Sagan 1954

Anne Berest · Chapitre 1 sur 5 · partie 2/5

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Sagan 1954

Exergue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Les lecteurs des maisons d’édition sont des êtres étranges, un peu maladifs, un peu à l’écart, un peu craints, car ce talent qu’ils ont, d’avoir « un œil » comme on dit avoir « un nez », est un don : c’est un savoir-faire qui ne se transmet ni ne s’explique – aussi effrayant que la sorcellerie.

Ce sont des êtres à l’aura légèrement délétère qui traînent seuls dans les couloirs, feuilles et fiches sous le bras, tel François Le Grix, le lecteur de la maison René Julliard en 1954.

Il est surnommé « Grixe » ou « la Grise » – à cause de ce sobriquet ridicule, je l’imagine comme un grand type terne et efflanqué, dont les autres se moquent car il porte « une moumoute qu’il était le seul à croire

invisible 18 ».

François Le Grix est le premier lecteur de Bonjour tristesse en ce 11 janvier 1954.

Voici ce qu’il rédige avant de terminer sa journée de travail, consciencieusement, de sa belle écriture d’écolier de la troisième République qui connaît ses sous-préfectures et sait résoudre des problèmes de croisements de trains.

« La plume de Mlle Quoirez court joliment sans défaillir. Cela nous empêche de remarquer les impropriétés nombreuses qu’il conviendrait de faire disparaître d’un texte si heureux. Dès la première ligne, je m’arrête sur ceci : “Sur ce sentiment inconnu…” j’hésite à opposer le beau nom de tristesse. Offense à l’euphonie mais aussi à la syntaxe… L’auteur écrira quelque part “à l’entente de ce rire comblé” au lieu de “à entendre ce rire”. J’ai souligné beaucoup de ces défaillances qu’un peu d’attention suffirait pour corriger. Le charme, l’ensorcellement assez particulier, fait à la fois de perversité et d’innocence, est fait aussi d’indulgence et d’amertume vis-à-vis de la vie, de douceur et de cruauté. Poème autant que roman en de certaines pages, mais sans rupture de ton, sans qu’aucune note ne sonne jamais faux. Et roman surtout où la vie coule de source, dont la psychologie, pour osée qu’elle soit, demeure infaillible car ses cinq personnages Raymond, Cécile, Anne, Elsa et Cyril, sont fortement typés, et nous ne les oublierons plus. Cette écriture est d’une forme si naturellement classique qu’en bien des cas, l’imparfait du subjonctif s’impose comme plus naturel que le présent, ce qui est rare. Or Mlle Quoirez s’y refuse avec persévérance. Autre et assez curieux exemple d’impropriété tiré du titre lui-même de ce livre, inspiré par les dernières lignes, l’auteur nous raconte que le soir venu, elle voit apparaître un visage inconnu qu’elle salue de ces mots : “Bonjour tristesse.” Ne vaudrait-il mieux pas écrire : “Bonsoir

tristesse” et d’ailleurs le titre n’y gagnerait-il pas19 ? »

J’ai conservé, comme un talisman, toutes les fiches de lecture que j’ai faites du temps où j’étais lectrice. Elles sont dans un grand classeur gris archivé dans ma chambre d’enfant, chez mes parents. J’aimerais toutes les relire, un jour. Parmi elles, se trouve celle d’un premier roman qui a connu beaucoup de succès. Il avait été écrit par une jeune fille de mon âge – vingt ans à l’époque – et sa lecture m’avait frappée. C’était la première fois que je lisais un manuscrit qui me semblait indéniablement « bon et vendeur ». Je l’avais donc défendu auprès de l’éditeur pour lequel je travaillais comme stagiaire.

Quelques années plus tard, j’ai croisé cette jeune fille devenue célèbre avec son livre, dans la nuit d’une fête parisienne. Je travaillais alors dans un théâtre, sur les Champs-Élysées. Nous avions, évidemment, toujours le même âge l’une que l’autre. Mais le succès de son livre l’avait précipitée, me semblait-il, dans la vraie vie – tandis que moi, je végétais dans les limbes de ma propre existence. Je lui ai demandé du feu pour allumer ma cigarette, qu’elle m’a concédé avec négligence, sans même prendre la peine de me regarder, afin de ne pas perdre le fil de la conversation joyeuse qu’elle donnait à son auditoire masculin.

Tu ne me regardes pas et tu ne sais pas qui je suis, avais-je pensé en moi-même. Pourtant, je suis une des fées qui se sont penchées sur ton berceau.

Je repense souvent à cette scène.

En me demandant quels sont les visages inconnus de moi qui croisent mon chemin, et qui, pourtant, ont secrètement participé à ma vie, sans que j’en aie la moindre connaissance.

Ce qui me frappe dans l’histoire de Françoise Sagan, est que les fées qui se sont penchées sur son berceau de petite fille, toutes les capricieuses mères du destin qui ont participé à la fabrique de sa gloire, sont tous de très vieux messieurs.

D’abord François Le Grix, puis Pierre Javet et René Julliard, le trio de la maison d’édition. Viendront ensuite Mauriac, Blanchot, Paulhan, Bataille et beaucoup d’autres. Un aéropage de vieillards sublimes qui ont mis leurs voilettes avec mouches pour exaucer le vœu d’une enfant venant de naître.

Mais nous n’en sommes pas encore là, seulement au moment où la fiche de lecture de François Le Grix atterrit sur le bureau de Pierre Javet – directeur littéraire de la maison d’édition de René Julliard, qui s’apprête à son tour à être stupéfié, au sens étymologique du terme.

16 janvier

Avant de raconter cette nuit du 16 au 17 janvier 1954, nuit durant laquelle René Julliard découvrit le manuscrit de Bonjour tristesse et désira le publier avant même d’en avoir lu la dernière page, il me faut décrire une chose qui m’est arrivée hier. Une chose si étrange que je me demande si je l’ai véritablement vécue et dont je ne saurais dire exactement de quoi elle est le nom.

J’avais décidé de prendre rendez-vous avec une voyante car il me semblait, après avoir écrit la scène de la diseuse de la bonne aventure, que rencontrer une « vraie » voyante serait intéressant pour le livre et rendrait ma description un peu moins kitsch.

Il y a deux sortes d’écrivains. Ceux qui plongent au fond d’eux-mêmes pour extraire toute la matière d’un or noir, et qui, pour cela, sont contraints à une vie d’ascèse. Et ceux qui ont besoin de vivre les choses pour les écrire – se perdant en route dans une vie aux frontières du romanesque, obligés de mener une existence qui parfois les tue, comme une peau de chagrin.

Quoi qu’il en soit, j’avais pris rendez-vous avec la voyante prenant le livre comme prétexte, bien que sans doute, inconsciemment, j’avais également envie d’entendre des choses sur ma vie personnelle : la séparation d’avec le père de ma fille prenait un caractère définitif et jamais de ma vie je ne m’étais sentie aussi perdue. Mais au lieu de parler de cela, je lui posai la question suivante : « J’écris un livre en ce moment. Est-ce que vous le voyez ? » ai-je demandé à la voyante, qui m’a reçue dans son studio près du métro Anvers – là où, justement, je ne l’invente pas, se tenait dans les années cinquante la foire de Pigalle.

(Les lignes que je m’apprête à écrire ici sont la retranscription exacte des notes que j’ai prises à toute allure pendant notre entretien. Je restitue les mots tels qu’ils m’ont été dits, sans chercher à les mettre en « style » ni à leur donner une quelconque cohérence après coup.

Je sais que la plupart des lecteurs ne croiront pas une seule seconde à la véracité des propos que j’avance.

Et pourtant tout est vrai, et je laisse à chacun le soin d’interpréter comme il le souhaite, comme il le peut, le phénomène auquel j’ai assisté et que je me borne à rendre ici le plus fidèlement possible.)

« Oui, je vois que vous écrivez un livre sur la vie de quelqu’un. La vie d’une femme qui avait une vie d’homme. Quelqu’un de très masculin. Mais de bienveillant envers les êtres. C’est une femme qui a tout vécu. Qui a fait tout ce qu’elle avait envie de faire. Mais seule. Elle a tout vécu seule.

Une femme qui se sentait incomprise, qui était en dehors du temps. Il n’y avait plus de calendrier. Qu’une vie dans l’instant.

Françoise Sagan.

Je vois Françoise Sagan, c’est bien ça ?

Par-delà la mort, elle se demande pourquoi la société a voulu la détruire. Elle se pose la question ; elle vous pose la question. Comme un tsunami, comme la mer arrive et dévaste tout, la société lui a tout repris. Pourquoi ?

Ce n’est pas elle qui s’est autodétruite.

On a vraiment voulu la tuer.

Elle cherche à comprendre pourquoi elle est passée d’idole à femme haïe.

Ce n’est pas à l’écrivain qu’on en voulait, mais à la personne qu’elle était. On lui a réclamé tout ce qu’on lui avait donné.

La société lui a repris ce qu’elle avait reçu. Elle se demande pourquoi. Elle dit : peut-être parce qu’elle-même rejetait ce qu’elle représentait dans la société ?

Elle a rejeté son origine, le monde d’où elle venait. Si bien que ce même monde l’a rejetée. Ceux qui l’avaient portée aux nues.

Elle vous demande : est-ce parce qu’elle n’a jamais su dire “merci” ? Mais pour elle, c’était “normal”. Tout ce qui lui arrivait était normal, elle ne comprenait pas qu’elle devait “rendre des comptes”.

Or, on vit dans une société où l’on n’a pas le droit de considérer que recevoir autant d’argent soit “normal”. Il faut sans cesse remercier, se justifier, être reconnaissant.

Elle n’a pas su dire “merci”. Ni qu’elle aimait.

Elle pouvait dire à quelqu’un dans la rue : “T’as besoin d’une voiture ? Tiens, prends la mienne.” Mais en vrai, elle ne donnait pas. On croyait qu’elle ne ressentait rien vis-à-vis de personne, et peut-être était-ce vrai. Peut-être au fond était-elle incapable d’aimer. Toute sa substance s’est désagrégée.

Il y a une raison dans l’âme.

Elle dit : Brigitte Bardot a eu une vie égoïste aussi. Mais ensuite elle a décidé de défendre les animaux, alors les gens sont touchés : ils reconnaissent qu’elle fait quelque chose pour les autres.

Elle, elle n’avait pas envie de cela, elle pensait qu’elle avait le droit de faire ce qu’elle voulait de son argent.

Elle dit : c’est peut-être dans les origines, au début. Elle espère que vous allez trouver la réponse.

Elle a toujours pensé qu’elle n’était pas celle qu’elle devait être. Il lui fallait jouer un personnage.

(Soudain, la voyante me regarde et me parle comme un médecin donne une ordonnance à la fin de la consultation.)

Vous allez par moments avoir envie de faire certaines choses qui vous sont inhabituelles.

Vous aurez envie de boire – allez-y. Buvez de l’alcool.

Vous n’avez rien à craindre, elle veille sur vous et saura vous protéger. Elle est très bienveillante à votre égard. Mais faites attention. Vous aurez envie de fumer. Ne vous mettez pas trop à la cigarette, elle fumait par suffocation. Pour s’asphyxier. En revanche, vous pouvez boire, qu’elle s’enivre à travers vous. Laissez-vous faire. Laissez-vous guider par elle. Vers la liberté. Vous ne regretterez rien et jamais vous n’aurez honte.

Elle va vous faire grandir. Faire de vous une femme libre.

Elle va vous mettre à son école. Laissez-la profiter, en vous, des derniers instants. »

Je relis ces lignes qui peuvent sembler grotesques.

Je n’ai rien à ajouter sur cet épisode, on ne croit pas aux miracles – on les constate. Je peux simplement affirmer que la femme qui a prononcé ces mots n’avait pas lu Bonjour tristesse ni lu de biographie de Françoise Sagan avant notre rendez-vous. Et n’avait aucun moyen de savoir, même en faisant des recherches poussées sur Internet, que j’étais en train d’écrire ce livre.

Mais passons, oublions cet étrange épisode et revenons dans le froid extraordinaire du 16 janvier 1954, car l’éditeur René Julliard dîne en ville, chez Émile Roche, le président du Conseil économique.

Grand, élégant, deux golfes soulignés par d’épaisses lunettes en écaille, Julliard est un homme pressé, qui a récolté trois Goncourt depuis la fin de la guerre. Son confrère, Robert Laffont, dit de lui : « Il aime les réceptions, les relations brillantes, les dîners en ville et cette aisance est extrêmement précieuse pour ses affaires, puisqu’elle lui procure, d’une part, une source étendue de manuscrits, d’autre part, des possibilités tactiques dans le domaine de la presse et des jurys littéraires. Sa maison d’édition a été créée

à son image : elle est souple, rapide, et elle se veut à la dernière mode 20. »

Ce soir-là, autour de la table, les sujets de conversation concernent la cérémonie de passation des pouvoirs entre Vincent Auriol et René Coty, le nouveau président de la République, qui vient d’avoir lieu le jour même au palais de l’Élysée.

Évidemment, parler du nouveau Président, c’est avant tout s’intéresser à sa femme. Michelle Auriol, l’ancienne Première dame de France, avait de l’allure et posait en tenues haute couture pour Paris Match – une femme de Président telle que les Français en raffolent : fille d’ouvriers, résistante pendant la guerre, elle prouvait son appartenance au peuple et son courage, tout en sachant plaire, par son élégance et ses toilettes, aux chefs d’État étrangers. Combien il est important, pour les Françaises et les Français, que notre Première dame soit séduisante – qualité bien plus appréciée que toutes les autres, même morales.

Le problème soulevé par la presse de ce mois de janvier 1954 est que Germaine Coty, la nouvelle femme du nouveau Président, fait figure de

vache normande en comparaison de sa prédécesseur 21. Hommasse, le corps ayant poussé dans les robes rêches des couvents, la féminité semble se désintéresser d’elle depuis sa naissance.

En ce 16 janvier, jour de passation des pouvoirs, les Français sont furieux que la nouvelle Première dame de France ait l’air d’un buffet des familles, recevant les journalistes en tenue de cuisinière maculé de farine. Mais heureusement, les Français aiment tant aimer ceux qu’ils ont détestés (et réciproquement) qu’ils finiront bien vite par adorer cette grosse dame sympathique, par l’aimer comme les grasses bûches de Noël, pour sa gentillesse non feinte et sa générosité.

Après avoir épuisé le sujet et les quenelles de brochet sauce financière, il est probable que les invités aient conversé sur l’événement qui a eu lieu la veille au théâtre Marigny. Le Tout-Paris s’est rué pour découvrir le bruit de la « musique nouvelle » – Cocteau a même dû s’asseoir par terre, devant le premier rang, pour écouter Bach, Nono, Stockhausen, Webern et Stravinsky – au programme d’un concert du jeune Pierre Boulez.

Il est probable aussi, très probable même, que les moustaches aient frisé, entre les canetons façon Tour d’Argent et les pommes soufflées, lorsque René Julliard a évoqué une étude du Dr Kinsey, parue quelques jours auparavant, Le Comportement sexuel de la femme : une exploration du corps féminin introduisant la « notion de plaisir ». Fondée sur « la réalité des pratiques ». Les gorges se sont sans doute étranglées sur leur salade mimosa lorsque René Julliard a ajouté qu’il travaillait avec l’écrivain Daniel Guérin sur un livre intitulé Le Rapport Kinsey : une analyse française de cette nouvelle approche de la sexologie féminine.

Il est probable encore que les conversations se soient attardées sur le lauréat du grand prix du cinéma français, attribué à Claude Autant-Lara pour son adaptation du Blé en herbe de Colette.

Un Cartel d’action morale et sociale à Paris a écrit une lettre ouverte au réalisateur pour le mettre en garde : « Votre projet, tiré de l’œuvre de Colette, nous déplaisait en raison des répercussions morales néfastes que ne pourrait manquer d’avoir un tel film sur l’ensemble de la jeunesse de notre pays. »

Ont-ils, ces fantômes réunis autour de la table du dîner, évoqué les manifestations violentes contre le régime syrien ? Les affrontements entre Frères musulmans et militants du Rassemblement populaire fondé par Nasser en Égypte ? Ou encore parlé de cette déclaration du Conseil de sécurité des Nations unies ayant pour but de « promouvoir le retour d’une paix permanente en Palestine : il est essentiel que la convention d’armistice générale du 20 juillet 1949 entre la Syrie et Israël soit strictement de bonne foi observée par les parties ».

C’est moins probable. Mais après tout qu’importe, l’important pour nous est que René Julliard a été, ce soir-là, grisé par l’ivresse du grands-échezeaux 1938 servi à table et que la légèreté des conversations a aiguisé ses sens pour que, rentrant chez lui, les mots « Colette », « comportement sexuel de la femme » et « musique nouvelle » résonnent dans sa tête et le mettent dans une disposition particulière. Tout comme certaines croyances soutiennent que le positionnement des planètes dans le ciel détermine le caractère d’un nouveau-né au moment de sa naissance.

17 janvier

Au moment où résonnent les douze coups de minuit de la pendule en laiton doré enfermée dans sa cage de verre, René Julliard décide de ne pas aller se coucher tout de suite pour lire encore un peu.

Il sort de sa pochette jaune jonquille, comme de sa corolle, le manuscrit recommandé par François Le Grix et Pierre Javet.

« Françoise Quoirez, 167, boulevard Malesherbes. Carnot 59-61. Née le 21 juin 1935. »

René Julliard calcule rapidement dans sa tête : la petite est mineure – de la littérature rose bonbon, voilà qui ne lui demandera pas trop d’efforts, espère-t-il, après ce dîner très arrosé.

Machinalement, il pense à l’un de ses livres préférés, Les Jeunes Filles, d’Henry de Montherlant. Cela le fait sourire, il se lève de son fauteuil pour trouver dans la bibliothèque cet ouvrage, d’une misogynie réjouissante, dont chaque lecture le met en joie.

« Les jeunes filles sont comme ces chiens abandonnés, que vous ne pouvez regarder avec un peu de bienveillance sans qu’ils croient que vous les appelez, que vous allez les recueillir, et sans qu’ils vous mettent en

frétillant les pattes sur le pantalon22. »

N’occuperait-il pas mieux sa soirée à lire Montherlant plutôt que les gribouillis d’une pouponne ?

René Julliard pose le manuscrit à ses pieds et cherche Les Jeunes Filles dans les étagères. Mais en vain. Elles ont mystérieusement disparu et voici l’éditeur contraint de soulever la première feuille du manuscrit avec ce drôle de titre : Bonjour tristesse.

« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. »

René Julliard doit s’y reprendre à plusieurs fois, relire la première phrase, parce que son esprit n’est pas tout à fait prêt, encore dissipé par le dîner qu’il a quitté. Il se mouche puis se racle la gorge, pour se convoquer, se réunir, se recentrer. Que les débuts de livres sont difficiles, pense-t-il, surtout lorsqu’il s’agit d’un premier roman : souvent ampoulées ou faussement modestes, ce sont des filles trop fardées qui veulent immédiatement plaire, ne sachant pas que le plus grand charme consiste à séduire malgré soi.

« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. »

L’ivresse du repas troublant sa vue, René Julliard voit les lignes se chevaucher sous ses yeux, il relit une dernière fois la première phrase, en aperçoit soudain toute la beauté, ce qui a pour conséquence de le dégriser immédiatement :

« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. »

Aussitôt, son cœur se pince entre les lignes du livre – il ne sait si les battements s’accélèrent ou s’ils se sont arrêtés – il dévore la première moitié du roman sans même s’en rendre compte, éberlué par cette jeune fille qui parle comme un vieil homme ayant tout vu, tout lu, tout vécu, pouvant écrire je n’aimais pas la jeunesse, tout en dressant le portrait de son père comme celui d’un amant. Je n’imagine pas de meilleur ami ni de plus distrayant […] Je savais son besoin des femmes.

René Julliard sent battre dans son sang quelque chose d’électrique qui parcourt son corps, depuis sa nuque jusqu’au coccyx, comme lorsque vous vous lancez, la tête en arrière, sur une balançoire.

Pendant ce temps, à l’intérieur de son propre cerveau, plusieurs hommes sont convoqués, pour lire, chacun à leur tour, à travers une unique paire d’yeux, les mots écrits dans ce livre. Plusieurs hommes réunis en un seul. Il y a d’abord « le lecteur », celui qui sait apprécier la fabrique de la phrase, à travers le souffle des lignes construites autour d’un rythme ternaire, comme en musique, un rythme fort que l’auteur sait casser sans prévenir, avec la précision d’un grand chef d’orchestre, de ceux, si doués, qui savent faire disparaître toute manifestation de l’effort. Cette conception me séduisait : des amours rapides, violentes et passagères. Je n’étais pas à l’âge où la fidélité séduit. Je connaissais peu de chose de l’amour : des rendez-vous, des baisers et des lassitudes. Puis « l’éditeur » arrive pour remplacer le lecteur, c’est lui à présent qui se met à lire ces lignes, se demandant soudain à quoi peut ressembler, physiquement, l’auteur de ces pages, se souciant de savoir si le récit est entièrement autobiographique, ou, au contraire, romancé : « Mon père, soit par goût, soit par habitude, m’habillait volontiers en femme fatale. L’éditeur parfois s’égare, s’oublie, c’est « l’homme » alors qui prend sa place et se met à lire à travers les orbites, touché à ces mots qui ne peuvent être pensés que par une pucelle ou par une femme de grande expérience – ici les deux semblent miraculeusement réunies, comme un Frankenstein féminin qui serait composé de différents types de femmes pour créer un monstre idéal, capable de dire sans naïveté ni rouerie : Tu es le plus bel homme que je connaisse.

À ces mots, Julliard se lève de tout son grand buste, comme une cigogne déploie brusquement ses longues ailes noires pour s’envoler sans élan. Il repousse d’un geste énervé son plaid écossais, se prend le pied dans la laine, secoue sa chaussure pour s’en défaire, puis accourt à son bureau, un de ces épais bureaux anglais en acajou sombre sur bois massif rehaussé de cuir. René Julliard ouvre tous les tiroirs dans un geste qui fait décoller la mèche de cheveux de son front, elle finit par tomber devant ses lunettes en écaille mais il ne prend pas même le temps de la relever, occupé qu’il est à trouver un crayon pour annoter le manuscrit. Sa mèche lui donne soudain l’air juvénile d’un étudiant au saut du lit, tout ébouriffé, devant chausser ses lunettes pour avoir des yeux.

René cherche en vain un crayon à mine de charbon afin de commencer à noter çà et là des remarques qu’il faudra partager avec Javet, Le Grix et l’auteur, car c’est fait, pas de tergiversation possible, le livre sera édité au plus vite, les mots Son baiser s’ébranla, devint vite impérieux, habile, trop habile… Je comprenais que j’étais plus douée pour embrasser un garçon au soleil que pour faire une licence résonnent dans sa tête, René Julliard maudit les petits ciseaux en forme d’oiseaux qui viennent de lui piquer le doigt au fond du tiroir mais il trouve enfin un crayon : comme il est inadmissible de quitter les bras d’une femme qu’on est en train de baiser des pieds à la tête, il l’est tout autant de refermer un livre pour s’acquitter d’une tâche extérieure. René Julliard retourne au manuscrit, s’affolant comme si, soudainement, les mots qu’il venait de lire pouvaient s’être effacés sous l’effet d’une éponge magique, le voici enfin avec les feuilles du manuscrit entre ses mains, emmitouflé dans le plaid. Les mots sont toujours là, réchauffant son corps tout entier, ils finiront par se transformer en ivresse : J’avais toujours entendu parler de l’amour comme d’une chose facile ; j’en avais parlé moi-même crûment, avec l’ignorance de mon âge et il me semblait que jamais plus je ne pourrais en parler ainsi, de cette manière détachée et brutale.

Au petit matin, Gisèle d’Assailly, descendante du général La Fayette, trouva son mari endormi dans un fauteuil, une centaine de pages éparpillées autour de lui.

Gisèle se baissa pour mettre un peu d’ordre dans toutes ces feuilles volantes, ce qui réveilla son mari dans un brusque sursaut.

« Mais c’est faux ! » s’exclama-t-il.

Gisèle sursauta à son tour.

La nuit avait dissipé les vapeurs d’alcool dans l’esprit de René Julliard et tout était redevenu clair : il était impossible qu’une enfant de dix-huit ans ait écrit ces lignes. Il y avait là une équation mathématique fausse, car une jeune fille maniant si parfaitement la langue, pouvant peindre avec tant de justesse les mœurs bourgeoises, ne pouvait qu’appartenir à cette même bourgeoisie.

Or, dans quelle famille bourgeoise laisserait-on une petite fille parler ainsi avec son père :

« Bien dormi ? dit mon père.

– Comme ça, répondis-je. J’ai trop bu de whisky hier soir. »

Quels parents pourraient offrir à leur progéniture une éducation culturellement irréprochable, tout en l’encourageant à se faire dépuceler comme une guenipe sur la plage ?

Non. Cela ne tenait tout simplement pas debout.

René Julliard ordonna, hurla presque, à sa femme de l’aider à se lever du siège où il s’était assoupi, afin de le porter jusqu’au téléphone qui possédait sa propre pièce, dite « la salle du téléphone », car la position inconfortable dans laquelle il s’était engourdi pendant son sommeil avait bloqué sa circulation au point qu’il ne tenait plus sur ses jambes.

Les mains ankylosées, il demanda à Gisèle d’appeler le central téléphonique automatique, afin de parler de vive voix à ce mystérieux auteur caché derrière un nom de jeune fille. D’ailleurs, la précision de la date de naissance sur l’enveloppe du manuscrit n’était-elle pas la preuve qu’on essayait de se jouer de lui ? On voulait lui tendre un piège.

Mais qui pouvait bien se cacher derrière ce pseudonyme : « Françoise Quoirez » ? Un homme, il en était sûr. Peut-être simplement le père de la jeune fille qu’on lui envoyait comme leurre pour le séduire. En tout cas, un homme d’un certain âge, capable de décrire avec une infinie justesse un personnage de belle femme vieillissante : « Quarante ans, la peur de la solitude, peut-être les derniers assauts des sens […] Sans doute, à son âge, je paierai aussi des jeunes gens pour m’aimer parce que l’amour est la chose la plus douce et la plus vivante, la plus raisonnable. Et que le prix importe peu. »

Comment avait-il pu croire, ne fût-ce qu’une minute, qu’une jeune fille mineure eût écrit ces lignes ? Comment avait-il pu imaginer fonder la promotion de ce livre sur la jeunesse de l’auteur ? Il aurait dû rire de lui-même, de sa duperie d’éditeur prêt à tout croire, s’il n’avait pas eu un peu honte, tandis que sa femme, dont les cheveux encore ébouriffés formaient une aigrette dodelinant sur son crâne, lui tendait le combiné du téléphone.

« Bonjour. René Julliard au téléphone, des éditions René Julliard. Je suis bien chez Mlle Quoirez ?

– Qui demandez-vous exactement ? demanda Julia, qui n’avait pas l’habitude qu’un homme âgé téléphonât pour Françoise, et encore moins un dimanche matin de si bonne heure.

– Je souhaiterais parler à Françoise Quoirez, répéta-t-il en détachant bien les syllabes les unes des autres.

– Mais c’est impossible, elle dort à cette heure-ci. Et j’ai ordre de ne la réveiller sous aucun prétexte !

– Très bien, je vous remercie », répondit René Julliard avant de raccrocher.

Cette étrange réponse ne faisait que confirmer son intuition. Dans quelle famille française protège-t-on le sommeil des jeunes filles, en dépit de la messe, de la gymnastique ou du petit-déjeuner en famille ?

Comment ni Javet ni Le Grix n’avait pu émettre le moindre doute sur l’identité de l’auteur ? Ils étaient bien ânes ou bien naïfs. Qu’importe, il allait tendre un piège à qui l’avait voulu piéger – on ne roulerait pas dans la mauvaise farine l’éditeur de trois Goncourt successifs.

Jean-Jacques Gautier en 1946.

Jean-Louis Curtis en 1947.

Et Maurice Druon en 1948.

René Julliard prend ses dispositions.

Il fait envoyer un télégramme au domicile de la belle endormie et demande à sa secrétaire de se déplacer un dimanche spécialement pour l’occasion : on recevra comme il se doit l’appât sous forme de poupée qu’on croit lui faire avaler. En attendant, il va préparer avec Le Grix un interrogatoire, afin de débusquer qui se cache derrière cet hameçon aux charmes enfantins.

Ah, enfin, se dit Françoise, en découvrant le télégramme posé en face de son bol de café au lait tiède.

« Rendez-vous dix-sept heures, ce jour, aux éditions René Julliard. »

Elle ne doutait pas qu’une réponse allait bientôt arriver, mais se demandait combien de jours l’attente allait encore durer. En enfonçant ses incisives dans sa tartine – d’abord la largeur du pain déforme la bouche, attaque le palais, puis le miel se mélange au beurre, forme un nectar qui s’enfonce dans les pores mous de la mie de pain jusqu’à la croûte –, Françoise fit, les yeux fermés, le calcul des jours. Onze. Elle avait attendu onze jours la réponse de sa publication – et trouva que c’était acceptable. Comme toujours, les choses arrivaient au moment où on n’y pensait plus, car il suffit qu’on abandonne un désir, qu’on le laisse un peu en paix pour que, vexé de ne plus être convoité, il finisse par revenir vers vous.

Vers quinze heures, tandis que Françoise inventait un vague mensonge pour convaincre son père de lui prêter sa Buick noire, René Julliard montait les six étages de sa maison d’édition afin de trouver François Le Grix qui vivait là.

Le Grix aimait beaucoup sa chambre sous les toits, car il ressemblait ainsi au Marius des Misérables, ce baron choisissant l’étude et la pauvreté plutôt que l’or et les lustres, lisant la nuit à la lueur d’une bougie, plus heureux là que dans la galerie des Glaces du château de Versailles. Si ses collègues s’interrogeaient sur la parcimonie de son existence, trouvant son quotidien gris et monotone, François Le Grix, lui, avait cette faculté qui rend les gens heureux de s’inventer en héros de sa propre vie.

Françoise Quoirez arriva à dix-sept heures pétantes.

Personne ne sait exactement ce qui se passa durant les trois heures que dura l’entretien entre la jeune fille et son éditeur.

C’est long, trois heures, pour des gens qui ne se connaissent pas. Évidemment, je pourrais ici inventer, comme j’ai imaginé les heures qui précédèrent ce rendez-vous mythique de l’histoire de la littérature, les questions et les réponses. Mais les heures passent, avec les jours, et il me faut bien avancer dans l’année 1954 car je n’en suis qu’au milieu du mois de janvier. Voilà déjà un mois et demi que j’ai commencé à travailler sur ce livre et il me reste tant de choses à écrire.

Passons donc sur l’entretien. Le dénouement fut que, en sortant du bureau, René Julliard n’émit aucun doute sur la paternité de l’œuvre : cette drôle de jeune fille, vive comme un renard, était l’auteur de Bonjour tristesse. Il avait découvert un écrivain, lui avait demandé combien elle voulait d’à-valoir et elle avait répondu, au bluff :

« Vingt-cinq mille francs.

– Très bien, je vous en propose le double », avait-il répondu, ce qui plut beaucoup à Françoise, qui, rejoignant Florence au café de l’Espérance, lui annonça fièrement :

« On va acheter une Jaguar avec l’argent du livre ! »

Florence Malraux a bien insisté, lorsque je l’ai rencontrée dans son appartement de la rue de l’Université hier après-midi, sur le « on ».

Je suis arrivée chez elle très en avance, comme à mon habitude si fâcheuse, si provinciale pour les Parisiens. Il m’a donc fallu patienter une dizaine de minutes en bas de son immeuble, avant de monter les quatre étages qui mènent chez elle.

Pour la première fois de ma vie d’auteur, j’allais rencontrer en chair et en os « un personnage » de livre – car jusqu’à présent, je n’avais eu connaissance de Florence qu’à travers les biographies de Françoise Sagan, ainsi que dans le livre de son cousin, Alain Malraux, que j’avais étudié la veille à la bibliothèque André-Malraux afin de préparer le mieux possible mon entretien.

Après que j’ai attendu qu’arrive l’heure du rendez-vous et monté quatre étages à pied parce que je me méfie des ascenseurs, Florence Malraux m’apparaît derrière sa porte. Je suis immédiatement impressionnée par elle, la silhouette est douce avec l’œil rieur, intelligent, bienveillant – elle ressemble exactement à tout ce que j’ai pu lire d’elle, tous les portraits qu’en ont fait ceux qui ont eu la chance de la côtoyer.

Dans le salon où nous sommes assises toutes les deux, il y a des livres, partout des livres, ainsi que la reproduction d’un tableau de David Hockney, une piscine aux couleurs légèrement délavées par le soleil.

« Je me souviens de la première fois que j’ai rencontré Françoise, au cours Hattemer, elle portait un manteau vert. Nous nous ressemblions physiquement, les gens nous prenaient souvent pour des sœurs. Elle était un peu plus jeune que moi, c’est la première personne qui m’ait posé des questions précises sur ma vie pendant la guerre. Sur la Résistance. Elle était unique, elle ne ressemblait pas aux autres, elle avait en elle quelque chose de fiévreux qui venait du regard et une sensibilité au ciel, aux nuages, nous nous promenions dans Paris, vivant ensemble des moments de poésie rare. Je crois que nous croyions en notre étoile. Elle du moins y croyait pour deux. Je me souviens que son père nous donnait de l’argent pour aller dîner chez Lipp. Il sortait des liasses de billets qui m’impressionnaient. Il était enchanté d’être avec sa fille et les amies de sa fille. C’était quelqu’un de fantasque et de ludique : un jour, il nous a servi le petit-déjeuner au lit, déguisé en soubrette ! Vous savez, c’était une drôle d’époque pour les jeunes filles. Nous n’avions pas le droit de porter des pantalons, ni de nous maquiller. Je me souviens même qu’au lycée Fénelon, nous devions montrer nos mains à l’entrée, pour que le personnel s’assure de la propreté de nos ongles. C’était une époque sans contraception. Les accidents arrivaient. Les riches allaient en Suisse. Mais pour les pauvres, c’était plus compliqué, plus risqué aussi. Je me souviens que plusieurs fois, nous avons aidé des filles du bureau – 1954, c’est l’époque où j’ai commencé à travailler chez Gallimard. Elles venaient, s’effondraient, avaient besoin d’aide. Françoise se débrouillait pour trouver de l’argent – elle en prenait à sa famille, et puis, plus tard, ce fut son propre argent – et on accompagnait les filles, en banlieue souvent.

Françoise était secourable, elle a toujours aidé les gens. Nous n’en parlions à personne, pas même aux parents.

À seize ans, lorsque nous nous sommes rencontrées, Françoise trouvait déjà que la vie était trop lente. Elle savait qu’elle serait écrivain. Elle ne doutait pas qu’elle gagnerait sa vie en écrivant des livres. Quand elle est sortie du premier rendez-vous avec Julliard, elle m’a dit : “On va acheter une Jaguar avec l’argent du livre !” Elle a dit “on”, parce qu’elle ne considérait pas que les choses lui appartenaient. Son plus grand plaisir était de partager la vie. »

J’explique à Florence que mon livre prend une forme bizarre, entre roman, biographie et autofiction. Je lui dis donc qu’elle y sera très présente, que je souhaite qu’elle accepte d’être mon personnage, car je voudrais que ce livre parle avant tout de l’amitié. Sans doute parce que les histoires d’amis m’intéressent bien plus, en ce moment particulier de ma vie, que les histoires d’amour. Je me sens incapable de parler des relations amoureuses de Françoise Sagan, il m’est impossible de me projeter dans un sentiment amoureux. Je lui dis :

« Je crois qu’en 1954, même si la question de l’amour physique occupe une grande partie de ses pensées, comme son livre en témoigne, il me semble que l’amitié est la grande affaire. D’ailleurs, après le succès, elle va se constituer une bande d’amis – Jacques Chazot, Michel Magne, Bernard Frank, Charlotte Aillaud, Nicole Wisniak, Véronique Campion, Frédéric Botton, Juliette Gréco, Annabel Buffet… – bien avant de rencontrer un “mari”. J’ai envie de parler de l’amitié, car je fais un constat amer sur les relations amoureuses, tandis que je crois que, si je n’avais pas rencontré mes amies, je ne serais pas la femme que je suis aujourd’hui. Je ne dis pas que j’aurais été moins bien, j’aurais peut-être été meilleure, on n’en sait rien, mais je peux affirmer que ma vie aurait été bien différente. Nous sommes aujourd’hui comme responsables les unes des autres, car nous avons une part active dans ce que nous sommes. L’amour, c’est différent. L’amour, on le traverse, il nous traverse, mais je ne crois pas qu’il nous construise profondément. »

Florence sourit de son sourire doux comme son nom, je suis soulagée car elle est, pour moi, à ce moment-là de l’écriture du livre, comme la pythie de l’oracle de Delphes, elle sait.

Je lui parle du livre de Virginia Woolf, traduit par sa mère, que j’ai introduit dans le décor de la chambre d’adolescente de Françoise.

« Vous pensez qu’en 1954, Françoise ait pu avoir Une chambre à soi comme livre de chevet ? J’ai vu que c’était votre mère qui l’avait traduit.

– En effet, c’est ma mère… mais je pense qu’on ne l’a lue que bien après, Virginia Woolf. En 1954, on lisait Proust, Dostoïevski… mais Woolf, je ne crois pas.

– Ah, c’est dommage. Je pensais que cela pouvait être une bonne idée, parce que cela faisait le lien avec vous, avec votre mère.

– Alors ? Mettez-le dans sa chambre ! Quelle importance ?

– Bah… je n’ai pas envie d’écrire des choses qui soient fausses.

– Vous savez, Anne, ce qui compte, c’est que vous écriviez des choses qui soient justes. »

Je regarde Florence Malraux, je me dis que j’aimerais bien être comme elle, plus tard. Et puis, c’est idiot, de dire « plus tard ». J’aimerais bien être comme elle dès maintenant. Je me demande : est-ce qu’on écrit pour être quelqu’un d’autre ? Sans doute. J’aurais bien aimé être Françoise Sagan, écrire un livre fulgurant à dix-huit ans. Boire, aimer, conduire, rire et boire encore. Mais je ne suis que moi et j’ai raté quatre fois le permis de conduire, de toute façon je préfère voyager en train.

« Puisque vous êtes devenue mon personnage, il faut que vous me donniez votre accord pour continuer. Il faut que vous lisiez le début et que cela vous plaise. »

En rentrant chez moi, je glisse dans une enveloppe les dix premières pages de mon livre.

En regardant la boîte aux lettres jaune, je croise les doigts.

Françoise aussi ferme les yeux en pensant à Florence.

La présence de Florence à ses côtés lui donne la sensation excitante d’être une personne digne d’être lue et écoutée. Souvent, elle pense à la vie de son amie pendant la guerre. Ou plutôt, sa non-vie. La fuite. La persécution. Il faudra qu’elle lui demande de raconter encore comment, avec sa mère, Clara Malraux née Goldschmidt, elles dormaient dans une caserne de pompiers à Toulouse. Puis dans une cave. Pas de chauffage. Pas de nourriture. Pour elles, un jeune homme de dix-neuf ans, Edgar Nahoum, vole des grains de riz dans les magasins, par pitié pour la petite fille morte de faim. Il les glisse entre ses doigts puis dans sa poche, quelques grains, c’est toujours mieux que rien. Après la guerre, il gardera son nom de résistant, Morin. Planqué avec eux et la vermine du sous-sol, il y aussi Vladimir Jankélevitch, qui raconte des histoires à la petite fille de cinq ans et écrira plus tard cette phrase : « Le pardon est mort dans les camps de la

mort23. »

À l’âge tendre où le lait sort encore de la bouche des enfants, Florence s’est demandé si, torturée par les Allemands, elle aurait le courage de ne rien dire malgré la douleur. Un jour, sa mère et elle sont arrêtées par des soldats de la Gestapo. « Papiers. » Ils sont visiblement faux. Sur le point de les arrêter, le chef des Allemands décide finalement de les laisser passer.

« Das kleine Mädchen ist zu schön. Und wir werden sie nicht alle festnehmen können ! »

 

« La petite fille est trop jolie. Et on ne pourra pas tous les arrêter24. »

Et puis il y a les rumeurs qui circulent. André Malraux, son père, aurait été tué. Mais non, il est bel et bien vivant, d’ailleurs ils se retrouvent sur un bout de trottoir à la Libération, tous deux ont bravé la mort, la petite fille et le héros, égaux face à la peur, et la première question qu’il lui pose, merveilleuse question, est : « Quel livre lis-tu en ce moment ? »

16 janvier

Le problème qu’a longuement évoqué René Julliard, pendant son entretien avec Françoise, est qu’elle est mineure.

D’un point de vue commercial, évidemment, c’est formidable.

Mais pour tout le reste, être mineure, cela complique la donne – qui plus est lorsqu’on est une jeune fille. Nous sommes en 1954, ce qui veut dire qu’une femme mariée, même majeure, même plus âgée que son mari, ne peut gérer ses biens elle-même, ne peut ouvrir un compte en banque ni exercer une profession sans l’autorisation de son époux.

L’éditeur sait que les parents de la petite Françoise n’ont pas lu le manuscrit car il a bien insisté là-dessus en posant la question lors de leur première rencontre. Maintenant René Julliard est inquiet, il se demande : accepteront-ils de signer les contrats de leur fille après avoir lu le livre ? En cas de refus, il faudrait attendre trois ans pour lancer la publication, et s’assurer que la gamine ne choisisse pas, d’ici là, un mari.

« Vos parents donneront-ils leur accord pour la publication du livre ?

– Oui, oui, a vaguement répondu Françoise, mes parents sont des gens formidables. »

Françoise devait donc à présent les prévenir que son livre serait publié très bientôt.

Il fallait maintenant qu’ils le lisent.

Savoir que des centaines, des milliers d’inconnus, vont lire vos mots est une chose vitale, ou excitante, ou abstraite, ou difficile suivant les écrivains.

Mais faire lire son manuscrit à ses proches est une chose tout à fait différente et aussi désagréable que de les voir ouvrir la porte de votre salle de bains tandis que vous êtes nue sous la douche. Tout le monde est embarrassé, on est bien obligés de faire comme si rien de tout cela n’était jamais arrivé, de ne pas en parler sauf brièvement avec un sourire contrit – et puis on essaye de ne plus y penser. Le cas contraire me semble rare, car celui qui écrit un livre qui enchante ses parents peut, c’est mon avis, se poser des questions sur la pertinence de son œuvre. (Hier, j’écoutais une lecture d’un auteur que j’aime et qui a la jeunesse de Sagan, celui-ci a justement évoqué le sujet en rigolant : « Mon livre est pour tout le monde, sauf pour ma mère. »)

Il faut croire que Françoise n’était pas tout à fait à l’aise avec le propos de son livre, décrivant une relation fusionnelle et quasi amoureuse entre un père et une jeune fille qui lui ressemble un peu. Lorsqu’elle arriva boulevard Malesherbes, après ses trois heures de rendez-vous avec René Julliard, toute la famille était déjà à table pour le repas du dimanche soir : ses parents, son frère, Jacques, sa sœur, Suzanne, ainsi que le mari de celle-ci.

Suzanne et Jacques auraient été sévèrement punis s’ils étaient arrivés avec tant de retard pour un dîner dominical. Mais avec Françoise, c’était différent. Depuis toujours, c’était différent.

« Tu as vu l’heure ? demande Marie Quoirez.

– J’ai trouvé un éditeur pour mon livre ! s’exclame Françoise en guise d’excuse.

– Formidable, mais va te donner un coup de peigne avant de passer à

table25. »

31 janvier

C’est de nouveau dimanche.

Quinze jours ont passé. Marie, la mère de Françoise, a invité des copines à passer l’après-midi chez elle. Françoise fuit l’appartement familial – non par ennui, car Marie et ses amies sont plutôt du genre extravagant. Il y a Marie Faucheran – qu’il a fallu un jour rouler dans un tapis persan du salon pour l’empêcher de tuer Pierre Quoirez d’une balle de revolver. Il y a aussi Odette, dite « Lady Scott » – l’une des seules femmes ayant intégré les commandos des parachutistes pendant la Seconde Guerre mondiale. Enfin, c’est ce qu’elle raconte. Et Claude Pompidou, qui n’est pas encore femme de Président, mais dont le mari jure que chez les Quoirez, on dîne « à la

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