « les grandes vacances » revient souvent. Deux événements sont cités : les femmes tondues et la découverte des images des camps d’extermination. Quand on y songe, c’est assez particulier comme « prise de conscience » de la guerre, car ce sont deux événements qui datent de l’après-guerre et qui pourtant répondent à la question : « Que vous rappelez-vous de la guerre ? »
Françoise, elle, se souvient de ça : elle a onze ans lorsqu’elle se rend dans un cinéma de Saint-Marcellin pour voir L’Incendie de Chicago, un film américain avec Tyrone Power. Nous sommes en 1946, les actualités sont présentées sur grand écran avant la diffusion du film. Apparaissent les images de Buchenwald et d’Auschwitz, où l’on voit des chasse-neige repoussant des monceaux de cadavres. Il faut du temps à Françoise,
quelques secondes au moins, pour comprendre de quoi il s’agit 13.
Mon ami Gérard Rambert m’avait raconté qu’en découvrant des photographies dans le cache-radiateur de ses parents, il y avait simplement vu des collines. Il ne comprenait pas pourquoi ses parents dissimulaient « des photographies de collines » dans leurs radiateurs. Il lui avait fallu plusieurs jours pour comprendre de quoi il s’agissait. De même que les visages des tableaux d’Arcimboldo sont constitués de légumes ou de fruits, les collines des photographies des parents de Gérard étaient constituées d’os et de cadavres décomposés.
Patrick Modiano écrira dans Un pedigree :
« Je découvre à treize ans les images des camps d’extermination. Quelque chose a changé, pour moi, ce jour-là. »
Tout est dit dans ces deux phrases.
Ce « Quelque chose a changé, pour moi, ce jour-là » est, pour chacun d’entre nous, une expérience commune. Quel que soit l’âge. La culture. La génération.
Je me souviens du jour où : « Quelque chose a changé, pour moi, ce jour-là. »
Je devais avoir six ou sept ans.
Ma mère a posé un grand livre d’histoire sur le tapis de son bureau. Nous nous sommes penchées sur les pages pour les regarder. Je ne suis pas sûre d’avoir tout à fait compris ce que je voyais – je ne parle ni du sens ni de la portée, mais, tout simplement, je dis qu’il était difficile de comprendre le sujet des photographies.
Ma mère m’a expliqué que nous appartenions à cette famille de corps. Que nous étions des « Juifs ».
« Quelque chose a changé, pour moi, ce jour-là. »
Si j’évoque tout cela, dans cette digression qui m’entraîne plus loin que je ne le pensais, c’est que je vois dans la légèreté de Françoise Sagan, dans son irrévérence et sa désinvolture, non pas l’élégance du désespoir – mais le secret de la douleur humaine. Elle n’a aucune légitimité : elle ne fait pas partie des victimes ni même des bourreaux. Françoise Sagan n’aura de cesse d’explorer des chagrins considérés comme futiles, mais je sens Françoise Quoirez traversée par une gravité profonde qu’elle respecte trop pour la faire sienne. Et je sais que l’image d’une femme tondue, promenée
dans les rues de son village d’enfant, la tourmentera toute sa vie 14.
« Alors comme ça, t’attends des réponses d’éditeurs ? »
Françoise sort de sa rêverie, alpaguée par une amie qui flirte avec son frère, Jacques.
« Oui, oui, on verra », répond-elle en prenant sur son front une mèche de cheveux qu’elle remet en place.
« Alors ? relance un autre. T’as eu des réponses ? »
Rien ne peut la mettre plus mal à l’aise. Elle a envie de partir. Françoise est furieuse contre son frère qui parle trop.
« Non, pas encore, j’ai déposé le manuscrit la semaine dernière… Ça peut prendre plusieurs mois. »
Et chacun de donner son avis, de raconter une anecdote, sur un tel qui a été lu par Gide chez Gallimard, et tel autre qui a reçu une lettre favorable, et Proust qui fut édité à compte d’auteur et, et, et. Françoise en a marre. Elle ne veut plus les écouter, un vertige la prend.
C’est alors que son amie Véronique lui chuchote à l’oreille :
« Viens avec moi, je t’emmène à la foire. On va se faire tirer les cartes. »
Les deux filles attrapent leurs manteaux, puis une traction avant noir scarabée sur le boulevard Raspail.
« On va à Pigalle », dit Véronique de sa voix grave comme une circonstance particulière.
Et les voici, les jeunes filles qui filent dans la nuit à la rencontre de leur avenir. Ce n’est pas la première fois que Françoise rencontre une diseuse de bonne aventure. L’année précédente, rue de l’Abbé-Groult, une blonde aux seins énormes lui avait annoncé : « Vous écrirez un livre qui passera les
océans 15 » et cela lui avait donné du courage pour ressortir de son tiroir les quelques pages qui dormaient, abandonnées.
C’est à cause de cette bonne femme que tout avait commencé, parce qu’elle lui avait prédit qu’elle écrirait des livres et qu’ils auraient un grand succès.
Moi je ne vois pas l’avenir, mais j’ai ce pouvoir, ce pouvoir inouï, de plonger Françoise dans la nuit de Pigalle.
Là-haut, de la mi-décembre à la mi-janvier, une foire s’installe, avec ses dizaines de baraques étranges, le long du boulevard Rochechouart, de la place Blanche jusqu’au métro Anvers. On y trouve des cartomanciennes et des stands de tir, des femmes à barbe et des pêches à la ligne.
Je cite ici le photographe Christer Strömholm, qui a photographié ces
foires à la fin des années cinquante16.
« On pouvait assister à des combats de catch. […] Des nains barbus nous conviaient pour une heure de spectacle.
La charmeuse de serpent, installée dans une cage de verre, laissait de gros serpents paresseux s’enrouler langoureusement autour de son corps. Il fallait payer pour la voir. Fascinés, nous la regardions pendant un bon quart d’heure.
Sa journée de travail était longue, et, lorsqu’elle faisait une pause, elle quittait sa cage, mais sans jamais se séparer de ses serpents. Ils restaient fermement enroulés autour de son corps à moitié nu. C’était toujours plein à craquer, chez la “femme-léopard”. Elle nous laissait caresser ses taches poilues. »
J’imagine Françoise et Véronique se promener entre les stands et les manèges. Je les vois rire devant les autotamponneuses, croquer des pommes d’amour rouges, rondes et sucrées et se faire de la moustache avec une barbe à papa en s’esclaffant devant la baraque de la femme-crocodile – mi-femme, mi-crocodile.
Il me plaît de les voir entrer, avec leurs sacs à main en cuir de jeunes filles rangées, dans la baraque de la voyante.
Sur sa table sont posées quelques pierres grises et orange, les lumières des bougies accentuent les rides de son visage, on lui donnerait cent ans peut-être, elle porte des bijoux, beaucoup de bijoux. La voyante demande à Françoise de tirer des cartes et de les poser sur la table, puis elle se lève, prend un pendule et regarde Françoise droit dans les yeux avant de lui dire, de sa voix rocailleuse évoquant un ailleurs merveilleux :
« Je vois quelqu’un, qui va venir habiter chez toi. Quelqu’un va arriver dans les jours prochains.
Quelqu’un que tu connaîtras intimement.
Quelqu’un que tu aimeras et qui t’aimera immédiatement car tu as le don de plaire. Mais attention, vous aurez des relations excessives, car elle est insolente et capricieuse. Elle t’aimera comme aiment les enfants, sans raison. Elle t’aimera comme aiment les femmes, ne pardonnant pas d’être négligées.
C’est quelqu’un que tu connaîtras toute ta vie, qui t’abandonnera parfois, dans de grandes souffrances. Sur son passage, tu l’appelleras toujours par son nom. Tu devras l’honorer et la chérir, car tu fais partie des êtres qui savent comment la rendre heureuse. Comment la faire rire. Comment la divertir. Elle est en route vers toi. Et quand tu ouvriras la porte, tu devras la regarder en face.
– Qui est cette personne ?
– C’est la chance17. »
13 janvier
Mon premier métier, mon premier salaire, fut d’être lectrice dans une maison d’édition.
Je connais donc la vie des manuscrits, denrée étrange, répulsive, nécessaire, excitante ; objet de tous les mépris et de toutes les attentions. Vie de mystère qui entoure ces pages, les piles qui s’entassent, l’écœurement et la tristesse à lire des mots qui ne sont pas bons, aussi indigestes que des nourritures qui ne seraient pas bonnes. Mais aussi, parfois, les tempes qui se mettent à battre et les murs qui s’écroulent lorsque vous lisez les mots qui vous bouleversent et vous aident à vivre.